Le Carnet d'Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

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Le Patafiguratif

Posted by Ysengrimus sur 1 août 2021

Ubu-patafiguratif

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La pataphysique d’Alfred Jarry et de Boris Vian se préoccupait exclusivement d’épiphénomènes, de clopinettes marginales et imaginaires. Exploratoire, sardonique, largement libertaire, cette discipline problématique balisait la friche des ironies autour des sciences et des techniques, au tout début de la fragmentation du vernis du vieux prestige philosophique fendillé de ces disciplines de fer et d’or. Quand les sciences et les techniques deviennent ordinaires, l’ironie sardonique et problématique les concernant s’instaure et leur serre mollement les ouïes. Le patafiguratif procède un peu de la même façon, mais dans le champ des beaux-arts. L’ère du figuratif ordinaire est désormais instaurée et consolidée et ce, en dehors des beaux-arts. La représentation figurative banalisée est très solidement implantée, de par les technologies. Photographie, cinématographie, vidéastie. Il fut un temps, pas si lointain, où une photo ou une vidéo était encore un objet extraordinaire, mystérieux, sanctifié, artistiquement investi. Aujourd’hui, la photo/vidéo est un objet ordinaire, tranquillement installé dans la banalité furtive de nos petites vies hyperactives et hyper-communicatives. Fixe ou mobile, le figuratif, c’est le topo réglo du moment. Autrefois, on l’appelait, un peu pompeusement, le multimédia. On n’a même plus besoin de ce genre de terminologie pompier, de nos jours. Le figuratif de tablette et de téléphone est bien calmement accédé, ou revenu, à ses désignations ordinaires autant qu’à sa titanesque existence de masse. Conséquemment, et crucialement, le petit figuratif du quotidien échappe désormais largement aux arts plastiques traditionnels, comme la peinture, la gravure ou la sculpture, et il est désormais emporté dans une autre dynamique et sur d’autres supports.

La résistance des beaux-arts face à ce phénomène de banalisation globale et tranquille du figuratif s’est avérée, à terme, assez articulée (les arts visuels, tous autant qu’ils sont, se portent merveilleusement, merci). Largement victorieuse, cette vaste et durable résistance a amené avec elle une exploration originale, en même temps qu’elle permettait au figuratif de se ressaisir, de reprendre corps et de dégager de nouvelles avenues. Désormais le dessin, la peinture, la gravure, la sculpture seront, largement et pas nécessairement exclusivement, patafiguratifs. On a donc affaire à un figuratif de la marge, une titanesque épifiguration, ou périfiguration, ou semi-figuration, qui investigue, laborieusement mais puissamment, les immenses rebords de la galaxie image. On peut suggérer, sans trop de risque, que la première grande tendance patafigurative en peinture, fut celle des impressionnistes. Pour la première fois, sur le front moderne ou moderniste de l’art, un acte était posé où la représentation figurative académique était sciemment remplacée par un exercice investissant pleinement sur la toile la sensibilité empirique de l’artiste et de son public. Depuis les impressionnistes, et Picasso, et Braque, des développements majeurs sont apparus et le patafiguratif est désormais quelque chose de solidement balisé. On peut en investiguer les avenues. J’en distingue quatre et elles ne sont absolument pas mutuellement exclusives.

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LE PATAFIGURATIF DÉCISIF. On peut d’abord suggérer qu’il y a un patafiguratif ouvertement conscient. Ce patafiguratif conscient, sciemment décisionnel, décisivement décisionnel, fait l’objet d’une mise en crise explicite, par l’artiste. L’artiste comprends et assume le fait que désormais la représentation figurative n’explore plus l’espace concret, l’espace pratique, l’espace ordinaire et immédiat, qui, lui, est amplement appréhendé par la photo, la vidéastie et le cinéma. Aussi, désormais, sereinement et sans malice, l’inspiration patafigurative s’installe dans l’imaginaire, dans le délire, dans la psychose, dans le pata-onirique éveillé. On développe ici ce qu’on pourrait appeler, sans jugement normatif d’aucune sorte, des monstres. Le patafiguratif décisif, produit sciemment, c’est donc lui, l’univers des monstres. Des monstruosités. Des protubérances. Des déformations. Des distorsions. Des affres. Des hideurs. Des douleurs. Nous entrons dans un univers immense, colossal, et encore très intensément exploré par les peintres et plasticiens contemporains. Le corpus du peintre Claude Bolduc est un exemple remarquable de ce phénomène. Je vous place ici une de ses toiles qui parle pour elle-même.

37.LA PONDEUSE (1995)

Dans le tableau La pondeuse, le peintre singulier Claude Bolduc installe un dispositif visuel imparable issu directement des développements de son imaginaire grafignant le monde. La femme, l’œuf cassé, la présomption de la ponte, le visage grimaçant de face, la figure statuesque de dos, sont tous immédiatement reconnaissables quoique ne renvoyant à rien d’immédiat, dans les faits. On a là un ensemble de conventions visuelles reconnues. Le figuratif est directement rejoint. Et pourtant rien de mondain n’est prosaïquement représenté. Le travail est exploratoire et largement autonome du quotidien. Il n’y a pas eu de séances de poses, pour cette toile. Nous sommes dans du cauchemardesque, du mental, de l’imaginaire, du transgressé. Chacune des altérations patafiguratives installées ici est sciemment décidée par l’artiste. Celui-ci n’aspire, ce faisant, qu’à associer toute l’imprégnation d’une hantise visuelle et narrative à la représentation picturale d’un étant qui n’existe pas, mais qui, fatalement, nous hante de façon décisive. On notera, corollairement, que le courant de l’Art Singulier, auquel Claude Bolduc s’affilie est plus un vaste mouvement polymorphe d’art exploratoire qu’une école formelle stricte, attendu que l’idiosyncrasie du peintre se déploie, imaginativement, dans la dynamique de cette tendance et ce, en toute autonomie doctrinale.

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LE PATAFIGURATIF IDIOMATIQUE. Ici, l’artiste est très serein et très assumé dans ses choix doctrinaux. À propos de tout ce qui concerne ses filiations d’école, il n’improvise pas. Il ne fonde pas sa propre école, il travaille au contraire dans un cadre précis, sereinement, sans complexe et sans état d’âme. Dans une telle situation, toute la configuration figurative est largement, sinon complètement, déterminée par le fait qu’il s’agit aussi, ici, de maintenir et de perpétuer un respect senti à l’égard de l’idiome retenu. Nous sommes dans le patafiguratif idiomatique. C’est donc dire que la figuration va se trouver altérée, perturbée, barouettée par le simple fait que l’artiste travaille dans le cadre d’un idiome. Le peintre aborigène Namun (Denis Thibault) travaille selon l’idiome de la peinture médecine, ou peinture légende, ou peinture Woodlands. C’est donc au son et au ton de cette formulation visuelle que toutes les représentations figuratives qu’il produit se formuleront. Dans ce cas-là, l’altération patafigurative est le résultat d’un fidèle compagnonnage d’école et du choix limpide d’un programme pictural hérité, dans la représentation des objets visuels.

Mésange

Le tableau La Mésange de Namun (Denis Thibault) a été peint à partir d’observations assidues de l’oiseau réel, pépiant et palpitant. Ceci est problématique. On est dans du figuratif certes, mais il est difficile de séparer cette frêle mésange solitaire d’une analogie anthropomorphe (on dirait un petit enfant sensible qui va se mettre à parler) tout en se sentant profondément pénétrés par les coloris crus et le formalisme quasi-autonome de la peinture Woodlands. Le cadre est convenu, l’installation est typée, l’espace est doctrinalement stabilisé, l’idiome est solidement assumé. Et en même temps les saisissantes particularités expressives du tableau partent à la fois dans la direction symbolisante (notamment autour de la problématique de l’anthropomorphisme) et formalisante (regard imparable sur les décompositions formalistes de l’effet Woodlands). De servir un idiome et de le servir bien, Namun (Denis Thibault) fait entrer sa mésange empirique en patafiguration.

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LE PATAFIGURATIF SUBVERSIF. Ici le peintre ne s’occupe pas spécialement de transgresser le figuratif, au nom des pulsions de son imaginaire ou de la perpétuation d’un idiome. Il fait plutôt sa petite affaire figurative selon ses options ordinaires. On découvre alors qu’il y a aussi un patafiguratif plus diffus, plus subconscient, moins organisé, moins configuré. Ce patafiguratif là s’installe, j’allais dire… presque malgré l’artiste. C’est-à-dire que l’artiste fait son travail. Il explore la figuration. Il produit une toile par exemple paysagère. Et tout à coup, une espèce de transgression, de subversion, de déséquilibre s’installe. Et cela nous ramène du côté de la concrétude, de la matérialité picturale et on se retrouve alors avec un tableau, figuratif en méthode certes, mais problématique et perturbé. On se sent complètement envahi par le fait que le matériau en vient à primer. Cette forme de patafiguratif semi-conscient est celui qui, à partir d’un travail figuratif initial, se met à faire bomber le matériau. On se retrouve alors très proche de ce qu’il faudrait appeler, si on s’exprimait adéquatement en description des beaux-arts, une activité d’abstraction du figuratif. Quelque part, la transgression s’installe et, d’esquisser, oui, on fait abstraction du thème, de la scène ou de l’objet visuel qu’on prétend rendre. Cela se joue subtilement, subrepticement, au profit d’une activité d’exploration des masses et des épaisseurs de couleurs comme matière tartinée, collée et brossée. Exploration aussi de l’automatisme de la production, de la sensation provoquée par une vibration empirique partiellement intérieure. Lancinant souvenir des impressionnistes. On est dans une situation de figuration altérée, lacérée, non-photographique. On ne peut pas considérer qu’il y a là portrait fidèle, ou représentation idoine d’un paysage. Le peintre David Mercer, parmi tant d’autres, est un exemple très intéressant de ce type de patafiguratif subversif. La toile suivante n’a rien de photographique…

Ocean problematique - David Mercer

Dans Océan problématique (mon titre. Chez David Mercer le tableau s’intitule simplement #84), le peintre fait sciemment sa petite affaire. Il nous installe au bord de quelque océan, sous un coucher de soleil comme il y en eut tant. Mais rapidement une subversion s’installe. La puissance et la densité de la croûte instaure leur ordre et hante la perception. Ce fait n’est nullement fortuit, chez David Mercer. Ses forêts de sapinages, ses flancs de collines, ses bords de rivières, ses surfaces hivernales, tout le lot copieux de ses paysages inhabités installe exactement le même malaise heureux. Le premier coup d’œil pense rencontrer une toile décorative, genre… pour le bureau d’un notaire… puis, imperceptiblement, comme maladivement, la subversion du tableau figuratif par le matériau pictural crouteux s’installe et ne décroitra plus. Le tableau disparait partiellement, la masse formelle, épaisse, autonome, inerte, puissante, s’installe en nous… pour rester.

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LE PATAFIGURATIF EX POST. Ici, on se déplace dans l’autre sens. On part de l’art non-figuratif. Le regard porté, par le public ou par l’artiste, sur l’art non-figuratif a souvent comme conséquence de réintroduire du figuratif parasitaire, après coup. C’est la situation où, en regardant un tableau informel, on se met à y discerner un cheval au galop, ou une cuisse de poulet rôti, ou un nuage de pluie, ou ma grand-mère, ou le pont de Québec. Naturellement, ce réinvestissement imagier est complètement patafiguratif. C’est quelque chose qui s’insère de façon distincte et superfétatoire, à l’intérieur d’un exercice qui n’avait pas initialement de visée figurative. Alors, comme ça, un certain nombre de peintres produisent leur tableau sur un mode largement automatiste. Ensuite, ils le regardent après coup et, après avoir hyper-analysé le tableau, ils se disent, tiens, pour le coup, j’y vois ceci et j’y vois cela. Ils réagissent alors comme le public, sans plus. Ils se disent ensuite, bon, comme c’est moi qui suis souverain ou souveraine sur l’exercice auquel je m’adonne, je vais tout simplement intituler ex post mon tableau d’un titre qui fait référence à cette impression semi-figurative après coup que je viens juste d’avoir. Le tableau, initialement non-figuratif, se retrouve alors avec un titre figuratif. Nous sommes alors en plein patafiguratif ex post. Quand ledit patafiguratif ex post entre en ligne de compte, il est clair et net que se met en place une sorte de régression en direction de la représentation. On se retrouve dans une situation où l’intention initiale, la visée initiale, la pulsion initiale n’était pas de représenter quelque chose. C’est là, en réalité, de la paréidolie, comme un des beaux-arts. Et. Il y a là un mérite fort variable, surtout quand le patafiguratif qui s’installe ici n’est pas décidé par le peintre. J’irais même jusqu’à dire, sans rougir, que le patafiguratif ex post improvisé sur le tas par les gens qui regardent la toile est largement foutaisier.

Phare

Suzanne Poirier ne pratique la peinture figurative que pour s’entraîner. Pour elle, peindre du figuratif, c’est s’exercer, par exemple dans un cours des beaux-arts, en produisant un portrait ou une nature morte lui permettant de mettre ses techniques et sa virtuosité en place, en se faisant la main. La priorité artistique et visuelle de Suzanne Poirier est fondamentalement non-figurative. Ses tableaux qui comptent sont des tableaux qui procèdent de ce qu’on appelle adéquatement art informel (et inadéquatement art abstrait). Ici, donc, on se retrouve dans une situation où Suzanne Poirier a peint un tableau non-figuratif. Ensuite, elle a un peu tourné la toile dans tous les sens, puis en la plaçant dans la position où elle se trouve maintenant, elle lui a dégagé après coup une certaine ressemblance patafigurative avec un phare rouge au sommet d’une éminence sombre. Et elle l’a donc intitulé Le Phare. À partir du moment où le tableau est intitulé par son peintre et porte un titre qui laisse entendre qu’il a une dimension figurative, c’est cuit. Cette dimension figurative, imparablement, prend le dessus. Elle accapare le champ, occupe l’espace, dicte une norme, et installe solidement l’impression non fondée que l’artiste peignait initialement un phare. Le susdit phare est en fait apparu après coup. Ce n’est pas une décision de production, mais une décision de reconnaissance. Patafiguratif ex post, quand tu nous tiens.

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Voilà. On a donc quatre solides tendances patafiguratives, qui pourront d’ailleurs souvent se recouper, se compénétrer, se répondre. La patafiguration est problématisée dans le premier cas par l’imaginaire de l’artiste, dans le second cas par l’idiome retenu, dans le troisième cas par l’impact impondérable du matériau, dans le quatrième cas par la perception ex post du public (ou de l’artiste).

Il est très clair que les beaux-arts sont fondamentalement un immense acte collectif de résistance. Et cet acte de résistance s’arc-boute sur les contraintes imposées par la configuration de la société contemporaine à l’action et à l’intervention de l’artiste. De la même façon que le Bebop en jazz est né, entre deux heures et quatre heures du matin, chez des musiciens qui avaient joué dans des orchestres configurés et arrangés pendant des heures, au cours de leur journée de travail, le patafiguratif apparaît dans un espace où tout reste massivement représenté. On voit les choses à la télévision, on voit les choses au cinéma, on se distribue sans voix, sur les médias sociaux, des photos, des égoportraits, des micro-vidéos. Et puis un jour, la nuit tombe. Et une autre façon de figurer, une autre façon de projeter ce que nos sens ont appréhendé, s’installe. On entre alors en patafiguration, et l’exploration visuelle, inévitablement périphérique, ne se termine pas là-dessus. Au contraire, elle ne fait que commencer. La gravure, la peinture, le dessin, le croquis, l’esquisse sont loin, très loin, d’avoir dit tout ce qu’ils avaient à dire et ce, même dans le monde restreint mais tant tellement infini de l’image visuelle stricte.

Ubu-patafiguratif

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RENCONTRE ONIRIQUE (par Claude Bolduc et Paul Laurendeau)

Posted by Ysengrimus sur 1 juin 2020

SIMÉLIDONTE, LE POÈTE ET LE PEINTRE VENUS D’EN BAS (RENCONTRE ONIRIQUE) de Claude Bolduc, 2019

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The poet and the painter
Casting shadows on the water
As the sun plays on the infantry
Returning from the sea…

Ian Anderson, Thick as a Brick, 1971

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Presentation. L’ouvrage Rencontre onirique articule la fécondation mutuelle de deux modes d’expression: peinture et poésie. Soixante-dix tableaux par le peintre Claude Bolduc ont mené à l’engendrement de soixante-dix poèmes par le poète Paul Laurendeau. Le lieu de rencontre est l’espace onirique. Les deux artistes ont fusionné leurs hantises et obsessions et les ont amenées à opérer de concert, dans deux dispositifs créatifs distincts. Le principe volontaire guidant ce travail est que l’hermétisme n’est pas une fin en soi mais un moyen de lacérer le propos artistique de toute la densité voulue de sa douleur. Aussi, l’hermétisme d’un des modes d’expression se résout souvent dans la clarté de l’autre. Les deux arts s’arc-boutent et s’entraident pour livrer l’image aux preneurs de mots et susurrer le mot aux capteurs d’images. Rencontre de deux arts vénérables, rencontre de deux artistes impétueux, rencontre onirique tant dans l’espace de l’irréel que dans le monde des faits.

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De la pictopoésie dans l’univers visuel de Claude Bolduc. Le principe pictopoétique tel que nous le développons ici vient de Guillaume Apollinaire (1880-1918). La dernière partie du recueil Alcools (1913), intitulée Le Bestiaire ou Cortège d’Orphée présente trente images (qu’on appelle techniquement des bois) du dessinateur Raoul Dufy (1877-1953) suivies chacune d’un titre et de quatre vers du poète, en octosyllabiques ou en alexandrins. Plus d’un siècle plus tard, nous avons complexifié la démarche en rallongeant et modernisant le bout rimé et surtout en travaillant plus dynamiquement le titrage. Si Apollinaire commentait le lapin, l’image et la petite épigramme s’intitulaient tout simplement Le lapin, sans plus. Nous avons enrichi le jeu, en lui insufflant une dimension plus aléatoire et plus automatiste de déclencheur poétique. Ici, le titre du poème vient tout simplement du peintre, de son monde, de son processus d’engendrement. En procédant ainsi, en plus de fournir le crucial cadre visuel, mon imagier, qui est aussi un solide concepteur de récits, avance d’un cran dans le projet poétique en formulant sans tergiverser la direction déterminante de ce que fera le poème. Ajoutons que les connaissances picturales, ethnoculturelles et thématiques manifestées et exprimées ici viennent aussi de l’imagier.

Outre ses qualités plastiques spécifiques, le travail de Claude Bolduc déploie, de fait, une grande richesse narrative. Le trait précis, voire ciselé, construit des univers interactifs complexes, peuplés de figurines étranges aux modus operandi multiples et fréquemment indéfinissables. L’œuvre picturale de Bolduc se prête ainsi, par plusieurs de ses aspects, à un compagnonnage avec l’écriture. D’abord les tableaux de Bolduc, qui sont souvent conceptualisés comme des récits visuels, font fréquemment l’objet de scripts ou de synopsis, rédigés par le peintre, antérieurement à la mise sur toile de l’œuvre. De plus, les œuvres de Bolduc, sont souvent des fresques polymorphes, faisant appel à un large héritage ethnoculturel. Mythologie, paganisme, imagerie judéo-chrétienne, tarots etc… toutes ces facettes visuelles et symboliques sont mobilisées et forment régulièrement le fond allusif ou la trame centrale des tableaux de Bolduc. Plusieurs des toiles se répondent entre elles, comme le ferait, par exemple, un chemin de croix ou une tapisserie médiévale. Claude Bolduc lui-même a, d’autre part, dans certains cas, produit des textes descriptifs et explicatifs visant à fournir le décodage herméneutique des fables ou des trames de ses propres œuvres. Parfois hermétiques, parfois explicites, il est indéniable que les tableaux de Bolduc sont logogènes (en ce sens qu’ils sont des déclencheurs de parole, verbale ou textuelle).

La pictopoésie acquiert donc, dans notre travail, une configuration méthodologique très précise que l’on peut résumer en trois points: 1) le tableau ou le dessin préexiste au pictopoème et est l’exclusive source d’engendrement (ou source d’inspiration) du texte. 2) Le tableau ou le dessin est intitulé par le peintre et le titre du tableau ou du dessin devient automatiquement le titre du pictopoème. Le seul élément de discours passant du peintre au poète, avant la rédaction du pictopoème, est le titre du tableau ou du dessin. 3) Le pictopoème est court, subordonné. Il ne revendique aucune dimension justificative ou explicative du tableau ou du dessin (l’explication interprétative de l’œuvre du peintre reste la prérogative du peintre). Si le pictopoème retient des éléments descriptifs et narratifs du tableau ou du dessin, il les mobilise au sein d’un travail textuel alternatif, distinct, et qui préserve intégralement l’autonomie de l’œuvre peinte ou dessinée par rapport à l’œuvre écrite.

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Claude Bolduc. Claude est peintre et dessinateur. Sa vision résulte exclusivement de son imagination. Son œuvre présente des figures zoomorphes et anthropomorphes qui sont souvent enchevêtrées dans des collectifs complexes autant que dans des formes et des structures géométriques. Un symbolisme très riche émane de son travail. La dimension religieuse de certains de ses tableaux et dessins procède habituellement moins du sacré que du profane. Sexualité, mythologie et onirisme sont aussi des éléments clefs de son œuvre.

Paul Laurendeau. Paul est co-auteur de l’ouvrage collectif Entretien avec quatre philosophes, (Éditions Hurtubise HMH). Il a aussi publié un certain nombre de romans, d’essais et de recueils de poésie aux Éditions ELP. En pictopoésie, il a notamment travaillé avec le photographe français Allan Erwan Berger pour produire des imagiaires (sous le pseudonyme-valise LauBer). Il a produit avec le peintre Namun le recueil de pictopoésie picturale en fascicule Imagiaire Tshinanu. Il anime et rédige le blogue d’opinion Le Carnet d’Ysengrimus.

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Claude Bolduc, Paul Laurendeau, (2019), RENCONTRE ONIRIQUE, Les Éditions du Grand Élan, coll. Vues d’Artistes, 166 p.

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L’Art Singulier

Posted by Ysengrimus sur 1 mars 2020

LA MORT DE GEORGES HARRISON de Claude Bolduc, 2003

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On dit Art Singulier, comme on dirait Art Étrange, Art Bizarre, Art Paumé ou même Art Cinglé. Il s’agit d’un courant complexe et passablement éclectique en art pictural et en art plastique contemporains. Ses sources d’émergence sont diversifiées et disparates. Si l’Art Singulier puise principalement ses origines dans l’Art Brut, on peut aussi mentionner, au nombre des courants l’ayant influencé, l’Art Visionnaire, la Nouvelle Objectivité, l’Art Naïf et même toutes les formes rurales et urbaines d’art populaire.

Historiquement, l’Art Singulier se développe principalement à partir de l’Art Brut, un mouvement ayant pris corps vers 1945, dans l’environnement asilaire. Un certain nombre d’observateurs en étaient alors venus à s’intéresser à la dimension artistique de la production picturale des patients d’institutions psychiatriques. Chez des artistes en art visuel, ce phénomène avait alors déclenché un désir de retourner à un mode d’expression artistique plus cru ou brut. Quelque chose d’intensément pur, abrasif et authentique paraissait émaner du travail de ces «fous» et de ces «folles». L’art de ces «marginaux», de ces  «non-artistes» eut alors un impact puissant. On peut dire que c’est l’approche spécifique de l’Art Brut adopté par des peintres de la seconde moitié du vingtième siècle qui fit apparaître l’Art Singulier. On se doit aussi de mentionner l’impact crucial du ready-made sur l’Art Singulier. Depuis son introduction vers 1913 par Marcel Duchamp, l’idée d’investir un objet industriel préexistant, en lui assignant des qualités artistiques (le ci-devant ready-made ), a progressé. L’utilisation d’objets préfabriqués industriellement, dans les arts plastiques, en vint graduellement à donner naissance au ready-made assisté, un ready-made qui agence un ensemble de composants préexistants, dans des combinaisons nouvelles. Un grand nombre d’artistes ont adopté la pratique consistant à s’approprier des objets manufacturés de la vie de tous les jours et à les incorporer dans leurs travaux —délibérément ou un peu moins délibérément— comme un matériau faussement brut, investi dans de nouvelles combinaisons. Une fois de plus, c’est la très ostensible dimension non-artistique ainsi que l’incongruité d’une telle pratique qui ont apporté leur contribution à l’émergence de l’Art Singulier comme mouvement artistique.

Il est important de comprendre que des étiquettes comme Outsider Art ou Art Marginal ne sont pas à interpréter comme étant définitoires. Ces formulations sont bien loin de décrire le principe artistique en cause ici. Elles font plutôt référence au développement hors-institution de ces formes d’expression artistique. Il faut donc, d’autre part, décrire ces modes d’expression spécifiques sur la base de leurs caractéristiques internes plutôt qu’en référence à leur émergence socio-historique, toute transitoire. L’Art Singulier est un courant contemporain en art pictural. C’est un développement tardif de l’Art Brut et il peut être défini comme un des nombreux provignements modernistes de la peinture néo-figurative concentrant son attention sur l’étrangeté du sujet vivant. On peut citer Goya et Bruegel l’Ancien comme des précurseurs de ce courant. Largement symboliste, l’Art Singulier exprime la douloureuse tourmente de la vie contemporaine. Pour ce faire, il incorpore d’importantes distorsions mythologiques et oniriques de la figuration, de façon à présenter et subvertir, dans le même mouvement, l’expression picturale de la crise permanente de la condition humaine.

Circonscrit initialement au dessin et à la peinture, l’Art Singulier s’étend de nos jours à tous les segments des arts plastiques. Malgré son intense diversité et variabilité, il est possible d’observer un certain nombre d’éléments très stables en Art Singulier.

  • L’Art Singulier implique très souvent une grande précision et une grande virtuosité. Il n’est pas naïf ou brut.
  • Habituellement, il met en scène des figures vivantes. Ces figures peuvent être zoomorphes, anthropomorphes ou les deux. Elles tendent à exister dans un monde fictif ou mythologique mais elles bougent et elles agissent. L’Art Singulier ne cultive pas particulièrement la nature morte.
  • Les entités vivantes présentées évoluent habituellement au sein de collectifs complexes. Le portrait ou le buste isolé sont rares en Art Singulier.
  • L’Art Singulier est en même temps néo-figuratif et antiréaliste. Il présente des entités vivantes qui sont radicalement problématiques et bizarres. Mais aussi, il tend à construire un monde de fiction qui se donne à l’interprétation symbolique et qui, donc, est compréhensible.
  • Dans son ton, l’Art Singulier est ironie, désespoir et dérision. L’Art Singulier décrit une condition humaine douloureuse et tourmentée et il formule toujours des prises de parti fermes au sujet de la tragédie de l’existence.
  • La multiplicité polymorphe est la clef. Hautement onirique de nature, l’Art Singulier raconte très rarement une historiette unique. Il tend plutôt à faire converger un vaste ensemble de narrations et de configurations.
  • Il n’y a pas de paysages isolés en Art Singulier. S’il représente un dispositif paysager, un champ ou une ville, ce champ ou cette ville sera peuplé, envahi, investi, bordélique, carnavalesque.
  • Ce mode d’expression n’est ni excessivement formaliste, ni géométrique. Il est plus descriptif et figuratif que décoratif ou «abstrait». Si des éléments non-figuratifs apparaissent, ils sont habituellement subordonnés à des narrations ou a des prises de parti explicites.
  • L’Art Singulier tend à être plus «laid» que «charmant», plus «amer» que «doux», plus «malpropre» que «net».
  • Quand des éléments ready-made sont incorporés dans l’Art Singulier, cela se fait toujours en mode ready-made assisté. Cela signifie que les ready-made se manifestent comme des amas d’objets préexistants qui ne sont pas mis en place de façon isolée (comme dans le cas du ready-made classique) mais bien agencés par l’artiste et mis au service d’un dispositif, d’une prise de parti ou d’une narration plus larges.

L’Art Singulier apporte inconfort et malaise. Ce n’est pas de la musique d’ambiance ou du divertissement léger. On se retrouve au centre d’une expérience esthétique incroyablement ardue et inconfortable. La priorité est donnée aux thèmes obsessionnels de ces différentes démarches. L’Art Singulier, c’est l’art de ce qui est mauvais, de ce qui est esquinté, de ce qui est blessé, de ce qui est malade. Ceci n’est ni décoratif ni charmant. Les artistes qui le pratiquent formulent une prise de parti ferme sur l’humanité, sur la société, sur l’histoire. Ils ne produisent pas un art laid. Ils se contentent de procéder à la reproduction d’un monde laid. Et pourtant, comme le démontrent solidement ces artistes, l’Art Singulier est très profondément humaniste. Il place l’humain, ainsi que sa douloureuse aliénation, au centre de la réflexion philosophique déclenchée par l’intervention artistique. Les animaux sont cruciaux, eux aussi. Ils sont avant tout des transpositions simplifiées de l’humain mais ils sont aussi des entités autonomes. Et, comme tels, ils témoignent aussi de l’impact destructeur et polluant qu’impose l’humanité à son environnement proche. Humanité et animalité, masculinité et féminité, individus mécanisés et objets mécanisés, crise de nos actions pratiques et déroute de nos représentations intellectuelles sont au cœur de l’Art Singulier. Quelque chose s’est mis à vraiment mal tourner et ils veulent en parler et pour partager avec nous leurs émotions, au sujet de cette expérience fort étrange et fort perturbante qu’est le simple fait d’exister.

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Note sur le peintre auteur du tableau supra. Claude Bolduc est peintre et dessinateur. Sa vision résulte exclusivement de son imagination. Son œuvre présente des figures zoomorphes et anthropomorphes qui sont souvent enchevêtrées dans des collectifs complexes autant que dans des formes et des structures géométriques. Un symbolisme très riche émane de son travail. La dimension religieuse de certains de ses tableaux et dessins procède habituellement moins du sacré que du profane. Sexualité, mythologie et onirisme sont aussi des éléments clefs de son œuvre. C’est un peintre canadien réputé dont la production, volumineuse et diversifiée, construit des univers complexes et tourmentés. Bolduc se rattache donc à l’école picturale de l’Art Singulier, ce courant artistique contemporain dont une des fonctions essentielles est une subversion active des canons réguliers, notamment sur la question cruciale de l’anecdote picturale. Outre ses qualités plastiques spécifiques, le travail de Bolduc déploie une grande richesse narrative. Le trait précis, voire ciselé, construit des univers interactifs complexes, peuplés de figurines étranges aux modus operandi multiples et fréquemment indéfinissables. Les tableaux de Bolduc, qui sont souvent conceptualisés comme des récits visuels, font fréquemment l’objet de scripts ou de synopsis, rédigés par le peintre, antérieurement à la mise sur toile de l’œuvre. De plus, les œuvres de Bolduc, sont souvent des fresques polymorphes, faisant appel à un large héritage ethnoculturel. Mythologie, paganisme, imagerie judéo-chrétienne, tarots etc… toutes ces facettes visuelles et symboliques sont mobilisées et forment régulièrement le fond allusif ou la trame centrale des tableaux de Bolduc. Plusieurs des toiles se répondent entre elles, comme le ferait, par exemple, un chemin de croix ou une tapisserie médiévale.

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LE SCULPTEUR

Posted by Ysengrimus sur 7 décembre 2019

LE SCULPTEUR de Claude Bolduc, 2016

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Le sculpteur

Le sculpteur est badin
Car il n’est pas un mage.
Il émerge de loin
Il est dans une cage.

Un aréopage le suit
Et prend corps par sa force.
Un gorille pousse des cris
Et une chimère atroce

Se mire béatement
Dans notre œil atterré.
Pulsions et battements.
Grand collectif sculpté.

Le sculpteur a un petit peu peur
Des univers qu’il crée.
C’est que sa lassitude se meurt
En cet espace armaturé.

Rien ne s’y laisse éteindre.
Rien ne cessera de pendre.
C’est que sculpter, c’est prendre,
C’est que sculpter, c’est peindre.

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Tiré de Claude Bolduc, Paul Laurendeau, (2019), RENCONTRE ONIRIQUE, Les Éditions Vue d’Artiste, 166 p.

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