Le Carnet d'Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

  • Paul Laurendeau

  • Intendance

Posts Tagged ‘Arabie’

Grandeurs et limites du principe syncrétique en Indonésie

Posted by Ysengrimus sur 21 juin 2016

Indonesie

Le plus grand pays musulman au monde c’est l’Indonésie, 240 millions d’habitants répartis dans un immense archipel de 13,000 îles au gouvernement cependant très unifié et centralisé (capitale: Jakarta). Les grandeurs et les limites du syncrétisme religieux indonésien se formulent comme suit, si on les résume. T’as pas le droit d’être officiellement athée là-bas. Tu dois avoir une religion d’affiliation (que tu choisis par contre librement. Il n’y a pas de religion d’état). Et pas seulement ça, tu dois explicitement déclarer une religion sur ta fiche d’identité obligatoire. Et, aux vues de la loi indonésienne, il y a que six religions reconnues. Tu dois donc choisir une de celles-ci aux fins de ton identification à l’état civil. Les choix sont les suivants (les pourcentages ont été arrondis) :

Islam (87% de la population)
Protestantisme (7% de la population)
Catholicisme (3% de la population)
Hindouisme (2% de la population)
Bouddhisme (0.75% de la population)
Confucianisme (0.05% de la population)
Résidu non déclaré (0.2% de la population)

Carrefour de commerce maritime fort ancien, le très vaste territoire qui constitue aujourd’hui l’Indonésie a d’abord produit son lot de religions contemplatives vernaculaires locales dont la prégnance se perpétue en partie jusqu’à nos jours, dans certaines îles, notamment à Java. Ces cultes n’ont aucun statut officiel ou légal mais ils forment le fond éclectique ondoyant et mouvant sur lequel se configurera graduellement la culture de tolérance confessionnelle de l’archipel. Pour tout envahisseur ou «découvreur», c’était une nouvelle île, un nouveau culte, un nouveau lot de fétiches, une nouvelle aventure interactionnelle.

La première grande religion historique à pénétrer en Indonésie fut l’Hindouisme (aujourd’hui 2% de la population). Les premières traces de cette religion datent des années 400 à 500 de notre ère. Corps de croyances polythéistes élitaire, circonscrit, peu implanté, elle articula le système de représentations des dirigeants de certains royaumes insulaires. On la retrouve aujourd’hui surtout à Bali et un petit peu à Java. Vers 600, le Bouddhisme (aujourd’hui (0.75% de la population) fait son apparition, relayé par des moines indiens ou chinois. Il ne s’implantera pas en profondeur, lui non plus.

Pour l’Islam on peut citer trois dates jalons. La plus vieille stèle musulmane connue date de 1082 (à Lehran, à l’est de Java). Le navigateur Marco Polo fait escale dans le nord de Sumatra en 1292 et constate que le roitelet local est musulman. En 1770, le dernier prince Hindou de Blambangan (sur la pointe orientale de l’île de Java) se convertit à l’Islam. Ces trois dates indicatives s’associent au fait que toutes les traces archéologiques et ethnologiques connues attestent une pénétration lente, feutrée et graduelle de l’Islam dans l’immense archipel et ce, sur 700 ans environ. Rien de fulgurant, d’abrupt ou de spectaculaire mais plus d’un demi-millénaire pour s’installer et s’imprégner en profondeur. Et surtout, capital, c’est le premier des trois monothéismes classiques à se positionner dans L’Asie du Sud-Est insulaire. Pour cet immense groupe humain diversifié, le passage au monothéisme, toujours hautement sensible intellectuellement, fut islamique, point barre. Le très ancien port malais de Malacca, situé dans un détroit géographiquement crucial, au nord de l’île de Sumatra et au sud de la Malaisie, est un passage obligé du commerce venu d’Arabie, de Perse, d’Inde (notamment vers la Chine). Les activités de commerce portuaires sont choses subtiles et spécifiques et les musulmans sont des signeux de contrats patentés et méthodiques. Toute une culture commerciale accompagne leur vision du monde et l’Indonésie s’en imprégnera tout doucement, sans assimilation linguistique cependant, les initiateurs musulmans parlant déjà, de fait, des langues diverses. Il est net que l’essor indonésien de l’Islam s’associe intimement au commerce maritime, à l’import-export et à l’organisation marchande des villes portuaires. Les musulmans qui implantent leur doctrine en Indonésie sont principalement des sunnites soufistes (arabes ou, surtout, indiens) dont la vision sapientale, contemplative et imbue de moralité pratique est fort compatible avec les cultes locaux. Une deuxième étape du fameux syncrétisme indonésien se met donc alors subtilement en marche. Après l’éclectisme tranquille, c’est la lente unification sans heurts.

Les premières poussées colonialistes occidentales sur l’Indonésie viendront des Portugais catholiques qui prennent Malacca en 1511 (3% de la population de l’Indonésie est encore catholique). Sans surprise, de par une culture de résistance vernaculaire assez courante face à ce nouveau type d’invasion, c’est l’Islam comme facteur identitaire beaucoup plus anciennement implanté qui va se trouver avantagé par les premières offensives occidentales. Les Portugais ne l’auront pas facile avec les chefs locaux indonésiens. Un autre moment syncrétique crucial va se disposer avec les occupants coloniaux hollandais. De 1602 à 1945, les Pays-Bas vont mettre en place les Indes Orientales Néerlandaises ou Insulinde. En 1641, ils prennent Malacca aux Portugais et stabilisent, pour près de 340 ans, leur puissant dispositif colonial, configurant de fait solidement la future identité nationale de cet immense espace maritime pas tout de suite évident. Les Hollandais sont protestants (aujourd’hui 7% de la population de l’Indonésie l’est encore) mais ce ne sont pas des sectateurs. Au contraire, leur capitale, Amsterdam, patrie de Spinoza, est une des places religieuses les plus tolérantes d’Europe. Les Hollandais sont des gars de comptoirs commerciaux. Ce sont des extorqueurs fermes et méthodiques mais ethno-culturellement translucides. Ce qui compte pour eux, c’est de tenir les cruciales îles aux épices et les routes commerciales maritimes sensibles vers l’Asie profonde et notamment vers le Japon (qu’ils contrôleront commercialement pendant 120 ans, sans s’y implanter culturellement, encore une fois). Les Hollandais, l’impact démographique de leur nation ou de leur langue, le préchi-précha, le sectarisme, c’est pas leur truc. Ils sont les champions des échanges commerciaux avec les peuples plus articulés d’Asie, qui résistent sourdement à l’assimilation coloniale classique (comme en Indonésie), ou la rejettent sèchement (comme au Japon). Ce sont les premiers grands affairistes occidentaux quasi-invisibles de l’histoire moderne. La culture de tolérance religieuse des néerlandais va insidieusement compléter le tableau syncrétique indonésien et durablement influencer, sans tambour ni trompette, l’intendance de l’Islam local pour en faire un des plus spécifiquement tolérants et «multiculturels» du monde.

Après 1945 (défaite de l’envahisseur japonais en Indonésie), la dictature de Suharto va graduellement se déployer, décoloniser l’archipel, sortir les Hollandais, et s’installer comme premier grand nationalisme indonésien. Dictateur adulé mais brutal, Suharto, en place officiellement de 1967 à 1998, est musulman certes (de la même façon que Pinochet est catholique, si vous voyez ce que je veux dire) mais là s’arrête son ardeur doctrinale. Ce n’est ni un intégriste, ni un islamiste, ni un théocrate. Il est bien trop occupé à militariser la société civile, servir les grands conglomérats compradore américains et casser du communiste menu pour s’occuper de religion. En ce temps là, en Indonésie, la mairie est un lieu de rigidité doctrinaire et constabulaire, la mosquée est un lieu de souplesse intellectuelle et de combines feutrées. La riche tradition syncrétique et tolérante des multi-insulaires indonésiens s’accommode mal de militarisme et d’autoritarisme. Ces gens sont pauvres, exploités. Ils travaillent dur, gagnent leur vie modestement et ne se comportent pas comme des sectateurs. C’est Suharto, sourcilleux face aux éventualités de mise en place de diasporas commerçantes non-nationales (notamment de souche chinoise) dans ses villes portuaires, qui va instaurer la fiche d’identité obligatoire incorporant les religions à cocher. Son administration autoritaire le fera tout prosaïquement, y voyant un indicateur démographique stable, parlant, et commode à gérer, sans plus. Peu ouverte aux variations et fluctuations historiques, cette fiche n’inclura notamment pas le confucianisme, ce qui fait que maints chinois desdites villes portuaires vont devoir, un temps, se déclarer «bouddhistes» pour ne pas faire de vagues involontaires face au court corpus des choix religieux obligatoires d’état. Cette habitude de recensement un peu boiteuse finira par s’installer et survivra au régime Suharto.

Dans l’Indonésie hautement urbanisée d’aujourd’hui, tout comme dans ses nombreuses régions et sous-régions restées sauvages et naturelles, l’Islam se modernise et mobilise toute cette tradition de représentations syncrétiques implicites typiquement indonésienne qui fait, entre autres, que la charia, malgré quelques tentatives après la décolonisation, ne fut jamais retenue comme formule juridique ou gouvernementale. La déréliction chemine aussi, compagne sereine de toutes modernités, sans faire de bruit, comme à son habitude. Il faut faire observer que les «attentats islamistes» contre des intérêts touristiques compradore à Bali en 2002 (ayant tué 202 personnes, principalement des touristes australiens – L’ambassade d’Australie fit aussi l’objet d’un attentat — ceci NB) font un peu tache ici. D’aucun ont voulu y voir le pétard mouillé d’une internationale islamiste mal implantée localement et peu enracinée dans l’hinterland des musulmans indonésiens. On verra ce que l’avenir de la ci-devant Jemaah Islamiyah indonésienne (fondée en 1993 par un marchand de batik javanais de souche yéménite) nous dira mais, personnellement, j’ai tendance à fortement seconder cette hypothèse d’un terrorisme islamiste mais non musulman et pas vraiment trop indonésien non plus… sauf, quand même, dans sa touche assez nettement anti-australienne (plus nationaliste qu’islamiste, donc), bien plus indicative, elle, d’enjeux géopolitiques locaux que nos médias d’intox veulent bien nous le laisser croire. C’est à suivre.

L’intégrisme, comme la tolérance religieuse, sont affaires historiques, économiques et socio-politiques bien longtemps avant d’être des affaires religieuses (ou «théologiques», ayoye). Encore grippé par le souvenir d’un dispositif politique autoritaire un peu toc, chamarrant ses législations civiles, le syncrétisme religieux indonésien, de fait dense, ancien, original, historiquement configuré, n’en reste pas moins souple et sans acuité conflictuelle effective. Non, l’Islamie ne porte pas ici la burqa odieuse que l’intoxidentale propagandiste lui colle malhonnêtement à la peau partout ailleurs. Méditons et observons ce qui se joue et s’annonce, là-bas, dans les îles du plus grand pays musulman au monde.

Jakarta (capitale de l’Indonésie)

Jakarta (capitale de l’Indonésie)

.
.
.

Tiré de mon ouvrage: Paul Laurendeau (2015), L’islam, et nous les athées, ÉLP Éditeur, Montréal, format ePub ou PDF.

.
.
.

.
.
.

Paru aussi dans Les 7 du Québec

.
.
.

Publicités

Posted in Culture vernaculaire, L'Islam et nous, Monde, Multiculturalisme contemporain, Vie politique ordinaire | Tagué: , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , | 15 Comments »

La nuit d’Aïcha

Posted by Ysengrimus sur 15 octobre 2015

Caravane avec palanquin

C’est pas drôle, un cœur cassé-collé…
Lucien Francoeur

.

Le soleil étire déjà les ombres de la caravane de méhara se coulant onctueusement entre les dunes et les rochers. Aïcha Bint Abu-Bakr se sent un petit peu enfermée dans son magnifique palanquin de dignitaire solidement établi au faite de la bosse stable et symétrique du meilleur dromadaire. Elle fulmine intérieurement. Une envie de pisser croissante lui brûle les entrailles et elle attend impatiemment que la pause de la halte ait lieu et que sa monture baraque. Avoir envie de pisser en plein désert d’Arabie, quel paradoxe absurde et ridicule quand même. Spontanée et enjouée de nature, Aïcha en rirait bien ouvertement si on ne s’offusquait pas constamment, dans son entourage social, sur la question des déjections liquides et solides. Et puis quand l’envie de pisser nous serre le bas-ventre, on n’a vraiment pas trop le cœur à rire. On ne craint vraiment plus qu’une chose: tout souiller, tout empester et terminer le voyage dans la gêne honteuse et la pudeur forcée.

La caravane continue d’avancer et le soleil continue de bien baisser dans un ciel immense, zébré de larges bandes de nuages dont les teintes s’altèrent et se foncent déjà radicalement. Enfin, Dieu en soit remercié, l’intendant de caravane appelle la halte. Le servant du méhari d’Aïcha le fait presque immédiatement baraquer. Il faut maintenant encore attendre que deux vigoureux esclaves désarriment le palanquin de la jeune dignitaire et le posent délicatement sur le sol. Délai interminable. Les yeux fermés, les poings serrés, le corps crispé, la jeune fille se pose sur les genoux, serre solidement ses deux cuisses l’une contre l’autre et se met à se balancer fébrilement le corps, pour conjurer la terrible envie. Quelle contrariété qu’un être si beau et si noble que l’humain devienne aussi vil qu’un âne ou qu’un chien quand la pisse lui enserre le corps. Bestialité infâme et rageante des besoins impérieux. Aïcha se vocifère intérieurement: «Vite, vite, magnez vous, baraquez moi ce fichu de palanquin que je revive». Mais la pulsion de chasser le rideau d’ouverture de sa petite maison portative et de fustiger les esclaves verbalement, explicitement et effectivement, ne lui vient même pas à l’esprit. Aïcha est, depuis la plus petite enfance, abandonnée entièrement à la foi et elle sait intimement, charnellement, que ce qui sera sera. Il faut tout simplement, modestement, savoir attendre. Cette sagesse fataliste l’imprègne déjà en profondeur, en cette tumultueuse et historiquement extraordinaire fin d’enfance qui est la sienne. C’est aussi –surtout– la sagesse immémoriale des femmes de son temps. Les habite la ferveur fondamentale de l’Islam devant la vie et l’obligation sereine de suivre les édits si capricieux de Dieu.

Le palanquin est gagné d’un très léger ondoiement. Le respect profond des esclaves d’Aïcha, hommes simples, discrets et heureux dans leur foi, passe invisiblement de eux à elle dans la façon aérienne et fugitive dont ils déplacent le palanquin enveloppant la jeune femme adulée de tous les croyants. Après un bref envol, le fond de la petite maison portative crisse doucement sur le sable. Le palanquin d’Aïcha se pose sur le sol exactement au même moment où le soleil couchant se pose sur l’horizon. Encore quelques interminables secondes, histoire de bien entendre les deux esclaves s’éloigner rapidement pour aller baraquer un autre palanquin de dignitaire. Les yeux d’Aïcha s’ouvrent, ses mains se délient et chassent vivement le rideau d’ouverture du palanquin et la jeune femme fonce au pas de course sur l’infini lit de sable, comme un petit djinn de feu. En courant à toutes jambes, Aïcha ajuste son observation de l’espace, dans la noirceur montante. La caravane, en route vers Médine, a fait halte le long d’une petite palmeraie sèche constituée d’un bouquet d’une douzaine d’arbres. Ceux-ci s’approchent tout doucement d’Aïcha à mesure qu’elle se rue vers l’horizon. Palmeraie sèche, cela signifie qu’il n’y aura pas d’eau pour les ablutions après l’acte. Aïcha n’y pense même pas. La seule chose qui compte maintenant pour elle, c’est de vite traverser ce bouquet de grands arbres, pour mettre les palmiers, les dattiers et les maigres broussailles de sol sableux entre elle et les regards involontaires des hommes et des femmes de la caravane.

Aïcha traverse maintenant la palmeraie, en écorchant un peu ses pieds nus sur les maigres broussailles du sol. Elle avise un gros dattier qui s’interpose maintenant entre elle et la portion de désert ultérieure à la palmeraie. Il sera le pilier idéal pour supporter la solution définitive à cette tyrannique et affolante contrariété des chairs. Se posant derrière l’arbre comme un aigle sur une charogne, Aïcha ouvre grand deux jambes juvéniles mais vigoureuses, enfonce solidement ses doigts de pieds dans le sable. Elle retrousse sa magnifique djellaba bleu ciel sous laquelle elle est intégralement nue. Elle roule promptement le bas de la djellaba autour de ses hanches, juste au dessus du nombril et la tient serrée, bouffante et enroulée contre elle d’une main, la droite. Elle s’appuie de l’autre main sur le corps du gros dattier et s’accroupie légèrement dans la position d’une cavalière debout sur les étriers. Ses yeux se ferment comme d’eux-mêmes. Sa bouche s’entrouvre pour mieux respirer. L’arbre la cache entièrement des caravaniers en halte, qui, en plus, sont maintenant à bonne distance. Le contact de sa main gauche avec l’écorce rêche et piquante de l’arbre semble déclencher le flot de pisse. Il se déverse comme un torrent, entre les jambes grandes ouvertes d’Aïcha, éclaboussant parfois très légèrement les cuisses d’une bruines de postillons d’urine sporadique, agaçante et honnie. Aïcha se soulage amplement, en prenant bien le temps qu’il faut. Elle respire à pleins poumons et son cœur bat de plus en plus régulièrement. Maudits chiens, maudits ânes, pauvre de nous humains et humaines. Un petit coup de vent gifle légèrement la chair satinée de ses fesses pendant que le dense sable du sol du désert prend bien son temps pour absorber la bonne flaque d’urine qu’Aïcha lui abandonne à jamais. Ô eau, la plus belle, la plus limpide et la plus précieuse des substances, pourquoi dois-tu passer à travers nos chairs d’une façon si vile et si laide?

Son soulagement maintenant installé la rendant plus attentive à l’environnement, Aïcha croit entendre un méhari blatérer au loin, très loin, dans le lointain, depuis le désert se trouvant derrière elle, derrière son cul, ses cuisses, le dattier et toute la palmeraie. Réelle ou imaginaire, cette urgence pousse la jeune dignitaire à promptement rabattre les pans de sa djellaba et à se couvrir la tête. Dans la presse, pendant que les pans du vêtement retombent en prenant un petit peu dans le vent, Aïcha saisit son capuchon à l’encolure et, sans qu’elle ne s’en avise (car la volonté de Dieu est si souvent secrète), son auriculaire s’accroche dans la fine chaînette d’or de son collier et, avec le brouhaha du rajustement des replis du grand vêtement, la sectionne net. Pendant que la toute jeune femme, finit de replacer les pans de cette ample tenue bleu ciel, en regardant tout autour d’elle pour s’assurer que nulle présence ne la surveille, son collier cassé, qui est délicat mais suffisamment lourd, glisse, dégringole silencieusement, entre ses seins, devant son ventre, le long de son pubis, et va se planter entre ses deux jambes encore ouvertes, en plein dans la flaque de pisse qui n’a pas tout à fait fini d’être bue par le sable. Aïcha ne remarque pas cela et se met en marche vers la palmeraie qu’elle entendra bientôt retraverser pour aller retrouver la caravane.

Mais avant toute chose, il faut absolument rendre au Dieu unique, bon et sage ce qui lui est du. L’impression fugitive qui avait effleuré Aïcha quand elle courait, lourde de pissat, comme un petit djinn de feu, se confirme maintenant, tristement. Ceci est une toute petite palmeraie sèche. Il n’y a pas de surface aqueuse, pas d’oasis, pas de puit, pas de fontaine pour faire des ablutions. «Quelle poisse!» se hurle intérieurement Aïcha, dans un court moment de frustration et de rage, car elle se sent maintenant profondément sale et souillée. Cependant, sa foi, entière et sereine, et sa connaissance déjà profonde des lois la rassérènent bien vite. Debout pieds nus dans les maigres broussailles, au milieu de la poignée de palmiers et de dattiers de cette triste palmeraie sèche inconnue, l’épouse de Mahomet, Prophète de Dieu, qui, à quinze ans qui sonnent à peine, se fait déjà surnommer, un peu drolatiquement, Mère des Croyants, sait parfaitement ce qu’il lui reste à faire. Intégralement ignorante en géographie, elle ne dispose d’aucun moyen pour s’orienter cardinalement mais elle voit, ou croit voir, une vague chaîne de montagnes sur l’horizon, se profilant loin derrière le camp des caravaniers. Elle décide donc de présumer que tel est le Hedjaz et que, conséquemment, la Ville Sainte se trouve quelque part derrière ou au milieu de ces montagnes. Elle se tourne vers cet espace, effectif ou imaginaire, et elle laisse ses deux bras retomber mollement le long de son corps. Ses yeux se gorgent de larmes, sa face s’élève et frissonne un peu, quand elle s’abandonne, en toute ferveur tranquille, au Dieu unique. Ses lèvres, pulpeuses et fraîches comme des pétales de rose, s’agitent doucement. Elle prie librement, comme on le faisait tout naturellement du temps de l’Islam avisé. «Dieu miséricordieux, je suis tienne en tout. Je me tourne peut-être vers le mauvais endroit mais tu n’en as cure car tu es partout. Tu es de tous les endroits. Dieu, je n’ai pas d’eau pour me purifier des immondes saletés extérieures et intérieures du corps. Je ne sache non plus faire l’ablution sèche et je n’ai pas ici ma servante pour me la faire. Je suis sale et souillée de pissat et de sable. Et ceci est, par ma prière montant vers toi, mon ablution de l’être. Je m’engage, revenue à Médine, à m’adonner à la série rituelle et réelle des ablutions du corps. Miséricordieux, qui ne demande ni ne réclame jamais l’impossible de tes serviteurs et servantes, tu vois en moi. Tu sais que je suis vraie. Cette prière m’est ablution. Fais de moi ce que ta volonté dictera. Je m’y abandonne pleine de sérénité et dans une vive joie car cette joie ne me vient que de toi». Ayant ainsi prié, Aïcha tape sa djellaba pour en chasser les éventuels grains de sable qu’y aurait fiché le vent. Mais elle ne se soucie déjà plus des détails de sa propreté corporelle. Les ablutions de l’esprit sont paisiblement terminées. Les ablutions du corps et des chairs, elle les fera à Médine, qui est toute proche. Comme par une sorte d’approbation secrète envoyée par Dieu, un vent subtil mais vif pousse les dernières bandes de nuages du ciel, donnant à voir une pleine lune immense, ronde et puissamment brillante. C’est le genre de lune que seul vous présente le désert et qui aide à mieux comprendre pourquoi les Arabes l’avaient si profondément en adoration avant d’avoir trouvé Dieu.

Aïcha se met en marche pour traverser le reste de la petite palmeraie et retrouver la caravane. En s’avançant, elle craint soudainement qu’on la prenne pour une bédouine ne faisant pas partie de l’équipée. Elle n’est pas vraiment consciente du fait qu’elle porte une djellaba bleue ciel si précieuse et si fine qu’on reconnaîtrait entre mille la dignitaire qui s’y drape. Naturellement modeste et ignorante de la richesse presque criarde de sa tenue vestimentaire, et voulant être indubitablement reconnue de ses esclaves et de ses pairs, Aïcha décide de rendre sa tête visible. C’était le temps de l’Islam serein et vrai qui n’imposait pas encore le port public du voile aux femmes. Sans souci, Aïcha rabat vers l’arrière le capuchon de sa djellaba et empoigne ses longs cheveux noirs et frisés, pour bien les faire couler sur ses épaules. Ce faisant, elle se touche inévitablement l’encolure et ne sent plus la présence de son collier. Dans un sursaut horrifié, le cœur battant, elle se touche le thorax et n’y sent plus les formes ou le poids du bijou. Il faut quand même une seconde ou deux à Aïcha pour se souvenir laquelle de ses parures de gemmes elle portait aujourd’hui. L’image mentale lui revient de l’ornement enfilé, le matin même. Il s’agit de celui de ses colliers qui est constitué d’une douzaine de délicates auréoles d’argent pur serties chacune d’un petit rubis et liées entre elles par une chaînette d’or blanc qui, hélas, tend à se casser bien facilement. Ce bijoux, délicat et élégant, très finement ouvragé, a une immense valeur commerciale mais Aïcha ne le sait même pas et n’en a cure. Ce qui compte pour elle, surtout, et par-dessus tout, c’est que ce collier d’argent et de rubis est un cadeau du Prophète de Dieu, son respecté mari, qu’elle aime d’un amour fort, pur, entier, et inconditionnel. Malgré l’indubitable mansuétude que son serein époux manifesterait face à la perte de cet objet matériel, la position d’Aïcha n’est pas ouverte à la moindre transaction avec elle-même concernant ce collier. Il n’est tout simplement pas question de l’abandonner derrière soi. La radicalité de l’amour et l’ardeur de la passion maritale parlent ici solidement, sereinement et sa voix ferme ne considère même pas l’alternative de rentrer à Médine sans ce cadeau déjà ancien de l’homme aimé.

Pivotant d’un bloc, Aïcha vire de bord, l’oeil braqué vers le sol. L’ardente lueur lunaire aidant, il ne sera certainement pas si difficile de retrouver à rebours sa propre piste et de voir le précieux objet scintiller sur le sol sablonneux, blanc comme du lait. Aïcha rebrousse donc chemin, pas à pas, la tête penchée, en sondant méthodiquement le sol du regard. Au moment où elle rentre sous le couvert des palmiers et des dattiers de la palmeraie, elle n’a toujours rien trouvé. Elle doit maintenant concentrer plus intensément son attention car les maigres broussailles dissimulent partiellement la piste et les grandes feuilles des arbres masquent partiellement la lumière de la lune. Toute à sa recherche, elle ne se rend pas compte du fait que, maintenant assez loin derrière elle, l’intendant de caravane réveille les esclaves. Comme la luminosité lunaire est bonne, la température pas trop froide, et les bêtes reposées, on a décidé de lever le camp sans délai, nuitamment, de façon à gagner Médine au petit matin. Le souhait heureux et fébrile de relater aux médinois la toute récente et glorieuse victoire musulmane sur la tribu des Banul Mustaliq n’est certainement pas étranger à cette légitime envie de vite se retrouver au bercail, auprès des siens. Les deux esclaves d’Aïcha présument que la respectée épouse du Prophète de Dieu dort dans son palanquin. On remet, silencieusement, délicatement, sans atermoiement, sur le dos du méhari d’Aïcha, la petite maison mobile toute vide. Comme Aïcha est légère comme un petit oiseau, il est impossible à ses esclaves de détecter qu’elle a, en fait, quitté le palanquin. Bien dressé, le splendide méhari d’Aïcha se lève lentement, majestueusement, sous le disque lunaire. La caravane s’ébranle. Aïcha, qui n’en sait toujours rien, finit par arriver au pied du gros dattier près duquel elle s’était soulagée. Le collier d’argent et de rubis est là, fiché un peu grotesquement dans le souvenir encore odoriférant de sa petite plaque de pissat de femme. Soulagée, joyeuse, Aïcha s’en empare, souffle dessus trois fois, et se le reporte autour du cou. Heureusement la chaînette d’or fin est assez longue et délicate pour qu’on puisse la nouer. Sans se soucier du fait que cela la souille encore plus de pisse et de sable et complète la nécessité impérieuse de bonnes ablutions une fois rendue à Médine, Aïcha glisse le collier à sa modeste place, sous le vêtement, contre sa chair. Elle vire de nouveau de bord, cap derechef sur le camp caravanier. Dieu est miséricordieux et il sait qu’un collier sale et souillé reste totalement serti des gemmes de l’amour fort envers le mari, qui reste le seul homme qu’on autorisera jamais à en voir pleinement briller les merveilles.

On retrouve ensuite notre Aïcha un petit peu déconfite, sur le lieu du campement caravanier déserté. Le vent s’est un peu levé et elle a remis son capuchon pour éviter que ses longs cheveux frisés ne se gorgent de sable et finissent eux aussi souillés, comme tout le reste de son être. Surtout qu’il n’y a plus personne ici, pour la reconnaître ou la méconnaître. Quelques colis et baluchons épars et oubliés sur le sol sont les seuls témoins d’une présence humaine éphémère en ces lieux. La caravane a levé le camp. Aïcha est sans peur. Sa foi est son courage. Dans la paix de l’Islam, elle sait qu’on la retrouvera bien à un moment ou à un autre. Ceci est un contretemps sans conséquence, sans plus. Elle ne peut pas imaginer que ce contretemps sans conséquence va changer pour toujours son entière vision de la vie. Pour l’instant ce dont Aïcha s’avise surtout, c’est du fait qu’il commence quand même à faire un petit peu froid. Elle se roule dans sa djellaba, se pose sur le sol, s’y recroqueville, boule et s’endort. Le sable fait une petite auréole autour du solide tissu bleu ciel. Mais comme le vent tombe assez vite, les formes de la femme restent parfaitement visibles, sous le vêtement lové.

Safwân Ibn al-Mu’attal as-Salmi, méhariste émérite et vigoureux, jeune guerrier compétent et déjà aguerri, prend ses fonctions très au sérieux. Il est le colligeur d’arrière-garde de la caravane du Prophète de Dieu. C’est lui qui est en charge de ramener les choses et les gens oubliés par les caravaniers, après les levées de camps. Safwân, qui est berger dans la vie civile, a bien l’habitude de surveiller l’horizon d’un œil alerte et de repérer et distinguer ce qui n’y bouge pas, tentes et objets, et ce qui y bouge, bêtes et gens. Il s’avance vers la palmeraie sèche depuis la piste suivie antérieurement par la caravane rentrant à Médine. Il traverse la petite palmeraie et se retrouve sur les lieux du dernier camp temporaire des caravaniers. C’est là qu’il aperçoit Aïcha sur le sol, drapée dans sa djellaba et roulée en boule, comme une chatte qui dort. Au riche vêtement bleu ciel, Safwân reconnaît tout de suite, imparablement, l’épouse du Prophète de Dieu. Sans trop s’approcher de la jeune dignitaire, Safwân fait baraquer Djimal, son vieux méhari tout velu. En s’agenouillant, le vieux Djimal pousse un blatèrement bien senti, comme pour saluer l’aube qui commence tout imperceptiblement à barrer le ciel. Aicha, qui rêve que le méhari qu’elle avait cru entendre de loin la veille, depuis le lointain désert, est en train de souffler une petite brise sur ses fesses nues, se réveille en sursaut. Safwân la salue respectueusement. Aïcha, se lève sans se presser et tape sur les pans de sa djellaba pour en secouer le sable. À la lumière de l’aube naissante, l’épouse du Prophète de Dieu reconnaît bien ce jeune homme, qu’elle a vu monter la garde d’un baraquement quand elle soignait les blessés pendant la bataille contre la tribu des Banul Mustaliq. Une petite vérification n’est quand même pas de trop. Le dialogue s’engage donc ainsi:

– Qui es-tu?

– Je suis Safwân Ibn al-Mu’attal as-Salmi, ô Mère des Croyants.

– Que fais-tu là?

– Je suis le colligeur d’arrière-garde, ô Mère des Croyants. Je suis ici pour récupérer les objets et les personnes perdus ou oubliés par nos caravaniers. Vois, il y a déjà quelques ballots sur le dos du vieux Djimal, mon méhari. M’autorise-tu à les décharger, tandis que nous conversons?

– Certes. Mais pourquoi les décharges-tu? Tu n’es pas encore à Médine.

– Je vais réunir les ballots et objets que je décharge avec ceux oubliés ici. Je vais en faire un tas que nos hommes reviendront récupérer ici plus tard.

– Pourquoi?

– Pour que tu puisses t’asseoir seule sur le dos du méhari, sans être encombrée par un chargement, ô Mère des Croyants.

– Je vais devoir monter là-dessus, et sans palanquin encore?

– Oui. C’est là la seule chose que nous puissions faire.

Safwân finit de décharger le vieux Djimal. Aïcha, droite, altière mais naturelle, exempte de toute arrogance, reste à bonne distance de lui et du méhari. Aider le jeune homme à décharger et à colliger les quelques ballots et baluchons ne lui vient pas à l’esprit. Ce serait une inconvenance qui la rabaisserait trop, elle, et que le jeune colligeur d’arrière-garde prendrait pour une insulte. Les objets trouvés ayant tous été réunis en un tas bien visible, Aïcha s’enhardit finalement, sur un geste poli de Safwân, à grimper sur le méhari baraqué. La jeune dignitaire trouve que le vénérable méhari sent bien mauvais et qu’il a le poil bien rêche. Elle grimpe dessus quand même, toute seule. Pour pouvoir l’aider à monter, Safwân aurait du la toucher. Il ne l’envisage même pas. Déjà qu’il peine à poser les yeux sur la ravissante épouse du Prophète de Dieu. Il se tient à bonne distance, prêt à n’intervenir qu’en cas d’absolue nécessité. Quand Aïcha est bien installée au sommet de sa nouvelle montagne de tourments, Safwân fait se lever le méhari. Le vieux Djimal n’a plus les genoux de sa prime jeunesse et en prenant de la hauteur, il fait subir une ou deux embardées assez abruptes à Aïcha. Celle-ci manque de tomber de la monture et n’arrive à se maintenir en place qu’en agrippant à pleines mains les poils puants et longs du vieux Djimal. Cette fois-ci, son humeur ne va plus tout à fait se contenir. Ses grands yeux magnifiques écarquillés, elle s’exclame, bien malgré elle:

 – Je vais tomber et me tuer! Mais qu’est-ce que c’est que cette rosse?

– C’est le vieux Djimal, ô Mère des Croyants. Je l’ai hérité de feu mon oncle. Il n’est plus tout à fait dans sa prime ardeur.

– Tu me le dis. Et… et… on va faire quoi maintenant?

– Je ne peux pas monter avec toi et faire courir la monture. Cela te perturberait trop et tu risquerais de te trouver désarçonnée. Nous allons simplement marcher. Je vais le tenir par la bride et m’efforcer de réduire le plus possible le ballotement corporel accompagnant ses pas.

– Tu es… tu es… bien aimable, ô colligeur d’arrière-garde.

– C’est un très grand honneur de te servir, ô Mère des croyants.

Et ils se mettent en marche. Bientôt, le soleil va se lever. Aïcha ne s’en rend compte que confusément mais elle voyage toujours dans un palanquin perfectionné, solidement arrimé sur le méhari le plus stable et le plus racé de la caravane, un vaisseau du désert littéralement. Sa ballade sur le dos du vieux Djimal va lui en apprendre bien plus sur la vie ordinaire des Arabes que bien des conversations sous la tente avec son respecté mari. La leçon va s’inscrire en elle bien plus profondément qu’elle ne se l’imagine encore, du reste. Après une heure de marche, c’est l’extraordinaire lever du soleil sur la séculaire terre d’Arabie. Safwân et Aïcha ont alors le dernier échange verbal de leur jeune existence:

 – Safwân, arrête un moment. J’ai terriblement mal au dos et aux bras.

– Je veux bien qu’on s’arrête dix minutes mais il te faut rester sur le méhari. C’est la seule chose à faire pour que tu t’habitues à lui. Nous en avons encore pour plusieurs heures de marche avant d’atteindre Médine. Il va falloir être très courageuse, ô Mère des croyants.

– Bien, bien. Compte sur moi. J’ai du courage à revendre. Mais, bon, enfin, toi, qui es mon aîné de presque dix ans, ne trouves tu pas un peu fou et sardonique de m’appeler ainsi «Mère»?

– C’est là la désignation bien méritée de l’épouse aimée du révéré Prophète de Dieu.

– Ouais, ouais… bien pour le moment, si tu veux, c’est moi la caravane et c’est toi maintenant mon intendant de caravane. Tu es donc autorisé de m’appeler Aïcha.

– À votre bon vouloir, respectable Aïcha. C’est une bien petite caravane que celle de mon vieux Djimal fin seul. Mais elle emporte la plus précieuse des passagères vers le plus aimé de tous les hommes. Et nous ne faillirons pas.

– J’y compte bien. C’est la mort de mon dos, de mes bras et de mes jambes de monter ainsi un méhari du commun, posée comme ça directement sur son dos. Par contre, je dois te le dire: la vue est absolument magnifique. Je n’oublierai jamais de ma vie ce splendide lever de soleil. Merci, Safwân. Je te suis profondément reconnaissante.

– Marchons.

Ils se remettent en marche, en silence. Ils ne le savent pas encore mais ils ne se parleront plus jamais. Plusieurs longues heures après, ils arrivent à Médine. Safwân fait baraquer le méhari devant la demeure du Prophète de Dieu. Aïcha saute sur le sol, fonce précipitamment vers ses quartiers, et s’y enferme aussitôt derrière un grand et long voile opaque, tiré et tendu en guise de muraille imprenable. Elle passera de longues heures, de longs jours, seule, puis éventuellement avec sa servante, en ablutions et en prières. Quand le Prophète de Dieu viendra la voir, il restera à l’entrée, invisible derrière le voile opaque tendu. Aïcha lui racontera de vive voix, en toute spontanéité joyeuse, sa nuit, tout juste comme je viens de vous la raconter ici. Et le Prophète de Dieu se retirera sans se faire voir d’Aïcha et en restant singulièrement avare de ses manifestations d’affection habituelles.

Quelques jours plus tard, toujours recluse volontaire derrière son grand voile opaque tendu, Aïcha apprendra d’une médinoise qu’on la soupçonne au jour d’aujourd’hui d’avoir commis l’adultère avec le jeune berger Safwân. Destruction fondamentale et irréversible de tout ce qui existait avant, en Aïcha. Surprise intégrale et consternation absolue. Irrémédiable effondrement de l’ingénuité primesautière de l’enfance. Vrai commencement angoissant et terrible de l’errance nocturne de l’épouse que Mahomet préférait. Le souffle court, Aïcha croit mourir, crever comme un âne ou un chien bouffi de pissat et d’ordure. Il se passera de longs, cruels et lancinants jours avant que le Prophète de Dieu ne les absolve, elle et Safwân, et que ne soient dictés les versets coraniques exigeant des preuves limpides venues de quatre témoins indubitables pour porter des accusations d’adultère.

Pendant les jours qui suivirent cette nuit fatale et innocente, désormais à jamais souillée par le plus affreux des doutes, Aïcha fut brûlée du feu terrible, à la fois désespéré et rageur, qui est celui qui consume de l’intérieur une personne intégralement innocente que tous, y compris l’être aimé, soupçonnent des pire fautes. C’est dans cette douleur, cuisante comme le fer rouge qui marque en permanence, qu’Aïcha entrera véritablement dans le monde des adultes, des menteurs, des fourbes, des soupçonneux, des méchants et des perfides. Ce sont eux qui ont projeté leurs déjections intérieures sur la femme pure, qui, elle, n’a jamais rien fait de mal et qu’on a pourtant flagellée et lapidée de soupçons odieux, terribles, insondables, indicibles. Ceux qui ont ainsi fait gicler leur propre perfidie et duplicité sur Aïcha ont perdu de vue le fait que Dieu se devrait pourtant de tout voir, de tout savoir, de tout détecter et, de ce fait, ils ont perdu, pour toujours, la vérité essentielle de l’Islam.

La douleur éperdue et éternelle d’Aïcha est la douleur cuisante et perpétuellement insultante, irritante et destructrice de toutes les femmes honnêtes qu’on accuse à tort. Oui, oh que oui, le Prophète de Dieu a bien eu raison quand il a déclaré qu’Aïcha est la moitié de la religion. La ferveur de la fraîche et intense jeunesse de la foi étant irrémédiablement perdue, rien, plus rien, ne ravivera les chairs douces et aimantes et les esprits sages et sereins d’avant cette infinie douleur, aussi fatale qu’imprévue.

La nuit d’Aïcha est la nuit qui a tout sali, tout terni, tout détruit. Maudits chiens, maudits ânes, pauvre de nous humains et humaines…

.
.
.

Tiré de mon ouvrage: Paul Laurendeau (2015), L’islam, et nous les athées, ÉLP Éditeur, Montréal, format ePub ou PDF.

.
.
.

.
.
.

Paru aussi dans Les 7 du Québec

.
.
.

Posted in essai-fiction, Fiction, L'Islam et nous, Monde, Multiculturalisme contemporain, Sexage | Tagué: , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , | 24 Comments »

IBN SAOUD (1887-1953), le Saoud de «Saoudite» dans Arabie Saoudite

Posted by Ysengrimus sur 9 novembre 2013

empire-ottoman

La Péninsule Arabique ou Arabie se subdivise aujourd’hui en huit états dont la majorité sont côtiers. Dans le sens des aiguilles d’une montre, en descendant le Golfe arabo-persique (vers le sud-est), puis la mer d’Oman (vers le sud-ouest) puis en remontant la Mer Rouge (vers le nord-ouest), ce sont: le Koweit, Bahrein, le Qatar, les Émirats Arabes Unis, le Sultanat d’Oman, le Yémen, la Jordanie. Au centre de cet ensemble disparatement découpé se trouve le huitième état de la Péninsule Arabique, l’Arabie Saoudite. L’Arabie Saoudite n’est pas l’Arabie. Elle est ce qu’il en reste après que le rapport des forces coloniales et post-coloniales se soit divisé cette péninsule aujourd’hui hautement stratégique.

Il y a soixante ans pile-poil mourrait Ibn Saoud (1887-1953) le Saoud de «Saoudite» dans Arabie Saoudite. C’était un jeune chef arabe de vingt-sept-ans, au futur hautement prometteur, en 1914, quand tenait encore en place fragilement la pince de l’Empire ottoman se lovant autour de la partie nord de la Péninsule Arabique. Comme l’indique notre carte (zone rose foncée), avant la Première Guerre Mondiale qui allait parachever le démantèlement de leur empire, les Turcs tenaient encore (outre leur Turquie natale), dans le sens des aiguilles d’une montre toujours. le gros de la berge de l’Arabie donnant sur la Mer Rouge (incluant La Mecque et Médine, cet espace s’appelle le Hejaz), la Jordanie, la Palestine, le Liban, la Syrie, l’Irak, le Koweit (celui-ci de plus en plus encadré par les Britanniques), la berge de l’Arabie donnant sur le Golfe arabo-persique jusqu’au Qatar. Les Britanniques avaient une assise déjà fort solide sur (zone rose pâle et beige sur la carte) les Émirats Arabes Unis (dont Dubaï), Le Sultanat d’Oman et le Yemen (dont le port d’Aden). Dans le langage colonial anglais cette immense zone côtière de la pointe de la péninsule s’appelait tout simplement Oman. Rappelons que le Canal de Suez, reliant la Mer Rouge à la Méditerranée était encore une «zone internationale» (il ne passera aux Occidentaux qu’en 1918 et le restera jusqu’à sa saisie par Nasser en 1956 – pour l’instant la mer Rouge est donc, officiellement du moins, ouverte à la navigation de toutes obédiences) et surtout, capital, on n’a pas encore découvert d’hydrocarbures dans cet immense espace (les premières découvertes de gisements de pétrole auront lieu en 1938). Le centre désertique de la Péninsule Arabique, futur cœur de l’Arabie Saoudite (c’est en ce centre que se trouve Riyad, la capitale actuelle) apparaît, en 1914, comme un état tampon d’importance stratégique secondaire entre l’Empire Ottoman déclinant et l’Empire Britannique en cours de continuation de consolidation.

Notre affaire va donc se jouer entre deux dispositifs compradore périphériques se tiraillant pour le contrôle des tribus nomades des divers émirats caravaniers commerçant la gomme arabique d’oasis en oasis au centre de ce vaste espace de dunes. Le jeu de pendule entre les Ottomans et la puissante tribu arabe dont sera issue Ibn Saoud, les Wahhabites, est passablement ancien. Un Premier État Saoudien (de 1744 â 1818) sera mis en charpie par un général arabo-égyptien roulant avec les Turcs. Un Second État Saoudien (de 1824 à 1891) est défait par le clan arabe des Al Rachid, toujours soutenu par les Ottomans. Et, cette fois-ci, les Saoud ne pourront désormais plus reprendre le dessus comme force indépendante. Dix ans avant la première guerre mondiale, en 1904, Abdelaziz Al Rachid (1897-1906) tient l’émirat de Haïl au centre de la péninsule. C’est toujours un compradore des Ottomans mais son pouvoir est désormais fragile. L’ascendant des Turcs est usé, affaibli par l’histoire et les traditions de luttes, désormais amplement mythologisées. La montée d’Ibn Saoud se jouera d’abord sur la scène locale. Prise de Riyad en 1902, avec une poignée de compagnons, victoire en 1906 à la bataille de Rawdat Muhanna où l’émir Al Rachid est tué, prise de l’immense oasis d’Al-Hasa en 1913. En 1914, dans un ultime effort de récupération, les Ottomans confirment l’émergence intérieure d’Ibn Saoud en le nommant préfet du Nedj, la vaste zone centrale de la péninsule, comprenant Haïl et Riyad. Mais, choisissant le maître moderne chic contre le maître ancien honni, Ibn Saoud passe un pacte étroit avec les Britanniques dès 1915. Son ascension est alors assurée. Prise de Haïl en 1921 (et mise à terme de la dynastie concurrente pro-ottomane des Al Rachid), prise de La Mecque en 1924 (et éviction du chérif anti-ottoman Hussein ben Ali), unification du royaume saoudien en 1932. Entre 1902 et 1932, un demi-million de personnes ont été tuées dans la guerre régionale ayant permis aux Wahhabites de positionner Ibn Saoud comme sultan. Leur victoire est leur défaite. En 1945, les Américains prennent le relais des Britanniques dans l’encadrement de la pétromonarchie naissante (faussement renaissante). Le ci-devant Troisième État Saoudien n’a plus rien à voir avec les deux premiers. Quand Ibn Saoud meurt en 1953, il ne reste plus rien de la sauvagerie autonomiste des Wahhabites. Et, pour faveur, qu’on ne me parle pas ici d’ «Islamie». Les Anglais chrétiens ont été préférés sans le moindre complexe aux Turcs musulmans. Qu’on ne me parle pas non plus de panarabisme. Hussein ben Ali (1856-1931), allié de la première heure des Britanniques, initiateur de la grande révolte arabe anti-ottomane et chérif de La Mecque fut bouté hors de sa capitale comme un malpropre. De ses deux alliés de circonstance (Ibn Saoud et Ben Ali) le néo-colonialisme occidental joua d’ajustement et choisit le plus utile à ses intérêts exclusifs, and god save Lawrence of Arabia. L’Arabie Saoudite ne peut se poser aujourd’hui en championne de l’islamisme et du panarabisme qu’en occultant soigneusement le tout de son histoire récente. Le fait qu’elle finance colossalement à peu près tout ce qui se traîne de réactionnaire et de théocrate dans le grand Moyen-Orient ne change rien à la marche implacable des faits passés et futurs. L’Arabie Saoudite n’est pas l’Arabie.

Ibn Saoud et sa dynastie contemporaine (ainsi que les divers sultanats et émirats toc, néo-coloniaux et compradore des pourtours de la péninsule) personnifient l’inexistence intrinsèque de l’Arabie Indépendante. L’Arabie Saoudite, dans sa conception actuelle (qui est au bord d’une fracture majeure), est l’incarnation la plus achevée imaginable d’un état viscéralement compradore maintenu artificiellement dans un vaste dispositif d’arriération sociale cyniquement ploutocratisé, par un impérialisme extérieur, pour les pires raisons: les pétrolières et les gazières. La révolution qui s’y prépare ne sera pas éternellement irlandisée, benladenisée, voyoutée, exportée, marginalisés, étouffée, dévoyée, détournée par le néo-colonialisme américain. Le jour où cette révolution anti-monarchique (anti… Saoudienne, pour tout dire) prendra l’expansion qui l’attend (toutes les petites monarchies artificielles du Golfe arabo-persique et de la mer d’Oman seront notamment balayées comme des fétus), le couvercle de la marmite américaine sautera et nous prendrons la mesure spectaculaire d’une modification majeure de la géopolitique régionale encore plus déterminante et novatrice (et cuisante… et radicale… et dérapante…) que ne l’avait été la révolution républicaine iranienne de 1979.

Cela ne fera pas que des heureux (même chez les musulmans)…

.
.
.

Tiré de mon ouvrage: Paul Laurendeau (2015), L’islam, et nous les athées, ÉLP Éditeur, Montréal, format ePub ou PDF.

.
.
.

Paru aussi dans Les 7 du Québec

.
.
.

Posted in Commémoration, L'Islam et nous, Monde, Multiculturalisme contemporain, Vie politique ordinaire | Tagué: , , , , , , , , , | 19 Comments »