Le Carnet d'Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

  • Paul Laurendeau

  • Intendance

Posts Tagged ‘anthropologie’

Mes seize aphorismes utiles tirés de LA SOCIÉTÉ DU SPECTACLE de Guy Debord (1967)

Posted by Ysengrimus sur 15 novembre 2017

Il y a cinquante ans, Guy Debord avançait magistralement les 221 aphorismes de son ouvrage phare LA SOCIÉTÉ DU SPECTACLE. Aujourd’hui, il faut tout relire tranquillement, et prendre le recul. Certains segments de la réflexion ont vieilli (notamment ses développements sur le temps cyclique et sur l’espace urbain — on ne va pas s’y attarder). D’autres restent avec nous. Mes seize aphorismes utiles tirés de cet ouvrage crucial vieux d’un demi-siècle sont ici… [fugitivement commentés entre crochets et en gras, par moi. — Ysengrimus]

.

19

Le spectacle est l’héritier de toute la faiblesse du projet philosophique occidental qui fut une compréhension de l’activité, dominée par les catégories du voir; aussi bien qu’il se fonde sur l’incessant déploiement de la rationalité technique précise qui est issue de cette pensée. Il ne  réalise pas la philosophie, il philosophise la réalité. C’est la vie concrète de tous qui s’est dégradée en univers spéculatif.

[1- Il est à la fois historiquement important et dialectiquement significatif d’observer que c’est au moment de la lente dissolution de la philosophie spéculative comme vaste discipline intellective que la dynamique du spectacle prend graduellement le relais. On passe donc fatalement du Logos armaturé à l’Image papillonnante, du dirigeant au saltimbanque, du penseur au baseballeur, et, conséquemment, du ratiociné au métaphorique.  — Ysengrimus]

.

23

C’est la plus vieille spécialisation sociale, la spécialisation du pouvoir, qui est à la racine du spectacle. Le spectacle est ainsi une activité spécialisée qui parle pour l’ensemble des autres. C’est la représentation diplomatique de la société hiérarchique devant elle-même, où toute autre parole est bannie. Le plus moderne y est aussi le plus archaïque.

[2- Si le spectacle émane du pouvoir, il est aussi la manifestation la plus éclatante de la perte de l’essence de soi du pouvoir. S’il faut éblouir les masses, c’est qu’elles ne sont plus subjuguées, s’il faut les baratiner, c’est qu’elles ne sont pas très convaincues. Un développement que Debord ne pouvait qu’entrevoir est celui corroborant qu’aujourd’hui les masses SONT le spectacle. Big brother is all of us et le sceptre contemporain, c’est une tige d’égoportrait (selfie). — Ysengrimus]

.

26

Avec la séparation généralisée du travailleur et de son produit, se perdent tout point de vue unitaire sur l’activité accomplie, toute communication personnelle directe entre les producteurs. Suivant le progrès de l’accumulation des produits séparés, et de la concentration du processus productif, l’unité et la communication deviennent l’attribut exclusif de la direction du système. La  réussite du système économique de la séparation est la prolétarisation du monde.

[3- On a pu croire, avec les avancées technologiques et la démocratisation de l’information de masse (Internet et ses mythes), à la mise en place d’une communication multipolaire, prolétarisée, et de souche collective. Il y a là une des grandes illusions des développements contemporains du spectacle. Cyber-culture et cyber-censure dansent ensemble sur le même cercle, dans une remise graduelle en selle de la séparation de la communication et du fait communiqué, notamment par les instances de pouvoir. Celles-ci ont promptement comblé un rattrapage technocratique qui dit haut et fort la transparence servile de toutes les technocraties, y compris celles émanant des technologies ordinaires.  — Ysengrimus]

.

29

L’origine du spectacle est la perte de  l’unité du monde, et l’expansion gigantesque du spectacle moderne exprime la totalité de cette perte: l’abstraction de tout travail particulier et l’abstraction générale de la production d’ensemble se traduisent parfaitement dans le spectacle,  dont le mode d’être concret est justement l’abstraction. Dans le spectacle, une partie du monde se représente devant le monde, et lui est supérieure. Le spectacle n’est que le langage commun de cette séparation. Ce qui relie les spectateurs n’est qu’un rapport irréversible au centre même qui maintient leur isolement. Le spectacle réunit le séparé, mais il le réunit en tant que séparé.

[4- On ne dira jamais assez les cuisants sévices de l’abstraction ordinaire. La crise du spectacle contemporain se niche, entre autres, dans la séparation maladive entre le viral et le non-viral. Charnu et concret, le non-viral existe au quotidien mais s’oublie à répétition, s’éparpille sans constance. Abstrait et spectaculaire, le viral s’impose comme savoir collectif factice, doxa bidon, faux consensus des hystéries de Panurge, éphémère uniformisation du buzz hypersénilisé, mort-né. C’est bien en tant que séparé que le viral survole le non-viral, en complétant la collectivisation de la pseudo-existence de tous nos pragmatismes virtuellement consensuels. Les deux se rejoignent hâtivement sous forme de non existence spectaculaire et ce, en un temps fulgurant.  — Ysengrimus]

.

43

Alors que dans la phase primitive de l’accumulation capitaliste «l’économie  politique  ne  voit  dans le prolétaire que l’ouvrier», qui doit recevoir le minimum indispensable pour la conservation de sa force de travail, sans jamais le considérer «dans ses loisirs, dans son  humanité», cette position des idées de la classe dominante se renverse aussitôt que le degré d’abondance atteint dans la production des marchandises exige un surplus de collaboration de l’ouvrier. Cet ouvrier, soudain lavé du mépris total qui lui est clairement signifié par toutes les modalités d’organisation et surveillance de la production, se retrouve chaque jour en dehors de celle-ci apparemment traité comme une grande personne, avec une politesse empressée, sous le  déguisement du consommateur. Alors l’humanisme de la marchandise prend en charge «les loisirs et l’humanité» du travailleur, tout simplement parce que l’économie politique peut et doit  maintenant dominer ces sphères en tant qu’économie politique. Ainsi «le reniement  achevé de l’homme» a pris en charge la totalité de l’existence humaine.

[5- La tertiarisation de l’intégralité de la tonalité civilisationnelle a poussé cet humanisme de la marchandise dans ses retranchements ultimes. Le mépris glacial des interactions sur le lieu de travail répond fielleusement aux autres interactions, mielleuses et théâtralisées elles, du lieu de loisir. Il est assez limpide que le bordel comme espace de contact et la prostitution comme modus operandi intersubjectif accèdent à des dimensions de modèle interactif universel. La pute ravale son mépris, exécute la tâche dans toute la facticité roborative du spectacle. Le john encaisse la jouissance, débourse le prix du plaisir et engrange la facticité uniformisée et quantifiable de tous ses loisirs. Tertiarisation et réification travaillent ensemble en œuvrant vers une visée commune: faire taire les émotions, les transgressions et les déviances. Vivons les dents serrées: nous sommes tertiarisés.   — Ysengrimus]

.

48

La valeur d’usage qui était implicitement comprise dans la valeur d’échange doit être maintenant explicitement proclamée, dans la réalité inversée du spectacle, justement parce que sa réalité effective est rongée par l’économie marchande surdéveloppée; et qu’une pseudo-justification devient nécessaire à la fausse vie.

[6- Il faut fonder d’urgence un Front de Libération de la Valeur d’Usage. Celle-ci s’agite comme un gorille dans la cage marchande mais ni le spectacle ni la facticité représentative ne sauraient la dissoudre. Elle est la praxis agissante en union cruciale avec l’objet de son action. Libérons l’ultime prisonnier politique: la valeur d’usage! Elle est le noyau dur matérialiste qui traverse les régimes et les use comme le jet de sable râpe la surface des vieilles pierres et les nettoie bien net, bien blanches. Ce que l’économie marchande a rongé, la nausée financiariste verra bien à le régurgiter, dégueu mais intégral. Sous les marchés, la valeur d’usage.  — Ysengrimus]

.

62

Le faux choix dans l’abondance spectaculaire, choix qui réside dans la juxtaposition de spectacles concurrentiels et solidaires comme dans la juxtaposition des rôles (principalement signifiés et portés par des objets) qui sont à la fois exclusifs et imbriqués, se développe en lutte de qualités fantomatiques destinées à passionner l’adhésion à la trivialité quantitative. Ainsi renaissent de fausses oppositions archaïques, des régionalismes ou des racismes chargés de transfigurer en supériorité ontologique fantastique la vulgarité des places hiérarchiques dans la consommation. Ainsi se recompose l’interminable série des affrontements dérisoires mobilisant un intérêt sous-ludique, du sport de compétition aux élections. Là où s’est installée la consommation abondante, une opposition spectaculaire principale entre la jeunesse et les adultes vient en premier plan des rôles fallacieux: car nulle part il n’existe d’adulte, maître de sa vie, et la jeunesse, le changement de ce qui existe, n’est aucunement la propriété de ces hommes qui sont maintenant jeunes, mais celle du système économique, le dynamisme du capitalisme. Ce sont des choses qui règnent et qui sont jeunes; qui se chassent et se remplacent elles-mêmes.

[7- Les compétitions fallacieuses (sports, élections, nationalismes, racisme, plouto-empoignes, phallo-tricheries, conflit des générations, mondanités du monde du spectacle) sont le moteur horloger de la fausse binarité pendulaire. Le consensualisme aveugle du golem économique requiert une série frémissante de concessions factices au dialectique et à l’alterné. Notons que la durabilité du procédé s’use, attendu qu’on passe graduellement de la guerre à l’ennemi à la guerre à la guerre. Il va sans dire qu’un jour viendra où l’univocité mondialiste du système économique fera face aux masses unies par delà ces fausses divisions internes, et en harmonie avec la crise cruciale. Oui, un jour viendra.  — Ysengrimus]

.

85

Le défaut dans la théorie de Marx est naturellement le défaut de la lutte révolutionnaire du  prolétariat de son époque. La classe ouvrière n’a pas décrété la révolution en permanence dans l’Allemagne de 1848; la Commune a été vaincue dans l’isolement. La théorie révolutionnaire ne peut donc pas encore atteindre sa propre existence totale. En être réduit à la défendre et la préciser dans la séparation du travail savant, au British Museum, impliquait une perte dans la théorie même. Ce sont précisément les justifications scientifiques tirées sur l’avenir du développement de la classe ouvrière, et la pratique organisationnelle combinée à ces justifications, qui deviendront des obstacles à la conscience prolétarienne dans un stade plus avancé.

[8-  Le défaut dans la théorie est la réponse dans le ciel aux défauts des luttes terrestres. La Bataille des Champs Catalauniques de la théorie et de la praxis se perpétue sur deux plans, fatalement, vu son ardeur. Il est de bonne tenue de bien faire sentir que la théorie pour les masses qui doit s’expliquer aux masses rate une marche. Elle n’en devient pas plus fausse mais sa saisie en est, par contre, passablement faussée. La théorie révolutionnaire rencontre la praxis révolutionnaire dans le slogan, texte court, capteur universel. La théorie révolutionnaire recherche les masses dans les tâtonnements du texte long, articulé, explicatif, lénifiant, bourdonnant. Le Capital de Marx n’est pas un slogan d’action circonscrite. Tout le pouvoir aux soviets! n’est pas un développement théorique de portée universelle. — Ysengrimus]

.

86

Toute l’insuffisance théorique dans la défense scientifique de la révolution prolétarienne peut être ramenée, pour le contenu aussi bien que pour la forme de l’exposé, à une identification du prolétariat à la bourgeoisie du point de vue de la saisie révolutionnaire du pouvoir.

[9- «Moi, Karl Marx, j’ai introduit la dialectique hégélienne dans le matérialisme historique. La dialectique ne fait pas de pardon dans l’étude et la compréhension de l’histoire. Elle rejette le durable, l’éternel, le stable, le constant, le cyclique, l’identique, au profit du contradictoire, de l’irréversible, de la crise, de l’altération novatrice et sans retour. Il n’y a pas à transiger avec ce type de doctrine. Et pourtant, bien malgré moi, j’ai transigé. J’ai transigé avec l’ancienne pensée non dialectique. Évidemment! Pensez-y! J’ai avancé que la révolution prolétarienne allait se déployer comme le fit la révolution bourgeoise. Les révolutions bourgeoises, celle de 1789, certes, mais aussi, et plus précisément, mon rêve de jeunesse, devenu partiellement réalité en 1848, furent le modèle identitaire que j’employai, comme fatalement, pour me représenter les révolutions à venir. En perpétuant un tel modèle identitaire, c’est bien cette vieille pourriture de constance métaphysique que je maintenais, coagulée au cœur de la dialectique. Plus de crise, plus de nouveauté radicale, mais une toute subreptice modélisation, un carcan, un patron. Et pas le moindre! Rien de moins que la bourgeoisie montrant au prolétariat comment faire une révolution! C’est justement ce carcan, ce patron, ce modèle que Lénine a brisé. Il a démontré que, dans son déploiement effectif, les révolutions n’adoptent pas de schéma absolu, mais seulement des analogies tendancielles. Il a démoli les restes de fantasme doctrinaire de mon approche. Qu’a-t-il tant fait? Il a simplement laissé tomber, comme illusion inutile, l’idée «marxiste» voulant que la bourgeoisie devait faire la révolution d’abord et que le prolétariat ne devait s’avancer qu’ensuite. Lénine a mis en branle la leçon immense de la Commune de Paris que je cherche encore à comprendre. Il a prouvé, par son œuvre et par son action, que, comme il l’a dit lui-même, l’histoire se développe toujours par son mauvais côté. Aussi, quand le prolétariat russe marcha sur Moscou et sur Petrograd, le cadre théorique était ajusté à ce radical impondérable intellectuel et matériel de la non symétrie des révolutions. Le léninisme théorique en histoire, c’est le culminement de la dialectique dans le matérialisme historique. Plus de constante, plus de séquences obligées pré-établies dans l’idée. Déchiré l’ultime rideau de l’hégélianisme de Marx. Corrigée, la grande erreur théorique autour de laquelle se lovèrent tous les espoirs et toutes les mortifications de ma vie. Hélas, Lénine a été englouti par les lois qu’il a lui-même découvertes. L’histoire, que, pour l’avoir révélé, il ne contrôlait pas plus que moi, s’est développée du mauvais côté pour lui et les siens aussi… régressions thermidorienne, brumairienne et finalement liquidatrice incluses! Voilà, de fait, cher Sinclair, ce que Lénine et Marx ont profondément en commun: ils finissent déchiquetés par les colossales contradictions historiques qu’ils mettent à jour. Notez, en saine dialectique radicale et toujours aussi tristement et fièrement à la fois, que, attendu que je suis dépassé par Lénine, il appert que Lénine est aussi dépassé par moi. Son analyse anomaliste de la révolution russe, valide à court et moyen terme, rend, à plus long terme, des comptes à mon modèle analogiste. Sa Commune de Paris à lui est tombée aussi, mais selon une large courbe bien plus similaire à celle de la Révolution Française. En gros, et –de nouveau!– schématiquement, les phases sont: Gouvernement révolutionnaire, Bonapartisme/Stalinisme, Restauration politique sans retour réel au point de départ. Quelque part cela se rejoint, toute cette merde d’arabesques révolutionnaires.» (dixit le Karl Marx de DIALOGUS, pastiché par Paul Laurendeau). — Ysengrimus]

.

114

Dans ce développement complexe et terrible qui a emporté l’époque des luttes de classes vers de nouvelles conditions, le prolétariat des pays industriels a complètement perdu l’affirmation de sa perspective autonome et, en dernière analyse, ses illusions, mais non son être. Il n’est pas supprimé. Il demeure irréductiblement existant dans l’aliénation intensifiée  du capitalisme moderne: il est l’immense majorité des travailleurs qui ont perdu tout pouvoir sur l’emploi de leur vie, et qui, dès qu’ils le savent, se redéfinissent comme le prolétariat, le négatif à l’œuvre dans cette société. Ce prolétariat est objectivement renforcé par le mouvement de disparition de la paysannerie, comme par l’extension de la logique du travail en usine qui s’applique à une grande partie des «services» et des professions intellectuelles. C’est subjectivement que ce prolétariat est encore éloigné de sa conscience pratique de classe, non seulement chez les employés mais aussi chez les ouvriers qui n’ont encore découvert que l’impuissance et la mystification de la vieille politique. Cependant, quand le prolétariat découvre que sa propre force extériorisée concourt au renforcement permanent de la société capitaliste, non plus seulement sous la forme de son travail, mais aussi sous la forme des syndicats, des partis ou de la puissance étatique qu’il avait constitués pour s’émanciper, il découvre aussi par l’expérience historique concrète qu’il est la classe totalement ennemie de toute extériorisation figée et de toute spécialisation du pouvoir. Il porte la révolution qui ne peut rien laisser à l’extérieur d’elle-même, l’exigence de la domination permanente du présent sur le passé, et la critique totale de la séparation; et c’est cela dont il doit trouver la forme adéquate dans l’action. Aucune amélioration quantitative de sa misère, aucune illusion d’intégration hiérarchique, ne sont un remède durable à son insatisfaction, car le prolétariat ne peut se reconnaître véridiquement dans un tort particulier qu’il aurait subi ni donc dans la réparation d’un tort particulier, ni d’un grand nombre de ces torts, mais seulement dans le tort absolu d’être rejeté en marge de la vie.

[10- D’avoir perdu ses illusions révolutionnaires et réformatrices, le prolétariat n’en reste pas moins la grande force négatrice du développement historique contemporain. Or «l’extension de la logique du travail en usine qui s’applique à une grande partie des «services» et des professions intellectuelles» s’est inversée. Aujourd’hui, c’est plutôt l’extension de la logique des «services» et des professions intellectuelles qui s’applique à une grande partie du travail en usine… Il n’y a donc pas à tergiverser, la tertiarisation, c’est la mise en place, voulue ou non, du prolétariat qui pense, qui spécule et qui, fatalement, critique le monde, abstraitement et concrètement. La tertiarisation donne les ultimes outils théoriques de la quotidienneté au prolétariat. Elle le fait entrer massivement dans les coulisses du spectacle. Plus rien n’est dur ou fatal, tout est mou, factice. C’est un décor. Du toc. Et le fric, c’est du papier. Et une étincelle peut mettre le feu à toute une… pile de notes de service.  — Ysengrimus]

.

121

L’organisation révolutionnaire ne peut être que la critique unitaire de la société, c’est-à-dire une critique qui ne pactise avec aucune forme de pouvoir séparé, en aucun point du monde, et une critique prononcée globalement contre tous les aspects de la vie sociale aliénée. Dans la lutte de l’organisation révolutionnaire contre la société de classes, les armes ne sont pas autre chose que l’essence des combattants mêmes: l’organisation révolutionnaire ne peut reproduire en elle les conditions de scission et de hiérarchie qui sont celles de la société dominante. Elle doit lutter en permanence contre sa déformation dans le spectacle régnant. La seule limite de la participation à la démocratie totale de l’organisation révolutionnaire est la reconnaissance et l’auto-appropriation effective, par tous ses membres, de la cohérence de sa critique, cohérence qui doit se prouver dans la théorie critique proprement dite et dans la relation entre celle-ci et l’activité pratique.

[11- Il n’y a pas de révolution isolée, pas de révolution nationale. Les révolutions dans un seul pays ont toutes été nivelées et se sont graduellement reconnectées au miasme international ambiant. La notion de mondialisation a donc plus que jamais deux facettes. Mondialisation de l’internationale du pognon des accapareurs et des financiaristes. Mondialisation de la résistance concertée de ceux qui produisent la richesse collective en avançant calmement vers la praxis révolutionnaire de masse. Nous sommes tous intégralement les armes de la révolution et ce, même si les révolutions du futur ne seront pas marxistes. — Ysengrimus]

.

168

Sous-produit de la circulation des marchandises, la circulation humaine considérée comme une consommation, le tourisme, se ramène fondamentalement au loisir d’aller voir ce qui est devenu banal. L’aménagement économique de la fréquentation de lieux différents est déjà par lui-même la garantie de leur équivalence. La même modernisation qui a retiré du voyage le temps, lui a aussi retiré la réalité de l’espace.

[12- Le tourisme, c’est la mondialisation du monde foutu. Ne s’y affirme que les aventures soigneusement ficelées et circularisées de la redite. Cette situation est si intégrale qu’il existe même, depuis belle lurette, une activité touristique de la fuite des circuits touristiques. Un off Brodway du tourisme, en quelques sortes, tout aussi bidon que l’autre, naturellement. Qu’il soit extrême, écolo, sportif, naturiste, gastronomique ou ethnographique, le tourisme reste la quintessence, de plus en plus ouvertement avouée, de la société du spectacle. Rien ni personne ne montre le monde, tant que la dynamique touristique impose sa loi. Le seul tourisme candide et honnête est le tourisme ouvertement pillard, c’est-à-dire celui qui accapare sans se complexer le soleil, les plages, les fruits exotiques et les paysages pittoresques, en en niant et en en boutant la vie historique. Le tourisme, c’est le vol de la partie de la propriété qui ne s’exporte pas donc ne se soutire pas. Tout tourisme tue l’agriculture (vivrière ou compradore) autant qu’il tue les juntes. En un mot, le tourisme est une théorie du spectacle faite chair, roc, lac et rivière, et qui étrangle discrètement tout développement. C’est que le matérialisme touristique est l’antithèse ouverte et scandaleusement bourgeoise du matérialisme historique.  — Ysengrimus]

.

176

L’histoire universelle est née dans les villes, et elle est devenue majeure au moment de la victoire décisive de la ville sur la campagne. Marx considère comme un des plus grands mérites révolutionnaires de la bourgeoisie ce fait qu’«elle a soumis la campagne à la ville», dont l’air émancipe. Mais si l’histoire de la ville est l’histoire de la liberté, elle a été aussi celle de la tyrannie, de l’administration étatique qui contrôle la campagne et la ville même. La ville n’a pu être encore que le terrain de lutte de la liberté historique, et non sa possession. La ville est le milieu de l’histoire parce qu’elle est à la fois concentration du pouvoir social, qui rend possible l’entreprise historique, et conscience du passé. La tendance présente à la liquidation de la ville ne fait donc qu’exprimer d’une autre manière le retard d’une subordination de l’économie à la conscience historique, d’une unification de la société ressaisissant les pouvoirs qui se sont détachés d’elle.

[13- La tendance présente à la liquidation de la ville nous fait entrer dans l’outre-ville. La ville tertiarisée aspire à s’aseptiser, à se mondaniser, à se nunuchifier et, de ce fait aussi, elle aspire à s’illusionner. Montréal se donne des arrondissements indéneigeables ainsi qu’un quartier des spectacles… il faudrait y inaugurer une Place Guy Debord pour que la compréhension radicale des choses gagne (très éventuellement) quelque peu en épaisseur. Il ne restera plus alors qu’à se débarrasser des voitures et de leurs sempiternels pots d’échappement. Retour au bon vieil urbanisme de base. Oh là, là. Vaste programme.  — Ysengrimus]

.

191

Le dadaïsme et le surréalisme sont les deux courants qui marquèrent la fin de l’art moderne. Ils sont, quoique seulement d’une manière relativement consciente, contemporains du dernier grand assaut du mouvement révolutionnaire prolétarien; et l’échec de ce mouvement, qui les laissait enfermés dans le champ artistique même dont ils avaient proclamé la caducité, est la raison fondamentale de leur immobilisation. Le dadaïsme et le surréalisme sont à la fois historiquement liés et en opposition. Dans cette opposition, qui constitue aussi pour chacun la part la plus conséquente et radicale de son apport, apparaît l’insuffisance interne de leur critique, développée par l’un comme par l’autre d’un seul côté. Le dadaïsme a voulu supprimer l’art sans le réaliser; et le surréalisme a voulu réaliser l’art sans le supprimer. La position critique élaborée depuis par les situationnistes a montré que la suppression et la réalisation de l’art sont les aspects inséparables d’un même dépassement de l’art.

[14- L’art est partout. Mon téléphone est l’appareil photo de Doisneau, la caméra de Truffaut, le cahier de Rimbaud, la palette de van Gogh et l’harmonica de Guthrie en un seul objet. Dada est partout. Le Surréalisme est partout. Dada et le Surréalisme ont été les plus efficaces et pertinentes poussées prospectives et ce, non seulement en matière d’art mais aussi sur la question beaucoup plus volatile du tout de l’expression ordinaire. Dada est toc. Le Surréalisme est suranné. C’est que ladite expression ordinaire les ont amplifié à un niveau exponentiel. Nous vivons dans Dada. La société du spectacle est Dada. Le Surréalisme c’est moi, et nous tous. Le Surréalisme, c’est Instagram et Facebook.  — Ysengrimus]

.

201

L’affirmation de la stabilité définitive d’une courte période de gel du temps historique est la base indéniable, inconsciemment et consciemment proclamée, de l’actuelle tendance à une systématisation structuraliste. Le point de vue où se place la pensée anti-historique du structuralisme est celui de l’éternelle présence d’un système qui n’a jamais été créé et qui ne finira jamais. Le rêve de la dictature d’une structure préalable inconsciente sur toute praxis sociale a pu être abusivement tiré des modèles de structures élaborés par la linguistique et l’ethnologie (voire l’analyse du fonctionnement du capitalisme), modèles déjà abusivement compris dans ces circonstances, simplement parce qu’une pensée universitaire de cadres moyens, vite comblés, pensée intégralement enfoncée dans l’éloge émerveillé du système existant, ramène platement toute réalité à l’existence du système.

 [15- Cinquante ans plus tard, nous vivons tellement encore dans la gadoue d’un gel structuraliste qui ne dit plus son nom qu’on en est presque à pouvoir formuler les éléments paramétrables d’une historicité de la pensée anti-historique. Celle-ci fonctionne en succession de dénégations autant qu’en empilade de confirmationnismes. Elle affirme n’avoir jamais su ce qu’elle affecte de découvrir subitement et/ou d’avoir toujours su ce qu’elle est enfin abruptement obligé de reconnaître. Une portion importante du discours tapageur contemporain parle constamment de nouveauté et de changement sans jamais parler d’histoire. Le grand écran plat du spectacle EST le déni de l’histoire. Cette historiette d’histoire, on l’occulte, la trivialise ou la sublime en fait divers. Ou encore, on l’érige en grande fatalité naturelle, en code génétique, en principe fondamental de l’espèce (notamment quand il s’agit des foucades de nos mâles Alpha). En matière d’évolution et de développement des choses, dans la société du spectacle bourgeoise contemporaine, Darwin est partout, Marx est nulle part.  — Ysengrimus]

.

209

Ce qui, dans la formulation théorique, se présente ouvertement comme détourné, en démentant toute autonomie durable de la sphère du théorique exprimé, en y faisant intervenir par cette violence l’action qui dérange et emporte tout ordre existant, rappelle que cette existence du théorique n’est rien en elle-même, et n’a à se connaître qu’avec l’action historique, et la correction historique qui est sa véritable fidélité.

[16- Il n’y a pas de théorie autonome et il n’y a pas d’histoire autonome. Toute la pensée est engendrée historiquement, matériellement. C’est une émergence. Le mythe de la sphère du théorique, du scientifique, de l’artistique ou du mystique reste l’ultime enfumage intellectuel de notre temps. Le plus suranné des enfumages aussi. Le plus durillon. L’enfumage des vieux mages… Seule la conscience collective de la transmission ordinaire des talents et des savoirs permettra de dissoudre le livide caillot intellectuel de l’arnaque d’une autonomie sacralisable de la pensée et des savoirs. Quand le génie sera partout, la mystification sera nulle part. Un jour viendra.  — Ysengrimus]

.
.
.

Paru aussi dans Les 7 du Québec

.
.
.

Posted in Citation commentée, Commémoration, Culture vernaculaire, France, Lutte des classes, Monde, Montréal, Philosophie | Tagué: , , , , , , , , , , , , , | 16 Comments »

La messe dominicale catholique romaine dans un village québécois des Basses-Laurentides (fiche anthropologique de terrain)

Posted by Ysengrimus sur 15 novembre 2013

La chapelle du village de Saint Eustache dite Église des Patriotes, vue depuis le lit de la Rivière des Mille Iles

La chapelle du village de Saint Eustache dite Église des Patriotes, vue depuis le lit de la Rivière des Mille Iles

.

La grand-messe dominicale matinale à Saint Eustache (Québec, Canada) dans la vision de l’anthropologue observateur Reinardus-le-goupil (rapport d’observation pieusement consigné en son nom par son papa, Ysengrimus-le-loup). Moi, Reinardus-le-goupil, je me propose de mettre ici en perspective relativiste un geste cérémonial hebdomadaire qui paraîtra ordinaire voire banal à bon nombre de mes compatriotes, il s’agit de celui de la messe dominicale. Ma position est que, dans le contexte social contemporain, cette cérémonie ne peut plus être prise pour acquis culturellement et, conséquemment, mérite amplement qu’on l’observe avec le regard de l’anthropologue. Né à Toronto (Canada) en 1993, j’ai été élevé dans un cadre idéologique complètement athée. Je n’ai donc jamais participé à des activités de nature religieuse. La petite série d’observations anthropologiques présentée ici est donc le résultat de mon tout premier contact avec cette cérémonie ecclésiastique dominicale collective qu’on dénomme usuellement, la messe. Je me suis proposé de participer à l’expérience en adoptant maximalement le comportement extérieur des pratiquants catholiques. Le matin du dimanche 13 novembre 2011, je n’ai donc pas pris de petit déjeuner (comme le font les paroissiens se rendant à la messe matinale, pour ménager l’ingestion de l’hostie consacrée comme premier nutriment dominical), ai vêtu des habits plus formels qu’à l’accoutumé et me suis rendu, en compagnie d’Ysengrimus-le-loup (athée lui aussi, mais dont les allures faussement paroissiennes me servirent de camouflage sociologique) à l’église catholique romaine du village le plus proche de mon domicile, le village de Saint-Eustache (Québec), au nord de l’île de Laval.

Les canadiens francophones (dont le plus grand nombre sont les québécois) forment 2% de la population de l’Amérique du Nord. Ils sont la seule communauté nationalement homogène de ce continent qui soit de religion catholique romaine. Les autres catholiques nord-américains forment des diasporas immigrantes de souche anciennes (irlandais, italiens) ou plus récentes (immigrants latino-américains). Le catholicisme est donc un des traits ethnoculturels majeur du peuple québécois (et des canadiens francophones en général) et ce, depuis le 17ième siècle. Il est aussi important de noter que ce trait culturel important entre aussi, tout doucement mais inexorablement, dans l’Histoire. Depuis la Révolution Tranquille (1960-1966) la déréliction a fait, au Québec, des pas de géant. Il est donc indéniable que l’observation d’une messe traditionnelle dans un village québécois est aussi l’étude d’une pratique rituelle qui est, en fait, en voie de disparition. Des signes visibles de déclin se manifesteront d’ailleurs au cours de l’exercice étudié. Nous en reparlerons.

Le site. Cette cérémonie dominicale du trente-troisième dimanche des temps ordinaires a eu lieu il y a deux ans et deux jours, soit le dimanche 13 novembre 2011 de dix heure à dix heure cinquante du matin en la chapelle de la paroisse Saint Eustache, située au 123 rue Saint Louis, sur la place historique du vieux village de Saint Eustache (Québec).

Description du lieu: il s’agit d’une des grandes chapelles patrimoniales du Québec. Érigée en 1780-1783, la vaste construction à deux clochers (les cloches ne sonneront pas, en ce dimanche) est notamment dotée, sur son fronton, d’une statue de bronze vert de Saint Eustache, patron des chasseurs, datant de 1906. Classée monument historique, cette vaste chapelle de pierre est vouée à la mémoire des patriotes de 1837-1838 (bataillon Jean-Olivier Chénier). Une plaque commémorative devant le parvis rappelle que 150 patriotes s’y réfugièrent lors des rébellions de 1837 et que la façade fut canonnée par le régiment de deux mille hommes du lieutenant-gouverneur John Colborne (contrairement à la croyance populaire, il ne reste plus de trace visible aujourd’hui de cette canonnade sur la façade du bâtiment).

Disposition des objets qui s’y trouvent: la vaste enceinte intérieure de la chapelle est dotée d’un chœur monumental flanqué latéralement de deux grands tabernacles blancs et d’un certain nombre de hautes statues religieuses peintes. Le chœur est séparé de la nef par une barrière de bois peint. Le mobilier liturgique et l’autel datent des années 1838-1844. La voûte latérale du choeur est décorée de grandes peintures religieuses datant des années 1874-1890. Les quatorze stations du chemin de croix datent, pour leur part, de 1925. Le perchoir de prêche cylindrique d’origine est encore en place presque au centre de la nef (les officiants n’y monteront cependant pas en ce dimanche, parlant plutôt derrière un lutrin portatif avec micro, à l’extrême centre avant du chœur, loin devant le vieil autel). Les paroissiens s’assoient sur de longues banquettes de bois vernis, sans coussinage et dotées d’un long prie-dieu pliant qui, lui, est coussiné. On peut parfaitement distinguer, dans le jubé arrière, les immenses tuyaux du grand orgue Brodeur (amélioré par la maison Casavant et Frères en 1910 et en 1954). Le grand orgue ne sera pas joué, on lui préférera un petit orgue électrique situé dans la partie avant cour du chœur, autour duquel se regroupera la chorale.

L’ambiance: le matin du dimanche 13 novembre 2011, l’ambiance dans ce lieu de culte catholique villageois en est une de solennité respectueuse emprunte de bonhomie, de calme et de décontraction. Il est clair que les paroissiens s’adonnent ici à une activité coutumière n’ayant rien d’exceptionnel pour eux. Vu la vastitude des lieux et le nombre de participants, la présence de l’anthropologue observateur que je suis et de mon sbire paternel n’a tout simplement pas été remarquée.

Les participants. La nature de l’exercice (caractère habituel et coutumier de la messe dominicale) fait que l’identité d’aucun des participants ne fut explicitement révélée ou annoncée lors de la cérémonie. Les seules personnes ayant été désignées nominalement sont les défunts auxquels la cérémonie était dédiée, selon l’usage. Il est de plus indubitable, aux yeux d’un observateur extérieur, que la quasi-totalité de ces participants se connaissant entre eux, au moins de vue, même s’il est clair aussi que des étrangers à la communauté peuvent assister à la grand-messe matinale sans que rien ne permette d’attirer spécialement l’attention sur eux ou sur leur intrusion, d’ailleurs tolérée sinon encouragée.

Caractéristiques des participants (âge, sexe, origine): les participants étaient tous de race caucasienne et présumément tous de souche canadienne française et résidents du village de Saint Eustache et de ses environs. Les hommes et les femmes se répartissaient de façon sensiblement égale parmi les paroissiens groupés dans la nef. Les marguilliers étaient tous de sexe masculin. Les laïcs aidant à la cérémonie étaient de sexe masculin et féminin (avec cependant une certaine prépondérance masculine). Les membres de la chorale étaient de sexe féminin (deux tiers de la chorale) et masculin (un tiers de la chorale). La directrice de chorale et l’organiste étaient des femmes. Les deux officiants étaient de sexe masculin et l’officiant principal a rappelé qu’il était curé de cette paroisse depuis plus de quarante ans. De fait, la quasi-totalité des participants de cette cérémonie avaient entre cinquante et quatre-vingt ans. On retrouvait une minorité de quadragénaires ou trentenaires. Il n’y avait absolument personne en bas de vingt-cinq ans (à l’exception de moi, l’anthropologue observateur).

Nombre: remplie environ à la moitié de sa capacité, la grande chapelle de la paroisse de Saint-Eustache contenait environ deux cent personnes, le matin du dimanche 13 novembre 2011. La chorale était formée d’environ vingt personnes, les marguilliers et les laïcs aidant à la cérémonie étaient au nombre de trente environ. Il y avait deux officiants et aucun enfant de chœur.

Activités des participants: les participants procédaient aux activités reliées à leur rôle dans la cérémonie selon les étapes du rituel, implicitement connu et reconnu par l’intégralité des participants. Les paroissiens regroupés dans la nef suivaient les étapes du rituel en se guidant au sujet de ces dernières dans le petit livre de messe portatif Prions en Église et en répondant les formules eucharistiques selon un rituel codé. Aucun propos improvisé n’était tenu par les paroissiens. Les marguilliers (reconnaissable à l’écharpe lisérée de jaune et de blanc leur chamarrant la poitrine) assumaient les hautes fonctions subalternes de la cérémonie, dont notamment la remise des hosties aux communiants. Ils procédaient en silence ou en utilisant des formules rituelles codées. Les laïcs aidant à la cérémonie (non identifiés par un signe vestimentaire mais reconnaissables par le fait qu’ils se tenaient dans le chœur ou qu’ils manipulaient des objets rituels comme le crucifix, ou utilitaires comme les paniers pour la quête) assumaient les basses fonctions subalternes de la cérémonie, notamment en se tenant dans la procession d’ouverture et en passant la quête. Les deux premières lectures eucharistiques furent aussi effectuées par des laïcs, dont une femme, et ne furent accompagnées d’aucun commentaire de leur part. Les membres de la chorale (regroupés autour du petit orgue dans la partie avant cour du chœur, les femmes vêtues de blanc à l’avant, les hommes vêtus de noir à l’arrière) chantaient les prières ou hymnes fournis avec leurs notations musicales dans le livre de messe portatif. La directrice de chorale dirigeait les chanteurs ainsi que les paroissiens dans les chants (les paroissiens étant habituellement invités à chanter les refrains, ce qu’ils faisaient selon leur grée). L’organiste accompagnait la chorale et les paroissiens dans les prières chantées et les hymnes sauf, une fois, à l’ouverture de la messe, lors de l’interprétation instrumentale accompagnant l’entrée de la procession. L’officiant principal, vêtu d’une toge verte et blanche, a ouvert la cérémonie et l’a assurée dans toutes ses étapes codées, mais sans hésiter à prendre toutes libertés par rapport au contenu du livre de messe (retrait de certaines sections, ajout de commentaires particuliers, etc). Il assura aussi la première partie du sermon (la plus longue) et émaillait, sans aucune hésitation, tout son texte rituel de propos improvisés. L’officiant subalterne, vêtu d’une toge rouge et blanche, a clôt la cérémonie et assuré la seconde partie du sermon (la plus courte). Presque aucun texte improvisé n’est venu de l’officiant subalterne, un homme assez âgé qui semblait agir comme une sorte d’invité de marque de l’officiant principal.

Raison de la présence des participants en ces lieux: tous les participants avaient en commun de procéder collectivement, dans une situation de concertation tacite basée sur l’habitude réflexe que confère la coutume, à la réalisation du rite catholique de la messe. L’accord tacite entre les participants fut intégral. Aucune divergence ne s’est manifesté entre eux au cours de cet exercice très nettement codé et laissant peu de place à l’improvisation et aucune place au débat.

Ce que font les participants (actions verbales et manuelles): Les participants produisent collectivement une cérémonie se subdivisant principalement en trois parties. 1) la liturgie de la parole, 2) l’homélie ou sermon, 3) la liturgie eucharistique. Dans la liturgie de la parole, trois courts textes bibliques sont lus. Le premier texte, tiré du Livre des proverbes, explique comment une femme est fidèle à son mari et travaille docilement pour lui. Le second texte, tiré de la première lettre de saint Paul au Thessaloniciens, explique que la soumission au Christ sera subite voire brutale vu que ce dernier viendra imposer son ordre comme un voleur. Le troisième texte (le seul lu par l’officiant principal), tiré de L’évangile selon saint Mathieu relate une parabole du Christ où il explique à ses disciples que la soumission fidèle à un maître se compare à l’aptitude, pour trois serviteurs distincts, de faire fructifier ou de ne pas faire fructifier des talents (une sorte de monnaie d’argent de l’Antiquité). La lecture de ces trois textes est entrecoupée de prières et de récitatifs déclamés ou chantés. Lors de l’homélie, l’officiant principal dégage une réflexion des trois lectures et en tire un développement qu’il relie à l’actualité contemporaine. Ainsi, par un calembour un peu inévitable, les talents ne sont plus des pièces d’argent mais des aptitudes, si bien qu’on transforme un texte faisant initialement l’apologie de la fructification marchande ou financière en un salut aux indignés de Wall Street, Toronto, Montréal etc, faisant fructifier leurs aptitudes à changer le monde. L’officiant inclut dans son homélie des considérations sur son cheminement personnel et celui de certains paroissiens (un hommage particulier est formulé pour les diacres, des sortes d’officiants religieux qui ne sont pas des prêtres). L’officiant exprime aussi, à plusieurs reprises, le regret que la paroisse Sainte Marguerite Bourgeoys soit en train de mettre fin à ses opérations, faute de fidèles. Finalement la liturgie eucharistique est une séquence codée de prières, de chants, de manipulations d’objets sacrés par l’officiant principal (absorption d’une gorgée de vin dans le calice, préparation des ciboires, bris de la grande hostie, nettoyage du calice avec un linge blanc) et de récitatifs, débouchant sur la communion des fidèles et sur l’invitation, faite par l’officiant subalterne, à se retirer dans la paix du Christ.

Manière de faire: la cérémonie s’ouvre sur l’entrée d’une procession, l’installation en position centrale des deux officiants et la disposition des marguilliers et des laïcs aidant à la cérémonie autour de l’autel, le tout au son de l’orgue. L’ostentation rituelle est amplifiée par les interventions codées de la chorale qui chante certaines des prières en invitant les fidèles à participer aux chants. La quasi-totalité des comportements est fixe et consignée dans le petit livre de messe portatif. C’est l’homélie qui inclut le plus grand nombre d’éléments improvisés, apanages exclusifs des deux officiants et occasion de manifester leur bonhommie, leur imagination, voire leur humour. Un court moment de la liturgie eucharistique consiste à se donner la paix. Se produit alors une brève séquence d’interaction spontanée de chaque paroissien avec ceux ou celles qui l’entoure dans les bancs de la nef.

Avec qui chacun interagit: la principale interaction est celle du prêtre avec ses ouailles. Le prêtre déclame et les ouailles répondent. La directrice de la chorale interagit, avec ses choristes ainsi qu’avec les paroissiens, en appliquant strictement la procédure d’un chef d’orchestre commandant son orchestre. Il est important de noter que les seuls échanges informels ont lieu avant la cérémonie (interactions interpersonnelles de certains paroissiens avec les deux officiants qui font même l’accolade et la bise à certain) et après la cérémonie (conversation joyeuse et dynamique de petits groupes de paroissiens sur le parvis, après la sortie de la messe).

Commentaire critique. Il est assez évident que la grande chapelle de Saint Eustache est déjà partiellement un musée évoquant le faste des activités dominicales d’antan. Les cloches ne sonnent plus, le grand orgue du jubé ne joue pas, le perchoir de prêche n’accueille plus un officiant omnipotent invectivant vigoureusement ses ouailles. Le texte sacré, souvenir d’un dispositif autoritaire profondément immoral, opprimant les femmes, les distraits et les indifférents, est réinterprété d’une façon doucereuse qui renie sa dimension autoritaire et réactionnaire d’origine. En ce dimanche, on a trouvé moyen de transformer une apologie de l’argent en appuis aux adversaires de la finance. Les vieillards de ce village se rendent à la messe comme des robots, un peu par réflexe conditionné ou par nostalgie des activités de leur jeunesse. Ils écoutent un officiant aux cheveux blancs parler de communautés qui ferment leurs portes faute de paroissiens et de la lente disparition des croyants. À travers une petite célébration catholique de villages, c’est l’effet lentement mais irrémédiablement autodestructeur et corrosif de la déréliction que l’on observe, comme on regarde, impuissant, un organisme agonisant mourir de vieillesse, quand il a fait son temps. La religion qui disparaît, sans que nulle violence extérieure ne s’exerce sur elle, c’est la confirmation toute simple de l’athéisme qui, comme son nom l’indique, n’est rien d’autre que l’absence de dieu et la conscience rationnelle avancée que cette absence impose à la pensée.

Un exemplaire récent du petit livre de messe portatif hebdomadaire PRIONS EN ÉGLISE

.
.
.

Posted in Civilisation du Nouveau Monde, Culture vernaculaire, Québec | Tagué: , , , , , , , , , , | 10 Comments »

La dissolution de la division sexuelle du travail, c’est elle, la vraie innovation ethnologique de notre temps…

Posted by Ysengrimus sur 8 mars 2012

De nos jours, les hommes et les femmes se positionnent dans toutes les sphères d’activité et ce, selon un ratio tendant maximalement vers 50/50 dans chacune d’entre elles…

.
.
.

En 2132, monsieur, si ça, ça continue,
En 2132, qui c’est qui montera par-dessus?
Attention au secours!
Qui c’est qui me parlera d’amour
Si la police s’appelle Alice?

Jean-Pierre Ferland, Women’s Lib (paroles de J.P. Lauzon), 1974.

.

Le principe de la division sexuelle du travail est un archaïsme bien plus crucial et systémique que la perpétuation, de ci de là, de telle ou telle occupation traditionnelle ponctuelle, imposée aux femmes (ou aux hommes). Sur cette question, trop mal comprise, je ne résiste pas à l’envie de soumettre à votre attention sagace cette brève synthèse descriptive que l’on doit à l’important anthropologue du siècle dernier Ralph Linton (1893-1953).

Un potier en Inde, aux environs de 1929

Femme asiatique vannant le riz à l’ancienne (sans date)

La division et l’attribution des statuts selon le sexe semblent être à la base de tous les systèmes sociaux. Toutes les sociétés prescrivent des attitudes et des activités différentes pour les hommes et pour les femmes. La plupart d’entre elles essaient de rationaliser ces prescriptions en arguant de différences physiologiques entre les sexes ou de leur rôle différent dans la reproduction. Cependant, une étude comparative des statuts assignés aux femmes et aux hommes dans des cultures différentes semble montrer que si de tels facteurs peuvent avoir fourni un point de départ pour la division des statuts, c’est la culture qui détermine en fait, pour l’essentiel, leur attribution. Les caractéristiques psychologiques attribuées aux hommes et aux femmes dans des sociétés différentes varient tellement, elles aussi, qu’elles peuvent n’avoir que de faibles justifications physiologiques. La représentation que les sociétés modernes [occidentales de l’entre-deux-guerres – P.L.] se font de la femme comme angélique et secourable fait un contraste violent avec l’existence, chez les Iroquois par exemple, de femmes-bourreaux qui font preuve de beaucoup d’ingéniosité et de délectation sadique.

L’attribution des occupations, qui est somme toute partie intégrante du statut, donne lieu à des disparités encore plus marquées entre les différentes sociétés. Les femmes arapesh transportent couramment des fardeaux plus lourds que les hommes «parce que leur tête est bien plus dure et plus solide». Dans certaines sociétés, les femmes font la plus grande partie du travail manuel; dans d’autres, comme celles des îles Marquises, la cuisine, le ménage et la garde des enfants sont des occupations proprement masculines et les femmes passent le plus clair de leur temps à leur toilette. La règle générale elle-même selon laquelle, en raison des servitudes de la grossesse et de l’allaitement, les occupations les plus actives sont réservées aux hommes et les occupations les moins actives aux femmes connaît bien des exceptions. Ainsi, chez les Tasmaniens, la chasse au phoques était un travail dévolu aux femmes. Elles nageaient jusqu’aux rochers où se trouvaient les phoques, traquaient les bêtes et les assommaient. Les femmes tasmaniennes chassaient aussi l’opossum, ce qui les obligeait à grimper jusqu’au faîte d’arbres très hauts.

Même si la distribution des occupations selon le sexe varie beaucoup, en fait, le modèle de la division selon le sexe est constant. Il est très peu de sociétés où chaque activité importante n’ait pas été assignée définitivement soit aux hommes, soit aux femmes. Même lorsque les deux sexes coopèrent dans une activité particulière, le domaine de chacun des sexes est souvent bien délimité. Ainsi, pour la culture du riz à Madagascar, les hommes font les semis et les terrasses et préparent les champs pour le repiquage. Les femmes font le travail de repiquage qui est difficile et fatiguant; elles arrachent aussi la récolte mais ce sont les hommes qui la rentrent. Les femmes la transportent alors vers les aires où les hommes la battent, tandis que ce sont les femmes qui la vannent. Enfin, les femmes pilent le grain dans des mortiers et le cuisent.

Quand une société prend en charge une industrie nouvelle, il y a souvent une période d’incertitude pendant laquelle cette tâche peut être remplie par les individus des deux sexes. À Madagascar, la poterie est fabriquée par les hommes dans certaines tribus et par les femmes dans d’autres. Dans la seule tribu où elle est fabriquée à la fois par les hommes et les femmes, cet artisanat n’a été introduit qu’au cours des soixante dernières années [soit depuis 1870 – P.L.]; au cours des quinze dernières années [soit entre 1915 et 1930 – P.L.] en particulier, le nombre de potiers masculins a fortement diminué, beaucoup d’entre eux ayant abandonné cette activité. La baisse des bénéfices, habituellement avancée comme raison qui contraint les hommes à abandonner une de leurs occupations spécifiques quand les femmes l’envahissent en nombre, n’a certainement pas joué ici: le marché était loin d’être saturé et le prix des objets fabriqués par les hommes et les femmes était le même. Les hommes qui avaient abandonné le métier n’en donnaient en général que des raisons très vagues, mais quelques-uns avouaient avec franchise qu’ils répugnaient à se mesurer avec des femmes. Apparemment, l’entrée des femmes dans le métier avait ôté à ce dernier un certain prestige et désormais ce n’était plus l’affaire d’un homme, même escellent artisan, d’être potier.

Ralph Linton (1968), De l’Homme, Minuit, Le sens commun,  pp 140-142. (Titre original: The Study of Man, 1936) – cité depuis la copie papier de la version française de l’ouvrage.

.
.
.

Je crois que la conclusion, au sujet des données anthropologiques synthétisées ici, est assez limpide. Même si les occupations varient amplement, une certaine perpétuation de la division sexuelle du travail dans notre société tertiarisée (les filles réceptionnistes, éducatrices en garderies, hygiénistes dentaires – les gars chauffeurs de taxi, éboueurs, dentistes) est indubitablement archaïsante. La vraie innovation que la civilisation contemporaine mondiale/mondialisée apporte, par rapport aux tendances observées dans les sociétés traditionnelles dont nous rendent compte les anthropologues, ce n’est pas le fait d’intervertir, comme le craignait tant le Jean-Pierre Ferland de 1974, le sexe des rôles professionnels (les femmes policières, pilotes d’avions et avocates, les hommes secrétaires, infirmiers, meneurs de claques). Des intervertissements de ce type sont maximalement attestés, de longue date, dans maintes civilisations traditionnelles, et leurs fort variables stature, statut, standing ou stabilité (sans parler, ayoye, de leur fondement «biologique» ou «naturel») sont complètement culturellement convenus, depuis des temps immémoriaux. Ce qui est vraiment nouveau, massivement nouveau au jour d’aujourd’hui, c’est bien le fait de dissoudre toute division sexuelle du travail et, qui plus est, de le faire non plus comme révélateur d’incertitude face à de nouvelles tâches ou industries mais bien comme redéfinition fondamentale du partage de toutes les tâche, anciennes ou nouvelles, dans toutes les industries. De nos jours, les hommes et les femmes se positionnent dans toutes les sphères d’activité et ce, selon un ratio tendant maximalement vers 50/50 dans chacune d’entre elles (et, oui, le tout impliquant, comme chez les potiers et potières malgaches de 1870-1930, un déclin tout aussi uniforme du «prestige» des professions traditionnelles – qu’y a-t-il de tant prestigieux à trimer de toute façon?). C’est alors la division sexuelle même des tâches qui perd toute fonction opératoire. Nous procédons, partout dans le monde d’aujourd’hui (pays émergents inclus), à une révolution tranquille des sexages qui laisserait un homme ménager des îles Marquises, une chasseuse de phoques tasmanienne, et les cultivateurs et cultivatrices de riz malgaches de jadis bien perplexes: celle de la dissolution radicale et sans appel du PRINCIPE ABSTRAIT FONDAMENTAL de la division sexuelle du travail. Il n’opère plus que comme trace résiduelle, pulsion réactionnaire, trait de culture intime de groupes non-professionnels, ou tic comportemental d’arrière-garde. On entrevoit clairement le moment où la division des activités professionnelles selon le sexe n’aura absolument plus aucun sens intelligible… et cela risque de rendre bien des romans, bien des films, bien des récits de notre corpus culturel contemporain et patrimonial pas mal difficiles à décoder et à saisir, attendu l’effilochement irrévocable de certains de leurs implicites fondamentaux, dans l’œil mondialement kaléidoscopique et dans toute la sphère des perceptions tangibles de nos consciences ordinaires modernes. Que dire de plus, quand même l’institution la plus hostile aux priorités de la société civile finit par, disons la chose sans calembour, se mettre au pas?

VERS L’ÉGALITÉ HOMMES-FEMMES AU COMBAT

ARMÉE AMÉRICAINE – Interdites de servir au combat, les femmes de l’armée américaine ont pourtant versé le prix du sang en Afghanistan et en Irak: le Pentagone a levé, hier, une partie des restrictions faites aux femmes militaires. Environ 14,000 postes qui leur étaient interdits leurs sont désormais ouverts. Près de 280,000 américaines ont servit en Irak et en Afghanistan depuis 2001 et 144 y ont été tuées, dont 79 au combat. Malgré ces 14,000 nouveaux postes, un tiers des postes de l’armée de terre et des Marines reste réservé aux hommes – AFP.

Journal 24 heures, Montréal, fin de semaine du 10-12 février 2012, p. 25

.

La vieille comptine mille fois rebattue de mon enfance: LES FILLES, LES GUÉNILLE. LES GARS, LES SOLDATS ne tient plus. C’est elle, justement, cette comptine, et la division en sexage qu’elle axiomatise, ou revendique, ou perpétue, qui se déguenille, qui part en quenouille. Bon, quant à moi, l’armée disparaitrait, corps et biens, avant même que la dissolution de la division sexuelle du travail dans ses rangs ne soit complétée, et cela ne me ferait pas de peine… Mais je vous fais une prédiction: ce ne sera pas le cas. C’est que même nos institutions les plus rétrogrades et les plus nuisibles (armée, management, haute finance, églises) montrent sans ambivalence que le dispositif clivé en sexage, dont Ralph Linton nous synthétisa jadis l’analyse, n’est plus.

.
.
.

Paru aussi (en version remaniée) dans Les 7 du Québec

.
.
.

Posted in Citation commentée, Commémoration, Culture vernaculaire, Monde, Philosophie, Sexage, Vie politique ordinaire | Tagué: , , , , , , , , , , , , , , , | 9 Comments »