Le Carnet d'Ysengrimus

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Les fondements économiques de la timidité contemporaine des juntes

Posted by Ysengrimus sur 11 septembre 2013

Junta-le-jeu

Il y a quarante ans pile-poil aujourd’hui, mourrait Salvador Allende (1908—1973), président du Chili (on parla de meurtre par les militaires à l’époque, aujourd’hui on parle de suicide. Mort violente, en tout cas). Il fut au pouvoir seulement trois ans (1970—1973) avec sa formation politique, la Coalition pour l’Unité Populaire dont le cœur palpitant était son parti d’origine, le Parti Socialiste Chilien. Allende fut renversé par une junte qui, elle, resta aux commandes de ce pays andin pendant dix-sept ans (1973—1990), sous la dictature du général Augusto Pinochet (1915—2006 — lui, par contre, il est mort de vieillesse). L’événement de ce putsch chilien eut un grand retentissement d’époque et pourtant il n’avait absolument rien d’un fait isolé. De fait, pour reprendre un mot qui a circulé sur des questions plus badines récemment, on peut dire que la mort violente d’Allende est survenue en plein pendant l’époque de l’Âge d’Or des Juntes. On peut situer ce dit âge d’or grosso modo entre 1960 et 1985, avec un pic significatif lors de l’administration Nixon (aux États-Unis — 1969-1974). Furent totalement ou partiellement gouvernés par des juntes militaires pendant ce petit quart de siècle, les pays suivants: Argentine, Bolivie, Brésil, Chili, Éthiopie, Grèce, Libéria, Nigeria, Pérou, Pologne, Portugal, Salvador, Thaïlande et Turquie. À cette liste, on peut joindre, en appendice, les pays ayant fait l’objet d’un coup d’état par une présidence «civile» pendant la même période sans que la soldatesque ne sorte trop ostensiblement (tout étant relatif) des casernes: Guinée équatoriale, Oman et Ouganda. Après cet Âge d’Or des Juntes de 1960-1985, les dépenses militaires continuent d’augmenter exponentiellement partout dans le monde et pourtant, les dictateurs militaires deviennent subitement timides, timorés, pusillanimes, épisodiques, tataouineux: Haïti (trois ans, 1991-1994), Mauritanie (deux ans 2008-2009) ou encore, ce qui est une autre facette du même phénomène, les militaires factieux s’installent à demeure dans des confettis d’empires: Burma (depuis 1988 — la junte est en fait tombée en 2011), Fiji (depuis 2006), Madagascar (depuis 2009) et République Centrafricaine (depuis 2013). Les coups d’états constitutionnels sans sortie ostensible de la soldatesque des casernes et sans gradé (explicite) de l’armée se hissant à la tête de l’état augmentent sensiblement en nombre, par contre, après l’Âge d’Or des Juntes (la date entre parenthèses est la date du coup d’état): Burkina Faso (1987), Gambie (1994), Ouganda derechef (1986), République du Congo (1997), Soudan (1989), Tchad (1990). On peut ajouter à cela le coup d’état constitutionnel de 2009 au Honduras, trouillard comme tout et vite avalisé par les instances légales, celui de 2012 en Guinée Bissau et, bien sûr, les tripotages compradore contemporains au Mali. De fait, tout se passe comme si les coups d’état anti-électoraux s’efforçaient désormais de prudemment éviter d’impliquer trop visiblement la troupe et les gradés. Le prestige de l’armée est un prestige à la papa, dépassé, toc, vieillot, inquiétant, dont touristes cyber-informés et boursicoteux mondiaux contemporains ne veulent plus guère, dans les principautés mondialisées. En 1973, une portion immense de l’Afrique et de l’Amérique Latine résonnait sous la botte de l’engeance brune. Aujourd’hui, tout se passe comme si cette dernière ne faisait plus vraiment de politique… Victoire de la démocratie? Tournant mirifique de la fin de la Guerre Froide? Trêve de simplisme.

Donc, au moment où on commence tout doucement à traiter JUNTA (notre photo) comme une pantalonnade pour jeu de société réminiscent du siècle dernier — genre guerres napoléoniennes avec des soldats de plombs, films de pègre, ou jeux vidéos de la prise du Pont de la Rivière Kwaï (et autres) — le ci-devant Conseil Suprême des Forces Armées d’Égypte s’est abruptement installé au pouvoir dans cette république présidentielle laïque (ayant élu récemment des islamo-conservateurs pour se débarrasser d’un président croupissant). Le putsch s’est fait, sans fierté et sans bravade, presque comme un acte bureaucratique et, surtout, en buvant jusqu’à la lie ce contexte général de timidité contemporaine des juntes. Il n’a pas fait que des heureux, même chez ses maîtres compradore, ce coup factieux là, pour le coup. Il ne la ramène pas. Il s’engage à retourner promptement devant le peuple. Il tue des manifestants mais sans jubilation fasciste réelle, plus par bavure que pour faire des exemples, et en dénombrant tristement les abattis. C’est une dictature militaire mijaurée, populiste, emberlificotée, emmerdée. Timidité contemporaine des juntes, le pays des Pyramides t’exemplifie maximalement. Mais arrêtons-nous aux fondements économiques de cette timidité, l’un dans l’autre historiquement nouvelle. Où donc est passé le matamore galonné, bravache et personnalisé, du temps de Pinochet et d’Idi Amin?

Comme le secteur hospitalier et le secteur de l’éducation, le secteur militaire est improductif. Fabriquer une machine agricole ou une chaîne de montage est un investissement à profit (au moins) supputé. Fonder une bibliothèque, fabriquer un scanner cervical ou un char d’assaut, ce sont des dépenses engageant une perte assurée dans la livraison d’un service ou d’un instrument qui sera consommé exclusivement dans sa valeur d’usage (la seule valide, au demeurant). Il n’y a pas de jugement moral dans cela. C’est un fait économique, sous le capitalisme. Le financement militaire, comme celui des hostos et des facs, est donc, conséquemment, principalement étatique. Notez bien que, dans le cas du financement des trois armes, je dis étatique, pas national, on verra pourquoi dans une seconde. La mythologie de la privatisation des services militaires (armement hyper-sophistiqué avec service après vente, milices sous contrats, compagnies de sécurité privées en zone de combat, etc…) ne doit pas faire croire que subitement le secteur militaro-industriel engendre de la valeur. Tout ce que le secteur militaro-industriel engendre fondamentalement c’est une perte financière pour la société civile. Et les emplois, privés ou public, qu’il crée, très éventuellement, sont une goutte d’eau dans l’océan scintillant de cette perte colossale. Le fait qu’un secteur soit profitable à certains ne veut en rien dire qu’il soit productif. Être profitable sans se soucier d’être productif, tel est d’ailleurs le credo de maint financiers et chefs d’entreprises contemporains, notamment du secteur militaro-industriel, qui changent les avoirs financiers de place (de vos coffres aux leurs, en gros) sans produire de valeur nouvelle. Le fait qu’il y ait de plus en plus d’entreprises privées associées au secteur de la défense, en notre ère de boursicote et de finances douteuses, ne représente pas une apparition de productivité mais bien, au contraire, un déplacement de la productivité traditionnelle des soldoques vers le plus intensif des secteurs improductifs et destructeurs de valeur (celle-ci incluant la destruction matérielle de personnes, d’objets et de moyens de production). Ce qu’on observe, c’est que l’armée est passée d’instrument de l’activité productive à instrument de l’improductivité parasitaire du capitalisme usuraire contemporain.

L’armée comme instrument de l’activité productive? Ça a existé, ça? Oui, ça a existé… et notamment justement pendant l’Âge d’Or des Juntes. Traditionnellement, l’armée est associée au sol, à l’avoir foncier. Elle protège le sol national, les provinces, les frontières au bénéfice (initialement) de la bourgeoisie nationale et c’est de là que provient la désignation abusive et fallacieuse de ce secteur socio-économique: la Défense. Aussi, l’armée s’empare du sol des autres et le tient, y encadre les avoirs physiques et les populations. Elle allait, traditionnellement toujours, jusqu’à tenir toute la société civile pour en tenir le sol. Si on revoit la listes des pays dirigés par des juntes pendant l’Âge d’Or des Juntes on n’y voit que des espaces post-coloniaux cacahouètiers, fruitiers, maraîchers, chocolatiers, bananiers ou encore (variation du sol: le sous-sol) miniers et pétroliers. Il fut un temps où une République de Bananes n’était pas un détaillant vestimentaire à la mode mais un régime compradore brutal et limpide où une junte locale tenait les cultivateurs en sujétion pour les garder dans la ligne du service direct de multinationales fruitières exploitant un territoire «national» pour sa fertilité et son climat. Financé par l’état compradore (c’est-à-dire l’état grand compagnon international, l’ami puissant extraterritorial, post-colonial ou néo-impérial), l’armée de nos petits états à juntes fait une chose absolument capitale durant l’Âge d’Or des Juntes. Elle prend durablement le ci-devant tournant extraterritorial. Elle ne sert plus vraiment à défendre le territoire national des envahisseurs mais à défendre l’envahisseur compradore de la subversion et/ou résistance nationale (qui, elle, fut souvent gauchisante dans ces dures années). Dans cette phase historique, l’armée, désormais à polarité inversée, téléologiquement retournée, était financée par l’état le plus puissant, et servait cet état le plus puissant contre la société civile de son entité nationale propre. J’ai pas besoin de vous faire un dessin. Le Président Allende voulait nationaliser le secteur minier chilien. Le Général Pinochet l’en empêcha, le laissant entre les mains des multinationales américaines. Cherchez ensuite celui qui est mort et cherchez celui qui a vécu.

Dans cette analyse structurelle, si vous me passez le mot, la cause du déclin de l’Âge d’Or des Juntes n’est pas un de ces événements diurnes et solaires, genre chute du mur de Berlin ou élection d’un président civil en Argentine et au Brésil. Ces événements sont consécutifs de faits plus profonds, plus déterminants, moins ponctuels aussi. Ce qui a entraîné le déclin du putschisme et des juntes, c’est la diversification des secteurs socio-économiques des pays concernés. Le développement de l’industrie lourde (secteur secondaire), des services et du tourisme (secteur tertiaire) a radicalement restreint la part en pourcentage du sol comme source de richesses extorquables, et, corrélativement, nos physiocrates de soldoques sont graduellement rentrés dans leurs casernes. Quand il fallait éviter de se faire voler, par des populations affamées, des wagons de marchandises brutes ou semi-finies le long des voies ferrées sud-nord, la hiérarchie militaire des petits états comptait. Maintenant, qu’il s’agit d’encadrer des cars de touristes et de stimuler des places financières, c’est plus délicat. On est passé de l’activité militaro-politique supportant directement la production foncière (sans subtilité politique et sans compétence administrative effective) à un conglomérat compliqué et nébuleux de problèmes d’image internationale. Vendre de la mer, de la couleur locale, du paradis fiscal et du soleil à des clientèles variables et évanescentes requiert une image de marque nationale plus polie, subtile et visuellement gentillette que vendre des bananes, du thé, des gueuses de fer, des wagons-citernes et du cacao à la clientèle fatalement captive des acheteurs internationaux de produis bruts.

Mais revenons à l’Égypte et à son putsch paradoxal, dommageable, retardataire, ennuyeux, emmerdant pour tout le monde. Vous imaginez l’or à pleins jets que perdent les structures commerciales qui encadrent le site historique du Caire, une des plus grandes destinations touristiques du monde? Que se passe-t-il encore pour que ces maudits bruits de botte reviennent? L’Égypte n’est pas subitement devenue une république bananière, depuis 2012! Non, certes non, justement. Au contraire. L’armée, ce durable ennemi de la société civile, est, dans un contexte comme la situation égyptienne, totalement coupée de toute dimension d’encadrement des activités productives. Le putsch égyptien de 2012 est totalement improductif, au strict sens économique du terme. C’est que, dans son passage d’instrument d’encadrement répressif de la production agraire et minière à celui de secteur sciemment improductif vendant des gué-guerres de théâtre en misant sur les peurs post-coloniales des penses-petit du premier monde comme une compagnie pharmaceutique mise sur toutes nos hypocondries, l’armée a gardé une constante, acquise au temps classique et doré des juntes, c’est celle d’être restée compradore. L’Égypte est le seul pays arabe ayant un traité de paix explicite avec une nation dont je ne parle jamais parce qu’on en parle toujours trop, et, ben… le centre impérial injecte deux milliards et demi de dollars US par an dans cet immense secteur improductif de théâtre, faisant entendre les bruits de bottes «pacifiants» sur les bords de la Mer Rouge. L’armée nationale locale (ses services secrets aussi, du reste) ne contribue plus à extraire des fruits ou du pétrole mais elle sert encore d’instrument post-colonial (anti-islamiste inclusivement, sans que cela s’y réduise) dans la géopolitique des puissants. Dans son passage de secteur semi-productif à secteur improductif, le secteur militaire du monde contemporain a gardé cette constante: il continue désormais de servir ses maîtres extraterritoriaux. Ces derniers ont engagé un argent pharaonique (il fallait que je la fasse…) qu’ils n’ont pas investi mais qu’ils ont, plus prosaïquement, déboursé. Ils n’ont pas boursicoté, misé ou spéculé, ils ont casqué sec. Ils n’attendent pas un profit. Ils attendent un service. L’armée égyptienne, coupée de la production (et du peuple producteur) du seul fait d’être armée d’un pays non principalement agraire ou minier, ne peut servir que ses seuls maîtres, ceux qui la financent. Comme la majorité des armées résautées du monde d’aujourd’hui, elle n’est plus une armée nationale. Les armées nationales qui restent, du reste, aussitôt qu’elles s’autonomisent un peu trop, on les aplatit sectoriellement, comme en Irak, comme en Libye, comme (peut-être) en Syrie.

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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La dissolution de la division sexuelle du travail, c’est elle, la vraie innovation ethnologique de notre temps…

Posted by Ysengrimus sur 8 mars 2012

De nos jours, les hommes et les femmes se positionnent dans toutes les sphères d’activité et ce, selon un ratio tendant maximalement vers 50/50 dans chacune d’entre elles…

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En 2132, monsieur, si ça, ça continue,
En 2132, qui c’est qui montera par-dessus?
Attention au secours!
Qui c’est qui me parlera d’amour
Si la police s’appelle Alice?

Jean-Pierre Ferland, Women’s Lib (paroles de J.P. Lauzon), 1974.

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Le principe de la division sexuelle du travail est un archaïsme bien plus crucial et systémique que la perpétuation, de ci de là, de telle ou telle occupation traditionnelle ponctuelle, imposée aux femmes (ou aux hommes). Sur cette question, trop mal comprise, je ne résiste pas à l’envie de soumettre à votre attention sagace cette brève synthèse descriptive que l’on doit à l’important anthropologue du siècle dernier Ralph Linton (1893-1953).

Un potier en Inde, aux environs de 1929

Femme asiatique vannant le riz à l’ancienne (sans date)

La division et l’attribution des statuts selon le sexe semblent être à la base de tous les systèmes sociaux. Toutes les sociétés prescrivent des attitudes et des activités différentes pour les hommes et pour les femmes. La plupart d’entre elles essaient de rationaliser ces prescriptions en arguant de différences physiologiques entre les sexes ou de leur rôle différent dans la reproduction. Cependant, une étude comparative des statuts assignés aux femmes et aux hommes dans des cultures différentes semble montrer que si de tels facteurs peuvent avoir fourni un point de départ pour la division des statuts, c’est la culture qui détermine en fait, pour l’essentiel, leur attribution. Les caractéristiques psychologiques attribuées aux hommes et aux femmes dans des sociétés différentes varient tellement, elles aussi, qu’elles peuvent n’avoir que de faibles justifications physiologiques. La représentation que les sociétés modernes [occidentales de l’entre-deux-guerres – P.L.] se font de la femme comme angélique et secourable fait un contraste violent avec l’existence, chez les Iroquois par exemple, de femmes-bourreaux qui font preuve de beaucoup d’ingéniosité et de délectation sadique.

L’attribution des occupations, qui est somme toute partie intégrante du statut, donne lieu à des disparités encore plus marquées entre les différentes sociétés. Les femmes arapesh transportent couramment des fardeaux plus lourds que les hommes «parce que leur tête est bien plus dure et plus solide». Dans certaines sociétés, les femmes font la plus grande partie du travail manuel; dans d’autres, comme celles des îles Marquises, la cuisine, le ménage et la garde des enfants sont des occupations proprement masculines et les femmes passent le plus clair de leur temps à leur toilette. La règle générale elle-même selon laquelle, en raison des servitudes de la grossesse et de l’allaitement, les occupations les plus actives sont réservées aux hommes et les occupations les moins actives aux femmes connaît bien des exceptions. Ainsi, chez les Tasmaniens, la chasse au phoques était un travail dévolu aux femmes. Elles nageaient jusqu’aux rochers où se trouvaient les phoques, traquaient les bêtes et les assommaient. Les femmes tasmaniennes chassaient aussi l’opossum, ce qui les obligeait à grimper jusqu’au faîte d’arbres très hauts.

Même si la distribution des occupations selon le sexe varie beaucoup, en fait, le modèle de la division selon le sexe est constant. Il est très peu de sociétés où chaque activité importante n’ait pas été assignée définitivement soit aux hommes, soit aux femmes. Même lorsque les deux sexes coopèrent dans une activité particulière, le domaine de chacun des sexes est souvent bien délimité. Ainsi, pour la culture du riz à Madagascar, les hommes font les semis et les terrasses et préparent les champs pour le repiquage. Les femmes font le travail de repiquage qui est difficile et fatiguant; elles arrachent aussi la récolte mais ce sont les hommes qui la rentrent. Les femmes la transportent alors vers les aires où les hommes la battent, tandis que ce sont les femmes qui la vannent. Enfin, les femmes pilent le grain dans des mortiers et le cuisent.

Quand une société prend en charge une industrie nouvelle, il y a souvent une période d’incertitude pendant laquelle cette tâche peut être remplie par les individus des deux sexes. À Madagascar, la poterie est fabriquée par les hommes dans certaines tribus et par les femmes dans d’autres. Dans la seule tribu où elle est fabriquée à la fois par les hommes et les femmes, cet artisanat n’a été introduit qu’au cours des soixante dernières années [soit depuis 1870 – P.L.]; au cours des quinze dernières années [soit entre 1915 et 1930 – P.L.] en particulier, le nombre de potiers masculins a fortement diminué, beaucoup d’entre eux ayant abandonné cette activité. La baisse des bénéfices, habituellement avancée comme raison qui contraint les hommes à abandonner une de leurs occupations spécifiques quand les femmes l’envahissent en nombre, n’a certainement pas joué ici: le marché était loin d’être saturé et le prix des objets fabriqués par les hommes et les femmes était le même. Les hommes qui avaient abandonné le métier n’en donnaient en général que des raisons très vagues, mais quelques-uns avouaient avec franchise qu’ils répugnaient à se mesurer avec des femmes. Apparemment, l’entrée des femmes dans le métier avait ôté à ce dernier un certain prestige et désormais ce n’était plus l’affaire d’un homme, même escellent artisan, d’être potier.

Ralph Linton (1968), De l’Homme, Minuit, Le sens commun,  pp 140-142. (Titre original: The Study of Man, 1936) – cité depuis la copie papier de la version française de l’ouvrage.

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Je crois que la conclusion, au sujet des données anthropologiques synthétisées ici, est assez limpide. Même si les occupations varient amplement, une certaine perpétuation de la division sexuelle du travail dans notre société tertiarisée (les filles réceptionnistes, éducatrices en garderies, hygiénistes dentaires – les gars chauffeurs de taxi, éboueurs, dentistes) est indubitablement archaïsante. La vraie innovation que la civilisation contemporaine mondiale/mondialisée apporte, par rapport aux tendances observées dans les sociétés traditionnelles dont nous rendent compte les anthropologues, ce n’est pas le fait d’intervertir, comme le craignait tant le Jean-Pierre Ferland de 1974, le sexe des rôles professionnels (les femmes policières, pilotes d’avions et avocates, les hommes secrétaires, infirmiers, meneurs de claques). Des intervertissements de ce type sont maximalement attestés, de longue date, dans maintes civilisations traditionnelles, et leurs fort variables stature, statut, standing ou stabilité (sans parler, ayoye, de leur fondement «biologique» ou «naturel») sont complètement culturellement convenus, depuis des temps immémoriaux. Ce qui est vraiment nouveau, massivement nouveau au jour d’aujourd’hui, c’est bien le fait de dissoudre toute division sexuelle du travail et, qui plus est, de le faire non plus comme révélateur d’incertitude face à de nouvelles tâches ou industries mais bien comme redéfinition fondamentale du partage de toutes les tâche, anciennes ou nouvelles, dans toutes les industries. De nos jours, les hommes et les femmes se positionnent dans toutes les sphères d’activité et ce, selon un ratio tendant maximalement vers 50/50 dans chacune d’entre elles (et, oui, le tout impliquant, comme chez les potiers et potières malgaches de 1870-1930, un déclin tout aussi uniforme du «prestige» des professions traditionnelles – qu’y a-t-il de tant prestigieux à trimer de toute façon?). C’est alors la division sexuelle même des tâches qui perd toute fonction opératoire. Nous procédons, partout dans le monde d’aujourd’hui (pays émergents inclus), à une révolution tranquille des sexages qui laisserait un homme ménager des îles Marquises, une chasseuse de phoques tasmanienne, et les cultivateurs et cultivatrices de riz malgaches de jadis bien perplexes: celle de la dissolution radicale et sans appel du PRINCIPE ABSTRAIT FONDAMENTAL de la division sexuelle du travail. Il n’opère plus que comme trace résiduelle, pulsion réactionnaire, trait de culture intime de groupes non-professionnels, ou tic comportemental d’arrière-garde. On entrevoit clairement le moment où la division des activités professionnelles selon le sexe n’aura absolument plus aucun sens intelligible… et cela risque de rendre bien des romans, bien des films, bien des récits de notre corpus culturel contemporain et patrimonial pas mal difficiles à décoder et à saisir, attendu l’effilochement irrévocable de certains de leurs implicites fondamentaux, dans l’œil mondialement kaléidoscopique et dans toute la sphère des perceptions tangibles de nos consciences ordinaires modernes. Que dire de plus, quand même l’institution la plus hostile aux priorités de la société civile finit par, disons la chose sans calembour, se mettre au pas?

VERS L’ÉGALITÉ HOMMES-FEMMES AU COMBAT

ARMÉE AMÉRICAINE – Interdites de servir au combat, les femmes de l’armée américaine ont pourtant versé le prix du sang en Afghanistan et en Irak: le Pentagone a levé, hier, une partie des restrictions faites aux femmes militaires. Environ 14,000 postes qui leur étaient interdits leurs sont désormais ouverts. Près de 280,000 américaines ont servit en Irak et en Afghanistan depuis 2001 et 144 y ont été tuées, dont 79 au combat. Malgré ces 14,000 nouveaux postes, un tiers des postes de l’armée de terre et des Marines reste réservé aux hommes – AFP.

Journal 24 heures, Montréal, fin de semaine du 10-12 février 2012, p. 25

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La vieille comptine mille fois rebattue de mon enfance: LES FILLES, LES GUÉNILLE. LES GARS, LES SOLDATS ne tient plus. C’est elle, justement, cette comptine, et la division en sexage qu’elle axiomatise, ou revendique, ou perpétue, qui se déguenille, qui part en quenouille. Bon, quant à moi, l’armée disparaitrait, corps et biens, avant même que la dissolution de la division sexuelle du travail dans ses rangs ne soit complétée, et cela ne me ferait pas de peine… Mais je vous fais une prédiction: ce ne sera pas le cas. C’est que même nos institutions les plus rétrogrades et les plus nuisibles (armée, management, haute finance, églises) montrent sans ambivalence que le dispositif clivé en sexage, dont Ralph Linton nous synthétisa jadis l’analyse, n’est plus.

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Paru aussi (en version remaniée) dans Les 7 du Québec

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