Le Carnet d'Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

  • Paul Laurendeau

  • Intendance

Posts Tagged ‘baseball’

Casey au bâton (Ernest Lawrence Thayer)

Posted by Ysengrimus sur 7 août 2016

Caseyatthebatlookalike

Écrit il y a plus de cent-vingt ans ans, ce poème mi-lyrique mi-satirique, très connu aux USA, attendait encore sa traduction française. Et pour cause. Le problème qu’il pose est moins linguistique qu’ethnoculturel. Il s’agit de traduire le baseball, jeu et institution culturelle strictement américains dont la terminologie française n’existe qu’en un endroit au monde: le Québec (et le Canada francophone). Ce texte, version américaine de la leçon universelle véhiculée depuis Ésope dans Le lièvre et la tortue, est doté d’une chute qui en fait en soi une petite rareté de la littérature continentale. Beaucoup d’américains et de canadiens anglophones connaissent d’ailleurs par cœur la si triste dernière strophe de la version originale de ce poème. La présente traduction de ce délice insolite se veut un hommage à tous ces commentateurs sportifs qui ont bercé les langueurs radiophoniques estivales de notre enfance dans la belle langue de chez nous, qui peut tout dire et trouve toujours les mots pour le dire.

Casey au bâton
Ernest Lawrence Thayer (titre original: Casey at the bat)
Traduction : Paul Laurendeau – 2008
Paru initialement dans le San Francisco Examiner, le 3 juin 1888.

.

Ça n’aillait pas fort pour les joueurs de Mudville ce jour là.
Juste une dernière manche à jouer, sur un compte de cinq à trois.
Cooney meurt au premier but, Barrow rate le même coussin.
Et un silence opaque et dense envahit les gradins.

.

Quelques personnes s’en vont déjà, ne comptant plus sur rien.
Mais la plupart garde l’espoir, cet éternel lot humain.
Ils se disent, si seulement Casey pouvait monter au front
Ça changerait l’enjeu des mises d’avoir Casey au bâton.

.

Mais Flynn et Jimmy Blake précèdent Casey dans l’alignement.
Le premier est un incapable. L’autre est un impotent.
Et la foule mélancolique ne se fait pas d’illusion.
Il semble quasi impossible que Casey vienne au bâton.

.

Mais soudain Flynn cogne un simple, à la surprise générale.
Puis Blake le mal aimé déchiquette le cuir de la balle.
Quand la poussière retombe et qu’on voit ce qui s’est passé,
Blake étreint le deuxième but, Flynn au troisième est perché.

.

Issue de cinq mille gorges, une unanime clameur jaillit.
Elle roule dans la vallée, elle fait frémir les verts taillis,
Elle percute le flanc des montagnes, résonne dans les vallons
Car Casey, le grand Casey va s’avancer au bâton.

.

Élégant, très à l’aise Casey marche et prend position.
Il sourit, assure une pose de complète décontraction,
Ajuste son couvre-chef sous un tonnerre d’acclamations.
Plus de doute dans le moindre esprit : Casey est au bâton.

.

Dix mille yeux ronds se braquent sur lui. Il empoigne la poussière,
Se frotte les mains, se claque les paumes. Cinq mille voix vocifèrent.
Quand le lanceur lève le bras et que la balle quitte sa main,
Casey a l’oeil plein de mépris et le sourire en coin.

.

La sphère gainée de cuir fend l’air, propulsée promptement
Et Casey la regarde voler, d’un air indifférent.
Le long du frappeur impavide file le projectile.
«Une prise!» crie l’arbitre. Casey dit : « Elle était trop facile ».

.

De l’estrade noire de monde jaillit un cri tonitruant
Comme quand la mer frappe les falaises par un jour de gros temps.
«Mort à l’arbitre» peste une voix quelque part sur les gradins.
On mettrait bien l’arbitre à mal, mais Casey lève une main.

.

Il signale ainsi que le jeu continue et qu’il faut
Faire preuve de charité chrétienne. On se tait tout là haut.
Casey fait signe au lanceur de lancer. Celui-ci vise.
Casey ne s’élance toujours pas. L’arbitre annonce : « Deux prises ! »

.

«Vendu!» s’écrie la multitude. L’écho répond «Vendu!»
Mais le regard de Casey fait taire la foule éperdue.
On voit que le frappeur tendu, livide prend position.
La prochaine balle sera frappée par Casey pour de bon.

.

Casey ne sourit plus. Il hait. Il a les dents serrées.
Au dessus du marbre, un bâton se met à s’agiter.
Voici que le lanceur agit et que la balle s’échappe.
Voici que ce bâton fend l’air. Casey s’élance et frappe.

.

Quelque part dans ce beau pays, le soleil brille et luit.
Quelque part un concert a lieu. Quelque part on sourit.
Quelque part des gens chantent, des enfants sautent à cloche-pied.
Mais Mudville est sans joie : le grand Casey est retiré.

.
.
.

Publicités

Posted in Citation commentée, Civilisation du Nouveau Monde, Fiction, Poésie, Québec, Traduction | Tagué: , , , , , , , , , | 8 Comments »

THE YOGI BOOK… Le sage n’est plus, sa sagesse reste

Posted by Ysengrimus sur 1 octobre 2015

yogi-berra

Peter Lawrence Berra (1925-2015) dit Yogi Berra vient de nous quitter. Il fut receveur pour les mythiques Yankees de New York de 1946 à 1963. Il fut un de ces innombrables joueurs en pyjama rayé qui hantent le panthéon des figures incroyables du baseball majeur (il portait le numéro 8, retiré depuis, et, fait crucial, le personnage de dessin animé Yogi Bear fut nommé d’après lui, pas le contraire). Un mot brièvement sur sa fiche. Frappeur, Yogi Berra tint une moyenne au bâton très honorable de .285. Pour obtenir ce chiffre, au fait, vous divisez simplement le nombre de coups de bâtons fructueux par le nombre de présence au marbre. Si un joueur se présente au marbre 20 fois et frappe la balle correctement huit fois (8/20 soit 40%), il se retrouve avec une moyenne au bâton de .400 et… finit catapulté au Temple de la Renommée s’il tient cela en carrière (le monstrueux Babe Ruth, le titan des titans du baseball majeur tint une moyenne globale de .342). De plus, Yogi Berra cogna 359 coups de circuits en carrière (Babe Ruth en cogna 714). Encore une fois: honorable. En défensive, Yogi Berra fut un receveur talentueux qui, entre autres exploits, fut justement le receveur de la fameuse partie parfaite lancée par Don Larsen lors de la Série Mondiale de 1956 contre les Dodgers de Brooklyn. On aura compris qu’une partie parfaite se réalise quand, oh merveille, aucun des 27 frappeurs (3 par manche de jeu avec 9 manches dans une partie) de l’équipe adverse n’arrive à frapper la balle que vous lancez/recevez. Berra fut intronisé au Temple de la Renommée du Baseball Majeur en 1972. Après une carrière de gérant moins fructueuse s’étalant cahin-caha jusqu’en 1989, Yogi Berra prit une retraite paisible et l’affaire aurait pu en rester là, avec un mérite sportif aussi parfaitement incontestable que solidement circonscrit au petit monde des grands stades.

Mais non, cet homme peu instruit, jovial, simple et spontané, allait devenir, presque sans s’en rendre compte et quasiment malgré lui, l’un des héros populaires les plus bizarres et les plus originaux de l’Amérique du 20ième siècle. Et qui plus est un héros intellectuel… En effet, Yogi Berra est à l’origine d’une série d’environ 70 aphorismes populaires (les fameux Yogismes, tous colligés dans THE YOGI BOOK) qui font de lui l’un des penseurs (absolument sans ironie) les plus cités par ses compatriotes. Son ami et ancien confrère avec les Yankees Joe Garagiola nous dit ceci, dans la préface de l’ouvrage (je traduis – P.L.):

On peut bien rire et se prendre la tête quand Yogi dit quelque chose de curieux comme «Tant que c’est pas fini, c’est pas fini», mais vite on se rend compte que ce qu’il dit est tout à fait cohérent. Et on en vient à utiliser ses paroles nous-mêmes car, finalement, elles s’avèrent un mode d’expression parfaitement adéquat pour les idées spécifiques auxquelles nous pensons.

De fait, la clef du mystère des Yogismes, c’est la logique toute simple de Yogi. Il emprunte peut-être une route distincte de celle que nous emprunterions pour raisonner, mais sa route est la plus rapide et la plus vraie des routes. Ce que vous diriez en un paragraphe. Il le dit, lui, en une seule phrase. (p. 5)

La transmission populaire des aphorismes de Yogi Berra, via un colportage oral et médiatique s’étalant sur plus d’un demi-siècle, avait, avant la publication de ce petit ouvrage définitif, connu un certain nombre de brouillages et de distorsions regrettables. On imputait à Yogi Berra toutes sortes de citations farfelues, peu cohérentes, souvent excessivement ridicules et clownesques, d’où le sous-titre de l’ouvrage: J’ai pas vraiment dit tout ce que j’ai dit (pour dire: je n’ai pas vraiment dit tout ce qu’on m’impute – mais le fait est que je reste quand même présent aux aphorismes qu’on m’impute et que je n’ai pas textuellement dit – Ouf, Joe Garagiola a raison, la formule de Yogi surprend, mais elle est bien plus rapide). Un petit nombre des aphorismes de Yogi Berra sont intraduisibles parce qu’ils jouent sur des effets de sens spécifiques à la langue anglaise. Mais la majorité d’entre eux se transpose parfaitement en français (ou dans toute autre langue), ce qui garantit sans conteste leur impact de sagesse. Citons en six, sublimes :

Quand vous arrivez à une croisée des chemins, eh bien, prenez là (p. 48)

Si le monde était parfait, il ne serait pas (p. 52)

Si vous ne pouvez l’imiter, évitez donc de le copier (p. 63)

On arrive à observer énormément simplement en regardant (p. 95)

L’avenir n’est plus ce qu’il était (pp. 118-119)

Tant que c’est pas fini, c’est pas fini (p. 121)

Chacun des quelques soixante-dis (70) aphorisme est cité dans sa formulation propre et replacé dans le contexte verbal qui fut celui de son émergence spontanée initiale. L’ouvrage se complète de la préface de Joe Garagiola (pp 4-5), d’une introduction très sympathique écrite par les trois fils Berra (pp 6-7), de photos et de commentaires d’amis et d’anciens collègues de ce surprenant philosophe vernaculaire. Et, pour le pur plaisir, une grande photo de famille nous présente (pp 124-125) les enfants et les petits enfant du Sage, avec un aphorisme numéroté par personne. C’est ainsi que l’on apprend qu’une de ses petites filles du nom de Whitney aurait dit un jour:

Comment puis-je la retrouver si elle est perdue? (p. 125)

Eh bien… la sagesse inouïe de Yogi Berra, elle, n’est plus perdue. Ce petit ouvrage délicieux la retrouve. Toute l’Amérique cogitante y percole. Ne cherchons plus ses philosophes, ils sont à se courailler, en ricanant comme des sagouins et en pensant à leur manière, autour de tous les losanges de baseball, connus et méconnus, de ce continent incroyable …

Yogi BERRA, The Yogi Book – I really didn’t say everything I said, Workman Publishing, New York, 1998, 127 p.

C'est très difficile de formuler des prédictions, surtout à propos du futur...

C’est très difficile de formuler des prédictions, surtout à propos du futur…

.
.
.

Posted in Citation commentée, Civilisation du Nouveau Monde, Commémoration, Culture vernaculaire, Philosophie, Vie politique ordinaire | Tagué: , , , , , , , | 14 Comments »

Il y a trente ans: THE NATURAL de Barry Levinson

Posted by Ysengrimus sur 15 novembre 2014

the-natural

Mademoiselle Lindsay Abigaïl Griffith de Milton (Canada) n’aime pas spécialement le baseball. Mais elle aime et apprécie beaucoup les beaux décors extérieurs et intérieurs, les petits garçons polis et tendres, la gentillesse, l’amour de bonne tenue entre un homme et une femme biens et les bons messieurs mûrs, déférents, vieillots et paternes. Tant et tant que si un film de baseball incorpore ces ingrédients de façon solidement organique, Mademoiselle Griffith saura parfaitement s’émouvoir. Un nombre assez impressionnant de films américains ont été mitonnés, au siècle dernier, ayant pour thème central le fameux passe-temps favori des américains. Chef d’œuvres poignants ou navets ineptes, tous les représentants de ce sous-genre particulier hautement fascinant ont un trait en commun. Il vaut mieux comprendre les règles du baseball et savoir regarder ce jeu pour apprécier les finesses du film en cause. The Natural (1984) de Barry Levinson (basé sur un roman écrit en 1952 par Bernard Malamud) n’échappe pas à cette règle fatale. La différence ici, par contre, est qu’une éventuelle ignorance des règles du baseball ne nous prive en rien de l’essentiel de l’émotion émise par ce travail spécifique, à la distribution solide et superbement dirigée. Une cinématographie, une atmosphère, de la passion, du mystère et une indubitable tension romantique se dégagent de cette oeuvre étrange, touchante, subtile et dont le sous-titre pourrait bien être Cherchez la femme

1923, quelque part en Illinois. Un jeune campagnard de dix-neuf ans inconnu (Robert Redford, hélas peu crédible en jeune de dix-neuf ans, dans ce court segment du film) prend pour la première fois le train depuis le fin fond de sa campagne natale pour se rendre à Chicago. Les Cubs de Chicago ont décidé de le recruter à l’essai comme lanceur. C’est un jeune surdoué, un naturel comme disent les américains, et il est timide, peu dégrossi et amoureux. Avant de prendre le train pour la Ville des Vents, il étreint son amoureuse, une modeste campagnarde comme lui, Iris Gaines (campée avec une irrésistible majesté rustique par Glen Close). Il l’étreint, c’est certain, d’une étreinte probablement bien plus intime qu’il ne le soupçonne en fait lui-même. Le voici dans le train. Tout est nouveau, tout trépigne, tout se bouscule et un groupe de boutefeux railleurs se met à se payer la poire de notre jeune paysan qui n’a pour bagages qu’un petit sac et un drôle de caisson à trombone dans lequel se trouve son trésor, un bâton de baseball qu’il a sculpté lui-même dans le bois d’un chêne frappé par la foudre au cours de son enfance et sur lequel est gravé le nom Wonderboy et la strie d’un petit éclair. Parmi les escogriffes de la bande de butors qui l’enquiquine et se moque de son coin de pays natal figure Max Mercy (un Robert Duvall particulièrement nuancé), chroniqueur et caricaturiste sportif, et un gros gaillard qui ne se laisse connaître que sou son surnom de baseballeur déjà établi: The Whammer (ce personnage est indubitablement inspiré par le légendaire frappeur Babe Ruth). Le ton monte entre ce Whammer et notre jeune paysan. Le train fait escale et tout le monde se rend à la fête foraine. Un défi est lancé à notre petit paysan méconnu par l’entourage virulent du Whammer. Peut il retirer sur prises ledit Whammer? Autrement dit, notre jeune paysan peut-il lancer trois fois une balle que le monstrueux cogneur n’arrivera pas à faire valser au loin, d’un coup de bâton. Les paris sont ouverts, les hommes et les femmes s’installent dans un champ des environs et, comme le baseball est un sport jugé, c’est le chroniqueur et caricaturiste sportif Max Mercy qui sera juge-arbitre. Le gamin inconnu retire le futur frappeur étoile en trois lancés, et Max Mercy dessine une caricature immortalisant cet étrange moment. Mais surtout, ce bizarre incident se grave durablement dans sa vive et observatrice mémoire. On remonte dans le train pour Chicago et notre jeune paysan est alors approché par une mystérieuse femme fatale portant chapeau, qui s’extirpe de la camarilla du Whammer, mademoiselle Harriet Bird (campée par une Barbara Hershey inquiétante et ténébreuse). C’est une élégante intellectuelle qui a de la classe, des yeux brumeux, de belles mains et notre petit paysan est subitement subjugué. Elle lui donne toute son attention concentrée, lui cite du Homère et surtout, elle semble à la fois s’extasier et s’affliger que son idole sportive d’hier vienne de se faire retirer par lui, un petit paysan qui pourrait dès lors devenir rien de moins que le joueur de baseball le plus talentueux de sa génération. Arrivé à Chicago, notre gamin naïf reçoit un coup de téléphone dans sa chambre d’hôtel. C’est cette même Harriet Bird qui l’invite à venir la visiter dans sa chambre à elle. Notre éperdu entend le chant des sirènes et se rend chez sa fascinante voisine. Celle-ci le reçoit sans façon, d’un coup de revolver. Mademoiselle Lindsay Abigaïl Griffith a ici un violent sursaut et demande, en clignant de ses beaux yeux océaniques: C’est un rêve, un cauchemar qu’il fait? L’ambiance est en effet onirique, irréelle et… particulièrement crève-cœur. Le pauvre garçon s’effondre et on ne nous en dit pas plus.

1939, dans le stade d’entraînement un peu miteux des Knights de New York. Le vieil entraîneur Pop Fisher (campé par un Wilford Brimley absolument pétaradant), grognon et grincheux, peste et rage contre son équipe de perdants. Se présente à lui, un certain Roy Hobbs (Robert Redford, enfin adéquat dans sa posture de recrue trop vieille et vermoulue pour que tout cela ne soit pas un peu louche). C’est notre paysan de la première séquence, maintenant un homme mûr, calme, mystérieux et mélancolique. Seize ans de sa vie, sa plus prime jeunesse, ont été littéralement escamotés. Il est recommandé par le co-propriétaire de l’équipe et l’entraîneur Pop Fisher, qui se méfie de son partenaire d’affaire comme de la peste, n’est pas particulièrement emballée par les recrues d’âge mûr qu’on lui parachute ainsi, sans préavis. Aussi, Pop ne met pas tout de suite Roy au jeu, le laisse mariner sur le banc un temps, mais finit par découvrir ses incroyables talents de frappeur. Cette recrue biscornue envoie valser la balle dans les gradins en la cognant avec un drôle de bâton, parfaitement conforme à toutes les spécifications de la ligue, sur lequel est gravé le curieux sobriquet Wonderboy. Entre temps, Roy fait la connaissance de Memo Paris (Kim Bassinger, passionnée et vibrante jusqu’à en devenir grinçante), la nièce de Pop Fisher. Aussi, il commence à prendre la mesure de toutes les magouilles et combines contradictoires qui entourent les enjeux d’existence d’une équipe de sport professionnel d’avant-guerre (époque où, entre autres, les paris sur le résultats des joutes de baseball n’étaient pas encore illégaux et où certains propriétaires véreux n’hésitaient pas à soudoyer leurs propres joueurs pour perdre, tandis qu’ils pariaient en douce contre leur propre équipe).

Cherchez la femme. Notre triangle de femmes est en place. Iris Gaines est la grande paysanne dont Roy découvre éventuellement qu’elle vit maintenant à Chicago. Elle vient le voir jouer au Parc Wrigley (à Chicago donc, quand l’équipe des Knights de New York y passe) et deviendra sa lumineuse égérie, quand il ne cognera pas assez dur. Elle porte même en elle un secret à la fois plus profond et plus lumineux. Memo Paris est la torpille, téléguidée par les intérêts paradoxaux et louches qui ne veulent pas que les Knights se rendent en finale de division. Elle séduit Roy, détourne son attention du jeu, lui fait mener une vie dissolue et l’épuise, pour qu’il gaspille ses aptitudes. Harriet Bird, finalement, la ténébreuse femme fatale au revolver de jadis, enfouie dans le passé de Roy, le hante toujours et il se devra de découvrir et de soupeser ce que furent les motivations et le sort de cette douce et cruelle incarnation de l’imprudence juvénile et de la malchance aveugle. Pendant que Roy est ballotté ainsi dans le triangle asymétrique de ses trois muses, sa gloire sportive s’amplifie et il finit par attirer l’attention du chroniqueur et caricaturiste sportif Max Mercy, qui cherche dans sa mémoire encombrée et dans ses riches archives dans quel recoin du continent il a bien pus voir jouer ainsi ce mystérieux naturel dont personne ne semble pouvoir décrire correctement les origines fumeuses. Quand Max Mercy trouvera la réponse à ce mystère ondoyant, ce sera inévitablement pour la mettre au service des intérêts louches et paradoxaux préalablement cités.

La documentation donne ostensiblement ce long-métrage comme le film d’inspiration sportive le plus tendrement aimé de tous les temps. C’est, indubitablement, une histoire toute américaine de douleur et de rédemption, de tension entre les intérêts pécuniaires crépusculaires et les intérêts diurnes et lumineux du cœur. Les intérêts du cœur et la jubilation sans mélange de la beauté sublime, enfantine et mythologique du baseball l’emportent finalement. Nous voici avec un happy end de plus sur la conscience. Aussi, nous voici avec un film américain de plus où l’homme droit et juste —et son épouse— tournent le dos au miroir aux alouettes de tous les financiers et combinards louches du coin — et de leurs houris. Et Mademoiselle Griffith, émue et attendrie par l’épilogue romantique et heureux de ce drame, aura quand même ce mot conclusif: Bien sûr que, dans le cinéma de cette civilisation, les intérêts du cœur l’emporte sur les intérêts d’argent. Nous sommes ici dans une fiction américaine et cette fiction américaine n’existe en fait que pour compenser la réalité américaine… diamétralement opposée.

Indeed, indeed but, whatever… let’s play ball…

The Natural, 1984, Barry Levinson, film américain avec Robert Redford, Kim Bassinger, Glen Close, Wilford Brimley, Barbara Hershey, Robert Duvall, 134 minutes.

.
.
.

Posted in Cinéma et télé, Commémoration, Culture vernaculaire, Fiction | Tagué: , , , , , , , , , , , , , | 27 Comments »

Pour la civilisation américaine, contre l’impérialisme américain

Posted by Ysengrimus sur 4 juillet 2011

usa-civilisation

James Dean rime pas avec John Wayne,
Saint-Denys Garneau est mort désossé…

Lucien Francoeur

.
.
.

Un mot d’abord, pour faire changement, sur mon exergue ici. Ce sont des vers de Lucien Francoeur que l’on peut citer quand la question du recentrage socio-économique et de la déchéance impériale de l’Amérique est en cause. Hector de Saint-Denys Garneau (1912-1943), poète, peintre, homme grand, beau, riche, indolent, ayant tout pour lui, meurt pourtant à 31 ans des complications d’une maladie rhumatismale qui le laisse tout amaigri. Il est la grandeur fondamentale de l’Amérique, hautaine, fugitive, fragile et fatale… James Dean (1931-1955), bien, cela ne rime pas avec John Wayne (1907-1979)… Cela s’entend au son mais aussi au sens. Dean ado révolté mort jeune. Wayne cow-boy réac (genre Reagan) mort vieux. Trois pôles antinomiques du fait américain. La jeune Amérique meurt jeune. La vieille Amérique réactionnaire dure et dure. Sa dimension impériale s’enfle, sa dimension civilisationnelle se désosse. Il est plus que temps d’inverser ça un petit peu. Ça ne rime pas, et ne rime à rien.

Car maintenant, je vais vous dire un truc. Je ne crois pas vraiment à la connerie américaine et je suis aussi pro-américain pour l’intelligence sagace, la rouerie matoise, la lucidité, le réalisme, la richesse ethno-culturelle, la simplicité intellectuelle sans complexe, la saine et fluide cordialité, la langue bien pendue, la vis comica, la sagesse sourde de ce nouveau monde virulent, critique, souple et libre… que je suis anti-impérialiste (ce qui m’oblige à brasser les américains de temps en temps, si tant est qu’ils s’en soucient…). Les impérialistes américains sont fondamentalement bellicistes, militaristes, ploutocrates et bêtes (je vous passe les sempiternelles ritournelles des guerres de théâtres des temps passés et présents, Vietnam, Afghanistan etc…), ce sont leurs moyens titanesques qui, malgré la susdite bêtise et inénarrable incurie, les tiennent en place encore pour un temps. Et, par delà les fausses rédemptions politiciennes, l’intelligence des américains, qui est ailleurs, ne se mesure nullement à l’aune de la sottise épaisse de leur impérialisme… Je suis pour la civilisation américaine, contre l’impérialisme américain et archi-contre l’idée fixiste implicite que ces deux aspects sont inséparables. L’histoire est en train de mettre une cassure de plus en plus nette entre l’Amérique de demain et son impérialisme auto-sanctifié d’hier. Ça fait mal mais ça s’en vient. Nous, et notre bon voisinage tant mondial que panaméricain, nous en porterons tous beaucoup mieux quand ce divorce sera consommé. Un jour viendra…

Le détroit de Taiwan (photo satellite du UCLA Asia Institute)

.

L’impérialisme américain craque dans tous ses maillons. On nous bassine bien avec le Moyen-Orient mais des maillons faibles de l’impérialisme américain, il y en a d’autres, et pas des petits. Un cas d’espèce peu publicisé, par exemple, c’est celui de Taiwan. La Chine continentale monte en puissance et alors, comme par hasard, la tension taiwanaise rejaillit épisodiquement. Sauf que… attention ici. C’est chinois donc c’est subtil. Simplisme grossier s’abstenir. Lors de la première (1955) seconde (1958 – sous Eisenhower) et troisième (1995 – sous Clinton) crise du détroit de Taiwan, les porte-avions US se sont portés directement et concrètement au secours de la ci-devant République de Chine (Taiwan). De nos jours, on semble plutôt tendre à opter pour une formule plus ambivalente: on vous vend par avance du matos pour soldoques et bruits de bottes (terrestres – ceci N.B.), mes bons taiwanais, et négociez ensuite vos affaire par vous-même… entre vous, ni plus ni moins. Cette fois-ci, c’est cash & carry, donc, en fait. Signal implicite et feutré: ne comptez pas sur nous pour aller faire nager des brasses belliqueuses ou symboliques à nos flottes dans le détroit de Taiwan pour vous tirer de la nasse de ce siècle nouveau. Mon pronostic: sous couvert de les armer (un peu), les USA larguent en fait la République de CHINE ou CHINE nationaliste (Taiwan). Sous l’ergotage et le plastronnage à la Fonzie couve son contraire veule, la concession. Ce n’est pas du Eisenhower, ça. Je vous en passe mon carton. Pourquoi le nom très officiel de cette île est-il CHINE au fait… Demandez aux autorités de Pékin, ils vont bien éclairer votre lanterne sur la question. Chine ça veut dire Chine, non? C’est pas du chinois ça… On ne va pas faire péter la planète pour ça… C’est à suivre attentivement, cette montée toute ordinaire de la vraie de vraie Chine. La subreptice mise en place de l’Amérique post-impériale nage sinueusement, entre autres, dans le détroit de Taiwan… Oh, oh, je le redis. L’impérialisme américain a sauté par-dessus son requin en mer de Chine, et partout ailleurs. TO JUMP THE SHARK (sauter par-dessus le requin), cela fait référence au feuilleton HAPPY DAYS. Comme tous les feuilletons populaires de l’Amérique impériale, HAPPY DAYS s’amplifie, se magnifie, s’hypertrophie, en rajoute. Puis un beau jour de 1977, dans une scène restée iconique, on nous présente justement Fonzie (un des persos les plus populaires du feuilleton) sautant par-dessus un requin en skis nautiques. Fracture, perte subite de magie, yeux qui se dessillent. Là HAPPY DAYS a charrié trop loin et le saut de Fonzie au dessus du requin marque le moment où ce feuilleton, jadis plaisant, crédible et valide, bascule dans la pantalonnade, le ridicule, le grotesque, l’inepte, l‘incohérent. Et c’est le déclin irréversible dont la borne initiale est à jamais marquée par Fonzie sautant par dessus le requin en skis nautiques. Sauter par dessus le requin est aujourd’hui une expression idiomatique américaine encapsulant: «Charrier trop loin, dépasser les bornes du tolérable et entrer en déclin». L’impérialisme américain a sauté par-dessus son requin et c’est la civilisation américaine qui se prend tout le discrédit dans la gueule.

Traduction: «J’ai vu Fonzie sauter par-dessus le requin». Interprétation symbolique: j’ai vu le spectacle impérial US en faire autant…

.

Aussi, justement, conséquemment, de plus en plus, on va devoir observer l’Amérique avec d’autres lentilles. On va devoir l’appréhender non plus dans sa généralité impériale si flatulente mais bel et bien dans sa spécificité civilisationnelle si truculente. Cela nous obligera, par exemple, à observer mille particularités et curiosités, dont la suivante. L’impérialisme US, bouteur ne faisant habituellement pas dans la dentelle, s’est planté lamentablement dans l’exportation internationale d’un de ses objets culturels pourtant majeurs: ses sports. Le baseball, le football américain, le hockey sur glace, même le basketball, immenses pour les ricains, le reste de la planète s’en tape totalement ou quasi-totalement. Et le foot/soccer, qui est désormais LE sport universel, les ricains y perdent leur latin et s’y mettent tardivement et sans joie réelle. C’est quand même curieux, ça, quand on y songe une minute. Non-impérial en diable aussi, pour faire un peu changement. De fait, une part significative de la spécificité intellectuelle (notez ce mot) américaine se canalise dans ses sports. C’est que ceux-ci sont un trait tellement typiquement US… bien plus que la musique, la littérature et le reste. Le sportif américain est voué à sa non-universalité, ce qui place sa spécificité (folklorique et philosophique inclusivement) en un singulier et saisissant relief. Et j’en veux pour preuve ultime, le remarquable opus suivant: Yogi BERRA, The Yogi Book – I really didn’t say everything I said, Workman Publishing, New York, 1998, 127 p. La civilisation américaine non-impériale est là (entre autres) et nous attend, biscornue, sapientale et clownesque.

Peter Lawrence Berra dit Yogi Berra (1925-2015) fut receveur pour les mythiques Yankees de New York de 1946 à 1963. Il fut un de ces innombrables joueurs en pyjama rayé qui hantent le panthéon des figures incroyables du baseball majeur (il portait le numéro 8, retiré depuis, et, fait crucial, le personnage de dessin animé Yogi Bear fut nommé d’après lui, pas le contraire). Un mot brièvement sur sa fiche. Frappeur, Yogi Berra tint une moyenne au bâton très honorable de .285. Pour obtenir ce chiffre, au fait, vous divisez simplement le nombre de coups de bâtons fructueux par le nombre de présences au marbre. Si un joueur se présente au marbre 20 fois et frappe la balle correctement huit fois (8/20 soit 40%), il se retrouve avec une moyenne au bâton de .400 et… finit catapulté au Temple de la Renommée s’il tient cela en carrière (le monstrueux Babe Ruth, le titan des titans du baseball majeur tint une moyenne globale de .342). De plus, Yogi Berra cogna 359 coups de circuits en carrière (Babe Ruth en cogna 714). Encore une fois: honorable. En défensive, Yogi Berra fut un receveur talentueux qui, entre autres exploits, fut justement le receveur de la fameuse partie parfaite lancée par Don Larsen lors de la Série Mondiale de 1956 contre les Dodgers de Brooklyn. On aura compris qu’une partie parfaite se réalise quand, oh merveille, aucun des 27 frappeurs (3 par manche de jeu avec 9 manches dans une partie) de l’équipe adverse n’arrive à frapper la balle que vous lancez/recevez. Berra fut intronisé au Temple de la Renommée du Baseball Majeur en 1972. Après une carrière de gérant moins fructueuse s’étalant cahin-caha jusqu’en 1989, Yogi Berra prit une retraite paisible et l’affaire aurait pu en rester là, avec un mérite sportif aussi parfaitement incontestable que solidement circonscrit au petit monde des grands stades.

Yogi Berra, receveur de baseball et… réceptacle philosophique

.

Mais non, cet homme peu instruit, jovial, simple et spontané, allait devenir, presque sans s’en rendre compte et quasiment malgré lui, l’un des héros populaires les plus bizarres et les plus originaux de l’Amérique du 20ième siècle. Et qui plus est un héros intellectuel… En effet, Yogi Berra est à l’origine d’une série d’environ 70 aphorismes populaires (les fameux Yogismes, tous colligés dans le petit ouvrage que je vous mentionne ici) qui font de lui l’un des penseurs (absolument sans ironie) les plus cités par ses compatriotes. Son ami et ancien confrère avec les Yankees Joe Garagiola nous dit ceci, sur cette figure tellement, mais tellement éminement et fondamentalement américaine, dans la préface de l’ouvrage (je traduis – P.L.):

On peut bien rire et se prendre la tête quand Yogi dit quelque chose de curieux comme «Tant que c’est pas fini, c’est pas fini», mais vite on se rend compte que ce qu’il dit est tout à fait cohérent. Et on en vient à utiliser ses paroles nous-mêmes car, finalement, elles s’avèrent un mode d’expression parfaitement adéquat pour les idées spécifiques auxquelles nous pensons.

De fait, la clef du mystère des Yogismes, c’est la logique toute simple de Yogi. Il emprunte peut-être une route distincte de celle que nous emprunterions pour raisonner, mais sa route est la plus rapide et la plus vraie des routes. Ce que vous diriez en un paragraphe. Il le dit, lui, en une seule phrase.
(p. 5)

La transmission populaire des aphorismes de Yogi Berra, via un colportage oral et médiatique s’étalant sur plus d’un demi-siècle, avait, avant la publication de ce petit ouvrage définitif, connu un certain nombre de brouillages et de distorsions regrettables. On imputait à Yogi Berra toutes sortes de citations farfelues, peu cohérentes, souvent excessivement ridicules et clownesques, d’où le sous-titre de l’ouvrage: J’ai pas vraiment dit tout ce que j’ai dit (pour dire: je n’ai pas vraiment dit tout ce qu’on m’impute – mais le fait est que je reste quand même présent aux aphorismes qu’on m’impute et que je n’ai pas textuellement dit – Ouf, Joe Garagiola a raison, la formule de Yogi surprend, mais elle est bien plus rapide). Un petit nombre des aphorismes de Yogi Berra sont intraduisibles parce qu’ils jouent sur des effets de sens spécifiques à la langue anglaise. Mais la majorité d’entre eux se transpose parfaitement en français (ou dans toute autre langue), ce qui garantit sans conteste leur impact de sagesse. Citons-en six, sublimes :

Quand vous arrivez à une croisée des chemins, eh bien, prenez la
(p. 48)

Si le monde était parfait, il ne serait pas
(p. 52)

Si vous ne pouvez l’imiter, évitez donc de le copier
(p. 63)

On arrive à observer énormément simplement en regardant
(p. 95)

L’avenir n’est plus ce qu’il était
(pp. 118-119)

Tant que c’est pas fini, c’est pas fini
(p. 121)

Chacun des quelques 70 aphorismes est cité dans sa formulation propre et replacé dans le contexte verbal qui fut celui de son émergence spontanée initiale. L’ouvrage remarquable que je vous recommande ici se complète de la préface de Joe Garagiola (pp 4-5), d’une introduction très sympathique écrite par les trois fils Berra (pp 6-7), de photos et de commentaires d’amis et d’anciens collègues de ce surprenant philosophe vernaculaire. Et, pour le pur plaisir, une grande photo de famille nous présente (pp 124-125) les enfants et les petits enfant du Sage, avec un aphorisme numéroté par personne. C’est ainsi que l’on apprend qu’une de ses petites filles du nom de Whitney aurait dit un jour:

Comment puis-je la retrouver si elle est perdue?
(p. 125)

Eh bien… la sagesse inouïe de Yogi Berra, elle, n’est plus perdue. Ce petit ouvrage délicieux la retrouve. Et, justement, oh que justement, c’est toute l’Amérique cogitante qui y percole. Ne cherchons plus ses philosophes, ils sont à se courailler, en ricanant comme des sagouins et en pensant à leur manière, autour de tous les losanges de baseball, connus et méconnus, de ce continent incroyable… Alors? Alors, quand leurs grandes bourgeoisies criminelles et véreuses auront fini de tuer des gens inutilement pour engraisser leurs consortiums de pétrole et d’armes, les modestes représentants de la civilisation américaine ne vont pas se pulvériser. On saura bien les retrouver, pimpants, sagaces, toniques, naturels, contemplativement braqués sur le Field of dreams, apaisé et post-impérial, vers lequel, comme les Britanniques, comme les Français avant eux, NOS Américains se dirigent inexorablement. L’apophtegme Les USA peuvent ENCORE faire de grandes choses (Barack Obama dixit), affirmé ici sur les questions intérieures, rejoint le plus souffreteux Les USA peuvent ENCORE indiquer la voie (Barack Obama toujours dixit), affirmé par le premier président américain du 21ième siècle, dans plusieurs rencontres internationales. C’est comme ma vieille maman, hein, elle peut ENCORE s’alimenter seule… Sentez-vous la conscience post-hégémonique exprimée par ce tout petit ENCORE? J’approuve ET le déclin impérial ET la continuité civilisationnelle que formule ce Sweet Encore… Le président Obama manifeste d’ailleurs un autre exemple vraiment patent de cette dualité du déclin bourgeois et de la continuité de masse de sa civilisation, quand il affirme qu’il veut se remettre à taxer les millionnaires, milliardaires et autres proriétaires d’avions à réaction privés. En effet, ce faisant, Obama prive ouvertement ses commettants de la doctrine économique sous-tendant ce nouveau type de choix politiques. Il subjectivise l’analyse en mettant un focus excessif sur les milliardaires, les Lex Luthor, les propiétaires d’avions à réaction privés, les individus riches (qu’on rabroue). Or, dans le mouvement, Obama nous annonce aussi qu’il va priver TOUTE l’industrie pétrolière de la pause fiscale de l’ère Bush/Chevron. Cela signifie que cette administration ne croit plus que ce segment industriel majeur utilise ses profits colossaux pour réinvestir productivement (la fonction habituelle d’une pause fiscale). Flagornage populiste à part, c’est toute une analyse critique du capitalisme industriel privé qui se profile ici. Ah, Obama fait explicitement l’annonce de la fin des niches fiscales du secteur pétrolier mais, adroit orateur, il la noie dans le rabrouage des Lex Luthor, en gardant ses conséquences profondes encore bien cachées. Je vous le dis, grands et petits, les indices de ce genre se multiplient. C’est que la civilisation américaine ne s’avoue tout simplement pas encore à elle-même qu’elle œuvre ouvertement à la dissolution de son impérialisme. Et c’est aussi que, ben, que voulez-vous… l’avenir n’est plus ce qu’il était (Yogi Berra).

Yogi BERRA, The Yogi Book – I really didn’t say everything I said, Workman Publishing, New York, 1998, 127 p.

.
.
.

Paru aussi dans Les 7 du Québec

.
.
.

Posted in Civilisation du Nouveau Monde, Commémoration, Culture vernaculaire, Lutte des classes, Monde, Philosophie, Vie politique ordinaire | Tagué: , , , , , , , , , , , , , , , , , , | 6 Comments »

La partie de baseball du film TWILIGHT (glose et description détaillée, pour les «nuls»)

Posted by Ysengrimus sur 15 juillet 2010

La fameuse partie de baseball dans le film Twilight (2008) est un moment extrêmement sympathique, attachant et magique de ce grand long-métrage-culte contemporain. Il s’agit vraiment, sans ironie aucune, d’un terrain de jeu indubitable pour l’interprétation culturelle. Cette courte séquence cinéma porte de très riches implicites de la culture vernaculaire américaine, tant et tant que beaucoup de nos amis (notamment francophones) hors-Amérique n’y voient goutte, et c’est vraiment dommage. Alors pas de tataouinage aujourd’hui, hein, on va vous décrire et vous expliciter tout ça hic et nunc, par le menu, dans la joie et la gaieté, pour que vous en dégustiez tout le substantifique suc. Je vais, entre autre, vous traduire le dialogue, en traduction-glose, rien de moins, avec formulations détaillées des implicites (Attention, je ne traduis pas pour la fidélité au texte ici, mais bien pour l’explicitation du contenu complet d’échanges verbaux parfois fort furtifs). Il ne serait pas inutile de revoir la vidéo YouTube de la sublime séquence, avant lecture, en v.o. préférablement (Les v.f., surtout hexagonales, ont été mitonnées par des zèbres qui n’ont tout simplement pas pigé le topo. La v.f. que je recommande, c’est toutefois celle-ci).

Il y a bien des choses qui se passent pendant ces deux minutes trente secondes et, pour bien les saisir, cela requiert une compréhension minimale du fameux passe temps des américains, pour reprendre l’expression consacrée (formule équivalente du noble art pour la boxe) qu’Edward sert d’ailleurs à Bella, juste avant la partie de baseball, pour lui «expliquer» que les vampires sont de ladite partie aussi. L’ironie de la situation générale ici débute de par cette clairière forestière retirée, avec massif de sapinages et cascade majestueuse, où il faut se rendre en véhicule tout terrain. Le baseball se joue habituellement sur une pelouse urbaine aménagée, au coin de la rue, dans le quartier, pas dans la lointaine cambrousse. Nos vampires se planquent bel et bien pour mettre la balle au jeu, c’est clair.

La formidable puissance desdits vampires baseballeurs se manifeste de plusieurs façons. D’abord, ils ont besoin de jouer pendant un orage pour que le bruit du tonnerre couvre le raffut qu’ils font quand ils frappent la balle (c’est là un autre effet d’ironie. En réalité, quand il pleut, la partie est dite annulée à cause de la pluie. Le baseball ne se joue en fait impérativement que par beau temps, ou dans un stade couvert). Cette balle au demeurant, nos vampires la frappent toujours, sans faute, infailliblement (les meilleurs joueurs des ligues majeures la frappent, eux, environ quatre fois sur dix). Nos inhumains surhumains ne s’arrêtent jamais sur les buts des coins du losange mais, ultrarapides et déterminés, ils courent imparablement jusqu’au marbre. Ils attrapent le terrible projectile à mains nues, sans gants de baseball. Ils ne portent pas de casques de sécurité et la receveuse ne porte ni masque grillagé ni plastron de protection. Non, non, n’essayez pas cela à la maison…  Ajoutons, et ce n’est pas rien, qu’ils jouent sans arrêt-balle.

Ce grand grillage derrière le marbre, c’est l’arrêt-balle. Indispensable quand votre lanceur lance haut ou quand votre receveur a la main molle. Nos vampires se foutent totalement de cet objet…

Chez nos formidables et surnaturels vampire, en plus, l’homme de champ poursuit la balle, la dépasse et la capture. Impossibilité physique, sauf pour une être courant plus vite qu’une balle frappée. Sauts fantastiques, super-grimpettes aux arbres, courses fulgurantes dans les champs intérieur et extérieur et sur le circuit, lancers tonitruants. Le reste de ces effets d’omnipotence n’échappe pas à l’observateur ordinaire. Ces charmants baseballeurs sont parfaitement mythologiques, amples, gigantesques et, pourtant, un certain nombre de nuances sensibles et précises de leurs interactions profondes vont se manifester, lors de ce trop court engagement.

Voyons un peu les deux équipes. Jouent en défensive (et sont donc en équipe les uns avec les autres): Alice (lanceuse), Esme (receveuse), Emmett (arrêt court) et Edward (homme de champ). Jouent en offensive (et sont donc en équipe les uns avec les autres), les gens qui se succèdent au bâton: Rosalie, Carlisle, Jasper. L’arbitre de la rencontre sera Bella.

L’équipe offensive: Rosalie (première au bâton), Jasper (troisième au bâton), Carlisle (deuxième au bâton). Jasper et Carlisle sont «en file» hors du terrain. Ici, seule Rosalie est au jeu

Il faut donc commencer par bien les distinguer visuellement, ces deux équipes, si possible. Pas facile. Observez les casquettes d’Alice et d’Esme. Elles portent toutes les deux un C, pour Cullen (le nom patronymique de notre famille de vampires). La casquette de Rosalie porte, elle, un G (ce serait une erreur d’accessoire selon IMDB. C’est gros, ça, hmmm. Moi, j’ai mes doutes). J’ignore ce que ce G signifie mais il distingue imparablement Rosalie, (offensive) d’Alice et d’Esme (co-équipières en défensive). Ces deux casquettes en C de la lanceuse et de sa receveuse, par contre, ne font pas trop uniformes… Elles ne sont pas de la même teinte et ne sont pas rayées de la même façon (celle d’Alice, de fait, n’est même pas rayée du tout). L’uniforme distinct des deux équipes adversaires se réduit à cela, car autrement, les vampires sont vêtus avec des tenues superbes mais dépareillés, ce qui donne ce résultat de bric et de broc rehaussant tant le charme éclatant de ces vives personnalités. Notons aussi que, si le G de la casquette de Rosalie était un C loupé suite à une ci-devant erreur d’accessoire, on ferait face à la savoureuse et drolatique ironie de deux équipes adverses portant le même nom, symbolisé par la même lettre sur les casquettes des unes et des autres. Ceci n’est pas du tout exclu, au demeurant… Les casquettes de l’arbitre et des autres joueurs, quant à elles, sont banalisées, quand ils en portent une. Pour résumer l’affaire, on dira donc que les membres de l’équipe défensive casqués portent tous la casquette au label des Cullen, tandis que personne, dans l’équipe offensive, ne la porte.

Rosalie (en offensive – au bâton, casquette avec G)

Esme (en défensive – receveuse, casquette avec C) et Bella (arbitre, casquette banalisée)

Jasper (en offensive – au bâton, casquette banalisée)

Alice (en défensive – lanceuse, casquette avec C)

Si on regarde maintenant l’engagement lui-même. Esme, figure maternelle, puit de sagesse et de détachement, est receveuse. La receveuse, c’est le cerveau de l’équipe, en défensive. Elle conceptualise l’intégralité du dispositif et voit tout. Souvenons nous du mot du grand receveur Yogi Berra: On arrive à observer énormément simplement en regardant. La toute contemplative Esme est la personne parfaite pour ce rôle. Normalement, la receveuse a un rapport très profond et subtil avec sa lanceuse. Ils forment un tout intime, organique. Ce ne sera pourtant pas le cas ici, vu la présence inattendue et distrayante de Bella sur le terrain. L’attention d’Esme va négliger Alice (sa lanceuse) et se tourner vers Bella. Symbolisme? Il s’agit en tout cas de faire sentir à Bella qu’elle est la bienvenue et très importante pour tout le monde ici, même si elle n’a pas la puissance magique des vampires baseballeurs. C’est donc Esme qui va s’en charger, en lui assignant un autre type de puissance:

Esme: Glad you’re here. We need an umpire. [Je suis bien contente que tu sois là. Il nous faut un arbitre]

Emmett: She thinks we cheat… [Esme s’imagine que nous trichons]

Esme: I know you cheat. [Je SAIS PARFAITEMENT que vous trichez]

Notons l’impartialité transcendante d’Esme, qui n’hésite pas à traiter de tricheur un de ses co-équipiers, son propre arrêt court, Emmett, reconnaissable à la casquette blanche aux fines stries rouges qu’il porte de guingois, la visière au dessus de l’oreille. La casquette d’Emmett est faussement banalisée, elle porte en fait, elle aussi, le C rouge des Cullen…

Emmett (en défensive – arrêt court, la visière sur l’oreille et la langue bien pendue). Sa casquette porte aussi un C rouge. Elle ne semble banalisée que parce qu’il ne la porte pas de face

Tout le monde triche dans le coin, en fait. On nous le prouve d’ailleurs de visu. Car pendant qu’au second plan, Esme désigne Bella arbitre de la rencontre, on assiste au premier plan à la fugitive séance du jeu de mains sur le bâton de baseball. Cette procédure du jeu de mains, fort ancienne, est disparue depuis un bon moment des ligues majeures mais demeure bien en place, dans la culture du baseball des gens ordinaires. Quand on joue entre copains, il faut décider quelle équipe sera en premier au bâton. On tient donc le bâton perpendiculaire au sol, poignée en l’air, et on l’empoigne vivement d’une main, puis de l’autre, puis de l’autre, chacun son tour, en alternance, en remontant le long du manche. Celui ou celle qui touche le renflement terminal de la poignée du bâton représente l’équipe qui sera initialement en offensive. Cette procédure est aussi utilisée (c’est justement le cas ici) pour décider de l’ordre des frappeurs, au sein d’une équipe offensive déjà désignée. Maintenant, observez attentivement Rosalie, s’adonnant hâtivement à ce gestus. Elle va se faire tricher ouvertement par Carlisle, juste là, sous nos yeux, au premier plan. Elle gagne indubitablement à l’alternance des empoignes contre Carlisle (c’est elle qui touche le renflement terminal de la poignée du bâton. On le voit clairement). Carlisle feint pourtant une touche de plus sur le dessus du manche (vieux truc de tricheur), en couvrant la main de Rosalie de la sienne, grosse patte enveloppante. Ricanante et agacé, Rosalie s’empare du bâton et repousse vivement Carlisle, d’un air de dire: «La barbe, dégage tricheur, je suis au bâton». Ce fort douteux jeu de mains sur le bâton de baseball prouve imparablement ici que tout ce beau monde triche en grande… comme le «sait» si bien Esme. Aussi, Esme tient vraiment à ce que Bella soit une arbitre impartiale. Elle lui dit donc:

Esme: Call them as you see them, Bella. [Ne te laisse pas intimider, Bella. Juge et décris les jeux tels que tu les vois]

Bella: Okay [Compris]

N’importe quel américain moyen sait faire ce qui est demandé ici à Bella par Esme. C’est un trait massif de culture vernaculaire. C’est un peu comme demander à un français de cuire une omelette, de faire une vinaigrette ou… d’arbitrer un match de foot entre amis. Le baseball est un sport jugé, car les nuances se jouent si vite et sur des surfaces si infimes qu’il faut un observateur proche pour incontestablement les départager. Sans arbitre, votre partie risque vite de se transformer en une suite de disputes incessantes et lassantes sur l’interprétation des jeux. Tout classiquement, Esme, receveuse, s’accroupit derrière son adversaire Rosalie, au bâton, pour recevoir les lancers d’Alice (co-équipière d’Esme, au centre du losange) et Bella, arbitre, se tient debout, un peu courbée, derrière Esme, pour juger le passage de la balle au dessus du marbre. Je vous rappelle de ne pas essayer cela à la maison, sans masques et plastrons protecteurs. Le bâton est bien proche, la balle aussi.

Vue depuis le monticule (dans les yeux du lanceur), la structure que Rosalie, Esme et Bella reproduisent. Le frappeur (offensive), le receveur (accroupi avec le gant ouvert, co-équipier du lanceur en défensive), l’arbitre (en noir). Notez les équipements de protection de ces deux derniers

Bella n’hésite aucunement à se coller la face ainsi dans la trajectoire des balles d’Alice, confirmation de l’omnipotence protectrice d’Esme, qui peut les capter toutes et ne laissera certainement pas «son» arbitre se faire blesser. L’arbitre se doit de surveiller les frappes de balles et les arrivées des coureurs au marbre. Pour les frappes, l’arbitrage entre en ligne de compte surtout si le frappeur ne touche pas la balle. Il faut alors, selon un protocole dont je vous coupe le détail fin, démarquer, à chaque fois, les torts du lanceur des torts du frappeur. Je vous épargne justement cette portion du subtil règlement parce que, comme nos vampires surdoués frappent de toute façon toujours la balle, l’arbitrage de Bella ne sera pas utilisé pour juger des balles non frappées, imparablement inexistantes. Son arbitrage se mettra donc en place activement uniquement pour les arrivées des coureurs au marbre. Et pour cela, il nous faut un frappeur.

Or Rosalie est justement au bâton.

Rosalie porte une tenue complète de baseballeuse du dix-neuvième siècle. Si, dans la vaste configuration des choses, quelqu’un en vient un jour à se demander pourquoi deux équipes des ligues majeures intègrent le mot socks (chaussettes au pluriel, calligraphié Sox) dans leur dénomination (Les White Sox de Chigago et les Red Sox de Boston), c’est en réminiscence des longues chaussettes genouillères des uniformes de baseball de jadis, dont Rosalie nous montre ici un fort joli échantillon.

Ce dont l’uniforme de Rosalie est la réminiscence. Notez les stries du couvre-chef qui, chez Rosalie, apparaissent sur les chaussettes genouillères

Tout est donc en place. Alice, la lanceuse (il est savoureux de placer comme lanceuse la seule vampire de la tribu ayant un don de prémonition), adversaire cardinale de Rosalie, et qui porte elle aussi des chaussettes de baseball à l’ancienne, mais striées, elles, dans l’autre sens, se met alors à l’action. L’orage approche. Un coup de tonnerre se fait entendre, puis:

Alice: It’s time [c’est le moment de commencer la partie]

Alice lance la balle de la main droite en levant la jambe gauche très haut, presque comme une ballerine. Ce mouvement, si fluide, de la jambe opposée au bras qui lance, est parfaitement authentique. Il permet au lanceur ou à la lanceuse de renforcer l’impulsion imprimée à la balle en créant un contrepoids mobile avec la jambe.

Ce mouvement, si fluide, de la jambe opposée au bras qui lance, est parfaitement authentique

La balle lancée par Alice vole vers le marbre. La balle de baseball est exactement du format d’une balle de tennis mais elle est en cuir et est beaucoup plus lourde, dure et dense.

Rosalie cogne solidement la balle, dans un fracas de tempête qui, justement, sonne exactment comme le tonnerre. Bella est secouée par ce moment crucial.

Bella: okay, now I see why you need the thunder [Bon, maintenant je comprend pourquoi vous avez besoin de la couverture sonore du tonnerre]

La balle fonce droit vers le massif forestier, autre bizarrerie ici, car le baseball se joue normalement strictement sur pelouse intégralement découverte. Rosalie doit maintenant courir sur le losange (les sentiers, comme on dit dans le jargon, ne sont pas clairement dessinés dans ce pré. Nos vampires les identifient surtout par les coussins se trouvant sur les coins du losange, les buts) et elle doit s’arrêter soit à un des trois buts, soit au marbre (le «quatrième» but, celui qui complète le circuit, celui sur lequel l’attendent la receveuse et l’arbitre). Voici ce que nous voyons dans notre esprit, pendant que Rosalie court:

Le LOSANGE DE BASEBALL. Au premier plan: LE MARBRE (derrière lequel s’accroupissent le receveur et l’arbitre). En sable: LES SENTIERS (sur lesquels court le frappeur-coureur). Sur les coins: LES BUTS. Circulaire au centre: LE MONTICULE (sur lequel se tient le lanceur)

Nos vampires ne niaisent pas sur les sentiers, du reste. Ils comptent bien courir tout le circuit, jusqu’au marbre (il faut que le frappeur, devenu coureur, fasse le circuit complet du losange et revienne au marbre, pour arriver à marquer son point). Le marbre (le but de départ et d’arrivée, celui sur lequel on se tient pour frapper et vers lequel ont doit revenir pour marquer le point) est un petit pentagone en forme de maison. Les anglophones l’appellent donc home (la maison).

En français LE MARBRE, en anglais HOME (la maison), point de départ et d’arrivé du circuit, sur le losange

Métaphoriquement, c’est aussi la maison, le refuge, le bercail où il faut rentrer pour demeurer sain et sauf. Quand le circuit est complété à la course et qu’ainsi le point est marqué suite à une envolée unique de la balle frappée, les anglophones parlent d’un home run (une course –run– unique et complète sur les sentiers, vous ramenant directement à la maison –home–). Nous, en français, on parle plutôt d’un coup de circuit, c’est-à-dire un coup du bâton frappant la balle assez puissamment pour que le frappeur puisse courir la totalité du circuit et marquer un point en revenant au marbre. Pendant que Rosalie court, l’arbitre et la receveuse, observatrices privilégiées de l’intégralité du jeu, y vont de leur petite prospective, ainsi:

Bella: That’s gonna be home run, right? [Bon ici on se dirige vers un coup de circuit de Rosalie, non?]

Esme: Edward’s very fast… [Ce n’est pas certain. Edward est très rapide]

De fait, Rosalie court le plus vite qu’elle peut sur le losange. Mais de quoi se sauve-t-elle donc? Réponse: de la balle. Pendant que la frappeuse, en offensive, court son circuit sur ses sentiers pour aller marquer son point, l’homme de champ, en défensive, va œuvrer à remonter la balle (que Rosalie avait chassé le plus loin possible, en la frappant) vers le marbre, vers sa co-équipière, la receveuse Esme. C’est la course de la personne contre le projectile. Esme, le pied sur le marbre, attend la balle. Edward porte un uniforme très semblable à celui des mythiques Yankees de New York (les stries du col sont un peu plus foncées, s’il faut vraiment tout dire) et, cool jusque à la racine des cheveux, il est sans casquette.

Edward (en défensive – homme de champ, costumé comme les mythiques Yankees de New York et sans casquette)

Quand Esme dit à Bella que son co-équipier Edward est très rapide, elle fait référence à l’aptitude surhumaine de l’homme de champ à courir la balle dans le paysage lointain (ici, en l’occurrence, une forêt de conifères) et à la remonter vers le losange, plus précisément vers le marbre. En voyant bien à toucher du pied chacun des coussins des coins du losange, Rosalie court. Ne vous laissez pas distraire par Jasper, co-équipier de Rosalie, qui contemple le tout d’un air atterré, en faisant des mouvements acrobatiques avec un bâton. Il n’est pas encore au jeu, lui. C’est tout simplement un des prochains frappeurs en train de se réchauffer en préparation de son futur passage au marbre. Rosalie termine son circuit. On voit dans le fond Carlisle, son autre co-équipier, qui encourage Rosalie du geste. En une pose toute classique, Rosalie plonge latéralement sur le sentier et glisse vers le marbre, pour le toucher du bout du pied, sans se faire toucher par la balle. Mais Esme, et là, même un œil inexpérimenté peut le voir, a capté la balle, puis souri calmement, plusieurs secondes avant que la frappeuse-coureuse n’atteigne le marbre. Rosalie est donc indubitablement retirée. Malgré le caractère évident du jeu, Esme, qui s’est accroupie pour toucher Rosalie avec la balle, se tourne respectueusement vers l’arbitre et attend son verdict (tout, dans l’attitude d’Esme vise à montrer ostensiblement une haute déférence à l’égard de Bella):

Bella: You’re out [Tu es retirée, Rosalie]

Emmett: Out! Whoo! Babe, come on… It’s just a game… [Retirée! Ohh! allons, allons, mon chou, ne le prend pas sur ce ton là, c’est jamais qu’un jeu]

Au moment d’annoncer le retrait de Rosalie, Bella secoue le poing droit, en une sorte de petit bras d’honneur discret. Aucune arrogance n’est voulue, c’est rien de moins qu’une version esquissée du geste officiel (et fort ancien) des arbitres des ligues majeures et des ligues mineures pour signaler aux gradins le retrait d’un frappeur-coureur.

Ce geste de l’arbitre (le poing brandi) signale aux gradins que le frappeur-coureur est retiré

Emmett, par contre, en recevant la nouvelle, pousse son Out! Whooh! en faisant le geste d’un arbitre signalant aux gradins que le coureur-frappeur est sauf (n’est PAS retiré).

Le geste d’un arbitre annonçant aux gradin que le coureur-frappeur n’est pas retiré, qu’il est sauf. Emmett pose ce geste incongru et inane après le retrait de Rosalie, pour une raison qui reste parfaitement obscure

Ce geste délirant d’Emmett (le contenu en est faux et, en plus, seule l’arbitre est autorisée à diffuser ce type de message) est-il sa façon à lui de dire qu’il se sent lui-même «sauf», face à la neutralisation du terrible potentiel de puissance de Rosalie qu’il connaît bien, car elle est son épouse? Pas clair. Quoi qu’il en soit, oh, oh, ladite Rosalie n’est pas contente du tout. Sa bonne foi est fort questionnable, du reste, car le jugement de l’arbitre est ici aussi limpide que le jeu est raté. Rosalie se relève du sol juste après Esme. C’est l’occasion imprenable d’observer qu’Esme porte elle aussi des chaussettes de baseball à l’ancienne, partiellement striées comme celles de Rosalie et moins longues.

Et ici, c’est l’inversion des omnipotences. Rosalie, vampire herculéenne et anthropophage, pourrait simplement dévorer Bella toute crue, pour cette haïssable décision où, en plus, comble de l’agacement, Bella donne raison à Edward, son petit amoureux surdoué gnan-gnan-gnan du fond du champ. Ou encore, Rosalie pourrait crier à la collusion, au conflit d’intérêts, à la magouille généralisée. Boudeuse, elle toise Bella lourdement. Celle-ci baisse la tête modestement.

Mais il reste que, sur un losange de baseball, l’arbitre est une autre sorte de figure omnipotente. Si vous l’enquiquinez, il peut vous chasser du jeu, disqualifier votre équipe, vous suspendre pour le reste de la saison, vous bannir de la ligue. Sa décision ne sera jamais contestée. C’est une pure question de cohésion fondamentale, Rosalie doit se ressaisir. Elle doit reprendre son calme devant cet insecte humain, consacrée figure d’autorité suprême par la loi du jeu. Rosalie se calme, et Carlisle l’en remercie furtivement. Symbolisme annonciateur de l’évolution future de la relation entre Bella et Rosalie? En tout cas, pour le moment, c’est Carlisle que cela soulage:

Carlisle: Nice kid [Bonne attitude, Rosalie, tu as su rester calme devant la décision de l’arbitre qui pourtant te désavantageait]

Carlisle entre en scène ainsi. Il est maintenant au bâton. Tout de go, Edward se rapproche du champ intérieur, ce qui laisse déjà soupçonner que Carlisle est un cogneur moins puissant que Rosalie. Aussi, il frappe droitier, contrairement à ses deux autres co-équipiers. Les vampires sont-ils plus souvent gauchers que les humains? Quoi qu’il en soit, dans un geste de défi tout BabeRuthesque, Carlisle pointe le bâton vers un point indéterminé du champ centre. Annonce t’il la trajectoire future de son projectile? Je le crois… c’est que c’est là une allusion historique archi-connue qui connote tellement l’omnipotence mythique, au baseball…

Le geste de Carlisle est très certainement une allusion à la légende tenace voulant que, lors de la Série Mondiale de 1932, le mythique Babe Ruth aurait prophétiquement signalé aux gradins la trajectoire de sa prochaine balle frappée

Alice, l’air un petit peu découragé quand même face à ce futur qu’elle devine, lance. Carlisle cogne la balle. Elle semble bel et bien se diriger dans la direction qu’il a annoncée, un peu sur la droite du champ centre. Pour s’en aviser, il n’est qu’à suivre la trajectoire de la balle en traitant Alice comme le point de repère fournissant l’exact centre du terrain. La balle vole très légèrement sur la droite de notre lanceuse, par dessus elle naturellement. Ceci dit, contrairement à la balle de Rosalie, qui fonçait, rapide et droite comme une cartouche, (magiquement) parallèle au sol, on a ici ce qu‘on appelle dans le jargon un ballon ou une chandelle. Ce genre de balle qui fait une grande arabesque incurvée et ostensible, genre volant de badminton, se gaspille en hauteur, perd de la distance, flotte mollement, et, normalement, devrait être hautement facile à cueillir par les défenseurs. Or, quelque part dans le champ intérieur, Emmett et Edward sautent très haut vers la balle et se télescopent brutalement l’un l’autre. Il ne faut jamais courir la balle à deux, dans le champ. Il faut disposer d’une coordination et d’un découpage implicite des zones qui fait qu’on sait toujours qui la prendra, et où. Pas de cela ici, Emmett et Edward se font avoir comme deux enfants qui ont perdu le contrôle. Et voici pourquoi.

En brun-jaune, le champ intérieur (zone d’Emmett, surtout sur la gauche, le statut du champ intérieur droit restant flou). Les trois points rouges, le champ extérieur (zone d’Edward, surtout sur la droite, mais il foncera bien à gauche s’il le faut, allez). Naturellement, capter la balle est une priorité qui prime sur le respect de ces frontières flottantes

Le baseball se joue habituellement dans un stade. Si la balle est frappée au-delà de la palissade dudit stade, elle ne pourra plus revenir au jeu et c’est, pour le frappeur-coureur, le coup de circuit (et le point) automatique. Mais ici, il n’y a pas de stade, pas de palissade, pas de limite. On court la balle dans le champ intérieur, puis le champ extérieur, puis la forêt, puis la montagne, à l’infini semble-t-il. Cela crée une ouverture, à l’infini aussi, du rayon d’action de l’homme de champ (Edward). Il tend donc à prendre du champ justement, tant vers l’horizon, que vers le losange (dans ce second cas, surtout sur la droite). Pas de stade pour le forclore, soudain, c’est comme si la terre entière lui appartenait. Cela l’amène immanquablement à, éventuellement, en faire trop et à empiéter sur le territoire de son co-équipier l’arrêt court (Emmett) qui, comme son titre l’indique, est chargé, lui, de capter la balle frappée sur les trajectoires courtes, plus proches du losange donc, dans le champ intérieur (surtout à gauche) ou même sur les sentiers. Les âmes subtiles vont me demander comment je sais qu’Emmett est arrêt court et pas, par exemple, second homme de champ (en effet, il en faudrait au moins un de chaque côté du champ, qui est fort vaste. Rappelons que nos vampires font la part du feu vu qu’ils jouent à personnel réduit). En quoi Emmett est-il arrêt court? Simple. Observez-le attentivement, le Emmett. Toutes ses interactions, ses éructations, ses objections, ses observations (y compris ses mouvements inanes de boxe en l’air et ses faux messages d’arbitrage) sont orientées vers le losange et les protagonistes du marbre. Il est patent qu’Emmett est tourné vers le terrain, tandis qu’Edward est tourné vers l’horizon. C’est la courte vue de la casquette torve, contre la vaste visée perspective sans casquette. Aussi, pour ne pas trop nuire à l’image positive d’Edward, on semble laisser supposer que ledit Edward était spatialement plus proche de la balle qu’Emmett, sur ce jeu spécifique, vu que ce dernier a du courir un peu plus pour s’en approcher. Comme la balle frappée par Carlisle est partie vers le champ centre, un peu sur la droite, on peut aisément supposer qu’Emmett se met à courir depuis quelque part entre le troisième but (3B) et le deuxième but (2B). Or, c’est là l’indubitable position de l’arrêt court.

SS (pour short stop, ARRÊT COURT, la position d’Emmett) RF (pour right field, CHAMP DROIT, la position d’Edward, mais, dans son cas, avec un rayon d’action plus vaste que la normale)

Souvenons-nous aussi qu’Edward s’est rapproché à la fois du champ centre (CF, center field, sur notre shéma) et de l’intérieur, en prévision du frapper de Carlisle, rendant de ce fait la frontière encore plus floue entre sa zone défensive et celle d’Emmett. Sauf que, cela ne change absolument rien au conflit des rôles représenté ici. Emmett juge que les concessions tactiques ne doivent pas prendre le dessus sur le rôle fondamental, tandis qu’Edward fait primer l’improvisation tacticienne, quitte à prendre ses distances face à son rôle effectif. Comparaison symbolique des deux personnages? Aux twilightologues de se prononcer…

En tout cas, au moment de ce saut collisif stérile, involontairement conflictuel, d’Edward et d’Emmett, la balle tombe derrière les deux co-équipiers défensifs et n’est pas reprise par eux. Ils chutent lamentablement au sol avec la balle qui tombe juste derrière eux. Couac des omnipotences. Abrupte aporie des puissances. Dans la terminologie technique dépouillée et détachée du baseball, on appelle cela une erreur. On dit alors aussi que la balle est en lieu sûr – un endroit du terrain où, aussi temporairement que décisivement, les hommes de champ, les arrêts courts, les hommes de buts, les lanceurs, perdront de précieuses secondes pour la remonter. Il semble bien qu’ici, Edward et Emmett y renoncent, en fait. Coureur ultrarapide, Carlisle glisse vers un but, présumément, et fort certainement, le marbre. Tandis que, dans le champ intérieur:

Edward: What are you doing? [Mais qu’est-ce que tu fous, Emmett?]

Emmett : Come on [Bon, laisse tomber et continuons, tu veux bien]

Cet échange scelle, dans le désaccord le plus aigre, cette faillite défensive intégrale. Edward est un peu de mauvaise foi ici, du reste, car celui qui n’est pas à sa place et qui empiète sur la zone de l’autre, techniquement, en fait, c’est lui. Pas facile de s’autocritiquer, monsieur le vampire-étoile… On notera aussi qu’il est bien difficile de décider s’il n’y a pas eu là une sorte de sabotage involontaire mutuel de la part des deux figures filiales pour discrètement s’éviter d’empêcher la figure paternelle de marquer son point. Quoi qu’il en soit, Carlisle marque ledit point, en faufilant sa balle, entre deux fils, dans les environs approximés du champ centre.

Jasper est maintenant au bâton. Il sera d’évidence suivi de Rosalie, qui se réchauffe déjà avec un bâton, en prévision de son prochain passage au marbre. Inutile de dire que tous ces réchauffements acrobatiques vampiriques, impliquant des manipulations de ce lourd bâton de bois franc comme si c’était une baguette de majorette, ne se font pas de cette façon là, dans les ligues majeures…

Jasper frappe solidement la balle. Elle décolle indubitablement vers la gauche, ce qui en fait une pâture assurée pour un arrêt court mobile, s’il se donne la peine de reculer et de déborder un peu vers le champ gauche. Emmett abrège originalement ce processus en grimpant à un arbre isolé du champ intérieur gauche (artefact incongru qu’on ne rencontrerait évidemment jamais sur un terrain de baseball réel). Costaud, tonique, il capte alors la balle frappée par Jasper et ce, directement au vol, avant qu’elle n’ait touché le sol, ou un autre joueur, ou un obstacle. Cet attrapé spécifique (habituellement potentiellement douloureux, même avec un gant) signifie le retrait automatique du frappeur. Jasper n’a même pas besoin de continuer de courir sur les sentiers. Emmett pour sa part, n’a même pas besoin de remonter la balle aussi vite qu’il le fait. Mais il le fait quand même, en signe de passion, d’intensité et de hargne. Cela accroche l’œil de Rosalie.

Rosalie: My monkey man… [mon petit homme-singe]

Ce commentaire de Rosalie est formulé avec un mélange de dépit, car ce beau jeu défensif improbable est au désavantage de l’équipe qui est au bâton, et d’admiration amoureuse de la susdite Rosalie, pour son tonique époux, Emmett. À ses côtés, Esme, imperturbable, n’attrape pas la balle lancée si vivement par Emmett. La balle est donc retournée directement au monticule, c’est-à-dire à Alice, la lanceuse, ce qui confirme, si nécessaire, qu’il n’y a personne d’autre à retirer, que les sentiers sont donc bel et bien vides et que Carlisle s’était bel et bien rendu au marbre.

Rosalie est de nouveau au bâton. Comme son équipe a peu de frappeurs, le cycle des frappeurs, qui s’avance selon un ordre fixe, reprend déjà à son début. Alice lance. Rosalie frappe de nouveau la balle et se rue sur les sentiers. Mais Alice, depuis le centre du losange, voit quelque chose venir au loin.

Alice: Stop! [Arrêtez la partie]

Les trois vampires intrus font alors leur apparition, dans une brume, ce qui interrompt la partie de baseball avant la fin de la première moitié de la première manche (une partie normale compte neuf manches et dure habituellement entre trois et quatre heures). Un seul point (compté par Carlisle), deux frappeurs retirés (Rosalie au marbre, sur décision de l’arbitre et Jasper par saisie au vol de la balle en arrêt court), une erreur (résultant de la collision d’Edward et d’Emmett) et une joueuse (Rosalie) laissée sur les sentiers. La marque est de un à zéro, après moins d’une demi-manche de jeu. Un deuxième point allait possiblement être compté par Rosalie vu que, les intrus rapportant la balle d’assez loin, cette dernière aurait possiblement échappé à l’attention de l’homme de champ Edward, déjà fort affairé à paniquer pour la sécurité de sa copine humaine. Il y a aussi les cheveux d’Esme accroupie, qui lui volent dans le visage au moment où Rosalie frappe la balle. Esme fut-elle subitement dépassée par ce nouveau coup de butoir offensif de son enfant? On ne le saura jamais…

Car le mystérieux monde des vampires, derechef dangereux et cruel après cette courte parenthèse récréative, vient de reprendre pleinement ses droits…

.
.
.

Posted in Cinéma et télé, Citation commentée, Civilisation du Nouveau Monde, Culture vernaculaire, Fiction, Monde, Multiculturalisme contemporain, Sexage, Traduction | Tagué: , , , , , , , , , , , | 28 Comments »