Le Carnet d'Ysengrimus

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Les parlementaires et les victimaires

Posted by Ysengrimus sur 21 mai 2021

Parlementaires et victimaires

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On ne dira jamais assez combien les débat à gauche sont des révélateurs intellectuels intéressants. Ils permettent, par effet de friction, de voir les tendances émerger. Les priorités deviennent saillantes. Les faiblesses structurelles aussi. On vit une petite expérience de ce type au Québec, en ce moment. Microscopique mais assez intrigante quand-même, la choses se joue au sein d’un petit parti politique de gauche qui s’appelle Québec solidaire. Et cette empoigne, hautement révélatrice, se trame entre les parlementaires et les victimaires.

D’un côté, donc, on a la portion de ce parti politique qui macère au parlement provincial (à l’Assemblée Nationale du Québec). C’est notre gauche parlementaire à nous, bien de chez nous. Elle est onctueuse, ronron, déférente, gentille-gentille, caramélisante, et très orientée respect de l’autre. Ce petit parti d’opposition, fiscalement réformiste, méthodique et méticuleux, systématique et besogneux, considère qu’il faut tout faire dans le respect des codes et dans la politesse, tant interactive que médiatisée, à l’égard de tout le monde, son père et sa mère. De l’autre côté, on a un collectif qui est une espèce de groupe satellisé au parti. Un compagnon de route, comme disaient autrefois les Français. À l’intérieur de ce collectif se rameutent des victimes, effectives ou autoproclamées, c’est-à-dire des bonnes personnes qui défendent une cause circonscrite qu’elles perçoivent comme déterminante et cardinale, attendu que ladite cause est le soliveau de leur souffrance sociétale. Dans ce cas-ci, il s’avère que les troupiers et troupières de ce collectif, c’est des antiracistes (c’est le Collectif Antiraciste Décolonial). Mais, bon, c’est pas spécialement parce que c’est des antiracistes que le problème se pose, c’est bien plus parce qu’il s’agit de doctrinaires victimaires à cause circonscrite. Alors les figures de ce collectif, dépositaires auto-certifiés et sans complexe de l’exclusivité du souverain bien, sont des amateurs de l’opération coup de poing verbal (pour le moment, strictement verbal) et ils sont prêts à toutes les dérives, y compris les dérives droitières (recours juridiques à tous crins, intimidation, battage médiatique douteux etc…), si lesdites dérives sont susceptibles de faire avancer des pions sur l’échiquier exclusivement prioritaire de leur cause victimaire.

Donc, la chiasse a pris entre ces deux courants, qui sont aussi deux sections articulées d’une formation politique se voulant sereinement décentralisée. Les victimaires, procédant d’un rouage flottant un petit peu éloigné du parti, se sont mis à ferrailler, de leur propre chef, un peu partout dans la société civile. Pas achalés (comme on dit chez nous. Autrement dit, très à leur aise), ils ont ouvertement manifesté des comportements, avalisé des propos, porté des attaques, déployé des approches qui confirment ouvertement que s’ils sont des grands victimaires, ils ne sont pas nécessairement de bien grands théoriciens. Force est, en effet, de constater que les procédés qu’ils utilisent sont certainement plus proches de ce qu’on pourrait voir apparaitre, par exemple, dans certains courants nationalistes, au mauvais sens du terme, que dans certains courants anticapitalistes. De l’autre côté, les parlementaires ont frémi des comportements excessifs et peu gracieux de leur collectif de victimaires. Et ils ont fini par leur coller un blâme sur le dos. Cela se fit solennellement, non pas au nom d’une analyse critique qui serait cohérente, articulée et qui ferait primer la lutte des classes sur les chicanes entre groupes sociologiques. Non, non. Ce blâme fut formulé, officiellement, ostensiblement et bel et bien au nom justement d’un comportement de type parlementaire, gentil-gentil, javellisé, bien éduqué, médiatico-compatible, juridiquement sécuritaire, et respectueux du jeu politique conventionnel.

Alors les accusations mutuelles ont fusé. Les victimaires ont accusé les parlementaires de commencer à se comporter comme un vieux parti politique ronron voulant s’efforcer de ménager la chèvre et le chou politiciens, en marchant à pas légers, un petit peu comme un gros chat qui veut attraper les souris sans trop se faire remarquer. Les parlementaires, pour leur part, ont accusé les victimaires de ne pas suivre la discipline du parti, de faire n’importe quoi, d’improviser, de ne pas respecter les statuts d’une formation politique souple mais quand même exigeante sur le point, toujours chatouilleux, de son intendance interne. Et surtout, ces victimaires, velléitaires et vindicatifs, ont été donnés comme ayant fortement tendance à négliger des exigences d’ouverture et d’inclusion à tous, y compris à ceux qui ne font pas partie du segment sectaire que lesdits victimaires valorisent. Les victimaires sont accusés de prioriser leurs susdites opérations coup de poing qui, elles, finalement s’apparentent plus à du militantisme tout croche de groupuscules tapageurs qu’aux activités effectives d’un parti politique de bon ton. Le débat a fini par atteindre un degré de dégradation assez vitriolique et aux conséquences certainement irréversibles. Les victimaires ont décrété que le parti était atteint de racisme systémique, ce qui le voue irrémédiablement à ne jamais stabiliser le moindre mérite sociétal. Les parlementaires ont fait grise mine en constatant que les victimaires avaient avalisé les propos d’un ontarien racialisé qui qualifiait notre beau Québec doucereux d’Alabama du Nord. Les parlementaires ont aussi décrété que les victimaires traitent ouvertement de fascisants des bonnes gens qui ne le sont pas… enfin ne le sont pas, selon les parlementaires. On peut conséquemment juger, en conscience, que les couteaux sont tirés et que désormais aucune de ces deux factions ne retrouvera sa rédemption aux yeux de l’autre. Chercher à être le plus fin en est venu à traiter un segment de son propre dispositif de pas fin. Drame durable. Cela rappelle un superbe proverbe arabe. Jette de la boue sur un mur. Soit elle restera collée, soit elle laissera une trace… Malheureusement pour ceux et celles qui croient en la portion parlementaire ou en la portion victimaire de cette formation politique, la boue a bel et bien jailli et les traces risquent de rester longtemps perceptibles.

Plus fondamentalement, force est d’admettre que cette fracture est aussi navrante qu’extrêmement utile pour l’analyse, surtout dans le contexte sociologique actuel. Et la question qui vient à l’esprit devant ces débats, c’est: sommes-nous vraiment à gauche, dans tout ceci? On a, d’un côté, des gars et des filles de la ci-devant gauche parlementaire qui se préparent, tout doucement, à un élargissement électoraliste qui leur permettrait de mieux s’agripper au susdit parlement. Cet élargissement impliquera, infailliblement, de ratisser à droite. Les parlementaires solidaristes n’iront pas chercher leur masse électorale sur leur gauche. Il est implacable qu’ils vont devoir se mettre à frayer avec les éléments réformateurs et nationalistes de notre centre-droit petit-bourgeois. C’est fatal, dans le cadre restreint de la logique parlementaire. Et d’un autre côté, on a nos dépositaires de l’autorité victimaire qui, eux, profitent de la courte et éphémère mode continentale contemporaine et attention médiatique qui les avantagent en ce moment, pour mettre de l’avant les priorités de leur cause bourgeoise. Nos victimaires ne sont pas des révolutionnaires, quoi qu’ils en disent. Des anti-parlementaires, ils en sont peut-être, et cela non plus n’est pas un très bon signe… Vouloir défendre des groupes sociologiques spécifiques, de façon réparatrice, chirurgicale et circonscrite, sans qu’une remise en question essentielle de la société capitaliste ne soit effectuée, cela reste un trip de petite bourgeoise en accession. Voilà, de fait, des procédés qu’on a vu apparaître, depuis un moment déjà, avec les partis verts, les partis marijuana, les partis athées, et tous ces partis à causes circonscrites hypertrophiées, qui finissent toujours d’une certaine façon par devenir les idiots utiles de l’ordre établi.

Voici donc, en notre microcosme québécois, la situation, à gauche. Inutile de dire que la bourgeoisie adore ces débats de polochons du premier monde. Il est très nettement perceptible que l’espèce de fracture interne entre ces deux courants est subitement étalée partout, dans les journaux bourgeois, parce que ça fait superbement gauche divisée. Et, en plus, plus fondamentalement, quand on se chicane pour savoir s’il faut être poli-poli, gentil-gentil envers le tout de la société civile ou si tel sous-groupe sociologique est plus effectivement dépositaire du monopole victimaire que tel autre, rien d’effectivement radical ne se passe vraiment. La remise en question fondamentale de la société de classes est, une fois de plus, reportée aux calendes, si tant est qu’on s’en soucie encore. Ceci confirme, si nécessaire, que, depuis un bon moment, les gauches ne s’occupent plus guère de la destruction collective en cours du mode de production capitaliste (qui serait pourtant à encadrer d’urgence, par un parti de masse faisant effectivement l’analyse des profondes mutations qui s’avancent). Les factions de notre gauche nationale sont bien nationalistes, chacune à leur manière…  oui, oui, nationalistes, chacune au profit autolégitimé de son terroir sociologique spécifique… et pas internationalistes, en tout cas. Ces factions se picossent et pinaillent pour des zinzins réformistes et réparateurs dont les enjeux, petits ou moins petits, sont parfaitement délimités à l’intérieur du bac à sable bourgeois. Disons la chose comme elle est, nos parlementaires et nos victimaires solidaristes sont, pour reprendre le beau mot du très respecté directeur des 7 du Québec, Robert Bibeau, de la gau-gauche, sans plus.

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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Le vague à l’âme du Salon Rouge (essai-fiction)

Posted by Ysengrimus sur 9 octobre 2017

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J’ai fait mon temps. Ma gloire est révolue, dépassée. Non, non, ne cherchez pas à me consoler. Je dis ça sans grommeler. Je suis un vestige d’un autre temps. Un temps qui ne se comprenait pas très nettement lui-même d’ailleurs, vu qu’il m’a construit, m’a configuré, m’a mis en place. Il a bien fallu pour que ce temps me fasse si solide et si flamboyant qu’il me présume un avenir et une pérennité largement supérieure à ce qu’elle fut effectivement. Ce fut là, une fois de plus, le vieux truc de se croire éternel, fatalement. Il y a toujours un de vos concepteurs quelque part qui s’y prend les pieds. Puis c’est vous qui payez pour, au fil du temps. Mais, bon, que je me présente dans les formes. Je suis la Salle du Conseil Législatif  du Québec.

Mais faites comme chez vous et surtout ne vous formalisez pas, hein. Je suis un peu roide et guindé, extravagant à ma manière mais l’un dans l’autre fort cordial. J’asperge du protocolaire à revendre mais je fais pas trop de façon non plus. Faites comme tout le monde alors, et appelez-moi simplement Salon Rouge. Je n’en rougirai pas, va. Plus rouge que moi de toute façon, tu meurs. C’est là la couleur tutélaire de la monarchie britannique, au fait. Ce serait ainsi par grandiose d’apparat, il parait. Les toiles et tissus rouges coûtant trop cher pour la populace, au temps lointain où ce choix fut fait, on les exultait et les utilisait, de façon un tantinet arrogante, comme signes ostensibles de puissance. Éloquent… languissant… Mais passons sur la couleur…

Mon existence architecturale, aujourd’hui un peu vide, un peu creuse, provient initialement d’une sorte de malentendu colonial. Je vous en parle en toute simplicité mais n’hésitez surtout pas à contester mes vues sur la question, si elles vous semblent par trop acides. Vous pouvez librement me contester. Je suis très magnanime, comme toutes les grandes entités inutiles. Le parlementarisme britannique (il s’agit toujours un peu de lui en dernière instance quand on traite ce genre de matière) est habituellement bicaméral. Son architecture prévoit donc une Chambre des Seigneurs, dite Chambre des Lords ou Chambre Haute, et une Chambre du Commun, dite Chambre Basse ou, par une maladresse de traduction drolatique devenue un abus de langage passé dans la langue… ahem… commune, Chambre des Communes. Les Seigneurs sont nommés à vie par le monarque ou ses dépositaires. Le Commun (des mortels) est élu par ses pairs populaires. Une spectaculaire disposition schématisée de la lutte des classes de l’époque féodale s’est donc figée puis racornie dans le dispositif constitutif de la charpente physique des Parlements. Et la tradition parlementaire perpétue solennellement cette version des choses. On appelle ça le modèle Westminster.

Le susdit modèle Westminster se reproduit, avec les ajustements locaux d’usage, dans tout ce qui, de bon grée ou de mauvais grée, s’avère être une colonie britannique. Au moment de sa constitution en 1867, le Canada, lui-même à parlement bicaméral (Sénat et Chambre des Communes), a laissé ses provinces à majorité anglophones se doter de parlements provinciaux à une seule chambre. Mais il imposa le parlement bicaméral aux cinq provinces contenant la population francophone du Canada (soit l’Acadie, charcutée elle-même en trois provinces distinctes, et le Manitoba, et le Québec). Il s’agissait de pouvoir contrôler l’Assemblée Législative élue (et susceptible d’être à majorité francophone) par un Conseil Législatif nommé (dont on présumait qu’il serait anglophone). On avait donc là un mécanisme, théorique sinon effectif, de mise en forme politique d’une perpétuation du dispositif d’occupation colonial.

Laissons de côté si vous le voulez bien la Nouvelle-Écosse, l’Île du Prince Édouard et le Nouveau-Brunswick (qui sont les trois provinces sur lesquelles on força l’Acadie à se répartir) ainsi que le Manitoba. Dans ces quatre provinces, les parlementaires provinciaux sont parvenus à se débarrasser de leurs Conseils Législatifs respectifs en y pratiquant le swamping ou submergement politicien. Tu bourres ta Chambre Haute d’éléments favorables à son abolition et quand c’est finalement fait, tu passes à la Chambre Basse une loi d’abolition de la Chambre Haute. Quand cette loi est revue par la Chambre Haute, celle-ci ne peut pas se protéger en l’abrogeant vu que les abolisseurs sont majoritaires dans les deux chambres. Le Manitoba bazarda ainsi son Conseil Législatif en 1876, le Nouveau-Brunswick en 1892, l’Île du Prince Édouard en 1893, et la Nouvelle-Écosse en 1928. Les chicanes furent acrimonieuses mais le principe qui s’appliqua est celui selon lequel plus ces provinces s’anglicisèrent vite, plus les Conseils Législatifs y disparurent vite.

Reste le Québec. Le Québec et moi. Ma grande copine, la Salle de l’Assemblée Nationale et moi, on a été construites dans les années 1880, par là. Elle, c’est le Salon Bleu (anciennement Salon Vert), moi je suis le Salon Rouge (en train, parait-il, de devenir Salon Rose). Vous commencez peut-être à comprendre pourquoi je me complexe un petit peu. Mazette, j’ai été conçu pour servir d’écrin au Conseil Législatif du Québec soit les vingt-quatre barbus somnolents et non élus qui allaient détenir un droit de véto autoritaire sur toutes les lois québécoises pendant 101 ans. Je me suis fatalement perçu de temps en temps comme une antre de méchants. Mais souvenez-vous que j’ai parlé tout à l’heure d’un malentendu colonial ayant présidé à mon existence. C’est que cette affaire de francophones élus à la Chambre Basse et d’anglophones nommés à la Chambre Haute, ça a jamais marché, en fait. Au Québec, tout le monde était francophone partout. Cela ne rendait pas pour autant mon existence moins perfide et je m’en explique.

Depuis la confédération canadienne (1867), la couronne britannique ne met plus son nez dans nos affaires. Ils sont trop polis pour nous le dire mais ils en ont plus grand-chose à foutre, pour tout dire, en fait. Donc, entre 1867 et 1968, les Conseillers Législatifs qui vivent dans mon ventre sont nommés par le Lieutenant Gouverneur du Québec. Comme ce dernier n’est lui-même qu’un inaugurateur de chrysanthèmes post-coloniaux, c’est en fait le premier ministre du Québec qui nomme, à vie, les Conseillers Législatifs (le Lieutenant Gouverneur ne fait qu’avaliser ces nominations). Alors la manœuvre était conséquemment la suivante (ils font exactement le même coup au Parlement et au Sénat canadien, encore de nos jours). Si le premier ministre du Québec est, disons, un conservateur. Il bourre le Conseil Législatif de conservateurs. Aussi, quand il perd ses élections, il peut encore contrôler le segment décisionnel du pouvoir avec ses conservateurs nommés à la Chambre Haute qui enguirlandent maintenant les libéraux tentant de passer des projets de lois depuis la Chambre Basse. Les libéraux appliquent la même manœuvre, ils bourrent la Chambre Haute de libéraux, tentant de renverser la tendance. Mais mes locataires ne sont que vingt-quatre et ils sont nommés à vie. Il faut donc des années voire des décennies pour que la Chambre Haute change de couleur politique et s’aligne sur la Chambre Basse qui, elle, entre-temps, perd des élections derechef et le cycle recommence. C’est le dysfonctionnement institutionnalisé permanent. Le Conseil Législatif avalisait habituellement les lois de l’Assemblée Législative mais je me souviens de quatre ou cinq fois, en un siècle, où les méchants rétrogrades ont modifié et même bloqué des lois. Et la constitution était fort stricte. Si mes vingt-quatre locataires non élus rejetaient une loi québécoise, elle tombait, sans plus, comme une feuille à l’automne.

Mais alors me direz-vous (car je vous devine attentifs) pourquoi ne pas avoir appliqué la procédure du swamping pour se débarrasser du Conseil Législatif, comme dans les provinces anglophones? Eh ben c’est pas clair. Mais je pense que les hommes politiques québécois ont longtemps porté en eux une sorte de peur de colonisés qui les parasitait et les paralysait. Je sais qu’en 1900, les olibrius de la Chambre Basse ont passé une loi d’abolition de la Chambre Haute mais sans avoir paqueté préalablement ladite Chambre Haute. Les Conseillers Législatifs ont donc rejeté la loi abolissant leur corps et ce fut, du Salon Rouge au Salon Bleu, je vous dis merluche. Swamping without swamping won’t work, bozo.

En 1964, le premier ministre Jean Lesage, un libéral élu depuis 1960, en a finalement eu plein le dos. J’étais alors paqueté de Conseillers Législatifs du parti de l’Union Nationale, des soldats de Maurice Duplessis qui, lui, avait régné sur le Québec sans discontinuer depuis 1944. Les importantes réformes de la Révolution Tranquille risquaient de se faire caraméliser entre mes beaux murs rouges par les rétrogrades du régime précédent (pas très monarchistes au demeurant). Le premier ministre Lesage a donc pris sa belle plume d’oie et a écrit une lettre au Conseil privé de Londres (qui, depuis toujours, assurait l’intendance des affaires coloniales de l’empire) le priant, si c’était pas un effet de sa grande bonté, de bien vouloir abolir le Conseil Législatif du Québec. Pas achalés pour deux cennes (comme on dit, entre mes murs et ailleurs), les Conseillers Législatifs ont pris leur belle plume d’oie eux aussi et ont écrit une lettre au Conseil privé de Londres  le priant, si c’était pas un effet de sa toute aussi grande bonté, de bien vouloir NE PAS abolir le Conseil Législatif du Québec. Sur réception de ces deux lettres, les londoniens ont répondu: faites votre tambouille vous-même, les génies. C’est plus de nos affaires. Le Québec est souverain sur son intendance interne. On veut plus en entendre parler (glose libre de votre grand ami intemporel, le Salon Rouge). À moyen terme, c’est pas tombé dans l’oreille d’un sourd, ça.

Les années soixante étant ce qu’elle furent, on avait aussi autre chose à gamberger que les mésaventures rétrocratiques [sic] du Salon Rouge. C’est que les événements se précipitaient. 1966: chute de Jean Lesage et fin de la Révolution Tranquille stricto sensu, élection surprise du très réactionnaire mais très nationaleux Daniel Johnson. 1967: visite du Général de Gaulle au Québec, un vent populiste de francisation linguistique et institutionnelle souffle sur la belle province. 1968: mort subite de Daniel Johnson et son remplacement par Jean-Jacques Bertrand, de la même couleur politique. C’est alors une ambiance panique. Le nationalisme québécois est à son comble. Malgré les Johnson et les De Gaulle, voici qu’il déborde à gauche. Le tumultueux Mai 68 des québécois se fait au nom de l’émancipation nationale. Il y a eu et il y aura encore des attentats terroristes. Le Québec veut se libérer. C’est Vive le Québec libre all the way. Magistralement inopérant, Jean-Jacques Bertrand peut pas vraiment faire grand-chose mais, dans son bac à sable, il peut jouer, notamment avec nous, les grands petits symboles. Il lance donc une réforme des institutions parlementaires québécoises. L’Assemblée Législative du Québec prend le nom d’Assemblée Nationale du Québec et, fort de la réponse du Conseil privé de Londres à Jean Lesage quatre ans auparavant, et du fait que mes murs sont toujours paquetés de Conseillers Législatifs duplessistes (ils sont de la même couleur politique que le parti du premier ministre, l’Union Nationale — l’ultime swamping est là, donc, comme si de rien…), la Chambre Basse vote la dissolution du Conseil Législatif et la Chambre Haute avalise sa propre dissolution. 1968, pour moi marque le grand passage à vide de mon petit monde rouge d’autrefois… raplapla…

Aujourd’hui, souvent déserté, je porte encore le nom officiel de Salle du Conseil Législatif et le nom vernaculaire de Salon Rouge. Ce sont les commissions parlementaires qui se réunissent dans mon ventre désormais. Je sers aussi de grande salle protocolaire pour les remises de prix, les lancées de Législatures, les événements spéciaux, les patatras médiatiques, les flaflas devant public. Oh, il y a souvent foule s’épivardant entre mes murs. Que du beau monde. Et pourtant, je n’arrive pas à me débarrasser du sentiment un peu langoureux que je ne sers plus à rien. Enfin je me console en me disant qu’au moins je sers plus non plus à emmerder les députés élus. Ceci dit, on me rapporte qu’ils sont aussi discrédités de nos jours que l’étaient jadis mes vieux Conseillers Législatifs en sinécure. Je vous le dis, c’est une des propensions involontaires du modèle Westminster, tout ce qui se pavane au Salon Rouge a tendance à devenir obsolète, inutile, protocolaire et niaiseux. Je porte en moi une sorte de guigne institutionnelle. Prudence, prudence sur mon grandiose modeste avenir, donc.

Disons, ou redisons, la chose comme elle est. J’ai fait mon temps. Ma gloire est révolue, dépassée. Non, non, ne cherchez pas à me consoler. Je dis ça sans grommeler. Je suis un vestige d’un autre temps. Un temps un peu vanné dont la devise est Je me souviens. Allez, soyez rouges, rubiconds de joie sinon de honte comme le Red Ensign et le Salon Rouge même, et n’y pensons plus…

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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