Le Carnet d'Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

  • Paul Laurendeau

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POUR LE CARNET LENTEUR (Manifeste et tuyaux pratiques en faveur du Slow Blogging)

Posted by Ysengrimus sur 1 janvier 2012

blogue

Écrire au quotidien, c’est différent, c’est un autre muscle. Et quand tu lances un blogue, si tu veux être lu, t’as besoin d’écrire CHAQUE JOUR. Pas une fois par semaine. Or, écrire au quotidien, c’est un job, ça s’apprend, ça se développe, ça se travaille.

Patrick Lagacé
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Bon alors, on reste tous parfaitement calmes. On respire bien par les naseaux et, après avoir découvert cette petite exergue-choc innervante (sinon énervante), on prend maintenant, calmement acte de l’observation plus générale qui suit et qui, elle, s’impose de plus en plus, au jour d’aujourd’hui: des espaces de communication comme Twitter et Facebook ne menacent pas les carnets (blogues). Twitter et Facebook reconfigurent les carnets, nuance… Facebook monopolise de plus en plus des fonctions communicatives et figuratives très spécifiques qui étaient assumées autrefois (il y a peu!) notamment (entre autres!) par les fameux carnets de collages (blogues de type scrapbook). Twitter, pour sa part, semble indubitablement développer une dimension nettement journaleuse et instantanéiste. Et de fait, Twitter va, lui, tuer un type particulier de blogue folliculaire: le carnet-télex, sans menacer les autres types. Et, en tant que carnetiste, eh bien, pour tout vous dire, je ne vais pas pleurer… De fait, si on esquisse l’affaire à gros traits: de ce qui était un lot hétérogène de carnets (blogues) circa 2006-2008, un quart est parti à Twitter (celui des faiseurs de renvois hâtivement commentés, avec hyperliens ou sans), un quart est parti à Facebook (celui des façonneurs, souvent talentueux et sensibles, de grands collages textes/photo intimistes et personnels), un quart a ralenti sur place, a crampé, a calé et s’épuise sans trompette (tombe en jachère, pour utiliser l’expression consacrée, ou encore: ferme explicitement, tout simplement, en invoquant, en toute légitimité, des changements de priorités), un quart, finalement, reste, tient le coup dans le format carnet d’origine, garde le fort, et entre dans le type de mutation lente sur laquelle il s’agit justement de prendre parti ici. En d’autres termes, contrairement à ce qu’on entend ici et là, ce ne sont pas les (vrais de vrais) blogues qui sont en perte de vitesse (qui osera d’ailleurs encore dire que ralentir est une « perte »?), ce sont les blogueurs suiveux de modes sans contenu lourd qui lâchent prise et changent de disque. Or, avouons-le, vaut mieux cent mille carnets solides qui influencent que dix millions de papillonnettes micro-actuelles à six lignes qui relaient la salade ambiante sans analyse… C’est dans cet état d’esprit serein et cardinal que je soumets à votre attention sagace le remarquable petit manifeste suivant, hautement tendance, que l’on doit à un de mes langoureux compatriotes de la Côte Ouest… Attention les arpions, préparez-vous à bien planer ici dedans…

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Le Manifeste Carnet Lenteur (Slow Blog Manifesto)

par Todd Sieling de Vancouver (Canada)

Traduction/adaptation française: Paul Laurendeau (Ysengrimus)

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1. Carnet Lenteur, c’est le rejet de l’immédiat. C’est la prise de parti selon laquelle tout ce qui vaut la peine d’être lu n’est pas obligatoirement tartiné à la hâte, et que maintes pensées se doivent en fait d’être servies aux convives après un lent mûrissement et une mise en forme verbale bien tempérée.

2. Carnet Lenteur, c’est de parler comme on parle quand on parle de quelque chose qui compte vraiment. C’est de se comporter comme si ces pixels qui mettent nos paroles en forme visible étaient une substance très précieuse et très rare. C’est la sereine acceptation du fait qu’on peut parfaitement laisser passer des événements sans les commenter. Délibéré dans son rythme, allant son pas de sénateur, Carnet Lenteur, c’est le fait de ne pas rompre ledit rythme, sauf en cas d’urgence suprême. Et, même là, il faut voir, car la lenteur, en fait, ce n’est jamais la vitesse de l’urgence. Et les lieux où se manifeste ce rythme plus lent que l’on aime vraiment, vu qu’il nous rassure et nous rassérène, ce sont souvent ces lieux là où, justement, on trouve refuge, dans l’urgence.

3. Carnet Lenteur procède à l’inversion de la fatale désintégration des prémisses de nos idées les plus vives en ce fourbi de boutades fugaces et de tours de phrases faciles et trop souvent esquissés. Carnet Lenteur met en place le processus par lequel les pétillements de la pensée scintillent tout plein puis s’atténuent un tout petit peu, histoire de prendre leur juste place, en toile de fond d’un grand tableau, en fait plus complexe. Carnet Lenteur ne grave pas immédiatement toutes les pensées sur quelque parchemin solide et inusable, avant qu’elles ne soient parvenues à se constituer leur propre validité conceptuelle, durable et stable, devant le flux du temps.

4. Carnet Lenteur, c’est le fait d’accepter de se taire face aux singularités momentanéistes, face à ces différents outrages mesquins et ces petits extases quotidiens, ces déclics cliquetants de banalité, ces micro-déceptions perpétuelles, la gadoue psychotique de ces constants effets de fin du monde dégoulinant et se coulant entre les gros titres. Ah, cette chose si importante que vous vouliez tant dire, à chaud, la semaine dernière, eh bien, elle pourra parfaitement être formulée le mois prochain. Un tel esprit de l’escalier sereinement assumé ne vous fera briller que davantage.

5. Carnet Lenteur, c’est la réplique donnée sans ambages au Grand Référencieur, ainsi que le rejet ferme et sans appel de ce dernier. Le Grand Référencieur, c’est ce bel affreux monstre qui se niche entre les replis onctueux de la lourde draperie Google. Il dicte tout ce qui touche la question de l’autorité et de la pertinence de ce que vous recherchez. Bloguez vite, bloguez souvent et Google vous récompensera. Conditionnez votre moi créatif et alignez-le sur la fréquence secrète du fugace et, alors, l’adoration de Google sera vôtre. Vous ferez alors votre apparition là où se braquent tous les regards: dans les quelques premières pages des résultats de recherche. Mais, oh, osez évoluer à votre propre rythme et vous verrez alors vos travaux ne jamais être retracés. Osez refuser vos faveurs au Grand Référencieur et vos documents se verront aspirés, comme par un sombre et tumultueux mælstrom, vers les eaux profondes et vaseuses des sujets non discernés. Sa conception torve et tordue du bien commun a fait du Grand Référencieur un ennemi des masses terrifiant. Il dicte un rythme qui prohibe la réflexion fondamentale, justement celle qui, pourtant, est absolument indispensable quand on prétend aller plus loin que le quotidien, en cherchant à léguer quelque chose.

6. Carnet Lenteur, c’est la reconfiguration de la machine comme agent ancillaire de l’expression humaine, et non plus comme garde-chiourme pressé ou régent rigide. C’est la pause volontaire imposée sciemment à la roue en giration ultrarapide de cet écureuil paniqué qu’est devenu le ci-devant carnetiste hautement efficace. Carnet Lenteur, c’est la ferme imposition d’une temporalité asynchronique, celle, en fait, où on n’est pas campé là, au bout de sa chaise, à tapocher toujours plus vite sur le clavier, pour rattraper le rythme de l’ordinateur. C’est celle, en fait, où la vitesse de téléchargement cesse d’être la vitesse d’absorption ou de consommation, celle, finalement, où, bon ou mauvais, les travaux, les œuvres, s’exécutent et se formulent en prenant le temps qu’il faut.

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Six tuyaux dans les coins pour réaliser concrètement le CARNET LENTEUR

par Paul Laurendeau (Ysengrimus)

La ferveur ne suffit pas, il faut la patience quotidienne de celui qui attend et qui cherche, et le silence et l’espoir, sans cesse ranimés, au bord du désespoir, afin que la parole surgisse, intacte et fraîche, juste et vigoureuse. Et alors vient la joie.

Anne, Hébert, « Écrire un poème », dans Oeuvre poétique 1950-1990 (1993), Boréal Compact, p. 97.

1. Ayez quelque chose à dire. Votre écriture de carnet doit être stimulée impérativement par quelque chose que vous avez à dire. Ce sera quelque chose que vous jugez important, crucial, trippant, jouissif, pulsif ou significatif. Il est donc indispensable de vous installer dans un dispositif thématique que vous mobilisez pour ses vertus logogènes. Votre carnet sera alors un puit de paroles et de savoir. Il vous fera parler, vous serez intarissable à son sujet. Conséquemment, sont à fuir comme la peste bubonique des grands soirs, les formulations du type: Bonsoir blogue. Je ne suis pas très inspiré(e) aujourd’hui mais, tel un Baal aussi dévorateur que chiant à la longue, il faut que je t’alimente pour ne pas esquinter mes courbes. Voici donc une photo de mes chats qui n’est pas spécialement bonne ou intéressante ou marrante, mais ça fait toujours une entrée. Outre que ça exacerbe votre lecteur (il déteste souverainement perdre son temps ainsi avec des niaiseries) en plus, surtout, comme justement il vous admire, ça le déçoit profondément. Et, déception pour déception, autant le décevoir un petit peu par votre silence (cela le fait languir, espérer, s’habiller le cœur, comme le renard du Petit Prince) que le décevoir, de façon beaucoup plus cuisante, par des inepties en saillies qui vous coulent, sans espoir, sans jubilation et sans rémission. Rien à dire? Ne dites rien. Patientez. Attendez sans paniquer. Ça va vous revenir.

2. Écrivez ce qui vous tente. Il y a ce qu’on écrit parce qu’on se sent obligé de le faire et ce qu’on écrit parce que ça nous botte de le faire. Dans notre civilisation tertiarisée des rapports d’étapes, des comptes-rendus de réunions et des notes de service, la frontière entre écoeurement et enthousiasme est souvent fort ténue, en matière scripturale, et ce, dans un sens comme dans l’autre. Il y a donc le cas d’espèce extrêmement sensible où vous savez parfaitement ce qu’il faut dire mais où ça ne veut tout simplement pas débloquer. Vous le chiennez, le procrastinez, ce texte qui portant est imparablement en train de s’en venir… L’erreur à ne pas commettre alors serait celle de le faire débouler cul par-dessus tête pour ne pas le perdre, sous prétexte que, dans ce cas-ci, il est bien là, il est à prendre. Or justement, comme, cette fois-ci, il est là, il est avec vous, il tourbillonne, il est absolument important d’éviter prudemment d’aller le foutre en l’air et le rendre nunuche, cul et raté, juste parce que ça ne vous tentait pas, ce matin là. Il faut éviter au maximum de forcer (dans tous les sens du terme…). Ce qu’il faut modestement accomplir alors, c’est tout simplement d’en faire un petit gist, comme disent les ricains, un petit plan, un petit synopsis avec fragments préparatoires, pour ne pas le perdre. Ensuite, laissez mijoter tranquillement. Vous le tenez. Il est dans le bocal ou dans la cage. Il sortira au bon moment. Il ne s’agit pas d’être professionnel et de soumettre ses textes dans les délais, ici. Il s’agit d’être en harmonie avec son intégrité intérieure.

3. Ne vous brûlez pas trop vite. Ah, vous vous sentez comme Bob Dylan quand il avait vingt ans et qu’il venait d’arriver à New York. Les chansons sautaient littéralement hors de sa guitare. Il composait comme d’autres interprètent. Il était inspiré. Il écrivait sans arrêt. Ça lui sortait. Sauf que, bon, même Bob Dylan a fini par ralentir et marquer le pas. Et s’il a su survivre, c’est qu’il a su se ménager. Votre vitesse de rédaction ne doit en rien dicter votre vitesse de publication. Fixez à votre carnet un rythme de parution lent (ici par exemple, à l’exception de rares urgences thématiques, c’est un billet aux deux semaines, stable). On notera la puissante portée doctrinale de cette toute petite proposition pratique. Il s’agit de se diriger préférablement vers des textes qui durent, des textes sur le dos desquels le passage de six mois n’est rien. Ceci n’est donc pas un carnet journalistique. Laissons les carnets journalistiques aux journalistes en n’oubliant pas qu’eux, ils sont payés pour se calciner les ergots au brasier de l’éphémère. Vous, comme votre gagne-pain n’en dépend pas spécialement, le fait est que si vous publiez douze textes en huit jours puis tombez à plat, brûlé, desséché, ce ne sera pas la fin du monde. Sauf que vos lecteurs, artificiellement accoutumés désormais à vos surcharges plumitives qu’ils gobent comme des arachides salées sans les savourer, vont râler, vite, au bout de trente jours, et vous traiteront, vite, comme un carnetiste fini. Si vous publiez exactement les mêmes douze textes en six mois (à raison de deux textes par mois – inutiles de vous presser, vous les avez), vous vous donnez une demi-année pour vous ressourcer, en trouver douze autres. Vos lecteurs ne s’en iront pas. Au contraire, comme vous leurs donnez l’occasion de se ventiler, eh bien, ils s’ajusteront. Ils feront alors une choses très importante et qu’ils vous doivent bien: ils prendront le temps de vous relire…

4. Ne faite télex que si la question traitée vous hante. Faire télex, c’est reprendre une information (souvent une actualité) et la relayer, la redire, la faire rebondir mais aussi la pomper, la chaparder, la piquer. C’est une astuce trop souvent utilisée pour drainer du trafic. Le Prince William fait un entrechat, vous en parlez, pour aller chercher votre part de la formidable manne lectorale planétaire que ça déclenche forcément. Ce procédé de singeux des médias conventionnels est à fuir comme la peste bubonique parce qu’il étrangle implacablement et inexorablement votre originalité de carnetiste et aussi, naturellement, tue votre lenteur en réintroduisant la frénésie actualiste qu’on cherche justement à harnacher ici. Inutile de vous rabâcher, de surcroît, qu’il est con et illicite de plagier, qu’il faut toujours citer ses sources. Enfin, là dessus, la cyberculture est maximalement surveillable donc, par la force des cyber-faits, obligatoirement honnête. On fait télex, on reprend un texte, on lie le renvoi au site d’origine et vogue la galère. Je ne dis pas de ne pas faire ça, je dis de ne pas en faire une habitude. Votre carnet doit être constitué d’une immense majorité de textes dont vous êtes l’auteur intégral. Autrement, ben franchement, c’est pas la peine. Relayer, faire suivre, il y a des agrégateurs-machines et des twittologues performants qui feront ça toujours mieux que vous. Ce qui doit arriver c’est ceci (par exemple). Je me renseigne tranquillos sur ce nouveau phénomène du Slow Blogging, moins parce que c’est tendance que parce que ça correspond à mes valeurs fondamentales de carnetiste. Je tombe sur le magnifique manifeste de Todd Sieling. Je suis saisi par ce texte de visionnaire (il date quand même de 2008), planant, pété, beau et lumineux, de mon compatriote anglophone. Et, moi, quand un texte en anglais me saisit, il se met comme automatiquement à se traduire dans ma tête. Je traduis. Je contacte l’auteur. On fraternise. Et là, oui, là, sans hésitation, je relaye ce texte en citant joyeusement ma source. J’ai fait télex ici, parce que la question traitée dans le texte relayé me hante et que le texte en question me botte. Voilà. Ça jouit pour moi, ça jouira pour mon lecteur. L’émotion est garantie par le caractère hautement sélectif du choix de (finalement) relayer.

5. Soyez plus disert que bref (bref, c’est pour Twitter). Le texte de carnet est un texte de fond. C’est un texte qui assume sereinement une résistance ouverte face à la mythologie du bref, du superficiel, du fugace, du flatulent et du rapide. Le carnet est tout doucement en train de devenir l’anti-Twitter. Comprenons-nous bien, il ne s’agit pas ici de casser du sucre sur Twitter, dont la fonction sociale et communicative est absolument indubitable. Il s’agit plutôt de voir clair dans ce qu’on fait. Twitter, c’est parfait pour des commentaires brefs, des aphorismes, des apostrophes, des apophtegmes, des épigrammes, des renvois de sources. C’est aussi le champion du suivi cursif d’un événement instantané. Sur Twitter, les acteurs font se dérouler un fil de presse cybernétique et, vifs comme des singes, ils découpent d’un coup sec ce qu’ils retiennent. C’est comme s’ils étaient perchés sur un tabouret, immobiles, et c’est le fil qui se déroule devant eux. Dans le cas d’un carnet, la métaphore est inverse. Les gens bougent vers un carnet. Ils se déplacent pour vous. Ils entrent et se regroupent chez vous. Ils visitent, comme on visite un site (au sens cybernétique et/ou matériel du terme). Ils explorent, ils absorbent, ils s’imprègnent. Conséquemment, il faut mettre la table. Les gens vous lisent pour votre style et vos idées. Vous êtes, pour eux, quelque chose comme un auteur. S’ils sont ici, c’est qu’ils en veulent. Alors mettez–en. Un texte de carnet pourra être trop court, laissant le lecteur sur sa faim, frustré, sevré, hagard et avec l’impression lancinante d’avoir perdu son temps de déplacement. Un texte de carnet ne sera jamais trop long. Read my lips on this. Si c’est trop long (pour le moment), ils survoleront, ils graviteront, ils reviendront, ils approfondiront, ils ralentiront. On ne fait pas que les exalter par notre prose, on les éduque un petit peu aussi. Eux aussi doivent prendre leurs distances devant la cyber-tare du bref, du superficiel, du fugace, du flatulent et du rapide. D’ailleurs être disert, c’est aussi être disert avec eux et elles, nos lecteurs, nos lectrices, nos visiteurs ponctuels et notre camarilla stable. Prendre le temps de lire ce qu’ils disent, d’y répondre respectueusement, de faire rebondir le débat, le tout, ouvertement, en long et en large, dans le formes, bien en protocole. Donner la parole, c’est aussi de s’engager à se donner dans l’échange de parole, pas juste de cerner un troupeau bêlant de suiveux… Le carnetiste a des responsabilités à assumer et ces responsabilités sont des responsabilités explicites. Or l’explicite est disert, c’est fatalement dans sa nature la plus naturellement fatale.

6. Blog responsibly (soyez un carnetiste responsable). Ce beau et lumineux tuyau, je le tiens de la fiche-conseil de la plateforme WordPress (mais il se répend désormais un peu partout). S’il fallait résumer en deux mots le devoir cardinal du carnetiste, ce serait ces deux mots là: Blog responsibly… Être un carnetiste responsable, c’est se tenir loin de la saleté verbale, de la virulence oiseuse, de la hargne stérile du polémiste ad hominem. C’est aussi se tenir loin des sujets qui n’ont pas d’allure, qui sont haineux, qui sont absurdes, qui sont rebattus, qui sont hypertrophiés soit par la bêtise ambiante, le conformisme crétin, l’actualité hocus-pocus, le fatras des modes et des tendances toc, bric-à-brac, attrape nigaud, farce-et-attrape. Pour être un carnetiste responsable il est indispensable de prendre le temps de peaufiner l’ouvrage. Ralentissez, ça vous donnera le temps de réfléchir aux conneries que vous évitez déjà en vous disant justement qu’il faut penser à ce qu’on dit, sans trop pousser la machine. Choisir ses thèmes, sélectionner prudemment ses photos, retravailler ses formulations, nuancer ses propos, hésiter, revoir, reformuler, ciseler. L’irresponsable et le hâtif vont tellement souvent de pair. Prendre le temps de mâcher avant d’avaler, de méditer une question, de penser à son affaire, de relativiser un problème, de s’informer, de se documenter, de se calmer le pompon surtout, oh justement surtout si notre fonction est de grogner sur le monde! Il ne s’agit pas de se censurer. Il s’agit de s’articuler. C’est crucialement différent. Écrire un texte responsable, c’est aussi écrire un texte dont on peut dire de lui: dans cinq ans, il tiendra encore, il véhiculera toujours mes valeurs et, même s’il prend quelques rides parce qu’il est inévitablement marqué au coin d’une époque, il n’est pas ravaudé par l’actualité instantanéiste et les effets de manches spontanéistes qui sont tellement le trait de la grande frénésie irresponsable du Clavier Universel contemporain. Slow Blogging IS Responsible Blogging.

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La procédure de modération du Carnet d’Ysengrimus

Posted by Ysengrimus sur 15 septembre 2011

Ysengrimus ne cherche pas à remporter un débat mais à l’exposer et à rendre sa position personnelle bien claire au sein de cet exposé…

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Au fuyant (et museleur) Ysengrimus: toutes mes excuses. Je n’avais pas compris le but premier de ce blogue: faire des entrées, à tous prix. D’où le fait que vous assumiez d’être la risée du Web par vos prises de position, du moment que les visites augmentent. Une fois encore très sincèrement, j’admire cette démarche: oser allier ainsi stupidité, suffisance et agressivité pour augmenter le compteur de son blogue, ça demande une échine fort souple. Je ne vous dérangerai donc plus, ce qui vous permettra de ne plus perdre de temps à effacer mes commentaires.

Commentaire (caviardé) de l’intervenant VAKORAN sur le rouleau du billet sur le canular lunaire

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Dans la formulation de ma typologie des blogues, on peut continuer de dire sans vaciller que le Carnet d’Ysengrimus est un carnet d’opinion. On le salue souvent pour la qualité du débat qu’il suscite et, je vous l’avoue ici en toute impudence, de fait, cela ne s’improvise pas. Or justement, puisqu’on en cause, la flamboyante, tonitruante, sulfureuse, sempiternelle mais jubilatoire, foire d’empoigne de mon fameux rouleau du billet du canular lunaire engendre parfois l’amertume d’un certain nombre de pisse-vinaigres hagards, sans contenu précis. Ils se lamentent alors, sous le faix fort lourdingue de leur vide conceptuel, au sujet de la procédure de modération pratiquée en cette enceinte. Pierre-rejetée-devenue-pierre-d’angle, ma petite exergue exemplifie ici, pour la bonne bouche, les blatérations tapageuses de ces dromadaires à la soif éternelle. Pour les visser, et aussi pour le bénéfice d’un vieux copain qui parle justement de toutes ces choses, dans un colloque de rhétorique en ville, il semble que le moment soit venu, sans artifice ni concession, de vous asséner la procédure de modération du Carnet d’Ysengrimus. La voici donc et, comme son code d’éthique pour l’intervention sur carnets publics se tartinait en cinq points, elle, elle se tartine en six:

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1- Le filtre des envois indésirables est activé. Tout envoi publicitaire ou propagandiste émis par un robot est donc automatiquement mis à l’écart ici, par la machine. Le carnetiste vérifie cependant ce lot spécifique d’envois rejetés pour s’assurer qu’une intervention intéressant l’échange ne s’y trouve pas, par inadvertance. L’inadvertance étant ici due au fait que des intervenants intéressants ayant beaucoup posté sur des carnets supportés par cette plate-forme sont parfois relégués dans le filet à mortadelle (spam net) sans raison vraiment valide. Ysengrimus récupère alors ces interventions.

2- Ysengrimus lit personnellement les interventions de ses commentateurs une par une. La requête ferme de modération est activée pour chaque intervention. Le mécanisme autorisant le passage d’un auteur une fois que sa première intervention a été acceptée n’est pas activé. Nous sommes donc sous filtrage fin. Chaque texte est jugé graine à graine, au cas par cas. L’approbation se fait au texte, pas à l’auteur. Le cyber-anonymat des intervenants est intégralement respecté. Il arrive par contre parfois à Ysengrimus de remercier un intervenant d’avoir signé sa diatribe. En conformité avec la doctrine du Carnet Lenteur (Slow Blogging), la bande passante de discussion de tous les billets est ouverte et restera ouverte sine die.

3- Les fautes d’orthographe des interventions sont corrigées par Ysengrimus. Ceci ne doit pas être considéré comme une correction complète (Ysengrimus est un fort mauvais relecteur d’épreuve). Ces corrections sont apportées pour que l’intervention ne soit pas jugée sur sa conformité orthographique, critère qu’Ysengrimus juge non avenu. D’autres conventions s’appliquent. Les mots abrégés sont restitués, les chiffres en chiffres sont remis en lettres. Les points d’exclamation sont retirés. Les triples points d’interrogation sont réduits à un seul. Un protocole de mise en italique ou en gras des citations et des titres est implémenté. Les paragraphes sont souvent reconfigurés (Ysengrimus n’aime pas les paragraphes d’une ligne). Les interventions en anglais sont parfois suivies d’une traduction ou d’une glose-résumé. Globalement, il s’agit de finir avec en main un échange-débat qui sera utilement et agréablement lisible par un tiers. Le jeu des interventions acceptées et refusées est cardinalement déterminé par cette priorité.

4- Les interventions retenues en priorité sont celles introduisant une contradiction de fond. Si un point de vue est défendu dans le billet, le point de vue le contredisant méthodiquement est promu prioritairement dans la discussion. L’exercice se veut fondamentalement dialectique. Le postulat est que le lecteur pourra établir son propre jugement en prenant connaissance de l’intégralité du débat. Ysengrimus ne cherche pas à remporter un débat mais à l’exposer et à rendre sa position personnelle bien claire au sein de cet exposé. Les hyperliens apportés par les contradicteurs (y compris les hyperliens renvoyant à leurs propres sites) sont encouragés (tous les hyperliens sont vérifiés périodiquement et réparés, quand c’est possible). La notion de cyber-provoque (trollisme) n’existe pas sur le Carnet d’Ysengrimus. Toute contradiction y est fermement valorisée. Le plus radicale elle sera, le plus nettement elle sera approuvée. Ceci dit, inévitablement (il semble que ce soit une loi du genre blogue), le carnet développe, avec le temps, une camarilla. C’est un petit groupe d’intervenants habituels qui aiment le Carnet d’Ysengrimus, le lisent régulièrement, et œuvrent à le complémenter. Ce sont les ami(e)s, les compagnons et compagnes de route. Toutes les interventions et hyperliens introduits par la camarilla sont acceptés, sauf les insultes sans contenu (dites insultes inanes) à l’égard des contradicteurs d’Ysengrimus. Le fait d’aimer le carnet et de le défendre bec et ongles ne libère pas de l’obligation d’argumenter au contenu.

5- Sont refusés, sans sommation ni explication, les textes suivants. Les interventions écrites dans une langue qu’Ysengrimus ne peut pas décoder. Les interventions en code MSN. Les erreurs factuelles indubitables (Napoléon meurt à Waterloo ou Toutes les langues viennent de latin ou Neil Armstrong et Buzz Aldrin n’ont pas de passé militaire ou, naturellement, La Shoah n’existe pas ou La femme est intrinsèquement inférieure à l’homme). Il est inutile et oiseux de noyer un objecteur dans le ridicule facile de son ignorance primale (En principe, cette dernière peut d’ailleurs parfaitement coexister avec des objections valides). Les insultes inanes (insultes sans contenu complémentaire, genre: Pauvre imbécile! sans plus) à l’égard d’Ysengrimus ou des autres intervenants. Noter cependant que les textes écrits sèchement, avec arrogance, ou colère, ou virulence, ou dépit, ou amertume, mais véhiculant des idées, un contenu, sont retenus (Ysengrimus, qui grogne sur le monde, ne se prive pas lui non plus de péter sec et de vesser fétide). Les propos enfreignant les contraintes usuelles de la liberté d’expression (propos racistes, antisémites, misogynes, homophobes, diffamatoires, juridiquement préjudiciables, etc.) sont éliminés. Quand le rouleau dépasse trente interventions, on commence aussi à éliminer les redites. Grosso modo, une redite par intervenant est autorisée. Elle fait alors l’objet d’un avertissement explicite (Epsilon, évitez les redites. Le rouleau s’allonge. Vous allez m’obliger à vous caviarder). La redite suivante du même intervenant est éliminée sans autre sommation. Les interventions portant sur le processus même de la procédure de modération (Genre: Ysengrimus pourquoi avoir censuré ma redite. Tu ne respectes pas la liberté d’expression!) sont caviardées sans sommation car c’est là un bruit inutile qui encombrerait la lecture par un tiers. Ysengrimus se réserve aussi le droit d’interrompre un débat subsidiaire entre intervenants s’il le juge excessivement digressant. Ladite interruption est alors signalée explicitement, avec aménité, ou sans. Finalement quand Ysengrimus se fait dire de s’expliquer ou encore d’exposer ses arguments, il répond simplement: relisez le billet. C’est qu’Ysengrimus (redisons-le…) s’efforce d’éviter les redites, y compris les siennes.

6- Autrefois Ysengrimus, nono qu’il est, intervenait comme l’autre intervenant quand il répondait. Un jour il s’est aperçu que cela faussait complètement ses statistiques d’interventions en les gonflant artificiellement des siennes. Maintenant, Ysengrimus ne fait une intervention en bonne et due forme que pour apporter un complément d’information non argumentatif ou citer un commentaire pertinent (anonyme ou non) lui ayant été envoyé privément. Sauf si sa réponse est vraiment très longue, Ysengrimus réplique désormais à la suite d’un intervention par une note de pied entre crochets, en italiques et signée Ysengrimus. Ysengrimus répond aux interventions en français en français et aux interventions en anglais en anglais.

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Portrait de blogueurs 027 – Paul Laurendeau (Ysengrimus), au Carré Saint Louis…

Posted by Ysengrimus sur 1 janvier 2011

Le carnetiste, vidéaste et évangéliste (au sens tech et non religieux du terme) montréalais Frédéric Harper m’a fait l’insigne honneur de me permettre de tourner, au Carré Saint Louis (Montréal) une de ses déjà fameuses vidéocapsules Portrait de blogueurs. Je suis le vingt-septième de ses invités et la capsule a été relayée par la carnettiste techno Josianne Massé anciennement du site journalistique montréalais BRANCHEZ-VOUS, ainsi que par le site de slam et de poésie TRAIN DE NUIT. Voici donc (notamment pour ceux et celles qui en sont encore en mode introductoire avec l’accent kèvèkois) le texte intégral de mon intervention, en ce monde de sagace cybervidéastie.

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De quoi votre bloque parle-t-il?

Le blogue s’intitule Le Carnet d’Ysengrimus. Ysengrimus, c’est un loup dans le poème médiéval La Chanson de Renart. C’est le vieux loup qui se fait un peu surprendre par toutes les choses modernes qui se passent, toute la… la nouveauté du changement social, vers la fin du Moyen Age, et il est souvent confronté à Renart. Et ce loup donc, dans mon carnet, grogne sur le monde. Il observe les différentes réalités sociales. C’est un… si vous voulez, un blogue de commentaire social et ethnologique sur la réalité de la vie contemporaine. Différents sujets sont abordés: rapports entre hommes et femmes, drogues récréatives, capitalisme, etc… L’approche est généralement marxiste, gauchisante, etc… et je traite toutes sortes de sujets aussi qui sont des sujets de société mais des sujets de société profonds, pas de l’actualité immédiate, trop rapide, trop papillonnante, mais par exemple: la relation entre religion et athéisme, les grands mouvements de la crise économique, des choses comme ça. Et, souvent, les sujets sont construits de telle façon à inviter le débat, de façon à ce que les lecteurs interviennent et que, au fil du fonctionnement de la totalité du blogue, avec les interventions, on voie se déployer les deux, ou trois, ou dix facettes du débat.

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Pourquoi bloguez-vous?

Oh, à cause de la nature du médium. C’est un médium qui est extrêmement intéressant de quatre points de vue que je résume ici très brièvement. D’abord, pas d’éditeur, pas de directeur, pas de rédacteur en chef. T’écris directement ton propos. Tu peux formuler ce que tu veux dire, tel que t’as envie de la dire. Tu pèses sur le bouton. Ça y est. C’est rendu dans l’espace public. Deuxièmement, c’est un dispositif interactif. Et ça, c’est extrêmement intéressant parce que les gens viennent, ils attrapent le ballon, relancent le ballon. Et là y a une discussion et y a certains de mes billets, ma foi, en les relisant, je trouve la discussion plus intéressante que le billet. Troisièmement, le blogue développe un style bien à lui qui permet d’allier la force d’un texte académique avec le caractère à la fois intime et puis passionnel d’un texte personnel, qui serait, par exemple, un texte de fiction. Les deux s’unissent très bien. Y a un genre blogue, un genre carnet qui est en train de se développer et qui est extrêmement intéressant à explorer. Finalement, je préfère le carnet ou le blogue par exemple à TWITTER, tout simplement parce que j’ai tendance à être un petit peu verbeux et cent quarante deux [sic] caractères, pour moi, c’est pas assez. Ça me prend au moins une page, deux, trois… minimum une demi-page.

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Que faites-vous dans la vie?

Je suis un ancien professeur d’université. J’ai été professeur d’université à Toronto entre 1988 et 2008. Maintenant je suis petit éditeur à Montréal. Je suis aussi romancier, nouvelier et poète.

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Le mot de la fin

Les chances sont assez bonnes, parce qu’il est très référencié, que vous tombiez sue le Carnet d’Ysengrimus en appelant en fait par un mot clef qui est un sujet qui vous intéresse. Mais si vous venez rendre visite au Carnet d’Ysengrimus par vous-même, choisissez des sujets qui vous passionnent et, ce qui me ferait vraiment plaisir, intervenez. Hésitez pas à intervenir. Même si vous faites des fautes d’orthographe, on les corrige. Et c’est toujours un plaisir de vous lire et d’interagir avec vous, dans la fermeté du débat mais aussi dans le respect amical que peut apporter l’accès à ces nouvelles technologies remarquables.

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Paul Laurendeau (Ysengrimus), sans godasse, ni chapeau, ni malice (photo: Reinardus-le-goupil, 2005)

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Typologie des carnets (blogues) électroniques

Posted by Ysengrimus sur 15 juillet 2009

Capilotade apparente. Consolidation effective…

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C’est avec joie et reconnaissance que je constate que le Carnet d’Ysengrimus vient de passer le cap sensible des cent milles visites uniques ou multiples. Ça y est, donc. Il se consolide. Pourtant, en ce moment, on assiste en fait à un certain tassement du carnet électronique comme formule d’expression. La mode évanescente est désormais ailleurs. Le susdit tassement, c’est de fait la tombée en jachère d’un nombre immense de carnets. La lassitude devant la solitude semble le principal facteur d’abandon de la formule du carnet électronique. Les commentateurs médiatiques traditionnels (dans leur sourde panique face à l’inexorable démocratisation de la circulation des idées au sein des médias sociaux) se sont mis à gazouiller sur la question. Ils citent aussi, comme facteurs, l’effet de mode (les branchés sautillants migreraient vers Twitter) et un certain nombre de mauvaises expériences de cyber-harcèlement ayant découragé plusieurs vocations de carnetistes… Ou encore, on a renoncé à la notoriété ou on a compris qu’on ne pouvait pas l’acquérir. On s’est lassés. On s’est brûlés (au sens du choc ponctuel désagréable ou au sens de l’épuisement). On s’est retrouvé à sec de contenu. On s’est senti bien seul dans sa tourelle. Comme pour la musculation, le yoga et la tonte du gazon, on a senti le poids croissant de l’effet de corvée. Peu importe. Il y a bel et bien tassement du carnet électronique. Mais qui dit tassement dit justement aussi son contraire: consolidation. Et la consolidation du carnet électronique s’accompagne d’une intéressante organisation de tendance des carnets. Je dégage quatre principaux types relativement stables de carnets électroniques au jour d’aujourd’hui.

Le Carnet-télex. Ici on singe les blogues journalistiques à la page. On suit l’actualité cursivement, on la commente et on fait se dérouler le rouleau télex de l’info, comme le ferait un vrai de vrai journaleux. Il est frappant de constater combien les médias conventionnels sont désormais relayés, dans leur chapelet circonscrit de redites locales ou mondiales, par toute une camarilla de suiveux qui reprend leurs topos (et jusqu’à leurs photos) sur l’actualité, les glosent en mieux ou en pire, la colorant d’amateurisme en jouant les agences de presse de salon et en n’apportant pas grand-chose de plus à la description du factuel. Certains de ces cyber-journaleux se chamaillent en plus entre eux comme de vraies de vraies prima donna médiatiques et entrent dans toutes sortes de polémiques byzantines, souvent passablement vides de contenu. Ils s’accusent mutuellement de parasitisme ou encore de se tirer dans les pattes sous couvert de cyber-anonymat. Ils vont jusqu’à en oublier leur vocation initiale de télex pour faire dans l’empoigne interpersonnelle ardente. Journaux de demain, médias alternatifs ou simples copies carbones falotes s’assurant des visites à court terme en parlant des sujets attrapes qui font tourner les têtes du moment? Ce sera à l’Histoire de juger. Et dans la cyberculture, l’Histoire, ça débarque vite. Je crois qu’il y a, dans cette catégorie, bien des carnets aujourd’hui en jachère. Prétendre jouer au journaleux à la mode depuis le coin de son cubicule en copiant-collant les télex des autres, ça fait un temps. Il reste que dédoubler n’est pas innover et que le temps aura passé bien vite pour ce type de formule. La caractère étroitement suiviste, factuellement microscopique et ponctuellement circonscrit et limitée de l’information couverte fait aussi de ces documents des archives extrêmement limitatives. Je pense que les historiens ne consulteront que fort rarement ce type de carnet dédoublant les journaux d’une époque… Enfin on verra…

Le Carnet thématique. On traite ici un sujet engageant une pratique ou un corps d’activités spécifiques et on y diffuse des développements descriptifs et des recommandations concrètes de toutes natures. Cuisine, dressage des chiens de race, culture et consommation du cannabis, bande dessinée, sexualité sado-masochiste, navigation à voile, mécanique, jardinage. Le Carnet thématique est nettement en train de se substituer aux fameux précis des collections Vie pratique de jadis, comme Wikipédia est à se substituer aux encyclopédies de colportage de jadis. Habituellement, on découvre un carnet thématique suite à une recherche par mots clefs. On pourrait presque parler de wiki-carnets et la facette interactive du carnet prend souvent ici une tranquille et délicieuse dimension de discussion entre spécialistes vernaculaires. Autre fait important: le carnet thématique est souvent le plus effectivement multimédia du lot. L’image, fixe ou mobile, y revêt habituellement une qualité démonstrative qui change de la dimension souvent anecdotique, décorative ou cabotine qu’elle revêt ailleurs. Un type spécifique de carnet thématique prépare ou répertorie un événement et vit au rythme du moment qui s’annonce ou des étapes qui se franchissent en rapport avec cet événement: des floralies ou des régates, l’élection d’un candidat municipal, la fête nationale dans un patelin, le démarrage d’un orchestre alternatif ou d’une exposition d’art visuel, un chanteur, une sculpture collective. Dans tous les cas, c’est un thème spécifique vécu ou à vivre qui est le moyeu central et qui fonde l’effet fédérateur de la formule. Conséquemment, plusieurs carnets thématiques sont inévitablement centrés sur une personnalité publique ou artistique. On notera à cet effet que, dans certains autres cas spécifiques, c’est l’auteur(e), réel ou présumé, du carnet thématique qui en constituera de fait le thème. La reine de Jordanie, auteure (supposée – c’est un exemple fictif, du moins à ma connaissance) du carnet de commentaire social de la reine de Jordanie est en fait le thème central du carnet de la reine de Jordanie, puisque que ce sont les écrits de la reine de Jordanie sur quoi que ce soit et absolument rien d’autre qui assurent l’effet fédérateur du carnet… Écrits par un anonyme, les mêmes textes ne procèderaient plus du tout du même type de carnet.

Le Journal intime cyber-anonyme. Si le phénomène des carnets électroniques invitant à des commentaires a produit un moment de formidable originalité, c’est bien dans le cas de ces extraordinaires journaux intimes cyber-anonymes que leurs lecteurs et lectrices suivent comme de passionnant feuilletons. Ces discours remarquables sont sans correspondants ou ancêtres immédiats. Certain(e)s des auteur(e)s de ces rouleaux sont des plumes particulièrement incisives et ils/elles oeuvrent à la superbe et inédite tapisserie de la cyber-chronique de ce temps. Souvent tenus par des femmes, ces carnets abordent des sujets journaliers, ordinaires, intimes et assurent un suivi des développements riches en rebondissements et en manifestations de sagesse quotidienne. Semi-fictifs, semi-anonymes, ces documents en devenir nous invitent à les suivre et à en vivifier les fascinants protagonistes de nos encouragements et de nos conseils. Le revers terrible de ces œuvres savoureuses est qu’elles semblent engendrer le plus haut taux de cyber-harcèlement. Admirateurs ahuris ou détracteurs hargneux se nichent dans la bande passante de ces carnets spécifiques, en retracent les auteur(e)s, les harcèlent, les pourchassent, les enquiquine, les épuise. Celles-ci s’écoeurent et ferment éventuellement boutiques, nous privant aussitôt de leur extraordinaire production. Il semble aussi, inversement, que la solitude soit un facteur vif et douloureux de démobilisation en ce genre spécifique. Il faut noter que certains de ces journaux intimes sont «faux» en ce sens qu’ils relatent des drames largement ou entièrement fictifs et suscitent des flux émotionnels qui se transforment en tempêtes péronelles quand la faussaire s’avère «démasquée». C’est un tort regrettable de traquer, comme un travers ou un mal, la fiction de ces discours. Qui irait demander aux Mémoires d’une jeune fille rangée ou aux Mémoires d’un tricheur d’être platement factuels?

Le Carnet d’opinion. C’est, comme le carnet thématique, un rouleau qui n’est pas nerveusement soumis au flux microscopique de l’actualité vive. C’est, comme le carnet-télex, une couverture qui touche les grandes questions de notre temps sur le mode de la description et de l’explication factuelles. C’est, comme le journal intime cyber-anonyme, une intervention crucialement marquée au coin des opinions et de la sensibilité originales de son auteur. Souvent sociopolitique, parfois révolté, frondeur ou vitriolique, toujours personnel, le carnet d’opinion cartonne et commente, s’attire amis et adversaires, stimule le débat, campe une doctrine, tranche dans le vif, prend radicalement position, fout la merde. Le Carnet d’Ysengrimus a la modeste prétention de se définir comme un carnet d’opinion.

Comme dans le cas de toutes les typologies de ce genre, il est parfaitement envisageable d’observer des métissages. Une dame commentera un fait d’actualité ou un spectacle à la mode dans son carnet intime. Un jardinier ou un dresseur de chiens nous parlera de ses problèmes familiaux dans son carnet thématique. Certaines des aventures que je rapporte dans mon carnet d’opinion on été vécues en interaction avec mes enfants adorés. Je le mentionne sans rougir. Certains carnets-télex basculent dans la plus imprévue des originalités en articulant subitement une opinion novatrice. On dégage ici plutôt des tendanciels que des types rigides. J’ai été initialement tenté de fournir un exemple par type, en utilisant notamment mes superbes carnets amis, Loula la nomade, le Carnet du Dilettante, Humeur variable, mon merveilleux belge qui se soigne ou encore une femme libre, Ya Basta!, Mémoires d’outre-vie, VIVRE… sous le regard du Boudha! ou Ni putes ni soumises. Mais j’aurais horreur de vexer ces personnes extraordinaires en les étiquetant unilatéralement ou en les forçant dans un type ou un autre. Lisez-les, vous y retrouverez aisément les tendances que je viens de dégager. Chacun d’entre eux exemplifiera une des tendances en manifestation principale, zébrée d’un peu des autres. Même dans les cas de métissages plus profond, les tendances se dégagent nettement et il semble bien qu’elles se stabilisent, se consolident, avancent lentement vers la fondation des facettes d’un genre.

Finalement le carnet électronique qui marche, c’est quoi? Réponse, c’est comme n’importe quel autre texte qui marche. C’est le carnet qui parle du cœur, qui écrit d’avoir quelque chose à dire (et non pour attirer l’attention ou faire tourner la bécane d’un nouveau cyber-gadget) et qui se donne un rythme viable. Le mien, de rythme, c’est un billet aux deux semaines (je suis d’ailleurs un des rares qui entre des billets de longueurs stables à rythme fixe – laissant désormais l’intermittent, le fulgurant, l’évanescent et le courtichet à Twitter). Notons qu’habituellement la prolixité des carnets varie, que le rythme est dissymétrique et que les dates de tombée des billets sont habituellement aléatoires. Pas de problème avec ça si vous ne vous desséchez pas… Gardez en mémoire que l’exercice est fondamentalement interactif (contrairement à un simple site web). Donnez-vous un code d’éthique interactionnel ferme et répondez à vos correspondants, à leur contenu plutôt qu’à leur personne. Ne pensez pas trop à qui vous lira, au nombre de clics, au répertoriage, etc… Concentrez vous sur ce que vous avez à dire et, comme le clame la formule choc de certaines clefs d’entrées de commentaires, dites-le! Sur Twitter, on suit la trajectoire d’une personne adulée ou respectée. Ce qui compte dans cet espace, c’est qui vous êtes et ce que vous faites… qui vous twittez, qui vous twittera…  Sur les carnets on suit la trajectoire des idées de fond. Ce qui compte, c’est ce que vous dites, ce que vous traitez. La généralisation des agrégateurs, ces instruments présentoirs qui suivent cursivement les publications sur un ensemble circonscrit de carnets, intensifie le phénomène du carnet électronique dans sa dimension archivistique, si on me pardonne le terme, et lui donne une stabilité et une densité qui répond harmonieusement à sa pure et simple légitimité intellectuelle. On vous retrouve par les sujets ou par les mots-clefs. Les deux formules, l’un de l’ordre de l’être (Twitter), l’autre de l’ordre du dire (Blogue), sont promises à un superbe avenir. Et, comme dans toutes situations évolutives, il y aura les troncs, il y aura les branches et il y aura l’humus. Bonne continuation d’écriture et de lecture.

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