Le Carnet d'Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

  • Paul Laurendeau

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L’HOMME QUI VISIONNE DE LA PORNO. Foire aux questions et mode d’emploi (en quinze points), à l’usage de sa conjointe

Publié par Ysengrimus le 15 septembre 2010

Bon, crotte, ça y est. Il visionne de la porno. Vous le savez, vous en avez la certitude, mieux: la preuve. Tout semble s’effondrer. Oh, le verrat fendant, moi qui le croyait différent. Il fait ça en cachette, en plus, comme un enfant. Oh, le crapotte insidieux. Moi qui espérait mieux. Si je lui en parle, il louvoie, il s’esquive, par-dessus le marché. Oh la lubrique vipère, moi qui le croyait sincère. Que faire? Vers qui vous tourner. Un psychologue, votre meilleure copine, son meilleur copain à lui (autant vous tourner vers la pègre), votre grand ami gai, votre mère, la pègre? Tournez-vous vers qui vous voudrez mais juste avant, consultez donc cette petite foire aux questions et ce petit mode d’emploi compréhensifs (en quinze points), une gracieuseté d’Ysengrimus. Homme maximalement traître à l’omerta masculine, Ysengrimus vous dira absolument tout. D’abord, la foire aux questions (vous ne vous intéressez qu’à une seule question: pourquoi?). Ensuite le mode d’emploi (que faire?).

Je rappelle aux éventuels hommes qui chercheraient de quoi se dédouaner ici que mon propos repose sur une axiomatique sciemment et fermement féministe. Comprenons-nous bien, donc, je ne justifie pas l’homme regardeux de porno ici. Je le décris, simplement, froidement, dans sa rigidité impitoyable. Ceci dit et bien dit, le féminisme implique, entre autres, une refonte en profondeur de l’existence du mec de demain et ladite refonte ne se fera pas dans l’ignorance nunuchement volontariste du mec d’aujourd’hui. Nier l’existence du répréhensible, du goujat, du tristounet et de l’inélégant ne le fera pas automatiquement disparaître de notre univers social, loin s’en faut. Féminisme n’est pas ignorance de la même façon que description n’est pas légitimation. Un vrai ami vous donne l’heure juste. Une féministe n’est pas une autruche. Masculinologie n’est pas masculinisme. On ne combat pas adéquatement le cancer en le décrivant comme une maladie bénigne. Minimiser n’est pas jouer. Le sujet (dans tous les sens du terme) est fort peu reluisant…  Soyons en tous et toutes avisé(e)s et assumons.

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FOIRE AUX QUESTIONS : POURQUOI  (ME) FAIT-IL CELA?

1- Fait-il cela à cause d’un manque dans mon apparence physique? Non. Je sais qu’il va vous falloir du temps avant de me croire, mais en fait, c’est le contraire. Un homme, un vrai, se soucie assez peu du détail technicien fin sans fin de l’apparence physique de la femme qu’il désire. Épaisseur des cuisses, longueur des cheveux, incarnat de peau, velouté des lèvres, ondulé des hanches, sacro-saint volume de la poitrine (cette hantise suprêmement oiseuse), lustré des maquillage, basta. L’homme pousse son lot de hurlements d’orignaux sur tout cela, certes, mais, réalité cruciale, il le fait en vrac, en gros, à la globale, sans même trop comprendre que ce n’est pas vraiment ceci et cela qui l’allume. Quand les femmes se sortiront-elles enfin de cette pitoyable mentalité hyper-analytique et chosifiante de foire agricole? Vous vous devez d’inverser l’équation ici, en fait. Il faut voir la chose ainsi (suivez bien le mouvement): si c’est bel et bien vous qui êtes dans son lit plutôt que quelque sosie de la terrible et torride actrice pornographique Tara Pornella (nom fictif), c’est que c’est vous, et vous seule, qui battez Tara Pornella à plate couture dans l’arène de l’apparence physique, pas le contraire. Pur et simple. Point barre. Rien à ajouter. La personne obsédée par votre apparence physique ici, c’est vous, pas lui. Vous vous comparez scrupuleusement, compas en main, loupe sur l’œil, tyranniques critères de filles en tête, aux femmes de papier (y compris celles des tout aussi tyranniques magazines féminins, du reste, que votre partenaire ne lit pourtant jamais). Lui ne fait pas cela. Il ne brouillerait pas son amour, son désir et sa passion pour vous en vous roulant dans la farine comparative de Tara Pornella. Le visionnement de porno est un comportement totalement non-comparatif. Votre partenaire vous désire, en cette fulgurante synthèse d’ardeur et d’amour, parce que vous déclenchez sa libido. C’est tout. Et l’équation libidineuse inclut l’apparence physique de la partenaire comme un paramètre parmi bien d’autres, certes, sans s’y réduire cependant.

2- Alors, fait-il cela à cause d’un manque dans ma performance sexuelle? Non et non. Je sais qu’il va encore vous falloir du temps avant de me croire, mais en fait, ici aussi, c’est le contraire. S’il ne jouissait pas de votre performance sexuelle, eh bien, sapristi, il se prendrait une maîtresse bien réelle, ou vous quitterait pour une autre conjointe, elle aussi, bien réelle… S’il regarde de la porno, c’est, au contraire, que vous êtes arrivée à le tenir en éveil lascif, à le faire pétiller libidineusement, à le stimuler sexuellement, ardemment et vivement. Le spectacle pornographique n’est pas, et ne sera jamais, en compétition avec vous. C’est une lanterne chinoise qui ne montre rien de vrai, rien d’humain. Fondamentalement c’est comme le scénario d’un roman ou le script d’un film. Votre amant trouve de fait, dans la porno, au mieux, un mode de ressourcement intellectuel pour mieux s’occuper de vous. Je ne plaisante absolument pas. Les femmes qui s’imaginent que leur homme regarde de la porno parce qu’elles ne «fournissent» pas sexuellement errent totalement. Elles confondent leurs propres motivations de femmes hédonistes contraintes contemporaines avec les siennes. De plus, si vous-même, vous observez un peu fixement un autre homme (vous-même vous-même si, si, ne niez pas!), vous voyez, de par cet autre homme, les défauts vestimentaires et comportementaux qu’il corrige chez votre propre conjoint, non? Hmmm? Pardon? C’est que, fantasmatiquement parlant, vous êtes monogame. Fantasmatiquement parlant, vous ne quittez votre moineau que pour un homme qui sera mieux que lui, supérieur, sublime. Or, ce n’est pas une raison pour croire que votre regardeux de porno fonctionne mécaniquement comme vous! C’est que, fantasmatiquement parlant, votre conjoint lui, voyez-vous, il est polygame. C’est un sultan onirique. Il a un vaste harem de femmes fantasmatiques dans sa tête et vous, eh bien, vous êtes la Favorite… c’est cela qui fait que vous êtes la vraie et que son monde de fantasme ne le ferait jamais au grand jamais vous quitter. Il est parfaitement inutile de compétitionner avec les silhouettes évanescente et embrumées du sérail creux et fictif peuplant la coupole crânienne de votre conjoint. Inutile et oiseux. Car le fait est que vous avez déjà gagné.

3- Ferait-il cela encore plus si je n’étais pas dans sa vie? Non. Ni plus ni moins, en fait. Des pensées sexuelles lui viennent et lui percolent dans la cervelle en permanence, comme les bulles de gaz fétide d’un marécage, et le visionnement de pornographie n’est qu’un type d’organisation visuelle, une classification, une mise en fichiers manipulables de pensées, diffuses ou précises, propres ou sales, belles ou laides, qui lui rouleraient dans la tête de toute façon, ordi, télévision, cinéma, magazines ou pas. Nos ancêtres avaient les statues, les peintures, le cinématographe… Des images de femmes, il y en aura toujours, intra et extra cerebra. La porno n’est jamais que la suite tangible de cette longue et falote sarabande d’imagerie, se manifestant au jour d’aujourd’hui par d’autres moyens, moins imaginatifs, du reste. Ferait-il cela encore moins si Marielle, son ex-copine, la rousse, était encore dans sa vie? Il ne le ferait pas moins, pas plus non plus, il le ferait tout autant. Il faut comprendre qu’il visionne de la porno comme il rote, vesse, se rase sans nettoyer le lavabo derrière lui ou se gratte les fesses. Vous placer, vous, et Marielle (nom fictif), et les autres vraies femmes de son passé et de son avenir sur un plateau de la balance et les femmes de papier et de pixels sur l’autre plateau est et sera toujours intégralement fallacieux. Et à ceux et celles qui disent que s’il n’y avait pas tant de porno disponible sur le marché, mon mec ne roulerait pas autant de pensées interlopes, je réponds: c’est tout juste le contraire. Si votre mec ne roulait pas autant de pensées interlopes, il n’y aurait pas tant de porno disponible sur le marché… Le capitalisme ne nous vend que ce qu’on consomme. Il ne se soucie pas plus de déséduquer que d’éduquer.

4- Si ce n’est pas répréhensible ou suspect, pourquoi se cache-t-il de moi en faisant cela? Vous n’approuvez pas. Je ne questionne pas la légitimité du fait que vous n’approuvez pas et ce sont vos droits de femme qui s’expriment dans cette réprobation. Mais il reste que vous n’approuvez pas. Une femme qui, d’ailleurs, fait semblant de l’approuver et de s’en amuser ou de s’en accommoder est quasi certainement la plus formidable des crâneuses imaginable et est vraiment bien peu crédible. Bref, vous réprouvez, c’est déjà une fichue de bonne raison de faire l’affaire en douce. Mais il y a des raisons encore plus profondes, plus cruciales, pour lui. Vite, il constate que vous voyez cela bien plus gros que ce n’est. Ces images, ces femmes de papier ou de pixels, sans épaisseur, sans existence, elles vous hantent et vous polluent votre existence, à vous. Vous confondez Tara Pornella, cet être fondamentalement bidimensionnel et vide dans sa vision à lui, avec la compétitrice de chair et d’os de votre vision à vous. Vous vous faites un mouron excessif et il n’est vraiment pas fier de cela et pas content de lui-même. Son incapacité chronique et paniquée à vous expliquer adéquatement que l’intemporelle Tara n’existe tout simplement pas complète ensuite le tableau secret. Au final, vous réprouvez, souffrez, pestez intensivement, il s’en veut pour cela et est incapable de vous démontrer passionnément ce que je vous démontre ici froidement, que c’est sans aucune espèce d’importance dans votre vie de couple. Alors il se planque. Les enfants en font autant pour se ronger les ongles ou se curer le nez, soyez préparée…

5- À ce qu’il me semble, les modèles qu’il mate ressemblent vachement à Marielle, son ex-copine, la rousse là, justement. Qu’en conclure? Avez-vous vu l’intégralité des modèles en question ou n’avez-vous entraperçu que quelques torsades rousses ici et là, sans systématicité? Prudence. Ce que nous avons ici c’est ceci: sur une surface d’écran ou de papier glacé, Tara Pornella, rousse sans doute, mais surtout dont le profil psychologique et comportemental est intégralement fantasmé, et deux femmes réelles, Marielle, son ex, qu’il a aimé, et vous. Il est parfaitement concevable que Tara Pornella, Marielle et vous-mêmes ressembliez toutes les trois à sa femme de fantasme oméga (qu’il connaît, conscientise et stabilise fort mal au demeurant), ce qui a comme effet secondaire une éventuelle ressemblance entre vous trois. Avant de nier rageusement ressembler à qui que ce soit, ne limitez pas vos investigations de cette subtile hypothèse aux simples critères superficiels et chosifiants de foire agricole. Je dis cela parce que c’est ici que sa perversité s’interrompt et que la vôtre entre en action. Frustrée, flétrie, déçue, vous commencez par vous occulter vous-même. Vous vous ratatinez, vous roulez en boule, vous oblitérez, vous et votre immense importance pour lui. Restent alors, dans votre colimateur rageur, Tara Pornella et Marielle, son ex, qui ont en commun, pour vous, d’être deux images plates et superficielles et rousses et flamboyantes et pétantes et roulures et haïes. Il devient alors aisément aisé de tout confondre, de juger hâtivement, et de trouver ces deux enquiquineuses fort semblables. Les faits sont pourtant les suivants. La personne la plus éloignée de ses aspirations fantasmatiques c’est d’abord Tara Pornella, femme de papier ou de pixels sans densité, ni épaisseur, ni conversation effective. La seconde personne la plus éloignée de ses aspirations fantasmatiques, c’est Marielle, femme réelle certes, et en cela milles fois plus dangereuse que Tara Pornella, mais aussi ex, souvenir, passade, foucade, nostalgie-non-nostalgique. La femme la plus proche de ses aspirations fantasmatiques, c’est vous. C’est vous qu’il prendra ce soir en hurlant à l’amour. C’est vous qui le tenez, dans les faits effectifs. C’est vous, l’incarnation concrète et charnue du point oméga de ses fantasmes, vu que c’est à vous qu’il se donne ici, maintenant et pour toujours.

6- Tu te goures Ysengrimus, il m’a dit explicitement qu’il regardait de la porno à cause de mes manques physiques et/ou mes manques sexuels! Attention, me rapportez-vous l’intégralité des circonstances de cet «aveu» ici? Allons, allons, pas de triche entre nous. Laissez-moi vous les décrire, ces circonstances. Vous venez de le pincer, la face dans l’écran d’ordi, ou encore vous venez de vous décider à le mettre au pied du mur, d’aplomb et ouvertement, sur la question sensible de son regardage de porno. C’est votre droit, je vous le redis, votre devoir, même peut-être. Mais alors, c’est aussi la guerre, hein. Guerre de tactique, guerre de stratégie. Il faut l’assumer. Coincé, piégé, confronté, comme dit le bel anglicisme, il contre-attaque. Les hommes contre-attaquent, c’est comme ça. Ils sont actifs et proactifs, dans un conflit. Pris en souricière sur une question sensible, votre partenaire, terme fort ironique ici, contre-attaque efficace. Pas sincère: efficace. Il frappe donc pour porter une botte solide dans le défaut de votre cuirasse. Pas de quartier. Votre morbidité auto-dénigrante est une faiblesse dont il peut parfaitement prendre avantage dans ce genre de conflit. C’est de ta faute aussi… Tu ne t’habilles pas assez ceci… Ton cul n’est pas assez cela… Stupeur. Vol plané dramatique. Vous voici terrifiée, pétrifiée, congelée et gelée par cette douche froide critique/zap/autocritique. Tous vos préjugés auto-culpabilisateurs sont confirmés, d’un bloc. Vous le saviez! Ah, combien d’hommes qui trichent à la guerre misent ainsi sur l’immense et fulgurante propension autocritique des femmes? Les douze salopards ne sont pas que douze, allez. Ils sont un grand nombre, voyons, et ce nombre est en augmentation, maintenant que les hommes connaissent bien mieux les femmes qu’avant. Donc, le coup porte. Votre convoi déraille. Votre propos dévie. Vous en oubliez toute votre tirade d’attaque contre la porno. C’est de votre faute, il le dit, il l’avoue. Tombé, en un choc unique, le masque au sourire fixe de ses cent milles compliments d’antan. L’océan de sirop sucré se dissout dans cet unique jet de vinaigre. C’est votre corps qui est dans le tort. C’est votre performance sexuelle qui est en défaut. Tous vos préjugés tenaces sur vous-mêmes sont suavement confirmés. Il le dit ouvertement. Ysengrimus, il m’a dit EXPLICITEMENT… Eh bien il a explicitement menti, pardi. Il ment, il ment pour vous faire perdre votre contenance. Il ment parce que c’est une ruse de guerre, parce que c’est la guerre, parce que à la guerre comme à la guerre, et parce que vous avez ouvert les hostilités sur le regardage de porno. Et comme, contrairement à Ysengrimus, il n’est pas, lui, un traître à l’omerta masculine, il ne va pas se mettre à vous guider, tel Orphée aux enfers guidant Eurydice vers la surface, dans les méandres filandreux et grossiers de sa si courtichette fantasmatique. Non et non. Autant mentir et, jet d’encre du poulpe parfait, vous accuser de manques intégralement inexistants. Cela porte toujours, vous fait chier, vous cale, vous désamorce, vous fait pleurer. Ben c’est ça, pleure, cocotte, moi aussi j’ai bien envie de pleurer comme une madeleine devant la liste de mes sites porno favori que tu viens cruellement d’insérer entre ma poire et mon fromage. La femme à qui on a fait croire que c’est à cause d’elle qu’on mate de la porno vient de tomber dans le plus grossier des panneaux manipulateurs imaginable. Par pitié, ne mordez pas à cet hameçon là!

7- Et s’il m’approche d’une façon totalement non conflictuelle en me disant, froidement et posément, qu’il voudrait que je ressemble en tous points à Tara Pornella? Je ne réponds pas aux questions spéculatives de gamberges auto-mortifiantes, ici. L’a-t-il fait effectivement? Où? Quand? J’en doute fortement. S’il l’a vraiment fait et que vous êtes absolument certaine que c’était au premier degré, hors conflit, hors sursaut défensif, vous ne le fréquentez que depuis peu alors, et vous pouvez le saquer, c’est un inepte. Mais je pense que, si vous vous introspectez avec la sincérité requise, ce sera pour observer que ce cas de figure-ci est un pur produit de votre angoisse intérieure à vous, pas de sa fantasmatique sexuelle à lui. Les soi-disant sous-entendus que vous croyez détecter chez lui sont des ectoplasmes que vous vous fabriquez, de purs et non-fiables artéfacts, issus de vos propres hantises. Pourquoi? Tout simplement parce que sa fantasmatique sexuelle à lui s’ancre solidement en vous, pas en Tara Pornella. Donc, il ne fera tout simplement pas cela. Ceci, juste ici, est de la plus haute importance. Il faut absolument vous extraire de l’esprit la croyance que la vision de la porno inculquera des normes ou des standards d’apparence corporelle à votre conjoint, normes ou standards aussi hirsutement impossibles que ténébreusement implicites, qu’il vous faudra ensuite rencontrer en je ne sais quelle lutte compétitive sans fin vers l’asymptote. Croyance sinistrement répandue dans la culture intime (hautement normée, elle) des femmes, cette affaire de normes et de standards d’apparence corporelle venus de la porno et relayée par votre mec est une pure et simple fausseté factuelle. Une revue porno n’est pas un magazine de mode, ne le fut et ne le sera jamais (Et, je vous le redis, les magazine de mode, il ne les lit pas. Cela devrait vous faire méditer). Sortez vous cette idée de la tête, une bonne fois. Et s’il m’approche d’une façon non conflictuelle en me disant froidement qu’il voudrait que je ressemble en tous points à Marielle, son ex? Ça, c’est déjà bien plus réaliste, plus plausible. Bien des connards citent leurs ex en exemple. Pas de commentaire non plus, par contre ici, car nous voici alors de retour dans le monde de la compétition sentimentale réelle et, conséquemment, hors–sujet… Une fois pour toute: Marielle n’est pas Tara Pornella parce que Tara Pornella n’est pas…

8- Se masturbe-t-il sur la porno? Oui, oui, ça lui arrive, oui. Pas toujours mais parfois. Vous ne vous masturbez jamais, vous? Et vous pensez à quoi quand vous le faites? Et Ysengrimus devrait-il tirer de grandes conclusions angoissantes à propos de votre vie réelle sur la base de vos scénarios masturbatoires intimes et privés? Rassurez-vous, il ne tirera pas de telles conclusions, lui… Ce n’est pas la même chose et il le comprend, lui. Un fait intéressant, sur ce point hautement mal compris de la masturbation masculine ès porno au demeurant, est qu’il ne se masturbera sur Tara Pornella qu’une seule fois. La fois suivante, il lui faudra une autre image, puis une autre, puis une autre encore. Superficialité vide et évanescence limitative de l’ectoplasme sans âme. Des croustilles qu’on croque devant la télé. C’est pour cette raison, et aucune autre, que le marché de la porno est si pesamment cyclopéen. Signalons aussi, si nécessaire, que masturbation n’est pas jouissance ou sensualité ou intimité ou romance ou passion ou ardeur ou amour, mais tout prosaïque pis-aller hygiénique… Tsk, tsk, tsk… Vous en doutez, eh bien méditez ceci. Que pensez-vous que l’on retrouve dans le petit cagibi-chiotte ou l’on doit s’asseoir pour fournir un échantillon de sperme, au cabinet médical? Réponse, des revues porno, pour la stimulation psycho-sexuelle de l’auto-cueillette dudit échantillon. Eh oui… Fort peu romantique, merci…

9- Je l’ai bien traqué, bien enquiquiné, bien écoeuré, bien agressé, je le surveille en permanence. Il ne regarde plus de porno. Ai-je gagné? Vous avez surtout gagné qu’il se planque mieux que jamais pour le faire. Une seule chose le fera ralentir de consommer de la porno, la baisse de sa libido due à l’âge ou à la maladie. Elle est bien inutile, votre intervention répressive et hargneuse, produite au prix d’une perte significative de son affection (mais à ce point-ci son affection vous importe moins que votre amour-propre, hein, si vous avez vraiment agi de façon aussi répressive et hargneuse, justement). Vous pouvez lui couper l’ordi, la télévision et les magazines, mais vous ne pouvez pas lui couper la tête. Et c’est à l’intérieur de sa tête que se joue la plus grande, la plus tonitruante, la plus kaléidoscopique de toutes ses aventures pornographiques. Tout ce que vous lui avez appris à faire, c’est à mieux se cacher et à aller retrouver Tara Pornella loin, très loin, dans l’abstraction inane, éthérée et onctueuse de sa psyché. Et cela la rehausse, notre bonne Tara, au demeurant. Le vieil attrait séculaire du fruit défendu, poil au…

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MODE D’EMPLOI : QUE FAIRE?

10- Dois-je exprimer mes objections? Oui, que oui, explicitement. Mais les vraies objections, hein. Pas les pseudo-objections… Les vérités du coeur, pas les prétextes de tête. Les contrariétés émotionnelles, pas les parades sociologiques. Gardons la sociologie pour un autre jour ici, si vous le voulez bien. Laissons-la nous déterminer sans en cacasser à satiété. La langue de bois de la porno exploitation du corps de la femme ne vous mènera pas bien loin avec un homme, même articulé, même féministe, que vous venez de pincer le nez pincé dans une page centrale… Il vous répondra, dans sa tête ou explicitement, que cette transgression aux principes féministes est un geste qui est plus fort que lui, qu’il commet malgré lui et dont il comprend le caractère répréhensible de la même façon que vous comprenez qu’il est hautement répréhensible de vous empiffrer de pâtisseries poubelles, mauvaises pour la santé, non bio, non grano, chimiques… sauf que… bon… Boulimie, alcoolisme, toxicomanie, kleptomanie, agoraphobie, magasinage compulsif sont aussi fort répréhensibles socialement, et pourtant… Ceci dit, oui, oui, dites ce que vous pensez, oui, montrez le drapeau sans faillir. Soyez vraie. Objectez vous ouvertement, droitement, avec sincérité, en montrant bien combien cela vous contrarie, vous irrite, vous insulte, vous déplait. Qu’il voie les conséquences de ses actes, un petit peu. Cela ne le fera pas arrêter, mais cela le fera gamberger, ce qui est toujours utiles pour la cervelle, surtout la cervelle masculine. S’il s’engage à arrêter, surtout sur l’honneur, il ment à quelqu’un. À vous, ou pire, à lui-même. Enfin, il faut dire et redire ce que vous ressentez, sans artifice. C’est crucial. Dois-je alors le bloquer, le réprimer? Je ne vous dicterai pas jusqu’où doit aller l’expression d’une contrariété légitime. Réprimez tout ce que vous jugez bon de réprimer. Mon commentaire, dans tout ce billet, voyez-vous, porte sur votre savoir, pas sur vos actions. AGISSEZ SELON VOTRE CONSCIENCE, MAIS EN CONNAISSANCE DE CAUSE. Je vous dis donc simplement de ne pas cultiver des illusions sur une approche répressive face à ce type de pratique. Réprimé, il entrera dans le maquis, il durcira sa coquille, il mentira mieux, se planquera d’avantage, mais il ne réformera pas ses comportements. Réprimer oui, s’il faut en passer par là. Croire aux vertus éradicatrices de la répression, non. Ce serait, bien hypocritement, se mentir. Une vision, une perception et une compréhension franche et directe de votre contrariété et de votre frustration l’influenceront bien plus que de vous voir pathétiquement jouer les gardiennes d’enfants répressives, car, voyez vous, un fait demeure dans cette tourmente: il vous respecte et il vous aime.

11- Qu’il mate de la porno me refroidit souverainement. Dois-je ravaler ma frustration et jouer les allumeuses au lit, pour continuer de satisfaire monsieur? Certainement pas. Le principe général selon lequel il faut ne pas forcer le désir s’applique ici pleinement. Il faut que monsieur, comme vous dite, assume les conséquences de ses actes. Aidez-le un petit peu dans son effort intellectuel, par contre. Comme vos chances sont très fortes qu’il ne voie pas bien nettement le problème, dites lui ouvertement la vraie raison de votre frigidité hargneuse. Guidez-le, en toute droiture. N’allez pas inventer quelque prétexte oiseux pour bien finir de le dérouter et, volontairement ou non, esquiver le débat porno-regardard. Il a la responsabilité de rendre compte de ses actes, vous avez la responsabilité de l’explicitation droite et entière de votre dépit. Qu’il s’explique un petit peu sur les merveilleuses aventures polychromatiques du monde virtuel de Tara Pornella. La conversation sera palpitante, croyez-moi, surtout si vous voyez à la maintenir dans les limites du conflictuel tolérable. Il cherchera, en crevant de trouille, à éventuellement insinuer qu’il aimerait vous voir adopter telle ou telle des illustres postures ou tenues de la susdite Tara Pornella, lorsque vous faites l’amour avec lui. Je ne vous dis pas de le faire alors, hein, si cela vous refroidit. Je vous dis fermement, par contre, de cesser de vous imaginer qu’il veut vous faire essayer cette posture ou cette tenue pour que vous ressembliez à Tara Pornella, sa «femme idéale». Une fois de plus, c’est le contraire, en fait. Ce qu’il juge passable et honorable sur Tara Pornella il le juge extraordinaire sur vous, car C’EST VOUS, SA FEMME IDÉALE. Il instrumentalise cette pauvre Tara pour mieux s’érotiser sur son objet de désir effectif et exclusif: vous. Il ne s’extasie pas sur Tara Pornella à votre détriment, il plagie Tara Pornella à votre avantage. Et vous, terrible naïve morbide, vous vous imaginez le contraire, ligaturant ainsi des provignements importants de sa poussée libidinale. Faites ce que vous voulez mais, pour faveur à Ysengrimus, ne prenez pas le vrai pour le faux et la sincérité pour la duplicité. Quand il dit que vous êtes mille fois plus érotique que Tara Pornella, parole d’Ysengrimus, il est sincère, il le pense et il a raison.

12- Qu’il mate de la porno, ça m’excite en fait. Je le ferais bien en sa compagnie. Puis-je? Certainement. Dites-vous d’abord que si vous pensez ceci effectivement et sincèrement, vous faites partie d’une minorité. Pas de problème, au demeurant. C’est parfaitement légitime, moderne, sensass et sexy et… les minorités ont des droit. Vraiment, si cela vous excite effectivement, approchez-le, franco de port, sur la question. Ça m’excite vachement, tous ces sites et ces vidéos que tu mates là. Je peux regarder avec toi? Sa première réaction sera certainement sceptique (ne vous en offusquez pas, perle rare que vous êtes), puis ouvertement enthousiaste. Ce sera alors super. Vous aurez votre univers porno de couple, comme des tas de gens tendance, frais et émancipés d’ailleurs. Mais veuillez noter deux choses. D’abord, ne vous surprenez pas et ne vous vexez pas si vous vous apercevez qu’il continue, droit comme un cèdre, d’autre part, à mater de la porno, éventuellement différente, en solitaire. Cela ne se place en rien sur le plateau de la balance avec les moments pornos qu’il a avec vous. Ensuite, recommandation capitale: soyez sincère, avec lui et avec vous-même, quand vous dites/prétendez que cela vous excite. Ne vous (re)mettez pas, consciemment ou non, à crâner et à (vous) jouer la comédie de la femme peu impressionnable, ouverte, délurée, moderne et que ça excite vachement juste pour déguiser une surveillance crypto-furax de ses petites activités. Il le détectera à assez court terme et il n’en sortira, alors là, rien de bon. Inutile d’ajouter que si cela ne vous excite subitement plus, il faut vous dissocier de la démarche, sans tergiverser, ni temporiser. Exactement comme pour les joutes sportives à la télé, en fait, si vous voyez ce que je veux dire.

13- Dois-je réformer mes comportements? Vos comportements, peut-être pas. Vos croyances, là, certainement. Voyez-vous, si vous retenez une seule observation de tout le présent exercice, que ce soit celle-ci. Je vais même vous la formuler en «je» pour qu’elle s’imprègne encore mieux en vous. LE PAPIER ET LES PIXELS NE SONT QUE DES SUPPORTS (COMME JADIS, LES PEINTURES ET LES SCULPTURES) POUR UN DISPOSITIF FANTASMATIQUE QUE MON HOMME A DANS SA TÊTE ET QU’IL GARDERA DE TOUTE FAÇON DANS SA TÊTE POUR UNE BONNE PARTIE DE SA VIE ACTIVE. C’EST SA PSYCHOLOGIE DE LA SEXUALITÉ, C’EST SA FAÇON DE GAMBERGER SES FANTASMES ET CE QUI EST EST. JE NE SUIS PAS EN CAUSE OU EN QUESTION. CE PHÉNOMÈNE N’EST RIEN D’AUTRE QU’UN INDICE D’ARDEUR SEXUELLE COMME UN AUTRE. JE NE DOIS PAS PRENDRE TOUT CELA PERSONNEL, CELA NE ME CONCERNE QUE MARGINALEMENT OU PAS DU TOUT. C’EST QUAND IL ME FAIT L’AMOUR QUE MON HOMME MANIFESTE SON DÉSIR POUR MOI, ET MOI SEULE, SA SEULE ET UNIQUE VRAIE FEMME DE CHAIR ET DE VÉRITÉ. Que vous combattiez ce comportement de regardage de porno (ce qui est légitime) ou que vous l’acceptiez (ce qui n’est pas une capitulation), il ne faut pas traiter les femmes de papier ou de pixels comme vous traiteriez une rivale de chair et d’os. Fondamentalement, elles ne sont que des feux follets cérébraux, flammèches électriques émanant de sa cervelle à lui. Si cela vous dégoûte irrémédiablement, c’est alors que c’est lui qui vous dégoûte irrémédiablement, personne d’autre. Agissez alors en conséquence. Il ne faut, notamment, vous en prendre ni à Tara Pornella (intrinsèquement inutile), ni à Marielle son ex (diplomatiquement délicat), ni à vous-même (IL NE FAUT SURTOUT PAS VOUS EN PRENDRE À VOUS-MÊME). Ceci n’est pas une sordide et fallacieuse affaire de compétition entre femmes de plus, mais bien un tenace comportement masculin, exclusivement masculin. Il faut donc s’en prendre soit à lui, soit à personne… En d’autres termes, assumez vos émotions sans cultiver vos illusions.

14- Je ne veux tout simplement pas d’un partenaire visionneur de porno, point final. Que faire? Aussi simple que fatal. Aimez un homme plus vieux que vous de vingt bonnes années ET au passé sexuel maximalement comblé. Il a maté toute la porno qu’il pouvait dans sa jeunesse, sa libido ralentit, sa boite à images cérébrale racotille, sa lanterne chinoise s’obscurcit. Il a de la conversation, de la douceur, du charme, de l’expérience. Il vous parle en vous regardant dans les yeux. Il s’occupe de vous. Il vous trouve belle, comme être humain. Vous abordez la question porno ouvertement avec lui et sa réaction est compréhensive, sincèrement compréhensive de fait. Il n’ira certainement pas courir le risque de vous perdre, vous qui visiblement en faites une affaire pareille, pour je ne sais quelle Tara Qui déjà? Évidemment, votre vie sexuelle sera moins trépidante et plus raplapla, mais, et je le dis sans ironie, comme le disait ma vieille copine Égérie: le sexe, c’est pas tout dans la vie.

15- Ysengrimus, je suis toujours aussi en colère. Fais-moi comprendre en un paragraphe bien senti cette insupportable affaire de visionnement de porno. Tu ne m’as vraiment rien dit de trop probant pour le moment. Bon. Merci. Sincérité hautement appréciée. La plus belle femme ne peut donner que… pardon… pardon… disons… à l’impossible nul n’est tenu, là. Mais je vais tout de même faire une ultime tentative relativiste, en vous proposant un petit exercice de transposition. Vous visionnez et re-visionnez, disons, les films de la saga Twilight. Edward Cullen vous fait rêver. Il a tout simplement tout. Beau, romantique, chevaleresque, fort, puissant, déférent, attentionné. Il aime Bella Swan, la respecte, la protège. C’est un amoureux à principes. Un homme, un vrai. Vous l’adorez et en cacassez sans fin avec vos copines qui l’adorent aussi, souvent plus ou moins en cachette d’ailleurs, comme vous. Votre partenaire de vie vous pince un beau jour, dans une de ces conversations, ou visionnement, ou lecture et s’assoit lourdement dans le plateau de la balance de l’autre côté duquel flotte majestueusement le pâle et translucide vampire des sylves de Forks. Que pensez-vous de cela? Mais, ça n’a rien à voir avec nous deux. C’est un monde de fantasmes, de rêveries éveillées, de… de… de papier. Mon monde intérieur… du roman, du cinéma. Ça… Ça n’a absolument aucune importance, vraiment. Eh bien voilà. L’homme visionne et lit batifole pesamment ostensible. La femme visionne et lit romantisme néo-gothique subtilement éthéré. Dans les deux cas, c’est parfaitement fantasmatique, psychologique, immatériel et innocent. Et, au fond, est-ce si différent?

Edward Cullen

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Deux chanteuses-icônes, deux poses distinctes. MADONNA, la première grande allumeuse narcissique. JENNIFER LOPEZ, la dernière grande séductrice réactionnaire

Publié par Ysengrimus le 1 septembre 2010

I dress for women, and undress for men…

[Je m’habille pour les femmes, et me déshabille pour les hommes…]

Angie Dickinson, actrice américaine née en 1931

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Ce sujet est immense, complexe, sensible, délicat et on y reviendra certainement encore et encore. La culture de masse contemporaine a, sans contredit, poussé dans ses retranchements les plus maximalistes l’ère des chanteuses-icônes. Les chanteuses populaires du tournant du siècle, pour se restreindre ici à ce spectaculaire exemple, sont des divas thématiques hautement perfectionnées, notamment du point de vue visuel, des géantes scintillantes défilant au carnaval de nos représentations torves, pas toujours illusoires au demeurant. Ces personnages (je me préoccupe ici strictement de leur oeuvre, de leur propos, de leur show, pas de leurs sagas au bottin mondain) se montrent sous tous les angles de prise de vue possibles et en rajoutent couches par-dessus couches pour exister, perdurer et se perpétuer dans notre psyché, en une machinerie-sophistication se déployant en toutes nos grandes pompes imaginaires. Tout ça, c’est pour faire rêver au maximum et pourtant c’est loin de fonctionner dans tous les sens et n’importe comment. Mais au fait, qui rêve exactement ici et aussi –surtout- comment? Réponse: les hommes et les femmes rêvent, mais ils ne le font pas de la même façon et pas selon la même dynamique. Tant et tant que je vous propose de dégager deux grandes tendances de fond, dans la démarche, la posture, la pose des chanteuses-icônes de la culture de masse chansonnière contemporaine.

Vous avez l’allumeuse narcissique dont la devise pourrait être: «Je m’occupe de moi, je m’aime moi et je crois en moi. Gloria Ego. Si tu t’identifies à moi, fière et décomplexée, tu comprendra que tu es la plus belle et l’assumera pleinement, y compris au détriment de toutes les autres. Tu prendras ta place sur le plancher de danse, la première place, et on te suivra et t’admirera. C’est en t’aimant toi-même que tu allumera et magnétisera au mieux les gens, y compris, pourquoi pas, les hommes». On citera comme exemple ici le personnage de Madonna, mais il s’agit de mentionner le personnage pour mieux faire comprendre la tendance, pas le contraire.

Puis vous avez la séductrice réactionnaire dont la devise pourrait être: « Je vais te montrer comment il faut bouger, chanter, agir pour rendre un mâle fou de désir. Nous sommes femmes et tout ce spectacle, c’est pour notre homme que nous le faisons, en fait. Et les procédures de séduction sont aussi éternelles que le pouvoir de l’homme sur nous et sur l’assouvissement de nos désirs. Et les autres femmes, sache qu’elles se soucieront bel et bien de toi, si tu sais bien cueillir et tenir les hommes». On citera comme exemple ici le personnage de Jennifer Lopez, mais il s’agit de mentionner le personnage pour mieux faire comprendre la tendance, pas le contraire.

On a donc là deux dynamiques d’expression, deux traitements du ton, deux poses qui ciblent les hommes et les femmes du grand public dans les deux cas, mais ne disent pas la même chose et n’instillent pas leur opium du peuple par les mêmes avenues de l’imaginaire, ni selon le même modus operandi… On voit bien le mouvement. Dans l’une, on part «égoïstement» des femmes qui, en s’allumant elles-mêmes au sujet d’elles-mêmes, finissent indubitablement par allumer tout le monde. Dans l’autre, on part «altruistement» des hommes qu’il faut séduire, conquérir, posséder, hanter, adapter, rajuster, façonner pour que les autres femmes finissent par nous remarquer. Il y a aussi, et c’est capital, la ligne du temps. Abstraction faites des impondérables dents de scie du schéma de tendance long (disons, au moins sur trente ans – 1980-2010), on peut dire que l’allumeuse narcissique est fondamentalement en progression, en émergence (ceci fait de Madonna une avant-gardiste, une progressiste, qui le revendique d’ailleurs). La séductrice réactionnaire est en déclin, en régression (ceci fait de Jennifer Lopez une régressive, une conservatrice, qui ne s’en cache pas d’ailleurs). Le fait que la citoyenne Lopez soit onze ans plus jeune que la citoyenne Ciccone est à verser aux profits et pertes des dents de scie du schéma de tendance long, justement mentionné plus haut. Cela ne change rien, de fait, à la progression fondamentale des représentations révélées ici, qui va vers le narcissisme féminin et l’attention portée à soi en tant que femme, au détriment de la soumission à l’homme, bien docile ou bien rétive, genre siècle dernier.

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MADONNA, la première grande allumeuse narcissique. Madonna Louise Ciccone dite Madonna (née en 1958) nous dit, depuis une bonne génération : exprime toi, tu es une super-étoile. Fais ce que tu veux faire, toi, et ne te soucie pas de l’opinion ou de la pression des autres. Les paroles de l’hymne à l’ego suprême Vogue (1990) sont absolument cruciales ici: Strike the pose! (Gardez la pose click! Superbe! On en prend une autre…) Corollaire: dis ce tu as à dire (Express yourself!) et, dans le mouvement, apprend donc un peu à ton homme à en faire autant… Ce message doctrinal, ferme, constant, stable, solide, ne se restreint pas aux questions d’apparence et de mode de vie mais porte sur l’intégralité des options existentielles fondamentale. Je fais mon affaire, je fais mon trip, quitte à la jouer prométhéenne, de ci de là. L’enfance soumise à papa patriarche, c’est bel et bien fini.

Papa I know you’re going to be upset

‘Cause I was always your little girl

But you should know by now

I’m not a baby…

[Papa, je sais que tu vas être bien furax

Car j’ai toujours été ta petite fille.

Mais tu dois bien te douter maintenant

Que je ne suis plus un bébé…]

Madonna – PAPA DON’T PREACH, Papa ne me fais pas la morale, je suis enceinte, il est à moi, je fais mon trip comme je le veux donc je le garde. Et puis, regarde moi bien danser maintenant, tu vas voir que j’ai encore toute une silhouette (1986)

Me voici, en fait. Conséquemment admirez-moi. Filles, imitez-moi. Hommes, voulez-moi, Travelos, grimez-vous en moi. Tripez tous sur vous-même, donc sur moi. Statue synthétique, icône totale, vierge sempiternelle, fille matérielle, pôle central de toutes les confessions de pistes de danse et danseuse devant le miroir, je ne changerai jamais, ne me soumettrai jamais, ne me rangerai jamais, ne vieillirai jamais (même âgée, Madonna reste fondamentalement une ferme doctrinaire juvéniliste). Je suis belle, athlétique, et je le sais. Tout le monde m’aime (corollaire important, la pose est ici ostensiblement bisexuelle, libertine et même vaguement partouzante). Je suis l’allumeuse narcissique.

Très minimalement influencée par l’autre tendance, Madonna a marginalement touché, elle aussi, le rôle de séductrice réactionnaire, notamment dans la chanson et le vidéo Justify my love (1990). Mais il est vraiment difficile de ne pas voir là une sorte de second degré, au sein duquel l’objet d’amour se doit d’amplement «justifier» le détour que ferait très éventuellement à son avantage l’ego cardinal de l’interprète. Qu’on aime ou qu’on n’aime pas l’œuvre de Madonna, force est d’observer que s’y manifeste la solide cohérence d’un message toujours bien de son temps, celui de l’égotisme.

Strictement du point de vue de la dynamique décrite ici, et sous réserve d’autres différences importantes (musicales et scéniques notamment), on peut suggérer que Lady Gaga (Stefani Joanne Angelina Germanotta, née en 1986) apparaît comme une sorte de continuatrice de Madonna. Totalement immergé dans son monde d’amour entier pour Ego et toute à son ardente attention, articulée et militante, envers soi, Lady Gaga pousse la théâtralité et l’idiosyncrasie assumée dans les retranchements de la fiction et du repli sur soi les plus exploratoires et les plus délirants. Notons, en toute cohérence narcissique, que Lady Gaga fait aussi sciemment s’effriter les critères contemporains de la tyrannie de l’apparence physique, dont Madonna ne s’était pas, elle, vraiment libérée. On ne peut que rêver du remplacement de l’hédonisme contraint contemporain de toc, par une vrai émotion narcissique, authentique, profonde, sereine, pleinement assumée, dans la chair et dans le vestimentaire, quitte à se schizophréniser même un petit brin, si nécessaire. Contrairement aux filles modernes, les hommes à l’ancienne ne seront pas trop séduits par une Lady Gaga bien égo-tempérée. Seuls les homme nouveaux s’y retrouveront et ressentiront le charme total, qui s’avance avec le siècle. Pour séduire un homme à l’ancienne, il faut une séductrice à l’ancienne et ce, vite, car pour ce type d’homme, de femme et de séduction, le temps est irréversiblement compté…

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JENNIFER LOPEZ, la dernière grande séductrice réactionnaire. Jennifer Lynn Lopez (née en 1969) se donne comme se souvenant de ses origines. Pas seulement des origines sociales modestes d’une Jenny from the block (2002 – ne te laisse pas distraire par mes bijoux, hein, je suis toujours la même fille du quartier) mais aussi des origines patriarcales de son rôle atavique, celui de femme. Il faut ne pas nous laisser distraire –nous, en fait- par la constellation de scènes de ménages, remises en questions sentimentales, et autres affirmations voulant que l’amour ne s’achète pas, émaillant son œuvre chansonnière et vidéo. La râleuse ici se dandine dans sa cage, brasse ladite cage même, mais ne cassera pas la baraque et ne s’en sortira pas. La chanson d’amour à l’ancienne sert ici fidèlement les valeurs promues. Il te faut obtenir, et tenir, et garder un homme homme et c’est à cela que tu oeuvrera de tout ton cœur et de tout ton corps.

I’m glad when I’m making love to you

I’m glad for the way you make me feel

I love it cause you seem to blow my mind every time

I’m glad when you walk you hold my hand

I’m happy that you know how to be a man

I’m glad that you came into my life

I’m so glad

[Je suis contente quand je te fais l’amour

Je suis contente de la façon dont tu me fais me sentir

J’adore ça parce qu’on dirait qu’à chaque fois, tu me fais m’extasier

Je suis contente car, quand tu marches, tu me tiens la main

Je suis heureuse que tu saches être un vrai homme

Je suis contente que tu sois entré dans ma vie

Je suis si contente]

Jennifer Lopez – I’M GLAD, Je suis si contente d’être la lumpen-effeuilleuse de tripot méconnue qui finit par danser sur votre table, monsieur le directeur-artistique-patriarche de l’école de ballet, aux cheveux de neige et à l’oeil bien fixe (2003)

Conséquemment, je suis ta houri pour toujours et je ferai tout, gigotements nerveux, effeuillages torrides, duos vocaux avec des petits mecs, excès chorégraphiques et crises de larmes inclusivement, pour que tu sois content de moi MAIS AUSSI pour que tu te conformes au modèle masculin traditionnel que je réclame haut et fort et, corollairement, je te quitterai toujours à contrecoeur, quand tu ne sera pas à la hauteur, car j’aurais tant voulu que cela dure toute la vie (jeune, Lopez faisait déjà totalement madame à caser). Je suis aimante. Mon homme me désire (corollaire important, la pose est ici exclusivement hétérosexuelle, exclusiviste et maritaliste). Je suis la séductrice réactionnaire.

Très minimalement influencée par l’autre tendance, Jennifer Lopez a marginalement touché, elle aussi, le rôle d’allumeuse narcissique, notamment dans la chanson et le vidéo Play (2001), mettant en vedette cette voyageuse en avion de jour, danseuse en boite de nuit de nuit, toute occupée de son égotrip solitaire et maximal, et qui réclame à corps et à cris que le disc jockey lui joue sa pièce musicale favorite (même en s’occupant de soi, soi, soi, chez Lopez, il y a bel et bien toujours, pour une femme, un homme à interpeller).

Les continuatrices d’arrière-garde de Jennifer Lopez ne manquent pas, mais j’y vois surtout des artistes mineures faisant jouer un procédé stéréotypé aussi ostensible que peu original, plutôt qu’appliquant une vision doctrinale effective. Nommons, pour exemple, Mýa (Mýa Marie Harrison, née en 1979) et sa propension pathétiquement désespérée à se servir de son corps et de ses tenues pour compenser l’éventuel manque d’intérêt de son œuvre chansonnière et chorégraphique. La liste de ses consoeurs méthodologiques serait, il va sans dire, aussi longue que lassante à détailler. Notons au passage, que le conservatisme artistique qui marche mal, c’est surtout celui qui comble son vide en se remplissant du vent flatulent de l’air du temps… Au mérite de Jennifer Lopez, il faut quand même dire que, chez elle, la garde meurt mais ne se rend pas. Je veux dire par là que Lopez assume ses positions sexistes résurgentes et son conservatisme social et marital non par cynisme marchand mais bien par convictions effectives. C’est, elle aussi, une ferme doctrinaire. Elle restera donc datée mais, l’un dans l’autre, fera date. On reparlera un jour de cette chanteuse-icône début de siècle oubliée, qui se labellisait J-Lo, perpétuait avec ardeur le rude phallocratisme bling-bling-copain-copain d’antan, jouait si bien la comédie dans des navets si médiocres, et invitait, en toute candeur et sans complexe, ses admirateurs et admiratrices à voter pour le Parti Républicain…

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Il faut les observer très attentivement, ces personnages de notre lancinante mythologie visuelle et chansonnière contemporaine. La culture de masse est un vaste magma kaléidoscopique reflétant onctueusement nos propres tendances sociétales profondes. C’est le cloaque aux symboles, en quelque sorte. Nos incroyables poseuses de la chanson populaire n’échappent pas à ce sort fatal. Mais il y a poseuse et poseuse et il faut savoir discerner le stable qui dort au sein du sémillant qui frime et bien dégager ce qui s’annonce de ce qui tire sa révérence, en elles comme en nous… L’allumeuse narcissique pose des problèmes ardus qui sont nouveaux, la séductrice réactionnaire pose des problèmes ardus qui sont anciens. Tyrannie compétitive des femmes les unes sur les autres, tyrannie rétrograde des hommes sur les femmes. Fuite épisodique et bilatérale d’un des excès en s’empêtrant dans les rets de l’autre. Nos chanteuses-icônes n’ont vraiment pas fini de s’époumoner et de nous faire fredonner avec elles… Notons ceci, pour conclure: il ne s’agit pas ici d’aimer ou de maudire, il ne s’agit pas de valoriser ou de dénigrer, il s’agit, en fait, de comprendre (au sens de décoder) ces artistes de masse qui nous font dégager ces catégories sociales générales et, surtout, qui finalement nous font tant nous comprendre un peu mieux nous-mêmes.

Lady Gaga (Stefani Germanotta) devant le miroir aussi… dans le vidéo BAD ROMANCE (2009)

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Nous faisons partie du Mouvement de Libération des Femmes…

Publié par Ysengrimus le 15 juin 2010

En hommage respectueux et admiratif aux luttes féministes de tous les temps, ce centième billet du Carnet d’Ysengrimus vous propose la version française d’un des plus fameux récitatifs de guerre féministe de l’époque du Women’s Liberation Movement. J’en suis le modeste traducteur. Construit comme un monologue verbal (l’absence de ponctuation est volontaire, conformément au texte original), ce texte éclatant n’a absolument rien perdu de son souffle initial…

Nous faisons partie du Mouvement de Libération des Femmes, parce que…

Parce que le travail des femmes est jamais fait et est sous-payé ou non payé ou ennuyeux ou répétitif et on est les premières vidées et notre dégaine de minette compte plus que ce qu’on fait et si on se fait violer c’est notre faute et si on prend des baffes on a bien dû courir après et si on élève la voix on est une bande de pétasses criardes et si on aime le sexe on est nymphos et si on l’aime pas on est frigides et si on aime les femmes c’est parce qu’on arrive pas à trouver un "vrai" homme et si on pose trop de questions à notre médecin on est névrosées et/ou carriéristes et si on réclame des garderies pour les gosses on est égoïstes et si on se tient debout pour défendre nos droits on est agressives et "si peu féminines" et si on le fait pas on est la faible femme type et si on veut se marier on s’apprête à mettre la corde au cou à un type et si on veut pas se marier on est dénaturées et parce qu’on ne peut pas encore obtenir un contraceptif adéquat et sûr pour nous alors que l’homme lui peut marcher sur la lune et quand on ne peut pas ou ne veut pas être enceintes on est vouées à se sentir coupables à propos de la question de l’avortement et… pour tout un tas d’autres raisons nous faisons partie du Mouvement de Libération des Femmes.

Femen Protest
Femen Protest 2

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Mes idoles

Publié par Ysengrimus le 1 mai 2010

Ça fait donc deux ans et deux jours, au jour d’aujourd’hui, qu’Ysengrimus le loup grogne sur le monde. On lui fait ostentatoirement observer qu’il n’aime rien, ne respecte rien, n’épargne rien, esquinte tout. PanoPanoramique m’écrit: Respecte-tu quelque chose, Ysengrimus, sacralise-tu une petite portion du monde, comme le font tant d’autres? As-tu des objets d’admiration, des modèles dans la vie, des… des idoles? Réponse: pour sûr. Voici donc MES IDOLES… (le nom totémique de l’idole figure sous l’illustration, son nom à la ville est en tête du commentaire). Inutile de souligner que le terme idole est utilisé ici plus au sens pop-culturel qu’au sens archaïquement idolâtre du terme… ou, l’est-il?

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MON ARISTOTE

Karl Marx (1818-1883) est le penseur le plus crucial de l’ère moderne. On lui doit une profonde et durable révolution philosophique, la compréhension du principe des déterminations matérielles de l’histoire, et la description la plus théoriquement approfondie de la crise structurelle du capitalisme. Qu’est-ce que la société, quelle que soit sa forme? Le produit de l’action réciproque des hommes. Les hommes sont-ils libres de choisir telle ou telle forme sociale? Pas du tout. Posez un certain état de développement des facultés productives des hommes et vous aurez une telle forme de commerce et de consommation. Posez certains degrés de développement de la production, du commerce, de la consommation, et vous aurez telle forme de constitution sociale, telle organisation de la famille, des ordres ou des classes, en un mot telle société civile. Posez telle société civile et vous aurez tel état politique qui n’est que l’expression officielle de la société civile. [1846]

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MON LUCIFER

Baruch de Spinoza (1632-1677) est le grand introducteur de la rationalité du penseur ordinaire. L’acuité de son jugement critique, la justesse de sa pensée déductive, la prudence scolastique de son exposé, masquant pudiquement, dans un horizon socio-historique encore largement obscurantiste, une systématicité et une radicalité de doctrine sans faille, font de lui rien de moins que le "porteur de lumière" (lux – ferre) de la pensée moderne. Une loi dépend d’une nécessité de nature quand elle suit nécessairement de la nature même ou de la définition d’un objet; elle dépend d’un décret des hommes, et alors elle s’appelle plus justement une règle de droit quand, pour rendre la vie plus sûre et plus commode, ou pour d’autre causes, des hommes se la prescrivent et la prescrivent aux autres. [1670]

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MON MARX

Rosa Luxemburg (1870-1919) est la plus importante théoricienne marxiste du 20ième siècle. Son ACCUMULATION DU CAPITAL, écrit en 1913, complète et corrige LE CAPITAL en décrivant le développement du capitalisme de la phase impérialiste, et en mettant en relief l’importance de phénomènes comme la concurrente inter-étatique, le colonialisme économique, le développement des monopoles, le militarisme. Elle nous donne ce que nous aurait donné Karl Marx s’il avait assisté à ces développements. Ce qu’il nous aurait donné, ou mieux. Ses analyses de la réalité sociopolitique contemporaine sont aussi d’une grande importance. On considère la masse comme un enfant à éduquer auquel il n’est pas nécessaire de tout dire, auquel dans son propre intérêt on a même le droit de dissimuler la vérité, tandis que les "chefs", hommes d’État consommés, pétrissent cette molle argile pour ériger le temple de l’avenir selon leurs propres grands projets. Tout cela constitue l’éthique des partis bourgeois aussi bien que du socialisme réformiste, si différentes que puissent être les intentions des uns et des autres. [1911]

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MON MOZART

Charlie Parker (1920-1955) dit Bird (l’Oiseau) a reconfiguré le Jazz moderne. Il est l’artisan principal de la ci-devant Révolution des Boppers. C’est Mozart, de tous points de vues. Pour la première fois dans l’aventure jazziste, Parker parait suspendre des parcelles de mélodie dans le vide. En réalité, par des liens ténus, au premier regard invisibles, les éléments communiquent entre eux et entretiennent des relations étroites. Pour apercevoir cette logique dissimulée, il faut liquider bien des préjugés et convertir bien des attitudes anciennes: à ce prix seulement le puzzle se reconstruit pour nous, le récit dilacéré, déchiqueté, reprend forme, ce qui était divisé, séparé, se replace en l’unité retrouvée d’un ensemble. Parker affectionne du reste le mystère. C’est un maître du sous-entendu, comme on le sent bien aussi lorsqu’il suggère des notes qu’il eût pu exprimer réellement. Le musicien nous laisse l’exquis plaisir de deviner. Qu’on ne voie pas en cela quelque alibi que se donnerait une insuffisance technique. A vrai dire, on ne connaît guère de virtuose plus sûr de lui-même que Charlie Parker. L’un de ses plaisirs consiste très précisément à faire succéder aux périodes d’austérité mélodique des périodes de prodigalité où la phrase déferle comme un flot agité, se gonfle et se brise en une fastueuse gerbe de notes. Au cours de ces moments de faconde étourdissante, certaines notes accentuées hors du temps ajoutent encore à la confusion d’un auditeur habitué aux conceptions rythmiques du "middle jazz". Il n’est pas jusqu’à la sonorité qui ne surprenne, sonorité unie, impitoyable, forte comme l’airain, et qui ne vibre largement que dans les temps calmes. [Lucien Malson, HISTOIRE DU JAZZ ET DE LA MUSIQUE AFRO-AMÉRICAINE]

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MON RODIN

Art Tatum (1909-1956) fut un Rodin musical. Le Rodin du PENSEUR, un peu. Le Rodin du BALZAC, beaucoup. Le sculpteur fin du stéréotype de rengaine, un peu. Le sculpteur massif de la distorsion de l’image musicale reçue, beaucoup. Ce fils d’ouvrier d’usine de l’Ohio, aveugle d’un oeil, ne lisant pas la musique, écoutait les mélodies de Broadway et de Tin Pan Alley à la radio, et triturait ensuite cette pâte mélodique, la faisant macérer dans la masse ondoyante de cet idiome pianistique archaïsant, solidement typé, dénommé crûment stride piano. Le tonitruant combat de l’académisme et de l’idiosyncrasie. Rodin. C’était un musicien de Jazz aux mains tout simplement omnipotentes. Who do you think had stopped by after his job and seated himself at the piano. Nobody but my man Tatum. He was in his usual rare form, and doing all of the most impossible high and harmonic changes. Strays was with us, and our friends from San Francisco, Mr. and Mrs. Archibald Holmes. After meeting Art and conversing with him, she hit on the subject of Bach, because she had been studying his music. Something in Tatum’s playing moved her to utter the next thing to a challenge. "Well, Mr. Tatum, do you know any Bach?" – "A little," Mr. Tatum answered, and then proceeded to execute a parade of Bachisms for the next hour. After getting her breath, the lovely lady said, "Thank. I guess I’ll keep my big mouth closed now!" [Duke Ellington dans MUSIC IS MY MISTRESS]

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MON VOLTAIRE

Salman Rushdie (né en 1947) est un des plus puissants témoins de ce siècle planétaire. Oriental, occidental, total. Voltaire nous donna Paris sous costumes et turbans de turcs, il nous donne Bombay en maillot et pantalons roulés Star Trek. Un polymorphe (shape-shifter) culturel incisif, visionnaire, génial. Et aussi, tout comme les auteurs-penseurs des Lumières, un artiste bastonné, censuré, harcelé. Le lot de tout ceux qui ont saisi le vrai de leur temps, à vif, dans son évanescence comme dans sa pérennité. What did they want? Nothing new. An independent homeland, religious freedom, release of political detainees, justice, ransom money, a safe-conduct to a country of their choice. Many of the passengers came to sympathize with them, even thought they were under constant threat of execution. If you live in the twentieth century you do not find it hard to see yourself in those, more desperate than yourself, who seek to shape it to their will. [1988, dans THE SATANIC VERSES]

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MON PROMÉTHÉE

Éva (Carmen, dans la version originale allemande), personnage principal du film LA FEMME FLAMBÉE (DIE FLAMBIERTE FRAU) de Robert Van Ackeren (1984), monte à l’assaut du monde. Froidement, et avec la grâce et la force des déterminations implacables. Facteur objectif, sinon volontaire, de la profonde crise de redéfinition de la masculinité moderne, Éva prend feu, parce qu’elle vole le feu aux suppôts d’une "sagesse" phallocentriste intégralement déliquescente et faisandée. Une quête incontournable, qui nous concerne tous. Ce qui compte pour moi, c’est de faire ce que je veux. [Éva - 1984]

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MON MANNEKEN-PIS

Le Petit Glenn trime courageusement devant la façade de la principale gendarmerie provinciale de Toronto. Il tire à jamais une sorte de voiturette de pierre sur laquelle se trouve planté un curieux obélisque, impitoyablement cyclopéen, dans lequel est gravé la devise ostensible et ronflante des flics ontariens: TO SERVE AND PROTECT. Certes, l’effort et le rictus du Petit Glenn sont arqués et façonnés dans le bronze, mais bon, ça frappe quand-même. L’aristocrate Manneken-Pis incarne la puérilité folâtre du peuple brabançon. Le prolétarien Petit Glenn, avec brio et intensité, nous pérennise, nous les canadiens, au conformisme lourdingue et difficultueux, roulant stoïquement notre héritage surfait et policé derrière nous. À chacun ses totems, à chacun ses idoles.

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L’inukshuk de Courseulles-sur-mer. Des gens sont venus ici…

Publié par Ysengrimus le 1 janvier 2010

L’inukshuk de Courseulles-sur-mer (France) se reflète dans les fenêtres de l’immeuble du Centre Juno Beach.

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Bon la religiosité, c’est pas mon truc. Je suis athée, anti-calotin et moral, de la moralité méthodique du libre penseur. Mais, pour ceux que cela intéresse, il m’arrive de vivre, les larmes aux yeux, mes sortes de manières d’émotions primitives à moi. Comme tout canadien, mon fond ethnologique ancien, l’équivalent de mon Moyen Age féerique et mystérieux, ce sont les acquis culturels que l’on doit aux aborigènes qui me le fournissent. Les aborigènes canadiens (amérindiens, Métis et Inuits), ce sont, en fait, nos aristocrates à nous. Ils sont les dépositaires de notre relation à la nature, de nos irrationalités, de nos terreurs, de nos sérénités, de nos puretés enfantines, de notre droiture perdue, de nos culpabilités profondes aussi. Ils sont à la fois les Gaulois qui ne sont pas exactement nos ancêtres directs et ce Louis XVI antique et encore passablement mystérieux dont nous avons tous un peu abruptement coupé la tête… Les aborigènes sont notre grand nord, blanc et virginal, nos ciels infinis, nos eaux pures, nos animaux sauvages, nos fardoches enneigées, notre banquise cyclopéenne qui n’appartient à personne. En un mot, ils sont notre primitivisme lancinant. Ils remuent, tout au fond de nous, implacables torrents, aussi tumultueux que secrets. Ils nous ont donné énormément et, entre autres, ils nous ont donné l’inukshuk.

L’inukshuk (ou inuksuk) est un cairn de roche très approximativement anthropomorphe que les Inuits dressent depuis des temps immémoriaux sur leurs parcours de transhumance, en empilant sans mortier les lourdes et friables pierres de la toundra. Certaines de ces oeuvres ont mille ans d’âge. L’inukshuk surveille un point sacralisé, ou un lieu dangereux. Il appelle un relais, marque un passage, signale une étape ou s’investit, comme le ferait une personne, dans le rabattage des caribous. Nain ou géant, il s’interpose entre la nature et nous. Inuk (la même racine qu’Inuit) c’est l’être humain et S(h)uk c’est un substitut, un remplacement, un succédané, un représentant. Inukshuk c’est «celui qui peut assumer la fonction ou la posture d’un être humain». Il est une statue, une effigie, une lourde silhouette, un pantin tutélaire (pas un totem, par contre, car l’inukshuk est l’effigie d’un être seul et crucialement, mais grossièrement, anthropomorphe, tandis que le totem est l’empilade d’un multitude de fines figures zoomorphes). Un court métrage canadien célèbre, de la série A Part of our Heritage, montre un officier de la Gendarmerie Royale du Canada de 1931 blessé à un pied et convoyé dans l’immensité de la Terre de Baffin par un groupe d’Inuits. Ce matin là, notre petit gars à la fameuse casquette brune au liséré jaune est à se les geler sur le sol et personne ne s’occupe de lui. Tout le petit groupe de ses guides est affairé collectivement à construire un de ces mystérieux cairns de grosses roches qu’on voit ici et là, dans ce pays immense et désolé. Notre occidental ébaubi s’enquiert de la signification d’un tel geste, important au point d’avoir mené ses guides, pourtant méthodiques, organisés, doux et attentionnés, à le négliger, lui, pour un temps. Une femme lui explique alors, par le biais d’un jeune interprète: «C’est l’inukshuk. De par lui les gens sauront que nous sommes venus ici». On peut visionner ce curieux petit moment d’une minute et une secondes, ici (en anglais).

Notre Gouverneure Générale du temps (une autre touchante figure de notre conscience archaïque, plus controversée, mais tout aussi méritoire) a inauguré en 2005, à Courseulles-sur-mer (France), sur les plages de Normandie, l’ultime monument d’un musée dédié à la mémoire des soldats canadiens ayant participé au Débarquement de 1944, le Centre Juno Beach (du nom de code de la plage du débarquement qui avait été assignée aux canadiens lors de l’Opération Overlord du jour le plus long). Des 2,048 conscrits canadiens enterrés au cimetière local, 33 sont aborigènes. En 2005, donc, pour commémorer leur mémoire, un inukshuk a été assemblé et dressé non loin du musée, par le sculpteur inuit Peter Irniq. Cet inukshuk est presque entièrement constitué de pierres d’une carrière de Normandie mais sa pierre de sommet, approximativement pyramidale et légèrement plus rosée, vient des Territoires du Nord-Ouest canadiens. Forte impulsion de l’extraterritorialité émue d’une culture au destin aussi riche que fragile. Nous contemplons les vacillements de cette flamme dansottante. Jeu de miroirs. L’inukshuk de Courseulles-sur-mer se reflète dans les fenêtres de l’immeuble moderne du Centre Juno Beach, comme notre si douloureux héritage aborigène se reflète dans la vitre roide et froide de notre conscience.

L’inukshuk de Courseulles-sur-mer est d’un type tout particulier. Plus abstrait et emblématique, c’est un cairn-fenêtre. Ladite fenêtre regarde vers l’ouest, vers l’Océan Atlantique. Lors du cérémonial auquel participa la Gouverneure Générale et des aînés amérindiens, métis et inuits, il fut expliqué que la fenêtre de l’inukshuk ouvrait un espace d’envol pour le souffle spirituel des guerriers aborigènes, tombés sur la plage Juno et partout ailleurs dans le Vieux Monde (Il y avait un total de 4,000 conscrits aborigènes dans l’armée canadienne en 1944). Par cet espace d’envol que la fenêtre de l’inukshuk ouvre, l’esprit de nos morts aborigènes peut remonter en douceur vers la mer, vers le Nord-Ouest et s’en retourner silencieusement reposer en terre canadienne.

Je suis particulièrement ému par cette symbolique. Quand j’ai discuté la chose avec mon fils aîné, Tibert-le-chat, aussi athée et rationaliste que son père, il m’a demandé pourquoi cette histoire là me touchait plus que, disons, n’importe quelle autre fable du lourd héritage religieux occidental? J’ai répondu que je n’étais certainement pas en train de vivre une attaque de paganisme folklorisant ou régressant ou de militarisme onctueux et pâmé. La nostalgie des religiosités et de la gué-guerre, ce n’est pas mon genre et, en fait, elle ne me semble guère de mise ici. On observe, en effet, que l’inukshuk, au début de ce siècle, perd graduellement et comme inexorablement sa dimension mystique pour entrer dans la culture de masse avec le strict statut d’œuvre d’art. C’est la rançon insidieuse d’une gloire montante. Sauf que déplorer l’effritement de cette magie perdue (en grande partie distordue, du reste, car ouvertement fantasmée par nous, les occidentaux) en l’inukshuk, ce serait se coincer dans le type d’élitisme crispé dans lequel basculait Herbert Marcuse quand il déplorait Picasso en affiches punaisables ou Homère en livres de poche. Je ne fais pas cela. Plus simplement, je suis ému par la symbolique de l’inukshuk de Courseulles-sur-mer parce que… eh bien parce que personne n’a jamais cherché à me faire croire à son histoire. C’est tout simplement arrivé, comme ça, suite à un riche entrecroisement ancien et moderne des cultures, que la vice-reine d’un pays nordique du nouveau monde, elle-même descendante d’esclaves africains caraïbes et réfugiée politique, inaugure un poignant cénotaphe pour des amérindiens, Métis et Inuits tombés sur le sol d’une région de France portant le nom de ses anciens envahisseurs Vikings. C’est tout simplement arrivé et cela canalise en moi des émotions profondes, sans solliciter chez moi le moindre endossement religieux ou politique. C’est comme le chant grégorien, ni plus ni moins, qui reste magnifique et poignant même quand on n’embrasse plus les croyances qu’il promeut, ne comprend plus la langue qui l’encode et n’articule plus les concepts qui le fondent. Les croyances des aborigènes peuvent rester entièrement leurs croyances. Toute mystique a une fin. Cela ne minimise nullement l’aptitude de la culture de nos compatriotes aborigènes, vive, subtile et puissante à la fois, à saisir et à émouvoir pour fortement influencer, et ce, bien au delà du cercle strict du religieux ou du politique. L’inukshuk se voit de loin, en quelque sorte, et par tous.

L’inukshuk bénéficie pleinement, en fait, de sa fonction concrète ancienne. C’est un objet dont la stature émane de la combinaison de force et de fragilité de sa si simple et pourtant si improbable structure. Menhir, dolmen, tonnelle, portail, voûte, borne, pagode, il ne dicte pas ce qu’il faut croire. Il nous rappelle simplement que des gens sont venus en un endroit autrefois, et qu’ils ont fait, ensemble, en toute simplicité, ce qu’il fallait faire, sans plus…

Un inukshuk à Courseulles-sur-mer. Des gens sont venus ici autrefois, et ils ont fait, en toute simplicité, ce qu’il fallait faire…

Source photographique: Flickr (un photographe français talentueux et sensible, qui signe Marcello14).

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Charte québécoise pour une image corporelle saine et diversifiée

Publié par Ysengrimus le 1 décembre 2009

En misant sur nos paniques, infantiles ou dubitatives, nos tyrans du pèse-personne ne se conforment pas à la charte pour une image saine et diversifiée…

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La Charte québécoise pour une image corporelle saine et diversifiée, adoptée en 2009, dans une perspective intégralement «non cœrcitive» par le gouvernement du Québec et une poignée d’entreprises flagornoïdes, se formule, textuellement, comme suit:

Charte québécoise pour une image corporelle saine et diversifiée

L’image corporelle véhiculée dans l’espace public et médiatique a une influence sur l’image personnelle, sur l’estime de soi et, indirectement, sur la santé de la population. Nous reconnaissons que les idéaux de beauté basés sur la minceur extrême peuvent nuire à l’estime personnelle, particulièrement chez les filles et les femmes. Nous croyons que les comportements alimentaires et les pratiques de contrôle du poids sont influencés par des facteurs tant biologiques que psychologiques, familiaux et socioculturels. Nous préconisons l’engagement des partenaires de tous les milieux, gouvernementaux, associatifs et corporatifs pour, ensemble, contribuer à faire diminuer les pressions socioculturelles au bénéfice d’une société saine et égalitaire. Nous avons la conviction que les secteurs de la mode, de la publicité et des médias peuvent assumer un véritable leadership par leur vitalité et leur créativité afin d’exercer une influence positive sur le public. Nous désirons suivre le courant international du milieu de la mode dans ses initiatives de conscientisation sur les problèmes liés à la préoccupation excessive à l’égard du poids, à l’anorexie nerveuse et à la boulimie. Nous avons résolu, à l’instigation de la ministre de la Culture, des Communications et de la Condition féminine, de participer collectivement à la rédaction de cette charte et de lancer un appel à l’action pour transmettre, dans notre collectivité, une image corporelle saine et diversifiée.

En conséquence, nous souscrivons à la vision d’une société au sein de laquelle la diversité des corps est valorisée et c’est pourquoi nous, personnes soussignées, dans le cadre de nos missions respectives, nous engageons à:

1. Promouvoir une diversité d’images corporelles comprenant des tailles, des proportions et des âges variés.

2. Encourager de saines habitudes autour de l’alimentation et de la régulation du poids corporel.

3. Dissuader les comportements excessifs de contrôle du poids ou de modification exagérée de l’apparence.

4. Refuser de souscrire à des idéaux esthétiques basés sur la minceur extrême.

5. Garder une attitude vigilante et diligente afin de minimiser les risques d’anorexie nerveuse, de boulimie et de préoccupation malsaine à l’égard du poids.

6. Agir à titre d’agents et d’agentes de changement afin de mettre de l’avant des pratiques et des images saines et réalistes du corps.

7. Faire connaître la Charte québécoise pour une image corporelle saine et diversifiée auprès de nos partenaires, de nos clientèles et de nos relations professionnelles tout en participant activement à l’adhésion à ses principes et à leur respect.

Commentaire critique d’Ysengrimus: Passable. J’ai effectivement signé. C’est timide mais honorablement méritoire et je suis plutôt pour. De toute façon, bon, une charte c’est un corps de recommandations générales qui “décolle” si (et seulement si) elles correspondent à des priorités sociales effectives. Or, ces priorités sont indubitablement dans l’air aussi, en ce moment, un peu partout dans le monde occidental. La mayonnaise pourrait donc bel et bien se solidifier adéquatement et prendre. On en parle, on en débat. On enrichit la réflexion critique, ici et là, dans les coins. Aussi, sans surestimer son impact, je crois que nos consciences seront plus stimulées sur la question avec une charte que sans… Et, maintenant qu’elle est écrite, sauf si on me prouve clef en main qu’elle déconne complètement, pourquoi s’en priver?

Évidemment les ci-devant «partenaires corporatifs» (les entreprises privées) qui s’y associent le font ici par pur opportunisme cynique. La colère des femmes face à cette lancinante tyrannie des apparences précède la Charte et l’engendre, pas le contraire. Que les entreprises qui prennent ce train en marche ne cherchent pas à nous faire croire ledit contraire a posteriori, en se lavant subitement plus blanc et en se donnant tout à coup comme dévouées corps et biens à l’élévation de la conscience esthético-diététique des masses… Leur «véritable leadership» n’est que pure fadaise. Leur implication, si tant est, n’est ici rien d’autre qu’un signe fétide, un symptôme purulent de plus du fait que ces commerçants insensibles sentent le vent tourner sur ces questions au sein de la société civile. Et… oh… il faut leur tenir la dragée haute. C’est qu’ils vont aussi ostensiblement ignorer la charte si cette dernière fait baisser leurs ventes de merdasses diverses pour maigrasses abstraites aux courbes asymptotiques. Mais bon, je trouve que l’un dans l’autre la ci-devant Charte québécoise pour une image corporelle saine et diversifiée c’est un peu comme le Guide alimentaire canadien. C’est là, c’est formulé, c’est désormais installé avec nous. On n’aura pas toujours le nez dedans mais au saura désormais qu’elle existe. Tant et tant que ceux et celles qui ignoreront cette discrète compagne de route éthique, ou la trahiront, seront bien redevables un jour ou l’autre devant leurs commettants, clients, chalands, ou victimes. On pourra leur dire qu’en misant sur nos paniques, infantiles ou dubitatives, nos tyrans du pèse-personne ne se conforment pas à la charte… On pourra ouvertement invoquer la nouvelle notion phare d’image corporelle saine et diversifiée. J’en parle d’ailleurs ici, et j’insiste sur cette modeste initiative parce que, franchement, je trouve que nos folliculaires ont chié copieux sur cette charte, notamment, et c’est parlant, dans les pages dites «féminines». Ils ne la citent pas explicitement et la criticaillent tataouineusement avec, ma foi, une mauvaise foi particulièrement revêche. J’en suis sorti avec le net sentiment que toute une industrie de l’angoisse et des peur des femmes (de concert avec les thuriféraires journaleux et journaleuses de ce totalitarisme consumériste) se sent directement menacée par l’émergence, même timide, d’une perspective critique sur ces questions d’esthétiques corporelles, bien moins superficielles qu’il n’y parait, au demeurant. C’est indubitablement une affaire ethnologique de la toute première importance. Une affaire à suivre attentivement. Le loup de garde Ysengrimus y verra.

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Un narcissisme masochiste, ou plutôt un… un hédonisme contraint

Publié par Ysengrimus le 31 août 2008

femmeaumiroir

Nous vivons des temps narcissiques. Les femmes ont beaucoup à y voir et les hommes emboîtent ouvertement le pas. Jadis elle se faisait belle pour lui. Maintenant elle construit le tonus, le costume, le décors de beauté qui lui plait à elle, et lui, eh bien, il en fait partie du mieux qu’il peut… ou pas. Nous sommes entré(e)s à l’époque où la femme s’occupe d’elle-même et il n’y aura pas de retour en arrière. Les nostalgiques de la femme soumise resteront inexorablement sur le bord de la route vers l’Urb. Cela se joue désormais entre la femme et son miroir. Même si elle croit encore qu’elle se façonne ainsi pour le bénéfice et la joie de l’homme comme autrefois, elle se leurre. Il faut la décrire sans partager l’illusion qu’elle entretient sur elle-même. La corde phallocrate est cassée. La frustration des instances masculines à l’ancienne est de plus en plus tangible, face à cette nouvelle culture ordinaire en émergence. La meilleure preuve imaginable du fait que l’homme ne dicte plus le ton des choix des femmes, c’est justement qu’il emboîte le pas, un peu à la traîne. L’homme commence à s’installer devant le miroir aussi, hanté par cette batterie de nouvelles priorités. Les angoisses de l’apparence commencent à sérieusement le gagner aussi. La culture intime des femmes remporte un certain nombre de joutes. L’une d’entre elles est celle de la généralisation et du partage de ses angoisses. Et pourquoi pas? Pourquoi les femmes seraient-elles les seules à se polluer l’existence avec ces questions d’apparence? Il faut partager le fardeau, en quelque sorte, le répartir également (en attendant de le jeter par terre). C’est de bonne tenue. Qui plus est, la morale archaïque qui jugeait négativement le narcissisme est totalement hors-jeu. Ce type vieillot de culpabilisation, personne n’en veut plus et à raison. Pensons-y froidement: qu’y a-t-il de mal à s’aimer soi-même. Qu’y a-t-il d’inadéquat à voir l’estime de soi comme un fondement de l’estime des autres? Notre temps répond: rien, et il a en partie raison, devant la logique ancienne. L’estime de soi n’a pas toujours été une valeur fondamentale. C’en est une maintenant. L’estime de soit fut longtemps subordonné à la soumission à la famille, à l’employeur, au pays. Ce n’est plus le cas. Le narcissisme pourrait être la grande pulsion libératrice de ce temps… s’il se contentait de jubiler et de jouir.

Or le narcissisme contemporain est hautement masochiste. Que voit la femme obnubilée dans son miroir? Une autre femme, qui n’est pas là parce qu’elle se pavane, faussement nonchalante mais en fait hautement manufacturée, sur les couvertures de revues et dans le déroulement des bandes d’actualité. Une autre femme que notre contrite au miroir juge, unilatéralement et sans vérification bien précise, mieux faite, mieux construite, mieux proportionnée, plus apte à faire émaner la beauté, à transmettre la jouissance. Les hommes suivent toujours. Ils suivent de plus en plus cette culture intime exacerbée et cruelle de la compétition et de la terreur de la perte de l’image propre, adéquate, conforme. Ils ne la dominent plus mais la confirment toujours, y compris de par leurs sottes éructations. Narcisse avait au moins la décence d’aimer inconditionnellement le personnage qu’il voyait se refléter dans le lagon, qu’il prenait pour une femme d’ailleurs. Ici Narcisse se hait. Il ou elle se trouve trop ceci ou trop cela. On ne se contemple pas pour jouir de soi, on se contemple pour se subir, pour souffrir, pour chercher à se modifier. Où est-il passé le temps où Fonzi, le petit macho sans complexe de Happy Days, se plantait devant son miroir peigne en main pour se coiffer et… renonçait ostensiblement à le faire, jugeant sa crête de coq inaltérablement parfaite. C’était lui le narcissisme jubilant, apanage masculin suranné. Il accompagnait le phallocratisme dans sa période dorée. C’est terminé. Aujourd’hui, c’est la compétition exacerbée des corps, des normes, des mesures, des modèles. Les femmes se déchirent entre elles. Elles dénoncent ledit modèle comme on attaque le plus virulent des adversaires et, en même temps, elles aspirent à rencontrer des normes axiomatisées, abstraites, tyranniques, émanant du même adversaire. Elles se dénigrent entre elles, se démentent, se dénoncent, se contredisent, se tirent dans les pattes. Elles veulent et ne veulent pas se modiffier pour rencontrer l’axiome. Le double message se hurle dans la douleur des chairs. Si je ne me reconfigure pas (chirurgicalement ou autrement), on ne va pas m’aimer. Si je me reconfigure (chirurgicalement ou autrement), ce ne sera plus vraiment moi qu’on aimera. Paradoxe insoluble pour une sortie abrupte de la joie de vivre, sinon de la vie. Mais lancinant paradoxe d’une époque aussi. Maximale haine de soi répercutée en l’autre. Combien de nos Narcisses contemporains se sont retrouvé(e)s à hurler de frustration devant leur miroir, allant jusqu’à griffer ou à frapper à coups de poings rageurs la partie corporelle qui ne leur plait pas. L’individualisme contemporain aurait pu créer un vivier favorable et plaisant pour l’amour de soi. La compétition commerciale et l’obsession des modes et des conformités convertissent le tout en la plus cuisante des souffrances normatives. L’enfer de l’égocentrisme, c’est bel et bien toujours les autres…

D’ailleurs parler de masochisme est partiellement fautif. Le masochisme a au moins la décence –si je puis dire- de tirer du plaisir de contacts physiques cuisants. C’est, l’un dans l’autre, une forme de sensualité, abrupte, brutale et surprenante, pas à la portée de tous les épidermes certes. Mais il reste que le masochisme est joyeux et assouvissant chez ceux et celles qui l’assument ouvertement. Ce que je décris ici est triste, rageur, frustré, dépité, morbide, malheureux comme les pierres. Je crois finalement qu’on a affaire à un hédonisme contraint. C’est la jouissance truquée par excellence de notre modernité de toc. Désormais, il faut faire dans le sexy, dans le (pseudo) sensuel, dans le séduisant, dans le pulpeux et l’onduleux, dans l’enviable, dans le prostitutionnel, quitte à se faire gonffleter les lèvres, les pectoraux ou la poitrine pour y parvenir. Les hommes absorbent toute sortes de substances suspectes pour se faire monter une soufflette d’Adonis manqué (ces pratiques, désormais, ne sont pas restreintes aux gyms et salles de musculation, il s’en faut de beaucoup). Les femmes, on n’en parle pas… la cruauté chirurgicale envers leur corps culmine, en nos temps comme jamais. Hédonisme de poseurs et de poseuses, sensualité de théâtre de carton pâte. Faux plaisir, jouissance absente. Frustrer et faire des jaloux et des jalouses est plus important que de ressentir un plaisir effectif. Ce n’est pas une orgie, c’est un défilé de mode, contrit et souffreteux. N’avez-vous donc jamais constaté que, dans un défilé de mode, absolument personne ne s’amuse?

Narcissisme sans amour de soi. Masochisme qui souffre non pas pour jouir mais pour paraître et se refaire à l’image imagée de l’image imaginaire impossible. Hédonisme contraint (ce qui est une rude contradiction dans les termes). La libération sexuelle est une faillite. Elle nous a libéré de notre soumission de bouvillons et de génisses face au hobereau cultivateur et obtus de jadis, pour nous livrer, nu(e)s et désemparé(e)s, à la compétition urbaine, cynique, envieuse, insensible et exacerbée du capitalisme commercial et au vedettariat truqué de l’égocentrisme néo-inquiet… Pour le coup, la jouissance, le plaisir, la beauté toute simple, la vraie séduction du coeur, ce sera pour un autre jour…

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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Sur la beauté féminine, mes vues sont celles du crapaud de Voltaire

Publié par Ysengrimus le 6 août 2008

Méditons sa sagesse...

Méditons sa sagesse…

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Notre époque vit une véritable hystérie à la beauté physique et ce nouveau mal du siècle frappe de plein fouet les femmes. Je n’entre pas dans les détails chirurgicaux et autres. Le ton est donné par la folie de ce temps. Nos petits machos androhystériques semblent pousser des appels d’orignaux en dictant leurs critères unilatéralement et abruptement. La culture intime des femmes semble relayer cette nouvelle oppression docilement (j’ai mes doutes là dessus, mais bon…) et, pour une raison d’époque ou pour une autre,  tout le monde (féminin) s’exalte sur le fantasme de façonner son corps à volonté, de se sculpter une beauté dans la chair, de se métamorphoser pour mieux plaire.

Dans cette ambiance particulièrement réactionnaire, cruelle et (im)pitoyable, une vieille crise philosophique semble refaire surface, comme un abcès intellectuel de fixation. La question du caractère subjectif ou objectif des cadres esthétiques. En effet, sous cette pluie compacte de diktats dans le retour en force des canons de beauté, cette dernière semble soudain se chosifier, s’objectiver et s’imposer à nous comme un fait matériel stable, immuable, solide, comme une force, une nature. Les agences de recrutement de mannequins, particulièrement odieuses en la matière, vous décriront sans sourciller le beau visage éternel, grands yeux, frontal élevé, mâchoire ceci, tempes autre chose, racine des cheveux cela. Il y aura même des courbes et des angles, comme au compas. Inutile de mentionner aussi les sacro-saintes mesures corporelles, vieilles lunes esthétiques faussement universelles, enracinées comme le plus pugnace des préjugés. Ajouter, pour compléter ce tableau objectiviste, l’invocation de critères abstraits tenant bien mal la route critique: symétrie corporelle, harmonie des proportions, équilibre du mouvement, élégance de la courbe et votre affaire est dans le sac. Aux yeux des gogos et des effarouché(e)s de tous barils, l’esthétique du corps féminin apparaît soudain comme une doctrine aussi rigoureuse que la géométrie ou la mécanique.

Oublions la femme une seconde, si vous le voulez bien, et concentrons notre attention sur la beauté artistique. Le mythe de l’harmonie des proportions ne tient pas devant les extraordinaires portraits d’un Picasso et l’équilibre du mouvement ne pèse pas bien lourds dans les incroyables distorsions mélodiques apportées aux rengaines de Tin Pan Alley et de Broadway par un Art Tatum. On pourrait multiplier les exemples de ce type à l’infini et, si vous n’aimez pas Picasso et Tatum qu’à cela ne tienne puisque justement des goûts et des couleurs on ne discute pas. Peut-être aimez-vous la Cinquième Symphonie de Beethoven alors (Po-Po-Po-Pom…). Elle a aussi un rôle à jouer dans notre argumentation vue que, quand elle fut jouée pour la première fois à Vienne en 1808, elle représentait un tel bouleversement esthétique que les gens sortirent de la salle en pestant et en criant à la cacophonie innommable. Le sublissime Po-Po-Po-Pom, "harmonie des proportions" rythmiques et "équilibre du mouvement" musical par excellence pour nous, choqua profondément ses contemporains, en marquant tapageusement le passage de la musique classique à la musique romantique. En fouillant de plus en plus la question, on se rend compte que la beauté artistique varie très profondément avec les époques historiques et qu’aucun critère objectif ne perdure durablement la concernant et ce, dans tous les Arts. Prenons l’affaire par un autre bout. Si on vous demande froidement: quel est le plus bel instrument de musique de tous les temps? Moi, je répond sans hésiter: la contrebasse (surtout jouée pizzicato par Blanton, Brown ou Mingus) et quelqu’un d’autre répond: le piano (de Brahms, de Liszt, de Chopin). Qui a raison? Mais tout le monde et personne, naturellement, vu que cela dépend des goûts de chacun.

Alors revenons à la beauté de la femme. Nos petits males Alphas social-darwinistes nous diront alors: oh, oh, oh, le cas de "nos" femmes est différent de celui de la beauté artistiques qui, elle, relève complètement de la subjectivité de la culture. Ici l’objectivité de la nature entre en ligne de compte. Nous sommes une espèce de primates qui sera attirée par telles caractéristiques corporelles et repoussée par telle autre. Le Beau physiologique se fonde dans les exigences de performance dans l’action pour la survie et la reproduction torride chez la fleur, chez la chatte, chez la femme. Mensonge aussi odieux qu’inepte. Une analyse historique détaillée de l’esthétique du corps humain nous montre qu’il n’échappe pas aux vicissitudes de l’Histoire. Il y a cent ans, une civilisation de crèves-faims lascifs et natalistes valorisait une femme enveloppée avec de petits seins et de bonnes hanches. Aujourd’hui, une civilisation d’obèses narcissiques et hédonistes valorise une maigrasse filandreuse à gros nichons physiologiquement impossibles (et requérrant, comme par hasard, des interventions de chirurgies esthétiques inexistantes ou inabordables il y a cent ans…). Un simple visionnement mémorialiste et NON SÉLECTIF (très important, pour ne pas projeter indûment nos fantasmes contemporains dans un passé alors automatiquement biaisé!) de vieux films et de bandes d’actualités du siècle dernier nous montrera que les critères dictant la beauté des femmes ont fluctué aussi amplement que les critères de beauté artistique et que, finalement, on ne se sort pas du caractère subjectif et culturel des options esthétiques. Nature, nature, la barbe avec la nature. Tous les goûts sont dans la nature! Quiconque essaie de vous faire croire que la femme-piano est objectivement plus belle que la femme-contrebasse est en train de vous en passer une petite vite en cherchant à vous imposer en douce son canon de beauté féminine, comme par hasard celui qui fera vendre la camelote qu’il fourgue (ici, pas de doute: il est en train de vous vendre un piano!). Les femmes ne sont pas des instruments de musique. Les femmes ne sont pas des objets. Leur beauté, hautement diversifiée, qui est humaine bien avant d’être matérielle, ne peut pas vraiment être fixée ou dictée…

Historiquement les philosophes réactionnaires croient au caractère objectif de la beauté (exemple: Kant) et les philosophes progressistes croient qu’elle est dans l’oeil de l’observateur (exemple: Spinoza). Conclueurs, concluez. Et ici, c’est encore le vieux Voltaire qui mérite la palme de la justesse de ton. Dans l’article BEAUTÉ de son Dictionnaire philosophique, Voltaire, toujours bouffon et comique selon sa manière, nous explique que si on demande à un crapaud ce qu’il y a de plus beau au monde, il répondra sans hésiter une seule seconde: Il n’y a rien de plus beau au monde que ma femelle. Or, sur la beauté féminine, mes vues sont justement celles du crapaud de Voltaire…

Mesdames, cessez de vous tourmenter et de vous torturer: vous êtes belles exactement comme vous êtes. Le crapaud de Voltaire a parlé, en assumant avec sa sérénité (faussement) animale la pure et simple subjectivité de ses vues esthétiques. Méditons sereinement sa sagesse…

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La culture intime des femmes nuit-elle aux femmes?

Publié par Ysengrimus le 23 juillet 2008

Pif précoce pour le jeu social et aptitude fulgurante à décoder les règles explicites ou implicites émanant d’un modèle comportemental...

Pif précoce pour le jeu social et aptitude fulgurante à décoder les règles explicites ou implicites émanant d’un modèle comportemental…

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Commençons avec un chiffre qui, sans procéder directement des questions de sexage, dit tout: dans nos civilisations, 70% de la totalité des investissements qui sont placés, casés, transigés, boursicotés ou circulent sont en fait… les dépenses de consommation ordinaire. Le capitalisme mise encore massivement sur la pure et simple consommation de tous les jours et, si vous vous demandez pourquoi les démarcheurs sont toujours sur votre dos comme des frelons pour vous faire les poches, repensez simplement à ce chiffre crucial. Le capitalisme ne vit pas de la Bourse. Il vit de vous et moi. Ceci, pour dire simplement que la pression à la consommation, ce n’est pas une petite affaire. C’est un poids immense, constant, tangible sur nous tous.

Ensuite, pensons à l’intelligence de la petite fille. Plus avancée plus tôt que le petit garçon (ils se rejoignent éventuellement plus tard), la petite fille fascine par son pif précoce pour le jeu social et son aptitude fulgurante à décoder les règles explicites ou implicites émanant d’un modèle comportemental, individuel ou collectif. Ajoutons à cela un sens du devoir qui s’articule très tôt, une ouverture naturelle aux questions sociales, aux enfants, aux animaux, à l’habitat, aux opprimés du monde, pour conclure qu’on a affaire, avec la petite fille et la jeune femme, à une personne configurée mentalement avec un sens aiguë du devoir-faire et du devoir-être.

Posons ensuite l’axiome féministe sur lequel repose tout le raisonnement proposé ici. Toute régression vers des valeurs patriarcales qui replaceraient la femme en position de subordination socio-économique et ethnologique devant l’homme, comme celles longtemps imposées dans la société rurale ancienne, est non recevable. La libération et la valorisation de la culture intime des femmes sont là pour rester et leur caractère irréversible s’impose dans les faits effectifs autant que dans la totalité de nos représentations éthiques. Le problème n’est pas que la femme soit libre (devant un ordre révolu). Le problème est qu’elle est "libre" dans une civilisation contemporaine qui, elle, ne l’est pas…

Car il faut constater froidement un fait catastrophique que le féminisme classique n’avait pas prévu. La rencontre d’un vif sens féminin du devoir-être et du capitalisme consumériste effréné de notre temps produit un mutant mental et comportemental, un monstre socio-culturel particulièrement pugnace: l’auto-dénigrement morbide face à un modèle de féminité irréaliste car conçu exclusivement pour amplifier des réflexes de consommation qui, pour perdurer, se doivent de ne jamais se voir assouvis. La moindre pube de teinture pour cheveux contient le tout du drame en un micro-théâtre regrettablement tragi-comique. Femme Lambda dit à Femme Epsilon : «Tu te crois bien coiffée, Cocotte? Grave erreur! Regarde plus attentivement la racine de tes cheveux dans ce miroir. Oh horreur, tu n’es plus conforme au canon, tu débordes poisseusement du moule comportemental, tu trahis la morale élémentaire du Souverain Beau, tu es moche et méprisable… Pourquoi? Tout simplement parce que regarde: la couleur naturelle de tes cheveux revient te hanter à leurs racines. Imite–moi, moi femme éclatante, abstraite, théorique, illusoire, dont tu revendiques le prestige. Jalouse moi d’abord. Imite moi ensuite. Consomme régulièrement la teinture Zinzin. Tes cheveux seront alors un modèle pour celui des autres femmes qui te surveillent et te jugent…» Libre de tous ses choix, la femme est aussi libre… de vendre de la saloperie à d’autres femmes en les terrorisant, selon la configuration (et les tics, et les perversions) d’une intelligence qu’elle connaît parfaitement puisqu’elle en procède librement. Libérée du patriarcat antique, la femme n’en est pas pour autant libérée du capitalisme. Et, sous le capitalisme, la femme est une louve pour la femme… égale de plus en plus effective de l’homme (qui est un loup pour l’homme, sous le même régime social).

La configuration de leur intelligence étant ce qu’elle est, les femmes feront des leaders socialistes extraordinaires. Quand la société civile se concentrera sur les devoir qu’elle doit assumer envers elle-même, sur ses enfants, sur la paix et la nutrition dans le monde, sur un environnement et un habitat sains, sur le respect mutuel et la résorption du grossier, du brutal, du violent, la configuration mentale des femmes les amènera à mettre en forme une culture intime, puis une culture de la cité, qui nous poussera tous vers plus de sens des responsabilités, plus de justice, plus de décence, plus de grandeur. On y arrive. Un jour viendra… Mais sous le capitalisme consumériste, le sens du devoir des femmes se gauchit, se déforme, se transmute en une fixation morbide sur les modèles hypertrophiés (martelés pour vendre) et sur un stéréotypage conformiste des rôles, dont l’effet est particulièrement cruel, insensible, normatif et toxique. La déontologie féminine est fondamentalement incompatible avec le cynisme marchand (et menteur) du capitalisme. La première est l’avenir et l’espoir du monde contemporain. Le second est le carcan rétrograde qui empoisonne l’existence contemporaine de la totalité de la société civile.

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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Les retouches photographiques sont en train de devenir un enjeu sur lequel on nous juge

Publié par Ysengrimus le 11 mai 2008

Les retouches photographiques: un enjeu sur lequel on nous juge

Les retouches photographiques: un enjeu sur lequel on nous juge

Les retouches photos faites à l’ordi, qui s’en souciait au tournant du siècle? Une photo de moi sur une vaste pelouse verte vif, tendrement penché sur mon épagneul Médor, me semblait ratée parce qu’Oncle Firmin apparaissait, titubant au loin, entre mon épagneul et moi, et comme grotesquement perché sur le bout de la truffe de ce dernier. Basta, en quelques clics et mouvements de souris, je pulvérisais le vieil oncle en fond et rapprochais légèrement Médor de moi, le tout, évidemment, sans altérer le vert serein de la pelouse. Deux amis fraternels et sans enquiquineur aucun étaient alors voués à s’aimer d’un amour sans mélange… visuel. Tout était alors dit, et nul n’y trouvait à redire. Puis, pourquoi pas, de fil en aiguille, je me suis mis à me noircir les cheveux, à me pâlir le teint, à me ciseler le nez, à me lisser les rides, à … me mincir le bide.

Le phénomène des retouche photos s’est répandu entre 2000 et 2010 comme une explosion de fond, au point de prendre l’ampleur et la proportion d’un vaste événement culturel collectif. Vers 2008 la majorité des photos de personnes ordinaires figurant sur le site de relations sociales Facebook étaient des retouchées. Le gratin ne fut naturellement pas en reste. Des acteurs et des actrices virent leur apparence altérée au point de devenir méconnaissables. Les peaux sont devenues comme plastifiées ou métallisées, les cheveux ont pris un lustré sci-fi irréel, les silhouettes sont devenues d’une cambrure impossible, la photo s’est transformée en une sorte de dessin animatronique figé dans ledit irréel et ledit impossible. Puis nos yeux –sinon ceux des persos de ces images- se sont graduellement descillés. On a commencé à pester devant les caisses du supermarché. Révolte de l’entendement. Une actrice a poursuivi un canard qui lui avait vissé la tête sur le corps d’une autre, un de ces corps de guêpe inepte qu’elle n’approuvait pas. Une compagnie de savonnette a basé une de ses pubes sur une dénonciation du caractère irréel et illusoire d’une images de jeune fille ordinaire engloutie sous une suites quasi ininterrpompue de retouches animatroniques aussi factices que déshumanisantes. Ce fut le choc empirique. La même enterprise s’est ensuite fait tancer pour avoir elle-même retouché des photos de modèles qui devaient pourtant avoir subversivement transgressé les normes ineptes de ce temps, en se démarquant comme naturelles et non soumises aux canons. Ce fut alors le choc moral…

Nous entrons maintenant nettement dans l’ère de la retouche photo comme discrédit sur lequel on nous juge. Je vous assure que, sous peu, apparaitront des labels comme CETTE ILLUSTRATION EST GARANTIE SANS RETOUCHE qui seront, eux aussi, vrais ou mensongers, ce sera selon. De fait, certaines feuilles à potins garantissent déjà le caractère non retouché de photos qu’elles utilisent… pour dénigrer l’apparence physique, ou la santé, ou le tonus d’une personnalité qu’elles mettent au ban des normes (car il y a aussi le monde sournois et perfide des anti-retouches). Et on débattera. Et les juristes s’en mêleront. La difficultueuse courbe d’évolution de la technologie des retouches photos est clairement en train de perdre tout de sa froide inertie technique de jadis et de devenir un autres épisode de la sourde résistance contemporaine des femmes à la tyrannie des normes d’apparence. Et quand un film attendu fera un bide à cause du fait que la tête d’affiche aura été retouchée sur ladite affiche, les vendeurs de beauté factice en prendront de la graine et, de nouveau, le technologique devra s’incurver devant les pressions du social. On entrera alors dans l’ère de la rectitude photographique. Oncle Firmin ne sera probablement pas restitué au bout de la truffe de Médor sur ma vieille photo de jeunesse… mais toute une imagerie privée et publique des corps et des visages entrera alors abruptement dans le souvenir papier-glacé 2000-2010… l’âge d’or de la retouche photo sauvage (dont nous ne voulons d’ailleurs plus et qui ne nous manque vraiment pas)…

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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