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COMME DEUX CERFS-VOLANTS (Anna Louise Fontaine)

Posted by Ysengrimus sur 1 décembre 2019

Anna Louise Fontaine

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La hantise d’Anna Louise Fontaine se poursuit, implacable. Je suis aussi tourmentée par des démons, qui me semblent toujours terribles. Du moins, ceux que je n’ai pas encore toisés. J’ai si longtemps eu peur que ma rage ne puisse être contenue et qu’elle blesse les autres malgré moi. Que je ne puisse la retenir, qu’elle détruise ceux qui m’entourent (p. 72). Le déchirement, individuel et collectif, qui mène à la configuration fondamentale de la réalité de vivre ne s’arrêtera pas. Et on continue de l’exprimer, inlassablement. Il s’agit d’oser le plus vrai de soi, dit le petit incipit personnalisé de la copie de l’ouvrage remise à Ysengrimus.

Ici la narration se trouve très solidement polarisée. La mère de la narratrice va mourir. C’est le dernier droit. En perte d’autonomie physique et intellectuelle, la vieille dame restera silencieuse. Silence lancinant, non voulu, contraint, objectif. La mise au point champion qui s’esquisse prendra donc fatalement la forme d’un monologue. Seule. Orpheline même si tu n’es pas morte encore. Mon deuil commence. J’ai perdu ma mère. Tu es devenue mon enfant. Qui désormais me consolera? Qui d’autre sera toujours là pour moi? Qui aura jamais pour moi cet amour inconditionnel? (p. 45) Les rôles se sont à la fois désaxés et inversés. La métaphore guide de l’exposé, c’est celle de deux cerfs-volants qu’inexorablement le vent sépare. Le déchirement est insondablement douloureux.

C’est que la relation humaine la plus profonde, la plus radicale, la plus cruciale, c’est celle d’une femme avec sa mère. On est ici dans une dynamique micro-méga. Tout ce qui est infime devient gigantal, tout ce qui est savoureux devient amer, tout ce qui est onctueux devient abrasif, tout ce qui est calinet devient perfide. On attend tout et on n’obtient rien. On se veut libre et tout nous enserre. Mourir de vouloir dire se meurt dans le mutisme. Parler de vouloir vivre se joue dans l’étranglement renouvelé du cycle de la vie. Il faudrait rager, on ne peut que s’alanguir.

Aussi, à partir du point de départ initial, on va se mettre à circuler. C’est que la dynamique monologuante qui se campe a un coût inévitable. Tout remonte, tout griche, tout s’enchevêtre. Et cet acte terminal de communication vire insidieusement à l’examen de conscience. Le bilan de vie est personnel, en fait. C’est celui de la narratrice. Tout ce qui fut et aurait dû être, toutes les errances, toutes les diffractions, l’ensemble bigarré et contrasté des fausses libérations, le rapport au père, aux hommes (mari raplapla, amants furtifs), aux sœurs, aux enfants, s’imposent et se surimposent en de sourds effets de réverbération. L’intégralité de l’existence d’une femme (la narratrice) se pose en saillie, se dresse en chat noir, se hérisse, devant le livide gisant maternel. Il est tout simplement impossible de s’investir en elle sans s’investir en soi. La planète Pluton et son satellite Charon sont tellement immenses l’un par rapport à l’autre que leurs orbites mutuelles s’influencent radicalement et ce, éternellement. La planète, trop racornie, empêche le satellite d’être un vrai satellite. Le satellite, trop imposant, fait perdre à la planète son statut astronomique officiel de planète. Le drame de ces deux cerfs-volants, c’est rien de moins qu’un grand désastre des astres, en fait. Et le sentiment dominant qui se présente au rendez-vous, c’est la déception, une profonde déception des consciences et des existences. Euh… vraiment? M’as-tu vraiment déçue? J’aurais voulu qu’on trouve ensemble la clé de tous les mystères. J’aurais voulu que jamais, on ne se blesse. J’aurais aimé ne retenir qu’une belle chanson pour endormir mes petits-enfants. Mais nul amour ne se décline au parfait toute la vie durant. Avant, je t’admirais. Maintenant, tu me touches. C’est ce que je garderai pour l’album aux souvenirs. Je devrai me pardonner de déchirer l’image et de renverser le piédestal. De nommer les ombres et d’étaler les secrets sur la place publique. J’apprends à t’aimer dans ta nudité. Dans ta vérité. J’apprivoise ma mère aux derniers instants de sa vie. Et j’ai peine du peu de temps qu’il nous reste (p. 77). C’est que bientôt, très bientôt, il va falloir se retrouver seule. Et, au cœur de cette solitude, comme dans un silo ou dans une capsule, on se tortillera entre ses constats et ses attentes. Cette problématique de la déception dans la relation dégoulinante et odoriférante parent-enfant doit continuer de se dire. C’est la déception même qui est la catégorie centrale de la réflexion en ébauche ici. Qu’est-ce donc que décevoir sinon donner à appréhender l’être effectif s’arc-boutant sur l’allégorie imaginaire? Décevoir c’est rendre toute sa flamboyance de braise au droit fondamental de n’avoir été qu’une femme ordinaire, sans envergure particulière. Cela se constate en passant, et en déchirant ce feuilleté démiurgique de croyances infantiles, en serrant aux ouïes l’imaginaire trop exigeant, trop doctrinaire, trop épigone des progénitures.

Le court récit Comme deux cerfs-volants est suivi d’un recueil de treize poèmes qui reprennent la thématique et en enrichissent la problématique. Dans ce court recueil en vers libres, intitulé La mort de l’Amazone, le drame s’amplifie. On se retrouve devant l’imprévisible frémissant et angoissé. Ce qui est bien connu n’est pas connu (disait Hegel) et, oh bondance, on prenait maman pour acquis. Et puis la mort, la vie… c’est pas comme si ces atavismes nous prenaient par surprise. Alors, pourtant, on se retrouve devant le Sphinx, symbole de l’énigme. Et c’est la patatras. Pataquès philosophique, de fait… gnoséologique. Une crise des savoirs… de l’absence de savoir.

je ne savais pas

Quand je l’ai invitée chez moi
je ne savais pas qu’elle arriverait
avec sa suite de spectres muets,
dévorés de secrets

qu’elle amènerait plus de questions
que le sphinx le plus perfide
n’en poserait jamais
et plus d’énigmes
que n’en pouvait supporter
ma pauvre raison

qu’elle s’accrocherait à moi
de ses doigts maigres
comme à une bouée
effarée du peu de temps
que lui laissait la Vie

que la peur l’aurait déjà investie
avant de réclamer son dû
et que son dieu l’aurait désertée
dès le premier doute

qu’elle resterait empêtrée
dans les débris
de son piédestal
et qu’elle me demanderait
la seule chose
que je ne pouvais lui donner:

la tuer

(pp. 99-100 — typographie et disposition modifiées)

 

Mourir et faire mourir, cela se rejoint mais cela ne s’assimile pas, comme ça, l’un à l’autre, sans explications explicites. Et, justement, emporté par l’intensité du propos, tant du récit que du recueil, on regrettera son caractère volontairement esquissé, furtif, fugitif, brumeux. La narratrice annonce un ensemble de raccords entre le centre d’attraction maternel et l’intégralité rhizomatique de sa vie. Mais cette toile reste pendue dans l’air comme une nébuleuse ou une grande tache sanglante et acide. On ne la voit pas bouger, girer, on ne sent pas les raccords s’animer. L’urgence de la situation esquisse, esquive et minimise l’urgence du propos. La gorge est restée nouée. Le monstre a frémi mais il n’est pas vraiment sorti de son antre.

On se serait plu aussi à imaginer l’effet en retour, nommément un dialogue galiléen entre nos deux géantes. Salviati-fille aurait donner la mesure de la douleur astronomique qui bouge, s’échancre, grince. Simplicio-maman aurait tenu mordicus à la raideur et à l’étroitesse de sa doctrine, en faisant parler la voix de son temps, dans ses amplitudes comme dans ses limitations. Ce dialogue effectif, qui pourtant n’y est pas, l’ouvrage, dans sa fluidité labile, nous donne à l’imaginer et nous fait anticiper-regretter la réplique armaturée de la mère, qui reste à faire et qui pourtant existe, quelque part, y compris en nous. Surtout en nous.

Anna Louise Fontaine (2014), Comme deux cerfs-volants, suivi de La mort de l’Amazone, chez l’auteure, Montréal, 127 p.

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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LES DÉMONS DE LA SORCIÈRE (Anna Louise Fontaine)

Posted by Ysengrimus sur 15 février 2019

Cet ouvrage se donne comme un essai et son sous-titre est: Ma vie n’est pas dans vos yeux. Il nous fait nous émouvoir et réfléchir selon un jeu éclaté de facettes distinctes. On a parlé, disserté, discutaillé amplement, dans les dernières trois ou quatre décennies, du écrire femme. Des développements savants —facultaires largement— ont été formulés, pour circonscrire une voix femme dans les lettres… une voix qui ne serait pas cacasserie de femme savante ou décalque de Jane Doe ou de garçon manqué inverti, mais une vraie voix, autonome, radicale, démarquée. On pense, de préférence, à une formulation qui ne se cherche pas comme formulation parce que, tout simplement, elle se trouve directement, de par sa plongée crue et vive dans le vaste bassin de ce qu’elle se propose de dire.

Appréhender une telle voix ne se fait pas comme on lit des notes de services. De fait, il est difficile de lire cet ouvrage superbe sans sentir une forte émotion pour la figure déchirante qui tient la plume. Anna Louise Fontaine rompt les amarres de ce qui est certainement un des puissants freins traditionnels et conventionnels du parler femmes: la rétention. Son programme se formule ni plus ni moins qu’ainsi:

Lasse des mensonges, je m’avancerai sans masque. Pas encore sans peur. Mais nue. Quel autre défi pourrait être le mien? Au moment où j’arrête la course folle qui m’entraîne toujours plus loin de moi-même, je viens déposer les armes aux pieds de mon propre mystère. Je me pardonne toutes les errances, car sur le fil du présent, je vois que les regrets et les espoirs sont des gouffres sans fond. Funambule sans nom, je m’éveille au premier matin. C’est à nouveau l’éden, mais ici, c’est moi qui mène. Pas un dieu capricieux et névrosé, distribuant les récompenses ou les punitions pour s’accorder quelque divertissement au long de son éternel ennui. (p. 82)

C’est la tempête des formulations, le désordre des sens, l’esquinte du dire. L’essai en prose est lacéré de poésie, fourbu de dissonances, échancré, fracturé dans sa linéarité, déchiqueté. On ne va pas se mettre ici à aller à la rencontre d’une vérité ronron, cordée à ras la cabane, et alignée au bord du terrain de jeu comme le sont je ne sais quels petits garçons partant en guerre. C’est que la voix qui parle ne s’ancre pas dans un héritage tranquille et postulé d’autorité implicitement mais fatalement masculine, trempée, confortée, didactique. Ici, tout éclate. Cette parole de femme est un cri déchirant, une feuille ondulante et sonore de tôle qui se tord et se fend. La sorcière autoproclamée expurge ses démons, eux-mêmes gauchement désignés. Elle les crache comme autant de crapauds purulents. Toute textualité est radicalement altérée, tout confort, de lecture ou de cogitation, est infailliblement compromis.

La déchirure, la fracture, la faillite, la faille, c’est aussi celles d’une époque. Si bien qu’on entend ici hurler, s’expurger, s’exprimer, une femme-époque. Le roc effrité des arrières grands-mères, des grands-mères, des traditions, des espérances rances, des conformités confirmées, des potagers enneigés… est frappé par la cataracte de la libération sexuelle, des paradis artificiels, de la déréliction, des divorces, des passions, des révoltes. Nos historiens avaient parlé d’une Révolution tranquille. Pas pour tout le monde, visiblement. Les hippies furtifs rencontrent ici les évanescentes madones de villages et le sabbat est intensif. Libérateur? Possible. Joyeux et jubilatoire? Moins certain…

C’est que, comme le brouillard sur un vieux cloaque, le glauque rôde, le malsain traîne dans le coin. Inceste, violence, arbitraire autoritaire, cadre scolaire suranné, étroitesse villageoise, effritement de vies putrides, qui se sont racornies de trop s’être racotillées. Rien ne va. Tout se fendille, se fissure, éclate. Et la souffrance est lancinante, cuisante, omniprésente. La quête est fondamentalement une quête de sincérité, un rejet remuant et colérique de la duplicité, des implicites, de la culture fétide de l’édredon. Le cri est-il assouvi? L’autocritique est-elle adéquatement armaturée, diamantée? C’est pas dit. Elle s’annonce en tout cas.

Mes passages mal vieillis (ce sont les miens, hein, moi qui avait un an quand Duplessis est mort) sont ceux se gargarisant de religiosité. Ils sont heureusement discrets, fugaces, minimaux, allusifs, comme dans un plat complexe qu’on aurait juste un peu trop salé, par cette nostalgie simplette et trompeuse du temps où les viandes d’autrefois se conservaient dans le gros sel. Ici, oui, oui, on se bat encore un peu avec dieu. On veut encore qu’il existe pour pouvoir le sermonner. Petits moments parcheminés. Ils ne nuisent en rien à l’économie de l’exposé et le datent. Mais nous sommes tous tatoués de dates. Il faut assumer. Ici, c’est fait.

L’enracinement socio-historique de cet ouvrage ne saute pas aux yeux et c’est ce qui fait sa force. L’enracinement socio-historique de cet ouvrage, on doit le chercher, comme dans une chambre en désordre. Une chambre de fille. Il s’est bien envolé, le ton détenteur de vérité. C’est que notre écrivaine est aussi bien solidement écœurée de se faire crier par la tête par un papa trado en colère. Elle fait même bouillir papa en tronçons dans je ne sais quelle marmite imaginaire. Et elle donne son billet de congédiement au père de ses propres enfants. Voix d’un temps.

Tout homme (J’entends: tout être masculin, biologique, sociologique ou les deux) devrait soigneusement lire cet ouvrage magistralement cacophonique. C’est à cause de ce qu’il y a dans cet ouvrage que nos copines, nos épouses et nos conjointes pognent les nerfs…

Je colère
Me hérisse, me refuse
Rumine la rage
Qui gronde dans ma gorge
Me submerge et me noie

Cri contraint, cri venin
On me viole, on me tue
Et je survis par habitude
On me force, on m’éventre
Je harnache mon hurlement…

(Extrait du poème, Cri et chuchotement, p. 72 — typographie et disposition modifiées)

Et pourtant, la masculinité contemporaine lisant cet ouvrage ne comprendra fichtre rien, ne verra pas le problème ou pire: en verra trop hâtivement la ficelable solution. La féminité contemporaine sera interpellée, elle, par contre. Son empathie vibrera, gros moteur collectif. Mais elles auront mal, les lectrices, elles aussi. Les femmes, dans cet ouvrage douloureux, se rejoignent mal. La configuration des sororités est compromise par l’intensité des crises, la concurrence, l’indifférence. La filiation matrilinéaire est, elle, crucialement fracturée. Les femmes de la tradition sont ouateusement critiquées. Il y a ici quelque chose qui leur est sourdement reproché. Quoi? Encore, une fois, c’est assez difficile à dire. Rien de frontal, rien de pointé. On enveloppe nos mamans et bonnes mamans dans une sorte d’amertume sourde, issue du fait que ces générations de femmes ont trop plié, trop accepté, trop gobé, abandonnant la bacchanale libératrice à une génération unique, justement celle de l’auteure. Ça fait tout un typhon dans le bac à sable et ce, pour un temps finalement fort courtichet, au regard de l’histoire, encore par trop secrète, des femmes.

Une sorcière qui expurge des démons, c’est encore une femme en position d’autoflagellation. Ma vie n’est pas dans vos yeux… parce que, torrieu, vos maudits yeux me fascinent encore passablement. Trop, pourtant. La question de la recherche d’approbation dans le regard de l’autre corrode passablement sa portion du tableau, lui imposant une part significative de ses teintes, comme un vieux verre d’eau séché qui s’était autrefois renversé sur une aquarelle.

Rebelle non-anarchisante, adolescente non-juvéniliste, femme mûre non-gérontolâtre, Anna Louise Fontaine nous livre des fractures. Fracture entre deux époques (tradition et modernité), fracture entre deux écritures (poésie et prose), fracture entre deux façons de se cogiter (dérive et rationalité). On a mal, dans la voix de la sorcière. Il est impossible de ne pas s’y engouffrer. Nous y sommes, nous y macérons, nous y rageons, avec elle. La lime de nos actions n’a vraiment pas fini de crier et de grincer sur le métal, gricheux et atavique, de toutes nos lassitudes.

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Anna Louise Fontaine (2012), Les démons de la sorcière, Société des écrivains, Paris, 157 p.

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