Le Carnet d'Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

  • Paul Laurendeau

  • Intendance

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À propos de la cyber-vindicte

Posted by Ysengrimus sur 7 avril 2021

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On parle beaucoup en ce moment de cyber-vindicte et cette question lancinante semble bien être en train de devenir la manifestation d’une sorte de nouvelle normalité malsaine. Ce qui est passablement saisissant, à propos de ce problème, c’est bien de constater combien les gens qui subissent cette contrariété semblent être sensibles, frémissants, inquiets, perclus, atteints. On a constamment l’impression qu’un groupe de cagoules inconnues, méconnues, minoritaires mais très bruyantes, exerce une sorte de pression, presque un contrôle, sur un ensemble de plus en plus large de personnalités publiques. Personne ne semble vraiment échapper au phénomène: vedettes, artistes, gens ordinaires, personnalités mondaines et même représentants du monde politique. Alors, bien évidemment, les fondements démocratiques de ce genre d’exercice de grognasse collective restent complets et c’est pourquoi il faut en traiter d’une façon extrêmement prudente. Le fait est que cette question est beaucoup plus délicate qu’il n’y paraît.

Le premier problème que pose la question de la cyber-vindicte c’est celui de son impact quantitatif réel, par rapport à la large masse de la population commentatrice et observante. Sur ceci, je peux vous dire une chose que mon expérience de blogueur m’a permis de nettement dégager. Les gens favorables, les gens satisfaits, les gens intéressés, n’écrivent pas. Ils lisent et restent silencieux. Ils ne font pas de tapage. Aussi, ceux qui font du tapage sont souvent les éléments les plus frustrés, les plus contrariés, les plus insatisfaits de la situation évoquée. Devant ce fait, de plus en plus reconnu, la solution sommaire, et illusoirement sécurisante, consiste à seriner qu’il s’agit-là d’une minorité insignifiante, qu’il faut ne pas trop s’en faire avec tout ça… etc. Une telle cyber-version de la Méthode Coué n’est pas vraiment viable. La cyber-vindicte reste un problème entier. Qu’elles proviennent de grands groupes inorganisés ou de petites phalanges pointues, son impact est stable. Ledit impact se déploie par rayonnements, par ondulations. La cyber-vindicte se réverbère, vu qu’elle est relayée même par ceux et celles qui n’en endossent pas les prémisses. Son incidence sur l’action publique, pour ne pas dire sur la vie ordinaire, des personnalités qui la subissent est de plus en plus senti.

Bon, c’est en observant l’époustouflante fragilité d’un assez grand nombre de personnalités subissant la cyber-vindicte que je me suis finalement interrogé sur toute cette affaire. Le fait est que les personnes qui sont si impressionnables par la cyber-vindicte sont en fait un petit peu nos statues de cristal de l’ordre ancien, c’est à dire que ce sont des personnages publics qui ont grandi dans l’ère, aujourd’hui bien oubliée, de l’adulation implicite et/ou de la réprobation silencieuse. La cohorte de cette génération (si vous me pardonnez cette notion de génération, par trop galvaudée) n’est tout simplement pas habituée à la manifestation d’une rétroaction instantanée par son public. La complexité de la cyberculture n’est pas encore pénétrée si profondément que ça, dans certains cerveaux inquiets de leur image publique. Les personnalités les plus sensibles à la cyber-vindicte sont celles qui ont poussé sous serre, en dehors de la pression constante de ce vaste grommellement collectif, et qui ne prennent pas encore tout à fait la mesure de cette nouvelle époque, dans ses grandeurs autant que dans ses limitations.

Je ne suis pas en train de dire que les personnes qui s’inquiètent d’une cyber-vindicte qu’ils subissent sont faibles de caractère ou qu’elles manquent d’aplomb. Là n’est pas l’argument. L’argument se déploie plutôt au plan des grandes phases sociologiques. Un ensemble hétéroclite de personnalités est encore amplement déphasé par rapport à la nouvelle réalité de la rétroaction instantanée par le grand public, rétroaction vive, naturellement, souvent virulente mais pas toujours. Le fait que l’ensemble des personnalités publiques ne soit pas encore adéquatement ajusté à la cyber-réverbération fait qu’elles ne sont pas encore ajustées non plus à sa banalisation, à son caractère évanescent, superficiel, capricieux et temporaire. Aussi, ce qui met vraiment en relief la cyber-vindicte actuelle c’est le fait qu’elle surprend encore, qu’elle déroute encore, et qu’elle est souvent perçue, avec une naïveté désarmante, comme un message personnel, comme une opinion réfléchie, comme un lot d’idées exprimées par quelqu’un ayant formulé et signalé son identité. Cela n’est tout simplement pas le cas.

J’aimerais, sur ceci, revenir un petit peu sur mon expérience de blogueur. Je tiens un carnet d’opinion depuis maintenant treize ans (2008-2021). Et, oui, j’ai appris non seulement à vivre avec une certaine dimension de rififi cybernétique mais aussi à filtrer le flux. Bon, il ne s’agit pas de donner des conseils à qui que ce soit mais juste d’évoquer, un petit peu, pour la bonne bouche, comment je procède et de quelle façon je suis arrivé à faire face au phénomène de la cyber-vindicte et, surtout, à le réduire. La procédure est finalement assez simple. Si le personnage vindicatif s’en prend à moi, je le laisse s’exprimer et m’astine même avec lui, un tout petit peu. Je ne retire son commentaire que s’il est vide. C’est-à-dire que si mon grognâtre écrit pauvre idiot sans plus, j’enlève le pauvre idiot parce que c’est de l’espace-lecture creux et donc gaspillé pour les autres lecteurs. Mais si mon vindicatif me dit quelque chose comme: pauvre idiot, vous ne comprenez rien, laissez-moi vous expliquer le tout de la situation. Vous êtes un ignare et que s’ensuit un solide développement contradictoire, bien amené, je le garde précieusement, imprécations inclues. Après tout, le vindicatif peut parfaitement enchevêtrer des idées valides avec une pulsion hargneuse invétérée. Moi-même, j’ai mes moments grognasses. Ysengrimus est un carnetiste qui grogne sur le monde, alors mon public y a bien droit aussi. Par contre, là où j’interviens, de façon vive, ferme et sans appel, c’est lorsque mes cyber-vindicatifs se mettent à se chamailler entre eux. Alors là, je n’autorise pas un agresseur à agresser une autre personne (que moi). Surtout que, bon, c’est très souvent genré, cette affaire-là. En effet, assez fréquemment, ce qui survenait (et ça, ça ne se passe plus sur mon carnet, aujourd’hui) c’était un homme qui agressait verbalement une femme. Or, les femmes de la cyberculture ne perdent pas leur temps avec ce genre de niaiseries. Aussitôt qu’on se met à les agresser verbalement, elles ne commentent plus ou même ne se présente plus sur votre plateforme… et tout est dit. On reste alors pogné avec les dépositaires de la vindicte, les autres s’étant repliées tout simplement parce qu’elles ont autre chose à foutre de leur vie que de se cyber-chamailler avec des butors.

Je suis donc toujours méthodiquement intervenu, de façon très ferme, contre les gens qui se chamaillaient entre eux, beaucoup plus que contre les gens qui venaient ferrailler avec moi. Ensuite, j’ai toujours procédé au retrait d’un commentaire ET NON d’une personne. Autrement dit, si quelqu’un intervient et que le commentaire est jugé non conforme au protocole explicite du carnet, on caviarde le commentaire, en le stigmatisant à l’aide de la petite icône suivante:

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Celle-ci se trouve épinglée en lieu et place du commentaire rejeté, mais bel et bien sous le nom du commentateur qui, lui, reste en place. Et la messagerie de ce commentateur n’est pas retirée ou bloquée. Bloquer un intervenant est inutile car un commentateur vindicatif pourra toujours ouvrir un autre compte d’utilisateur, sous un autre pseudo, et recommencer son picossage. Pour le coup, autant le laisser s’exprimer et tranquillement caviarder ses impairs, au cas par cas, sans le désactiver, lui, de sa personne. Et, de fait, ce que j’ai observé, sur le long terme, c’est que le commentateur qui se fait caviarder son commentaire ouvertement (il est important que ce soit ouvert, visible, ostensible), tout en étant maintenu actif, se met à gérer ses interventions un peu comme dans une sorte de jeu vidéo. Il y a des coups qu’on rate, des coups qu’on réussit et notre joueur revient, avec une intervention souvent plus nuancée, plus atténuée, ou différente, pour voir si ça va passer… et éventuellement, ça passe. Et, imperceptiblement, soit il s’en va, soit il se dompte. Je ne m’en prends pas aux personnes, je m’en prends aux propos. Et, de cette façon, effectivement, un certain nombre de personnes finissent par se lasser de voir leurs commentaires vitrioliques constamment caviardés et elles finissent par trouver la tonalité. Mes scrogneugneux comprennent qu’on peut attaquer Ysengrimus librement mais qu’on ne peut pas attaquer les différents participants et participantes de son carnet aussi librement. Au fil des années, cet ajustement a mené à l’atténuation du ton d’un certain nombre d’éléments qui se sont mis à produire des interventions particulièrement intéressantes, stimulantes et souvent fort riches en force dialectique.

Cette attitude de modérateur patient, cette saine et graduelle intendance, revêtent maintenant, en ma modeste personne, une dimension de normalité. C’est une sorte de seconde nature, pour moi, désormais. Mais ce que je comprenais mal autrefois, et que je comprends mieux maintenant, en observant la réaction de nos personnalités, de ces belles statues de cristal qui souffrent tant de la cyber-vindicte, et qui se cassent en mille miettes quand elles reçoivent des petits commentaires négatifs, c’est qu’en réalité ces braves gens ne sont PAS des blogueurs. Ce ne sont pas des carnetistes pianotteux qui gèrent, sciemment et méthodiquement, des interactions avec des intervenants qui viennent agir et réagir sur un espace de discussion qu’ils contrôlent, en conformité avec un protocole articulé. Au contraire, ces bonnes gens-là ont d’autres activités. Ils sont artistes, ils sont musiciens, ils sont politiciens, ils sont ce que tu voudras. Ils n’ont tout simplement ni le temps ni les compétences pour jouer au planton cohérent avec les boutefeux qui viennent les enquiquiner. Nos statues de cristal prennent tout en pleine gueule, sur un mode naïf, comme si elles avaient affaire à une situation de normalité banale, où on recevrait un courrier électronique ordinaire, envoyé par une personne qu’on connaît, un pair, un ami, un proche. Or, c’est pas du tout comme ça que ça fonctionne, la chimie percolante du cyber-cloaque…

Il y a donc une expérience, une expertise, un savoir-faire de l’intendance de la cyber-vindicte. Et ce savoir-faire ne vous produit pas son mode d’emploi bien souvent. Tout ce qu’on entend, de ci de là, ce sont des considérations fort vagues et sommaires sur le fait qu’il faut vivre avec la vindicte, qu’il faut la supporter, qu’il faut s’éloigner des médias sociaux, qu’il faut faire attention de ne pas se laisser émotionnellement maganer par tout ce barda. Or, en réalité, ce genre de phénomène se gère. Mais, bon, il devrait préférablement être géré par des gens qui détiennent l’expertise. C’est pourquoi, si j’ai une modeste suggestion à faire aux personnalités de cristal qui ont ce genre de problème: embauchez-vous un modérateur expérimenté et faites-lui confiance. Avec du temps (le facteur temps est primordial), votre modérateur arrivera graduellement à gérer le filtre de votre cyber-communication tel qu’il doit être géré. Ce genre de pratique ne s’improvise pas… ou plutôt: ne s’improvise plus.

J’ai déjà exprimé ailleurs le fait que je suis respectueux du cyber-anonymat. Je crois sincèrement que le cyber-anonymat favorise la liberté d’expression et fait que les gens ne craignent pas leur employeur, ou tout autre instance qui les menace implicitement, quand ils viennent s’exprimer. Ceci dit, et bien dit, un autre fait s’impose, par les temps qui courent. C’est celui qui nous oblige à constater que la cyber-vindicte ne se résorbera vraiment que le jour où il sera impossible de s’exprimer sur les médias sociaux sans que cette expression ne soit directement corrélée à notre vraie personne. Un jour, et c’est déjà un petit peu commencé, il faudra décliner une identité réelle, issue d’un compte effectif, pour pouvoir prendre la parole sur une plateforme ou sur une autre. Ce jour-là, vous verrez la vindicte se résorber d’elle-même, assez promptement. Je crois vraiment que l’agressivité excessive est, hélas, corrélée à une sorte d’impunité malheureuse de l’anonyme. C’est regrettable mais c’est comme ça. D’ailleurs, on observe aussi que beaucoup d’intervenants s’identifient de plus en plus à leur pseudo. Certains existent plus profondément en leur pseudo qu’en leur vrai nom. Ils portent une cape, sur la toile, si on peut dire. Et lorsque cette identification très intime à son pseudo est scellée, le personnage doté d’un pseudonyme, même s’il n’a pas décliné son identité effective, fonctionne comme s’il avait une sorte de seconde identité à préserver. Et, là aussi, très souvent, son attitude de cyber-vindicte tend alors à se résorber.

Cette grande aventure des médias sociaux tend à émaner collectivement d’un ensemble de personnes cultivant, assez sereinement, une vaste situation d’interaction et d’échange. Je ne crois vraiment pas que les pratiques répressives soient la solution, pour remédier à la cyber-vindicte. Redisons-le, ce qu’il faut, c’est une intendance expérimentée (humaine, pas robotique) qui gère, une par une, les interventions et ce, au contenu et non aux personnes. Cela ne s’improvise pas et je pense que beaucoup des gens qui souffrent de la cyber-vindicte sont tout simplement piégés dans leur situation d’amateurisme mal conscientisé. De plus en plus perfectionnée, médiatique au sens fort, l’interaction sur les médias sociaux est désormais quelque chose qui requiert une logistique intellectuelle spécifique, à la fois souple et ferme, à la fois délicate et solide. Sur le plus long terme, c’est seulement lorsque cette logistique non-robotique sera devenue le lot commun, comme, disons, l’utilisation d’un traitement de texte ou d’un téléphone intelligent, que ce problème disparaitra. Malgré ce qu’on s’imagine, on n’y est pas encore. Mais cela viendra, graduellement et implacablement.

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