Le Carnet d'Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

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L’ordre établi est facho-compatible

Posted by Ysengrimus sur 7 août 2019

L’ordre établi contemporain pseudo-moderne et éclairé est en fait hautement facho-compatible. Il génère les fascismes, les nostalgies du capitalisme de papa, les phalanges xénophobes, les groupes armés, les 3% et autres meutes grondantes et rampantes. C’est une hypocrisie intégrale de dirigeants centristes sans intégrité ni entrailles que de prendre des grands airs affligés quand ces phénomènes sociologiques brunâtres se manifestent et viennent faire leur petit tour dans les médias. Nos gouvernants hypocrites et véreux nous racontent que ces groupes qui se baladent dans la nature en portant des armes sont surveillés par la police et tout et tout. Le fait est que si ces colonnes armées s’appelaient Organisation Drapeau Rouge Anticapitaliste, leurs membres seraient déjà tous en taule pour port d’arme illégal et soi-disant encouragement au soi-disant terrorisme. Mais comme ce sont des fachos, on les laisse bien tranquilles, en se lamentant qu’ils ont droit à leur petite liberté d’expression suspecte et gna et gna et gnagnagna. C’est exactement comme les radios poubelles. Si les radios poubelles prônaient la révolution prolétarienne, elles seraient déjà fermées, claquemurées, cadenassées. Elles gueulent facho, miso, omniphobe et xéno. On les laisse faire. Notre petit ordre établi propret et fausset est totalement facho-compatible. Mais pourquoi donc? J’y vois deux grandes raisons.

REMPART DE CONFORMITÉ: Fondamentalement, l’ordre établi est de droite. Il sert le capital, l’autoritarisme entrepreuneurial, et est un agent veule et translucide des intérêts nationaux bourgeois. Les mouvements fachos font exactement la même chose. La facho-compatibilité de l’ordre établi est donc d’abord et avant tout une grande harmonie d’idées, une profonde histoire d’amour inavouée. Les mouvements et tendances fachos expriment les mêmes vues que l’ordre établi, simplement ils le font en plus nostalgique, en plus roide, en plus caricatural, en plus explicite, en plus sommaire, en plus grossier. Ce n’est pas une nouveauté. Ils disent tout haut ce que le tout de la société bourgeoise bon chic bon teint pense tout bas. Les fachos apparaissent donc, pour l’ordre établi, comme une sorte de haut-parleur tapageur, diffusant le son de sa vision du monde en grotesque, en distordu et en bruyant. Et ce faisant, on se donne le parfait REMPART DE CONFORMITÉ. En effet, si des groupes fachos se manifestent et que personne ne réagit trop, c’est bien que l’ordre établi arrive à imposer en sous-main le consensus de vision du monde qu’expriment les susdits fachos. Brandissant leur version plus vive du phénomène de conformité ambiante, les fachos donnent la tonalité d’un temps, surtout dans le silence ambiant. Des antifas se pointent soudain de l’autre bord de la rue? Qu’à cela ne tienne. On les bloque et on arrête leurs meneurs. Les lois bourgeoises sont aussi facho-compatibles que le reste de l’ordre bourgeois et, patatras… ce sont les antifas qui se retrouvent en position objective de désobéissance civile, en s’en prenant, sur un modus militant, à la merde brune légalistement couverte. La société bon chic bon teint, elle, ne bouge pas. C’est bien, encore une fois, qu’on arrive à perpétuer un consensus implicite, craintif ou indulgent, en faveur des valeurs brunes et réacs. Voyez l’ordre établi comme le bouteur, avec son moteur et son pilote. Et voyez les groupuscules fachos comme la pelle du bouteur. Adéquatement incurvée, la pelle du bouteur permet au pouvoir bourgeois d’avancer à contre-côte et de pousser dans l’autre sens tout ce qui est progressiste, sans que le consensus social bon chic bon teint ne soit compromis. Regardez la boue, la terre et la merde après la balade nivelante du bouteur. Elle est où? Elle est pas sur le bouteur, le moteur ou le pilote. Elle est simplement sur la pelle. Les fachos (pelle du bouteur bourgeois) se salissent eux-mêmes en servant involontairement leurs maîtres. Ils sont les troupiers utiles du REMPART DE CONFORMITÉ sociale des bourgeoisies qui les engendrent.

IDIOTS UTILES: Les fachos ne sont pas seulement des troupiers utiles. Ils sont aussi des IDIOTS UTILES. En effet, s’ils poussent le bouchon trop loin, sortent de leurs gongs et se mettent à s’agiter par trop, ils font automatiquement passer nos dirigeants institutionnels, qui sont des minus, des rétrogrades et des suppôts, pour de remarquables progressistes. La campagne présidentielle de 2017 en France fut la représentation criante, flamboyante et évidente de ce phénomène. Macron, qui est un laquais chronique du capital, passe pour un scintillant progressiste, compétent et éclairé, simplement parce qu’il se retrouve avec Madame LePen comme faire-valoir. Elle donne une image visuellement accrocheuse et tapageusement exploitable de positions exagérées, expressives, torgnoleuses, trublionnes et pisse-vinaigre. Elle devient la méchante de guignol à abattre, qui bonifie le crossouilleur en costard qui, lui, a le dessus, en bout de piste. Pas besoin d’épiloguer. Les fachos sont les IDIOTS UTILES de l’ordre établi. Ils lui permettent de nettement définir la position extrême, grossière, grotesque, caricaturale qui fait passer la condition de serviteur soumis du capital pour une vision éclairé, progressiste, modérée et viable. L’ordre établi sent bien que les vraies forces motrices de la société civile sont des forces de  progrès. Ces forces sont sourdes, sociétales, profondes, occultées aussi. Gestionnaire d’image en crise permanente, l’ordre établi, crypto-réactionnaire et trouillard, souhaite qu’on l’identifie, lui et personne d’autre, aux forces de progrès qu’il trahit ouvertement en sous-main. Il a donc besoin d’un solide croquemitaine social lui permettant de faire passer son centrisme de centre-droite (donc de droite) pour un centrisme de centre-gauche. Classique, ancienne, faisandée au possible, la mobilisation des fachos comme IDIOTS UTILES est une manière de jeu de contrastes. Tout se chipote en fausse demi-teinte, dans la perspective sempiternellement auto-engendrée de la politique du moins pire. C’est: de la doctrine du moins pire comme une des ritournelles de la politique contemporaine. On fera mieux demain, demain, après-demain. Pour l’instant, voyez, voyez… il faut encore et encore se démarquer du sinistre repoussoir facho.

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En cherchant la martingale qui raviverait leur capitalisme patapon de barbons-barbouzes, les fachos sont assez souvent de bonne foi. Pire que la mauvaise foi: la bonne foi. Les fachos se font croire et font croire à leurs sectateurs ahuris qu’ils combattent le système (mondialiste, financiariste, ploutolâtre, etc). En réalité, ils en sont les apologues les plus virulents. D’abord le facho est pro-capitaliste. Il est pour l’entreprise, contre le déclin (y compris le déclin passant pas une phase financiariste) du capitalisme historique. Ensuite le facho est militariste. Nationaliste, il est candidement d’accord avec la guerre et les budgets militaires. Le facho défend l’autonomie des corps constitués. Autant dire que c’est un factieux potentiel permanent. Le facho est contre l’immigration. Il promeut la prédominance du blanc, de l’euro-aryen, du redneck. Il est contre les bonnes femmes, les métèques et les tafioles. L’ordre établi bien pensant adore tout ça. Il bave du désir de revoir ces valeurs d’autrefois revenir en grande. Aussi l’ordre établi aime bien que le thermomètre facho soit bien planté dans le fion de la société civile, pour tester en permanence où en est sa fièvre hargneuse. Une chose est limpide  (et là, tout le monde le reconnaît, même les fachos): l’ordre établi est hypocrite. Pour lui, la valorisation des groupes sociaux à base ethnoculturelle, c’est de la rectitude politique, donc, de la relation publique, sans plus. L’ordre établi ne veut pas vraiment d’un progrès social sociétal (avancées pour les femmes, les gays, les groupes ethniques, les instance victimaires de toutes farines) et encore moins d’un progrès social post-capitaliste radical (avancées vers un socialisme effectif, pouvoir démocratique direct et non feint du prolétariat). L’ordre établi ne veut d’absolument rien de tout ça. Pour lui, tout ça, quand ça s’impose malgré lui, c’est un fatras de concessions qu’on fait, la mort dans l’âme, parce que la société avance implacablement, progresse comme une force objective, et qu’on y peut fichtre rien. Ce que l’ordre établi veut (sans le dire) c’est ce que les fachos manifestent (en le disant). Mieux, l’apparition tendancielle, largement tolérée, des fachos EST le symptôme patent de ce que l’ordre établi recherche. L’ordre établi freine le progrès social tout simplement parce que le progrès social nous mène vers la fin du capitalisme et vers rien d’autre. L’ordre établi se sert du boulet facho au pied du monde, pour retarder l’échéance. La soumission de l’ordre établi à la classe bourgeoise, sa conformité factice et pro forma à toutes formes de progrès social est l’explication motrice du fait que l’ordre établi est, en fait, fondamentalement facho-compatible.

Et pourtant, jouer avec le fascisme, c’est jouer avec le feu (aussi au sens littéral du terme). Le dernier siècle et ses dizaines de millions de morts en témoignent mieux que quiconque. Bien philistin et bien ignare, l’ordre établi courtichet contemporain n’en a cure. Il faut voir là la netteté myope de ses choix. Tout ce qui, sociologiquement sert le capital en freinant les avancées (REMPART DE CONFORMITÉ) ou en donnant au capitalisme et à ses thuriféraires des allures de visionnaires modérés (IDIOTS UTILES) légitime le maintient vivoteur d’un bouillon de culture fasciste. L’ordre établi assume le risque. C’est comme pour une centrale nucléaire. Et après tout, si ça s’aggrave, on donnera la garde nationale et ce sera un autre bon coup de légitimation des uniformes verts par résorption fracassante des uniformes bruns. Les groupuscules et autres phalanges fachos sont tout bénèf pour notre ordre établi veule de serviteurs des pouvoirs bourgeois. C’est bien pour ça que l’engeance fasciste n’est pas près de nous décoller des basques. Tant que ses conditions objectives d’engendrement ne seront pas analysées et déracinées, elle persistera. Or, le capitalisme étant ce qu’il est surtout en ces temps de dérive usuraire, l’extrême-droite, c’est la droite qui l’engendre. Point final. Nier ça, c’est tourner le dos à la compréhension la plus élémentaire des rapports de classes dans les sociétés tertiarisées contemporaines. Profitons aussi de l’occasion présente pour dénoncer cette mensongère symétrie des extrêmes qui fait que l’ordre établi faux-centriste met l’extrême gauche (anticapitaliste) et les fachos (procapitalistes) dans le même sac et secoue le tout, en pleurnichant. Il s’agit de bien salir les rouges par les bruns et de produire le genre de merdasse idéologique indiscernable que nos médias conventionnels de baratineurs serviles relaient ensuite docilement, sans conscience, sans analyse et sans vergogne.

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Le complexe de Joey Zasa

Posted by Ysengrimus sur 15 février 2018

Joey Zasa (joué par Joe Mantegna) dans THE GODFATHER III (1990)

Joey Zasa (joué par Joe Mantegna) dans THE GODFATHER III (1990)

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Le gangster Joey Zasa est un personnage fictif créé par Mario Puzo et Francis Ford Coppola dans le film The Godfather Part III (1990). C’est une des figures mafieuses auxquelles le Parrain, Miguel Corleone, est confronté. Alliés formels, Corleone et Zasa sont en fait des ennemis farouches et leur conflit intestin forme une portion importante de la trame de cet opus cinématographique. Mais Joey Zasa nous intéresse moins ici dans ses turpitudes criminelles que dans son profil ethnoculturel plus général. Une des nombreuses raisons pour lesquelles Joey Zasa irrite profondément Miguel Corleone va nous mener directement au coeur de notre propos.

Nous sommes, dans The Godfather Part III, au début des années 1980. La communauté italo-américaine a bien évolué et elle s’est largement intégrée à la civilisation continentale. Miguel Corleone s’adonne depuis des décennies à des activités criminelles complexes se déployant à grande échelle et requérant une attitude feutrée, discrète, peu ostensible. Il envisage désormais de se tourner graduellement vers des investissements légitimes, maintenant que le contexte général est moins discriminatoire qu’autrefois. Et Miguel entend procéder tout doucement, en homme d’affaire d’officine, sans tambour ni trompette. Sauf que Joey Zasa a une autre conception de l’enchâssement des personnes et des institutions de sa communauté ethnoculturelle dans le cadre du rêve américain. Joey Zasa considère que les italo-américains doivent désormais se promouvoir ouvertement, s’affirmer fermement, prendre leur place. Il faut cesser de mettre des gants. Cette prise de possession d’une affirmation ethnoculturelle de soi se déploie sur le présent mais aussi sur le passé, sur l’histoire. Ainsi Joey Zasa est le genre de figure publique à se lancer dans une grande campagne promotionnelle visant à démontrer et faire unanimement accepter (notamment dans les manuels scolaires) le fait —par exemple— que le téléphone n’a pas été inventé par Alexander Bell mais bien par l’italien Antonio Meucci (1808-1889). Joey Zasa est un ostensible, un flamboyant, un tapageur. Il se soucie quasi maladivement de l’image publique des italiens et des italo-américains. Mais une portion importante de sa propre communauté (dont, entre autres. Miguel Corleone) trouve qu’il en fait trop. Il nuit à sa cause plus qu’il ne la sert.

J’appelle COMPLEXE DE JOEY ZASA l’attitude de CERTAINS représentants de CERTAINES communautés ethnoculturelles quand ils confondent intégration effective et ostentation promotionnelle, préférant ainsi le clinquant symbolique aux acquis sociaux effectifs pour leur communauté ethnoculturelle. Le Complexe de Joey Zasa est une attitude affectant quasi-exclusivement les figures bourgeoises des communautés ethnoculturelles concernées. C’est fondamentalement un comportement de classe, une posture de commerçant dont la camelote serait rien de moins que, d’un bloc et sans nuances descriptives, la communauté ethnoculturelle même dont le commerçant en question s’autoproclame le promoteur. Ces figures bourgeoises communautaires représentent une sorte de projection hypertrophiée de leur propre accession symbolique de classe et la généralisation indue de cette projection sur tous les représentants réels ou fantasmés de la communauté ethnoculturelle concernée. Souvent une grande gueule chronique ou un pamphlétaire forcené, le bourgeois communautariste atteint du Complexe de Joey Zasa se considère personnellement (et souvent exclusivement) comme le dépositaire du corps de procédures comportementales, interpersonnelles et individuelles autant qu’institutionnelles et collectives, permettent d’assurer une bonne réputation à toute sa communauté ethnoculturelle. Inutile de dire que l’idéologie, souvent étroite, étriquée, conformiste, victimaire et réactionnaire, des Joey Zasa de ce temps ceinture étroitement leur vision du devoir-être communautaire de leur groupe et des autres groupes envers leur groupe. Implicitement, pour notre bon héraut communautaire, tout tend fortement à être la faute des autres. Les problèmes de son groupe sont, aux vues de Joey Zasa, largement un artefact interculturel du groupe de l’autre. Traumatisme historique et autorité victimaire à la clef, Joey Zasa est un complexé, au sens classique et ordinaire du terme.

Nous allons prendre un exemple semi-fictif suavement autocritique tout autant que terriblement représentatif. Il y a quelques années, j’ai prononcé une communication intitulée AVOIR UN MÉCHANT LANGAGE portant sur le jugement souvent sévère, parfois indulgent, presque toujours dialectiquement contradictoire, que les québécois portent sur leur langue vernaculaire et sur les comportements interactifs qui s’y associent. Dans cette communication utilisant des données de corpus, je donne l’heure juste sans concession, décrivant les bons coups et les errements de mes chers compatriotes avec percutant mais aussi avec un recul tout sociologique. La communication était présentée à Paris, devant un auditoire international. Après mon exposé, je me fais tasser dans un coin par la sociolinguiste Lucie Mercier (nom fictif). Lucie Mercier PhD est une des figures de la sociolinguistique montréalaise du siècle dernier. Professeure titulaire, elle dirige un important centre de recherche sur la sociolinguistique du français québécois. En un mot, c’est une de nos (petites) éminences (locales). Et l’éminence se met à vertement m’enguirlander. Sans contester la véracité d’aucune des conclusions de ma communication, elle me reproche malgré tout de l’avoir prononcée parce que ce qui y est dévoilé n’est pas très bon pour l’image publique du Québec (verbatim). Je lui rétorque que je me soucie moins d’image publique que de pertinence descriptive mais elle continue de me chanter la chanson du toute vérité n’est pas bonne à dire et du prestige international du Québec et de patati et de patata. Je lui signale alors, en toute déférence, que je crois fermement qu’elle souffre du Complexe de Joey Zasa. Elle ne comprend pas un traître mot de ce que je lui raconte et tourne les talons, drapée dans sa certitude d’un primat crucial —pour le bien d’une communauté ethnoculturelle spécifique: la sienne— de la relation publique lénifiante sur la description adéquate des faits socio-historiques. Des sciences humaines comme croupion ancillaire aux objectifs promotionnels de Quebec Inc. Bon sang de bon… où vont nous subventions?

Historiquement, collectivement, sur les différentes scènes locales comme au niveau planétaire, nous entrons dans une phase hautement sensible de mise en interface des communautés ethnoculturelles de notre grand domaine. Le communautarisme civique est vraiment de mise et il le sera de plus en plus. Dans un tel contexte délicat, requérant toute la diplomatie collective imaginable, les éléments se comportant comme des voyageurs de commerce et souffrant chroniquement du Complexe de Joey Zasa apparaissent comme des personnages archaïques pataugeant nuisiblement dans le jeu de quilles interculturel, avec leurs gros sabots. On observe que certaines communautés ethnoculturelles s’intègrent mieux que d’autres dans une société majoritaire. Je ne vais pas citer d’exemples: ils se devinent. Un simple petit examen de conscience suffit. Pensez au groupe ethnoculturel dont vous jugez qu’il s’intègre le mieux. Cherchez-y des Joey Zasa, des figures publiques ostensibles qui font une promo lourde et bruyante de ce groupe. Vous n’en trouverez pas. Pensez maintenant au groupe ethnoculturel dont vous jugez qu’il s’intègre le moins bien. Cherchez-y des Joey Zasa, des figures publiques ostensibles qui font une promo lourde et bruyante de ce groupe. Vous en trouverez. Et vous pourrez les nommer, vous les représenter visuellement et retracer leur trajectoire tintinnabulante dans les médias. Comme nous sommes tous potentiellement le Joey Zasa d’un autre, nous devons méditer cette question pudiquement, avec le regard autocritique requis, devant notre avenir collectif mondial qui s’avance.

Le gangster Joey Zasa finit ses jours abattu par Vincent Mancini-Corleone, le neveu de Miguel Corleone, contre le grée de ce dernier, qui en a marre des guerres mafieuses. Il s’agit d’un capotage (les américains disent un hit) ayant eu lieu dans le strict cadre du conflit pégreux entre Zasa et les Corleone. Mais toute la communauté italienne de ce petit univers fictif pousse un discret soupir de soulagement. Elle ne regrette pas trop longtemps cet élément remuant, tapageur et infatué qui voulait trop bien faire et risquait d’entraîner sa communauté dans des rapports de force indus avec le reste de la société civile et qu’il a bien fallu finir par faire taire, de l’intérieur. Adieu Joey, fleuron d’un temps…Voyons à apprendre à te faire taire en nous aussi, avant que tu ne t’attires ce genre d’ennui avec les membres de ta propre communauté ethnoculturelle déjà, elle, plus avancée que toi, en matière de communautarisme civique.

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La «démocratie» électorale américaine comme obstruction bourgeoise systématique

Posted by Ysengrimus sur 4 juillet 2016

Sur les questions électorales, la constitution américaine fonctionne comme une horlogerie abstraite implacable. Tout y est organisé de façon à ce que la classe politique ne puisse pas faire dépôt, comédon, caillot, et, ainsi, coller, se déposer, perdurer. Les élections sont à dates fixes (si un président meurt ou est destitué, son vice-président termine le mandat — impossible, donc, soit d’étirer un mandat pour affronter une conjoncture contraire, soit de déclencher des élections anticipées pour profiter d’une conjoncture favorable), les mandats présidentiels sont restreints à deux (Franklin Delano Roosevelt tira sur la corde un peu trop dans les années de guerre et on vit, par le 22ième amendement, à ce que ça ne se reproduise pas), le dispositif bicaméral est intégralement électif (pas de sénat nommé et inamovible, donc), le bipartisme est solidement institutionnalisé (fausse alternance politique, centre-droitisme et continuité de fait). Tout, dans ce dispositif, semble conçu pour assurer un roulement bien huilée de la classe politique. À cela s’ajoute, et la notion n’est pas banale, le fait que le président, un civil, est le commandant en chef des armées (ce rôle ne revient à un militaire que si ce dernier troque la gabardine galonnée pour le costard présidentiel — notons d’ailleurs qu’il y a eu un bon lot de bidasses gradés devenus de non-négligeables présidents: George Washington, Andrew Jackson, Ulysse Grant, Dwight D. Eisenhower, pour ne nommer que les plus éminents). La constitution américaine est un automate transcendant, hautement perfectionné, visant, sans malice apparente, à protéger la république des putchs, des juntes, des grands guides politiques inamovibles, des patriciens non-élus, des politburos de sarcophages sempiternels, des dictateurs parano et tentaculaires genre Richard Nixon… On veut que le personnel politique roule, change, se renouvelle. Et il le fait effectivement. C’est que la machine le broie, le concasse, le remplace, le redeem, le reconfigure.

Fondamentalement bourgeoise, affairiste, yankee trader et toutim, la culture politique américaine véhicule une longue tradition de rejet convulsionnaire face à tout ce qui est appareil étatique, classe politique, carcan gouvernemental. Les stentors du mouvement de droite du TEA PARTY sont très explicites et très ostensibles sur cette question. Leur pesante référence au fameux BOSTON TEA PARTY (équivalent américain de la Prise de la Bastille ou de la mutinerie du cuirassé Potemkine) est particulièrement malhonnête, au demeurant. En 1773, du thé anglais en ballots arrive par navires dans le havre de Boston. Ce thé, provenant des Indes en passant par le centre de l’Empire, est déjà taxé. Tu l’achètes, la taxe est automatiquement intégrée dans le prix de vente et c’est non négociable. Les bostonnais du temps sont hautement réfractaires à l’idée de payer des taxes à des personnages qu’ils n’ont pas élu. Ils exigent —comme d’autres ports coloniaux du continent l’avaient fait auparavant avec succès d’ailleurs— que ce thé pré-taxé soit tout simplement rembarqué pour l’Angleterre. Devant le refus des autorités coloniales, un commando jette nuitamment les ballots de thé dans la rade de Boston. On préfère détruire le produit de consommation plutôt que de payer dessus une taxe implicite à une puissance (déjà perçue comme) étrangère. Sauf que les bostonnais de 1773 ne refusaient aucunement de payer la taxe si les avoirs financiers allaient aux personnages qu’ils avaient élu ou allaient élire. En se référant abusivement à cet incident historique symbolique, la grosse droite ronflante contemporaine fait donc passer une appropriation du pouvoir de taxation par un état républicain naissant pour un rejet sans alternative ET de la taxation ET de l’état. C’est du bricolage historique médiocre et de la calomnie pure. En un mot, les tea-partiers contemporains transforment le fameux slogan, tonitruant mais malgré tout subtil, NO TAXATION WITHOUT REPRESENTATION en NO TAXATION tout court, biaisant totalement, de ce fait, l’idée d’organisation et de répartition des richesses fondant leur si chère république… Inutile de redire que, ce faisant, ils mettent leur rejet hargneux et égoïste des responsabilités les plus élémentaires de la vie civile au service, encore une fois, de la sempiternelle bastonnade à l’américaine du politique, de l’étatique, du gouvernemental.

Culture politique de l’anti-politique, donc… on ne se refait pas. Et on a bel et bien une situation où une machinerie constitutionnelle précise et perfectionnée, conçue au départ pour protéger les institutions électives du dépôt encrassant et freinant d’une classe politique nomenklaturesque, finit par basculer dans un autre type d’obstruction, bien plus lourd et nuisible: celui de la classe bourgeoise même. Il est d’abord assez évident, quand on regarde la facture électorale (grosso-modo un milliard de dollars par candidat présidentiel en 2012, le chiffre montant à six milliards quand on inclut les diverses aventures électorales de représentants et de sénateurs, lors du même scrutin), que l’électoralisme américain est désormais profondément et durablement ploutocratisé. Ce qu’il faut bien voir, c’est combien la structure fondamentale du dispositif constitutionnel, conçu initialement pour protéger la bourgeoisie coloniale de jadis du frein du politique, s’inverse et sert aujourd’hui à la bourgeoisie même pour contrôler les leviers politiques. Il faut du fric, et conséquemment des amis puissants, pour arriver à émerger dans un système constitutionnel si glissant, si fluide, ne donnant prise à aucune assise politicienne durable, se présentant devant l’électorat tout les vingt-quatre mois, sans faute (une législative, une présidentielle, une législative, une présidentielle – même les guerres mondiales n’ont pas empêché cette clepsydre de continuer de palpiter sans heurt). La constitution américaine, dans son intendance électorale permanentisée, se protège bel et bien d’un Tito ou d’un Perón, mais c’est au prix de rendre un Barack Obama, élu puis réélu tout à fait dans les formes, totalement inopérant. Il est bloqué, certes, par l’électorat sudiste crétin, qui roule pour le Parti Républicain en confondant niaisement conservatisme social et conservatisme fiscal. Il est coincé, certes, par l’obstruction systématisée émanant du bras de fer bicaméral (sénat démocrate, chambre républicaine – cohabitation à rallonge, souque à la corde sempiternel). Mais ne vous y trompez pas. Ce qui rend le plus sciemment un président de la trempe d’Obama totalement inopérant, c’est la collusion fondamentale de l’Horloge (le temps) et de l’Horlogerie (la machine constitutionnelle américaine abstraite servant, sans délai et sans répit, le constant plouto-recyclage des cadres politiques).

Avez vous dit Constitution Bourgeoise? Je réponds: passage de l’anti-monarchisme méthodique des pères fondateurs au court-circuitage affairiste de l’état, par certains de leurs impudents héritiers… Et notez finalement que, comme tous les dispositifs bien-pensant à autolégitimation translucide, ce système politique pervers se protège parfaitement des objecteurs superficiels. Personne de sérieux ne voudrait qu’on revienne à un sénat nommé, que le président soit élu à vie, ou que sa camarilla de laquais colle au pouvoir pour une décennie, comme en Chine! La «protection de la constitution» (une des ci-devant cruciales responsabilités présidentielles) est donc un enjeu faisant massivement consensus, du simple fait qu’il est impossible de s’y objecter sans sortir de la roue. Et c’est justement cela qui fait de la «démocratie» électorale américaine une obstruction bourgeoise systématique. Tout le caramel que la bourgeoisie fait passer dans la structure pour bien l’engluer à son avantage exclusif (action feutrée des intérêts spéciaux, ploutocratisation électorale, obstruction camérale, philibuster médiatique) n’a pas d’existence constitutionnelle. Tout ce qu’on a devant soi, c’est une classe politique, obligée constitutionnellement de se glisser dans le dispositif, en dansant la gigue sur un parquet toujours penché et bien luisant, devant une bourgeoisie à qui rien n’interdit de coller, elle, au susdit dispositif. La solution de cet immense problème structurel sera peut-être politique (socio-politique) mais elle ne sera certainement pas politicienne ou «démocratique» (au sens truqué, électoral et bourgeois de ce terme chausse-trappe).

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GOSSIP GIRL: quand la bourgeoisie élitaire décadente s’incarne en «pauvre petite fille riche»

Posted by Ysengrimus sur 15 novembre 2015

Serena van der Woodsen (jouée par Blake Lively), la «pauvre petite fille riche» du feuilleton GOSSIP GIRL

Serena van der Woodsen (jouée par Blake Lively), la «pauvre petite fille riche» du feuilleton GOSSIP GIRL

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Et elle était où exactement?
Vous ne savez pas qui je suis?
C’est là un secret que je ne révèlerai jamais.
Mais vous savez que vous m’aimez.
Croix, cercle, croix, cercle,
La Potineuse…
(Apocryphe)

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Le feuilleton américain Gossip Girl (2007-2012 — six saisons, cent-vingt-et-un épisodes de quarante minutes, basés sur la série de romans éponymes de Cecily von Ziegesar) est un de ces nombreux récits fleuves mettant en vedette la ci-devant élite du Upper East Side de New York. Construit sciemment sur le modèle des comédies de Feydeau et de Marivaux (il y a même des intronisations dans le monde, des confesseurs félons et des bals masqué, je n’invente pas ça), l’opus nous donne à suivre les aventures mondaines de Blair Waldorf (jouée par Leighton Meester— ce sera ici l’équivalente de la Marquise de Merteuil de Laclos) et de Serena van der Woodsen (jouée par Blake Lively —notre photo— ce sera ici l’équivalente de la Justine de Sade). Réglons d’abord le cas de La Potineuse (Gossip Girl) elle-même. Ladite potineuse, ce n’est aucune des protagonistes car en fait, Gossip Girl, c’est un site web qui étale les scandales et les potins de l’élite de Manhattan. Une sorte de Perez Hilton mais moins hollywoodien que mondain, élitaire, socialite. La mystérieuse potineuse en question est très personnalisée dans les premières saisons (quand tous nos protagonistes sont encore des étudiants et des étudiantes de high school en la très gratinesque École Secondaire Constance Billard de New York). On recherche ouvertement cette rapporteuse cyber-anonyme de ragots fielleux, on voudrait la capturer pour lui faire cesser ses activités. Au fil des saisons, à mesure que nos protagonistes entrent dans le monde, on apprend à vivre avec La Potineuse dans le paysage mondain. Gossip Girl devient alors un site plus abstrait, desservi par un réseau secret et feutré de petites espionnes photographes. Ce site de potins mondains poste régulièrement des blasts (qui carillonnent alors sur tous les téléphones portables de la coterie de cette génération) et c’est un dispositif médiatique méthodique d’étalage de scandales dont on apprendra éventuellement qu’il s’alimente, de fait, d’envois courriels d’à peu près tous les membres de ce cercle fermé eux-mêmes, tels qu’en eux-mêmes. Gossip Girl, la potineuse, c’est donc ni plus ni moins que la cyber-voix du réseau social enveloppant, ceinturant, cernant et engluant ce groupe spécifique. La réflexion sur l’évolution des sites et blogues de type potin mondain (et par effet de rebond sur tout le cyber-journalisme en général) pendant la période de bloggo-consolidation (2006-2012) ne manque vraiment pas de piquant dans cet opus.

Mais ce sont Blair Waldorf (notre Marquise de Merteuil de Laclos) et surtout Serena van der Woodsen (notre Justine de Sade) qui vont nous livrer la clef symbolique de tout cet exercice. Elles incarnent la facette de (vraie) hussarde active et la facette de (fausse) victime passive de la haute bourgeoisie new-yorkaise décadente. Fille d’une dessinatrice de mode en vogue et d’un père homosexuel (les parents sont divorcés), Blair Waldorf tyrannise son entourage de soubrettes apeurées et établit avec sa gouvernante, nourrice et bonne attitrée, la diligente Dorota Kishlovsky (campée par Zuzanna Szadkowski) un rapport de domination-dépendance entre maîtresse et servante digne de Dom Juan et de Sganarelle. Blair est le cerveau incontesté des grandes embrouilles et des combines de haute volée et son sens instinctif et naturel de la manipulation d’intrigue fait qu’on en vient comme obligatoirement à se tourner vers elle quand il y a un imbroglio à désenchevêtrer. Son amour passionnel pour Chuck Bass (incarné suavement par Ed Westwick), le fils frondeur d’un milliardaire parvenu lui-même mal intégré dans ce dispositif social de vieilles familles, évolue en dents de scies. Elle finit par le saquer pour rien de moins que Louis Grimaldi, Prince de Monaco (joué par Hugo Becker) dont elle espère devenir la Grace Kelly. Le bouillant Chuck Bass ne l’entendra pas de cette oreille. Je ne vous en dis pas plus… La tonitruante Blair Waldorf c’est le pouvoir rupin ouvert, assumé, directorial, sereinement cruel, que seule sa vie privée émeut vraiment, et qui considère Manhattan et Brooklyn comme déterminés par les caractéristiques fatalement naturelles, «darwiniennes» d’une ruche dont elle ne peut être, elle-même, autre chose que la reine-abeille. Blair Waldorf c’est la bourgeoisie franche, frontale, abrupte, solaire qui tient brutalement ses privilèges en une main de fer, méprise solidement la populace et soutient activement et sans complexe l’ordre établi qui l’avantage. Or Blair est le second personnage principal de Gossip Girl.

Si le second personnage est solaire, c’est que le premier, lui, est crépusculaire. Le premier personnage et cœur thématique de cette belle aventure à bien illusoirement installer les téléspectateurs de classe moyenne dans les paysages new-yorkais somptuaires servant de cadre de vie à ceux qui les oppriment (ces paysages sont d’ailleurs filmés par un contracteur cinématographique distinct de la production du feuilleton même), c’est Serena van der Woodsen (notre Justine de Sade). Fille d’un aigrefin de vieille souche hollando-new-yorkaise, lui-même père absent dont on ne sait pas trop d’où il tient sa fortune, et d’une mère envahissante ancienne ballerine multi-divorcée roulant sur l’or et la regardant de haut, Serena est campée, tant dans son jeu onctueux, mignard et low-key que de par le script même, comme la sempiternelle victime des circonstances. C’est la pauvre petite fille riche, centre d’attention perpétuellement involontaire, qui marche la tête baissée, dans ses magnifiques robes griffées. Amoureuse de Dan Humphrey (joué par Penn Badgley), jeune plumitif tourmenté vivant à Brooklyn (hors de l’île dorée donc) et s’emberlificotant, lui, constamment dans des histoire de filles, Serena est victime, en cet amour non assumé, d’une fondamentale différence de classe qu’elle subit comme une fatalité (d’autant plus cuisante que sa propre mère, remariée justement au père de Dan, ne fait pas de complexes pour, elle, la sauter, la barrière de classe). Notre «pauvre» Serena, configurée pour être le principal objet d’amour et d’auto-identification du feuilleton, est aussi la cible constante de tout un chapelet de personnages populaciers louches, de parasites cherchant à parasiter les parasites, dont les moindres ne sont pas son ex-copine toxicomane Georgina Sparks (campée par Michelle Trachtenberg) et/ou sa fausse cousine de souche maternelle Charlotte « Charlie » Rhodes (de son vrai nom Ivy Dickens, jouée par Kaylee DeFer). Tous ces arnaqueurs et ces faux-jetons (dont le maître incontesté est justement son papa, William van der Woodsen, joué par William Baldwin) opèrent occultement, dans une ambiance de perpétuelle panique de classe digne des envolées les plus explicites du très réac My Fair Lady. Ils complotent constamment pour nuire à notre pauvre Serena, lui noircir sa réputation, ou lui faire les poches. Par-dessus le marché, elle subit plus que quiconque les bobards de Gossip Girl qui lui font une anti-image de marque terrible, notamment en référence à un passé fort frivole, fort arrosé et fort salace dont elle n’est pas vraiment responsable vu qu’elle était si jeune. Serena couillonne constamment les autres, surtout ses bons amis, et c’est toujours malgré elle et contre le grée de sa langoureuse et lancinante innocence. Elle se retrouve modèle dans un défilé où Blair devait figurer, lui fait rater son inscription à Yale, torpille la conversion cinématographique du roman de Dan, lui fout la merde dans sa vie amoureuse, et je vous passe l’énumération, ce serait tout redire. Et de s’expliquer, et de se dédouaner, et de se réconcilier avec ceux qu’on emmerde, et de déplorer l’implacable fatalité, et de recommencer de plus belle… Le personnage de Serena van der Woodsen est conçu dans son principe pour commettre un ensemble quasi-infini de bourdes, sentimentales, professionnelles et autres, qui ne sont jamais de sa faute (comprenons-nous bien, son innocence n’est pas dans sa croyance ou sa compréhension d’elle même. Elle est dans le script, qui, lui, est un très adroit instrument de dédouanement). Comme Justine (dont les malheurs de la vertu font ici pudiquement école), Serena dérive de catastrophe en catastrophe mais est toujours fraîche, jolie, élégante, droite, souriante et sereine. Elle incarne la fausse sagesse de la grande bourgeoisie mélancolique, que personne ne comprend, et dont les actions biscornues et mal avisées ne sont jamais qu’un regrettable malentendu frappant, comme fatalement, l’éternelle victime innocente des circonstances, cependant toujours avantagée, toujours pleine aux as, toujours it girl, toujours au dessus du lot de la recette, comme le plus pur des gratins d’une société foutue d’être si ultra-gratinée.

Blair Waldorf ne transige pas. Elle domine et méprise sans tergiverser. Elle aime autant les princes pincés que les parvenus arrogants. Elle ne fait pas de complexe face à une condition de facto nobiliaire qui, à son sens, lui revient de droit naturel. Elle ne ment qu’aux autres. Seule sa servante, auprès de laquelle elle retrouve toute sa férocité enfantine, connaît ses vrais secrets. Serena van der Woodsen louvoie, compose, veut faire des études, cherche du boulot, aime secrètement un homme du commun, aspire à «sortir de sa condition» (interdit de rire). Elle se ment à elle-même. Tous les lecteurs et les lectrices de Gossip Girl connaissant ses (faux) secrets. Second rôle: la haute bourgeoisie inflexible qui jouit et se moque bien de l’opinion qu’on a d’elle. Premier rôle: la haute bourgeoisie conciliante et onctueusement démagogue qui voudrait tant qu’on la comprenne et qu’on découvre qu’elle n’aspire qu’au Souverain Bien et au Consensus, sans plus. Conclueurs flagornés devant vos postes, concluez.

Serena van der Woodsen, cette pauvre petite fille riche, personnifie en fait le message central du feuilleton Gossip Girl (2007-2012). On nous dit franco, sans rougir ni désemparer, que ces rupins gras-durs sont en fait de pauvres mécompris, victimes de la ballotante conjoncture, de la dure roue de la vie et des méchants des basses classes qui les jalousent. Le message est tellement explicite, frontal et candide qu’il en devient involontairement critique. Ce discours apologue finit par engendrer, comme ouvertement, sa propre pulsion autodestructrice. Oui, pauvre petite fille riche, profite bien de tes si désavantageux avantages pendant qu’il est encore temps. Cueille dès aujourd’hui les roses de la vie individuelle et sociale. Un vaste spectacle de comédie humaine, surtout quand il est vraiment bon et évocateur (et c’est le cas ici, pas de doute), n’est jamais complètement en contrôle du tout de son dispositif connotatif. Et ce n’est pas pour rien que l’allégorie ici fait apparaître le Upper East Side de New York comme une cours circonscrite et cernée de grands aristocrates aux abois. Ai-je dis Feydeau et Marivaux? Ai-je mentionné Laclos et Sade? Suis-je allé jusqu’à faire allusion à Molière? Qui sait, quelque part, c’est peut-être en fait bien plus de Beaumarchais qu’il s’agit ici…

Stephanie Savage et Josh Schwartz, Gossip Girl, feuilleton télévisé américain (basé sur la série de romans de Cecily von Ziegesar) avec Blake Lively, Leighton Meester, Penn Badgley, Ed Westwick, Zuzanna Szadkowski, Chace Crawford, 121 épisodes de quarante minutes, diffusés initialement en 2007-2012 sur CW Television Network (six coffrets DVD)

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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Trois fractures dans les postulats de nos classes dominantes

Posted by Ysengrimus sur 15 mai 2014

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Tout va mal. L’économie va mal. Rentrez la tête dans les épaules. Tout va mal. Soyez certains que quand la bourgeoisie vous serine ce message, via ses appareils idéologiques médiatiques et autres, c’est que tout va mal pour elle et qu’elle voudrait bien pouvoir continuer de chevaucher l’âne mort et bien mort du consensus de classes. Ledit consensus de classes, c’est le gobage axiomatique et sans questionnement de ce dogme lancinant de nos strates dominantes quand elles n’en finissent plus de gauler et de pédaler afin que se perpétue sans critique la synonymie structurellement menteuse, de plus en plus fendillée et fallacieuse, entre Économie et Capitalisme. Or les postulats jadis tranquilles de nos susdites classes dominantes prennent en ce moment de fameux coups de semonce. Et cela ne doit pas faire illusion. N’allons pas confondre, comme d’aucun voudraient tant qu’on le fasse, le déclin d’un mode de production spécifique avec la grande capilotade cosmologique de l’intégralité de l’univers social. Sourdement, comme inconsciemment (mais de plus en plus ouvertement), la société civile résiste aux postulats étroits de nos classes dominantes actuelles. Par delà le détail fourmillant des conjonctures nationales et des scandales locaux, dans la poussière flatulente desquels on cherche constamment à noyer et à dissoudre notre attention militante, trois principes tendanciels s’imposent. Depuis la crise financière de 2008, trois fractures cruciales dans les postulats de nos classes dominantes se mettent en place, confusément, réformistement, mais l’un dans l’autre: sans ambivalence et finalement, quand on y regarde avec le bon œil, eh bien, en toute simplicité de tendance aussi. Observons les grandes lignes de la chose.

1-     L’IMPUNITÉ DES FORTUNES: POURCHASSÉE. Un des grands postulats bourgeois, c’est l’impunité des fortunes. L’accapareur privé considère que les immenses portions du bien collectif qu’il a détourné, à son avantage impudent, lui appartiennent. Les confettis qu’il retourne à la vie sociale sous forme d’impôts et de taxes lui apparaissent comme autant de manifestations de je ne sais quelle raideur dictatoriale de ses propres sous-offs. Le grand bourgeois juge, en conscience, qu’il n’a pas à prendre la moindre responsabilité sociale. Le monde est son jardin et c’est à la plèbe de payer pour les hostos, les infrastructures urbaines, le transport public et les écoles… de la plèbe. Aussi, le bourgeois préconise et valorise un espace national peu taxant. Ne le trouvant plus guère, il déménage, sans rendre de compte à quiconque, le siège social de son conglomérat aux Bahamas ou à Oman et considère que ces points de contacts plus conciliants avec cet impondérable qu’est le monde social lui reviennent de droit. La notion de paradis fiscal est une notion fondamentalement bourgeoise. De fait, la bourgeoisie conceptualise un paradis fiscal comme elle conceptualiserait un paradis tropical: un heureux phénomène météo duquel trois clics d’ordi vous permettent de bénéficier, sans complexe et sans arrière-pensée. Or le paradis fiscal subit, aux jours d’aujourd’hui, une attaque sans précédent dans l’Histoire des grands états. Sa disparition est désormais ouvertement envisagée. La Suisse est sur le point de perdre le secret bancaire. Le caractère à la fois opaque et sourdement consensuel de l’impunité des fortunes est remis en question avec une radicalité inégalée et ce, par delà les clivages politiciens de façade. Oh, cela prend encore la forme obscure et bourgeoise d’une systématisation de la fameuse rapacité du percepteur. Mais il n’y a pas à se mentir ici. L’offensive sur le secret des immenses fortunes «privées» du monde est frontale et irréversible. Une tendance au ré-équilibrage de la répartition des richesses, timidement, s’y esquisse. La propriété privée des douloureux résultats de la production collective est dans la mire.

2-     LE HAUT COPINAGE DE CLASSE: COMPROMIS. La guerre interne du capitalisme, déjà discutée, se poursuit, implacable. Elle se creuse tant et autant que la crise du capitalisme même se creuse. La plus grande entreprise de pillage aurifère au monde (une entreprise canadienne, pour l’anecdote) vient de sonner une fameuse de fin de récré, historique dans sa tonitruance. Son conseil d’administration entendait donner une prime d’embauche de douze millions de dollars au trèfle qu’il venait, en toute connivence, de se donner comme P.D.G. Il s’agissait simplement de faire avaliser la manœuvre de copinage pharaonique, toute classique au demeurant, par les actionnaires. Patatras! Ceux-ci ont dit non. Non seulement ils ont refusé cette prime d’entrée (whatever that is!) à ce personnage spécifique, un upper manager fallacieusement salvateur de plus, mais les susdits actionnaires ont exigé que les membres du conseil d’administration ayant voté cette prime démissionnent. Coup de tonnerre dans le monde de la finance. Les moutons actionnaires sont encore partants pour brouter l’herbe prolétarienne mais ils ne veulent plus se faire tondre par le berger, de plus en plus gourmand, de l’administration entrepreneuriale. Et désormais un haut cadre qui vote une prime à un tit-copain risque non seulement de se faire mettre ouvertement devant son absence de pouvoir effectif mais, qui plus est, il risque sa tête. Le haut copinage de classe, avatar ouvertement décadent et insensiblement cynique s’il en fut, est grippé, compromis. Oh, certes cela se fait encore au nom d’une meilleure répartition du foin entre investisseurs et corps administratifs du capitalisme (le gonflement gangréneux de ce dernier n’est pas un vain symptôme – il s’en faut de beaucoup) mais… il y a un peu de l’idée communarde des cadres révocables en tous temps et sans privilèges particuliers qui dort en germe, là dedans. Sans compter le discrédit sans équivoque de l’idée, très mentionnée par les temps qui courent, de collusion

3-     L’EXTORSION DE LA PLUS-VALUE: ÉBRANLÉE. Le moyeu central du capitalisme reste l’extorsion de la plus-value dont les traces empiriques les plus évidentes sont la recherche, assoiffée et sans vergogne, de masses de travailleurs moins demandants en matière de salaires et de charges. Le mirage faussaire du capitalisme équitable représente déjà une manière de manifestation, bien timide, bien bourgeoise, d’un net rejet de l’exploitation cynique et rétrograde de travailleurs (hommes, femmes, enfants) dont les ateliers leur tombe dessus au DanLaDèche, les écrabouillant et éclaboussant de leur sang les entreprises occidentales commises dans ces sweat-shops dantesques. Les susdites entreprises farfouillant la main dans le sac malodorant de ce type profondément discrédité d’exploitation se cachent, se planquent et, lorsqu’on leur lève la cagoule, elles arrosent le problème de compensations et ristournes diverses qui montrent bien que l’extorsion de la plus-value n’a plus le pignon sur rue qu’elle a eu. Puis, un petit jour ordinaire, comme ça, dans un petit pays occidental pas plus gros que ça (le Canada, pour l’anecdote), quarante-cinq employés de banque, en sursis d’être mis à pied, sont priés de former les quarante-cinq travailleurs temporaires du tiers-monde venus leur succéder à plus petit tarif. Gigantesque tollé national. Fracture qualitative. Paille qui casse le dos du chameau. Goutte d’eau, vase, etc… Il ne s’agit pas ici de postes «redondants» mais bien de quarante-cinq positions toujours actives sur lesquelles on entend simplement abaisser quarante-cinq fois le compteur d’extorsion. Devant la protestation sentie, profonde, généralisée (et, notons le au passage: bien plus exempte de cette petite xénophobie discréditante que la bourgeoisie ne l’aurait souhaité), la banque en question, qui risque de voir ses clients se débiner en bloc, s’empresse de rétropédaler. Même le gouvernement du petit pays en question, gouvernement pourtant bien bleu blême et réac jusqu’au trognon, est obligé de s’engager à ce que l’embauche de travailleurs temporaires originaires du tiers-monde ne se fasse pas à des tarifs plus parcimonieux que les tarifs avec lesquels on compense les exploités locaux. Bon, c’est pas encore la lutte des classes ouverte, mais il reste bien que la société civile qui ahane et aboie ne fait plus automatiquement consensus en faveur de l’exploiteur.

Alors, dites-moi un peu: que fait une grande bourgeoisie, déjà semi-ruinée par sa propre incompétence productive et financière, si un consensus social massif se met, de plus, en plus, comme implicitement, en trois fractures patentes des postulats anciens, à la priver à la fois de l’îlot fiscal ou planquer son ultime butin, du corps administratif pour alimenter ses indispensables connivences pécuniaires, et des mécanismes sociaux lui permettant d’extorquer la cruciale plus-value prolétarienne. Bien, hum… cette classe dominante aux abois, elle s’exclame sur l’agora et sur tous les tons: Tout va mal. L’économie va mal. Rentrez la tête dans les épaules. Tout va mal, en faisant d’amples mouvements de chef d’orchestre, espérant ainsi entraîner, encore un temps, la civilisation qu’elle parasite ouvertement dans le sillage stérile de son cul-de-sac directif, lui-même inexorablement étranglé par les tensions de l’Histoire. Les forces contraires —colossales— s’accumulent pourtant devant cette classe dirigeante, au bord du déclassement. Il ne manque plus à ces tendances, latentes, délétères, volatiles, de sentir craquer le spark révolutionnaire. Les conditions s’approchent. Comme disait Mao: une étincelle peut mettre le feu à toute une plaine.

Et vive le beau mois de Mai…

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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