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La période des questions et réponses orales à la Chambre des Communes du Canada (description empirique, factuelle et concrète)

Posted by Ysengrimus sur 1 juillet 2017

Bon, je fais virer ma moulinette et j’apporte mon effort de guerre dans la commémoration des 150 ans du Canada raplapla, colonial et bourgeois. À moi un sujet bien canadien: la période des questions et réponses orales à la Chambre des Communes du Canada, pourquoi pas? Il s’agit d’un petit spectacle télévisuel qui dure environ quarante-cinq minutes par jour ouvrable, au Parlement Canadien. Les députés de l’opposition et certains députés gouvernementaux posent alors des questions, principalement adressées au premier ministre ou aux membres de son cabinet. Ces questions sont posées en rafale, selon un ordre solidement pré-établi (quoique d’une logique difficile à décoder, dans son éclectisme) et selon les prérogatives implicites hiérarchisant les partis d’opposition entre eux. La première question est habituellement posée par le ou la chef(fe) du premier parti d’opposition, puis certains de ses sbires, puis le ou la chef(fe) du second parti d’opposition puis certains de ses sbires et ainsi de suite. Les dernières questions sont posées par des députés d’arrière-bans de tous les partis, même du parti gouvernemental (qui, ce faisant, se lance alors des balles molles à lui-même, se permettant ainsi de faire sa com dans le cadre des questions et réponses orales en chambre). Toutes les questions sont adressées aux gouvernementaux. Les partis d’opposition ne se font pas poser de question.

Je ne vais pas développer sur la dimension réglementaire ou historique de la procédure des questions et réponses orales mais plutôt sur la réalisation empirique, factuelle, concrète et effective de ces dernières, de nos jours. Notons d’abord que la Chambre des Communes du Canada (338 députés) est disposée selon le modèle du parlementarisme britannique (système de Westminster). C’est une salle rectangulaire symétrique où les banquettes des gouvernementaux (à notre gauche sur la photo) et les banquettes de l’opposition (à notre droite sur la photo) sont face à face. Le Président de la Chambre (Speaker of the House) est assis sur un trône, au fond du rectangle. Réminiscent de l’autorité monarchique, il alloue les tours de parole et rappelle la chambre à l’ordre quand il y a du chahut. Il est fringué avec une toge noire à collet blanc René Descartes mais il ne porte pas de perruque (on est quand même plus dans le temps des Pères de la Confédération).

Chaque parlementaire préalablement autorisé à poser une question est soumis à une stricte chronométrie. Après l’extinction de son court temps de parole, on lui coupe le micro, habituellement sans sommation. Comme tout ça, c’est un baratin pour les caméras, il ou elle la boucle vite une fois le micro coupé, vu que cela le ou la rend largement inaudible. Les parlementaires ne sont pas autorisé(e)s à s’interpeller directement ou à se mentionner nominativement par leur patronyme (ou par toute autre désignation que leurs titres parlementaires). Ils doivent impérativement s’adresser au Président de la Chambre. Cela les oblige à se tourner d’environ quarante-cinq degrés et à refouler la propension qu’ils auraient à se faire face, propension fortement renforcée par l’architecture même de la Chambre, qui place face à face les banquettes des deux ou trois grands partis adverses. Les invectives hors échanges autorisés sont dès lors fréquentes.

Trois catégories de personnages ressortent, lors de la période des questions et réponses orales. D’abord, évidemment, ce sont les ministres et le premier ministre qui sont mis en vedette. La majorité des questions leur sont adressées. Il est important de noter qu’un parlementaire de l’opposition, même s’il destine sa question explicitement au premier ministre ou à un ou une ministre spécifique, ne verra pas nécessairement la susdite question répondue par le parlementaire qu’il visait (visait indirectement, naturellement, vu que l’on ne s’adresse qu’au Président de la Chambre). En l’absence d’un ou d’une ministre, c’est son ou sa secrétaire parlementaire qui répond à la question. La chose devient alors presque intéressante parce que ces ministres en second que sont les secrétaires parlementaires connaissent souvent les dossiers mieux que leurs supérieurs. Ils sont aussi de beaux coursiers d’avenir à regarder cavaler. Un autre personnage qui devient crucial au moment de la période des questions et réponses orales, c’est le leader parlementaire. Le leader parlementaire (qu’il ne faut confondre ni avec le chef du parti ni avec le whip) est ni plus ni moins que celui qui pilote un groupe parlementaire lors de ses activités en chambre. Chaque parti a son leader parlementaire. C’est un membre expérimenté de la députation, qui surveille attentivement la procédure et qui peut de temps en temps dégainer des questions de privilège. Quand le leader parlementaire se lève pour répondre à n’importe quelle question de l’opposition, il est factuellement porteur du message implicite suivant: attention, l’ami(e), vous êtes en train de doucement glisser hors-sujet ou hors-protocole et êtes sur le point de vous le faire dire formellement. De plus, ce qu’on observe empiriquement, c’est que le leader parlementaire est souvent celui qui répond à une question qui tend à attaquer plus personnellement la ci-devant intégrité d’un ministre ou d’un député. Si un ministre ou un député est implicitement accusé de conflit d’intérêt, de combine ou de malversation, il ou elle répondra à la question principale sur ce problème, mais si jaillissent des questions complémentaires, c’est le leader parlementaire qui les attrapera, fonctionnant de facto comme l’avocat sur le tas de la personne tourmentée du moment. Rappelons aussi que tous ces personnages disposent ici d’une immunité parlementaire qui permet, par delà les fausses courbettes et effets creux de politesse, aux couteaux de voler parfois assez bas…

Pour goûter tout le suc de la période de questions et réponses orales à la Chambre des Communes canadienne, il faut être bilingue. Les parlementaires, anglophones comme francophones, s’expriment en passant, de façon habituellement assez fluide, de l’anglais au français, au cours des débats en chambre. Chaque parlementaire a une petite oreillette lui permettant de bénéficier de la traduction simultanée dans la langue officielle de son choix. Fait intriguant et inusité, même les parlementaires parfaitement bilingues portent l’oreillette et on se demande s’il le font par choix d’une langue de traduction (procédé particulièrement malcommode pour un bilingue équilibré qui, en conditions naturelles, tend à préférer écouter ce qui se dit à vif plutôt qu’en traduction simultanée, notamment dans une oreillette) ou simplement par politesse pour décomplexer les parlementaires (surtout, dans ce cas-ci, anglophones) qui eux ont vraiment besoin de l’oreillette pour piger les subtilités de l’autre langue officielle. En tout cas, quelle que soit la motivation qui nous anime, on porte l’oreillette, c’est chic, ça fait ONU et tout et tout, qu’on en aie besoin ou pas. Une chose est certaine, par contre, c’est qu’au moment de prendre la parole, chaque parlementaire retire promptement son oreillette pour éviter d’entendre ses propres propos, soit redits par le traducteur, soit simultanément traduits dans l’autre langue officielle, ce qui lui cafouillerait passablement l’élocution. En matière linguistique, nos compatriotes anglophones sont parfois surprenants. Certains d’entre eux et elles, venant des falaises Atlantiques, des plaines albertaines, de la toundra nordique, ou des forêts de Colombie Britannique, parlent un français étonnamment juste. Sur certains de nos compatriotes de souche tamoul ou penjâbi: même commentaire. Je salue le mérite des uns et des autres au passage, reconnaissant leur louable effort car, pour eux, le français est une langue étrangère au sens strict et entier du terme. Tandis que pour les francophones, l’anglais est la langue de l’occupant et, veut veut pas, on l’a dans les oreilles constamment, ce qui facilite largement la corvée d’apprentissage.

Tendanciellement, une question posée dans une des langues officielles se verra répondue dans cette même langue officielle. Mais tous les cas de figure sont en fait possibles, attendu que le français et l’anglais ont au Canada un statut juridique identique. Certains députés monolingues anglophones s’expriment toujours en anglais. Certains députés francophones s’expriment toujours en français (même s’ils sont fatalement bilingues). En gros, la propension de tendance est au bilinguisme et les parlementaires canadiens sont rodés à cette portion de leur exercice de relation publique. Les chefs des partis d’opposition posent habituellement deux questions en ouverture, une en français et une en anglais, en ordre alterné, sans préséance particulière allouée à une langue ou à l’autre. Ces questions portent très ouvertement sur des contenus nettement distincts car on tend, lors de la période des questions et réponses orales, à éviter le procédé oratoire bien canadien consistant à redire une chose dans une langue officielle après l’avoir dit dans l’autre. De tels redoublements oratoires feraient doublet avec la traduction simultanée et le tout deviendrait un peu lourdingue. Ceci dit, les bilingues les plus virevoltants (qui sont fatalement avantagés dans toute cette gymnastique) profitent parfois d’une question complémentaire survenant dans l’autre langue pour ostensiblement redire, dans l’autre langue aussi, les propos répondant à la première question venue dans la première langue. Cela s’avère un procédé aussi élégant qu’inattaquable permettant insidieusement de ne pas trop en dire, de bien se redire et de ne rien dire de plus. L’alternance de code (code-switching) au sein d’une intervention spécifique unique est possible mais, dans les faits, rare. On comprend vite pourquoi. Si un parlementaire commente et questionne en partie en anglais et en partie en français, il brouille les cartes pour son répondant, vu que la propension à répondre dans la langue dans laquelle on a été interpellé se trouve alors complicaillée par l’alternance de code dans la question. Ce genre de cafouille potentielle n’est utile pour l’image de personne. Huit fois sur dix, quand une personne ne répond pas dans la langue de la question, c’est un anglophone qui ne parle pas français. Il est inutile de dire qu’il est parfaitement possible d’occuper des fonctions ministérielles au Canada en étant unilingue anglophone… alors qu’en étant unilingue francophone, bien là, non. L’un dans l’autre, on peut considérer que le tiers environ des questions et réponses orales se fait, à la Chambre des Communes du Canada, en français.

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La nature des questions et des réponses est particulièrement intéressante. On peut diviser les questions posées en deux grandes catégories effectives, factuelles, empiriques (et officieuses): les questions ministérielles et les questions de députation. Exemple de question ministérielle: Quelle est l’ampleur du déficit que prévoit assumer le Ministre des Finances pour l’année en cours? Exemple de question de députation: Mon comté a été particulièrement frappé par les inondations printanières. Le gouvernement fédéral entend-il allouer des fonds supplémentaires à la lutte aux effets du dégel dans le moyen-nord? Si les questions de députation sont des moyens pour les parlementaires de se donner l’image de gens se souciant vachement de leurs commettants, le fait reste que ces questions sont habituellement minoritaires. Les questions ministérielles sont habituellement majoritaires. Les députés font des efforts subtils mais réels pour voir à faire ressortir la dimension générale des questions spécifiques qu’ils abordent ou affectent d’aborder. La période des questions et réponses orales donne en fait l’image d’un consensus tacite des parlementaires sur une intendance des débats concernant les orientations générales de la politique nationale et internationale du Canada. Les couleurs idéologiques transparaissent vite dans les questions posées. On voit nettement que les Conservateurs canadiens sont des lobbyistes pétroliers et des suppôts de la réaction sociétale la plus neuneu et prévisible imaginable et que les Libéraux canadiens sont des promoteurs de la bourgeoisie multipolaire (industrielle, manufacturière, technologique, commerciale, touristique) et des réformistes sociétaux ronron et bon teint (pluri-ethniques, pro-autochtones, roses, marihuanesques, etc). Chaque rôle et couleur de parti est bien nettement découpé. Les âmes simples ne risquent pas de s’y tromper. Les députés ne s’injurient pas ouvertement mais, sardoniques, ils ironisent souvent en planquant leur mépris et leur aigreur dans les replis intimes de la question même, perfidement, à l’anglaise. Ma question est simple: le Ministre des Finances consulte-t-il de temps en temps les spécialistes en comptabilité et en économie de son ministère avant de rédiger le budget qu’il propose aux canadiens? Inutile de dire que l’antagonisme des deux banquettes de la chambre est amplement théâtralisé. Le tout de l’exercice est largement hypocrite, d’un côté comme de l’autre. C’est une belle cascade pugiliste entre complices de classe, pour le bénéfice de la galerie de presse et des caméras, sans plus. C’est comme les lutteurs professionnels de mon enfance. Ils font force grimaces dans le cadre puis ils vont tous manger une pizza ensemble, après le tournoi.

Les figures ministérielles semblent massivement obéir à la règle implicite voulant qu’il faille remercier mécaniquement pour la question qu’on vous pose puis soigneusement… répondre à côté. Souvent, le parlementaire questionneur finit sa question par un lapidaire (répondez-moi par) oui ou (par) non? On peut alors être assuré qu’il n’obtiendra ni un oui ni un non mais un énoncé générique noyant souvent le poisson de la question initiale, habituellement, elle, plus spécifique. Même si les questions sont souvent incisives et susceptibles d’attiser la curiosité publique, les réponses, elles, sont habituellement opaques ou creuses. On trouve une réponse intelligente, informative, vive ou utile aux trente questions environ. Il ne faut pas visionner ou assister à cet exercice en espérant trouver réponse à des questions qu’on se poserait sur la politique canadienne ou sur quoi que ce soit d’autre… Les gouvernementaux sont habituellement chargés de laisser entendre que tout va bien, qu’on verra à consulter les canadiens en temps et lieu, que ces questions trouveront leurs réponses au moment approprié (lors du dépôt du budget, au cours des travaux de la commission parlementaire concernée, après le forum international ou le procès en cours, etc). Les questions suivent assez intimement l’actualité, mais aussi les rythmes saisonniers, très contrastés au Canada. Le spectacle a grosso modo une solide dimension journalistique. Cependant, en dépit de cette forte pulsion actualiste, un fait étonnant a lieu. C’est que, dans un laps de temps donné (disons, sur quelques mois), une période de questions et réponses orales et une autre peuvent singulièrement se ressembler, comme si elles suivaient la même grande courbe narrative, avec les mêmes mouches du coches questionneuses tapant sur les mêmes clous en lirant la même ritournelle et les mêmes tribuns répondeurs produisant les mêmes effets de manches faisant parades aux mêmes formulations de fixation du moment. Il y a aussi des questionneurs et des questionneuses spécialisé(e)s: le monsieur qui bougonne contre les palestiniens, la dame qui larmoie en faveur des autochtones, la prolo ou le paysan de service, l’apologue de la propriété privé ou des baisses d’impôts, le belliciste qui lire sur le courage de nos soldoques (mais qui ne demande jamais combien coûtent les missions militaires). On sent aussi rouler la bouffée venteuse des régionalismes: Atlantique, Québec, Ontario, Ouest, Côte Pacifique, Grand Nord. Tout le monde meugle un peu pour son terroir, coasse un peu pour son nid de corbeau. Pas trop non plus. On dit ses lignes, tout en cherchant à rester nuancé(e) et généralisable. La ritournelle globale des questions et des réponses fait jouer subtilement (ou pas) son sens de la redite, en redite, en redite… D’un océan, à l’autre, à l’autre… La Loi, c’est la Loi, c’est la Loi… Un Canadien, c’est un Canadien, c’est un Canadien… Il est clair et net qu’on se fait servir un canevas largement apprêté et recyclable. Aussi, quand on nous raconte, dans les documents réglementaires officiels, que les parlementaires ne connaissent pas les questions orales à l’avance, j’ai de gros doutes. Voyons donc. Tout se fait au tambour de charge. Pas d’hésitations, pas de flottements, pas de blancs, pas de consultations de notes. Certains ministériels (surtout les anglophones répondant en français approximatif) se lèvent ipso facto après la question et lisent leur réponse sur une feuille. On dirait parfois une lecture théâtrale dans un cours de langue de deuxième année de l’Université Lancastre. Il y a peu de répliques spontanées dans tout ce bazar, en fait, même si le spectacle reste, l’un dans l’autre, il faut l’admettre, plutôt enlevant. C’est placé. C’est évident.

En fait, si la période des questions et réponses orales sert à quelque chose, c’est à se donner une idée moins intellectuelle que mondaine de la personnalité oratoire des parlementaires du moment. On a là un fort savoureux présentoir pour s’amuser à essayer de deviner qui sera le prochain ministre de Ceci ou la prochaine cheffe du parti Cela, dans le cirque de demain. C’est la volière piaillante aux beaux oiseaux, pour tout dire. Le spectacle est passablement cocasse de fait, surtout qu’à la Chambre des Communes du Canada, quand même, ça brasse. Les députés chahutent, applaudissent tapageusement leurs collègues, et poussent des OOOOHHHH sonores en bavant des ronds de chapeaux et en roulant ostensiblement les mirettes, chaque fois qu’un fait potentiellement scandaleux ou juteux ou bizarre est mis en relief par un de leurs comparses, dans une question. On a ici, l’un dans l’autre, une ambiance de cabotinage particulièrement hirsute, tonique et pimpante. Pour sa part, l’Assemblée Nationale du Québec (125 députés) ayant renoncé, par règlement, à ces chahuts et à ces effets de cheerleading, elle a un peu, désormais, lors de sa période des questions et réponses orales, l’air d’un grand aquarium tout bleu, comparée à la Chambre des Communes du Canada, qui, elle, fait plutôt collectif de meneurs et de meneuses de claques sur pistes et pelouses et gradins verts vifs, le jour ensoleillé du grand tournoi de votre sport arrangé favori.

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Le court métrage suivant nous présente (sans doublage) l’intégralité de la période des questions et réponses orales de la Chambre des Communes canadienne en date du 10 mars 2016 (le premier ministre du Canada était alors en visite officielle au États-Unis). On échantillonne ici à peu près tous les comportements que je signale dans ma description supra. Noter que ce foulard jaune consensuel que presque tout le monde porte (et make no mistake: cette chambre est fondamentalement consensuelle) est une promo pour la lutte contre les ci-devant maladies rares… [véridique et sans ironie]

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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Un film sur l’émeute Maurice Richard de 1955, ce bizarre symbole d’une époque

Posted by Ysengrimus sur 17 mars 2015

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Il y a soixante ans, le jour de la Saint-Patrick 1955, éclatait la fameuse émeute Maurice Richard à Montréal. Il y a dix ans aujourd’hui (cinquante ans après l’émeute donc), une film remarquable était tourné sur ce bizarre symbole d’une époque. Devenir l’incarnation sublimée de tous les espoirs libérateurs d’un peuple n’est pas quelque chose qui se décide ou s’improvise. Cela arrive, tout simplement. Cela se manifeste sans préavis, cela se met en place sans être orchestré, le plus souvent dans les conditions les plus biscornues imaginables. On passe ensuite une vie à reconstituer ce que fut la teneur de notre espace ordinaire quand la foudre a frappé. Un ensemble complexe de circonstances historiques impossibles à reproduire dans la vie contemporaine et hautement difficiles à représenter cinématographiquement ont fait du joueur de hockey sur glace Maurice «The Rocket» Richard (1921-2000) le totem emblématique du peuple canadien-français, au milieu du siècle dernier. L’athlète au départ est un monstre sacré dans l’enceinte circonscrite de son sport même. Dans le film de Charles Binamé, l’entraîneur unilingue anglophone des Canadiens de Montréal, Dick Irvin (joué magistralement par Stephen McHattie) dit un jour à Maurice Richard (joué hiératiquement par un Roy Dupuis de roc): «You are the Babe Ruth of hockey». Ce n’est déjà vraiment pas peu de choses au niveau du poids du symbole strictement sportif… On parle donc ici d’un athlète qui, dans la sphère restreinte de son activité, déjà, la révolutionne, la redéfinit (comme le fit Babe Ruth pour le baseball). La différence cruciale apparaît cependant quand on se met, sans le vouloir ni le souhaiter, à assurer l’intendance symbolique de ce grand talent. Le sport professionnel est un exercice public, un étalage ouvert à tous les remous de la fantasmatique collective. Babe Ruth jouait pour les mythiques Yankees de New York, une équipe et une ville au faîte de la gloire et de la plus solide des sécurités symboliques imaginables. Maurice Richard jouait pour le Canadien de Montréal, une équipe et une ville aux tréfonds de son insécurité symbolique et à l’aube (encore largement inconsciente) des plus grands moments émancipateurs de son histoire. Voici donc que l’athlète surdoué joue pour une ville en laquelle s’incarne intensément un peuple occupé, prolétarien, acculturé, sans gloire, sans victoire, modeste jusqu’à la frustration, frustre jusqu’à une simplicité quasi enfantine. Vos ingrédients sont en place. Il ne reste plus qu’à chauffer à blanc. La surchauffe qui provoquera l’étincelle, ce sera l’incroyable, l’inimaginable, l’inconcevable culture d’ethnocentrisme et de discrimination du hockey professionnel des années 1950. Les gibbons de l’establishment (anglophone) du hockey professionnel de ce temps se grattent le dos entre eux. Ils forment un cercle sélect à l’éthique fort élastique qui triche ouvertement les statistiques pour faire mousser les équipes des villes anglophones qu’ils promeuvent cyniquement et ostentatoirement. Un joueur anglophone moyen fait facilement l’équipe. Pour faire l’équipe quand on est canadien-français, il faut être un Maurice Richard, c’est-à-dire une figure sportive en laquelle il est incontestable que les qualités athlétiques pèsent plus lourd sur un des plateaux de la balance que le poids de la discrimination systémique, sur l’autre plateau. Notons, en passant, que la mystérieuse magie des canadiens-français hockeyeurs surdoués est en grande partie un artefact discriminatoire. Le filtre ethnocentriste du hockey professionnel de l’époque ne retient que les canadiens-français hautement talentueux dans les ligues professionnelles, et ceux-ci, immanquablement reconnaissables à la consonance de leurs noms, passent pour les représentants ordinaires d’un peuple de génies du hockey. Ironique revirement de la chose discriminatoire et passage involontaire de celle-ci en son contraire, la mise en place de la gloire mythique des Flying Frenchmen… Bref, les canadiens-français contemporains de Maurice Richard se retrouvent avec, étalé au grand jour sous leurs yeux experts (car les canadiens-français savent regarder une joute de hockey), le spectacle artificiellement suractivé et bien visible de la culture discriminatoire sur laquelle repose, plus discrètement, leur triste histoire sociale depuis le milieu du 18ième siècle. Involontairement, inexorablement, une joute entre les Maple Leaf de Toronto et le Canadien de Montréal de cette époque devient une sorte de guerre de libération sublimée. Les Canadiens (le mot désignait plus naturellement les francophones du Canada à cette époque) font face aux Anglais. Les voici survoltés. En 1955, Maurice Richard frappe un arbitre anglophone qui n’a pas puni le joueur anglophone qui vient de le tabasser rudement. Le directeur anglophone de la ligue le bannit pour la saison, l’empêchant ainsi de devenir le premier canadien-français à remporter le championnat des compteurs de la Ligue Nationale de Hockey. Émeutes. Montréal est mise à sac.

Et, un jour, inévitablement, un demi-siècle plus tard, il faut expliquer les tenants et les aboutissants de cette incompréhensible tempête sociologique à nos enfants, qui n’y voient goutte. Une émeute sportive pour eux, que voulez-vous, c’est du hooliganisme et une guerre sublimée dans le sport c’est une manifestation de bêtise primaire en mondovision et point barre. Et ils ont parfaitement raison. Ils sont le produit d’un Québec et d’un Canada francophone plus serein, plus solide, affranchi, multiculturel, qui aujourd’hui a des peintres, des musiciens, des poètes, des athlètes professionnels et olympiques, des architectes, des artistes de cirque, des concepteurs de mode, des cinéastes, une gastronomie, une littérature, une musique, un cinéma, une culture. Comment comprendre que ces gens n’avaient rien, sauf un petit poste de radio pour écouter la joute? Comment comprendre que, dans l’enceinte de l’aréna de hockey dont ils détenaient un billet à petit tarif, ces gens du commun étaient séparés des détenteurs de billets de saison plus riches par une clôture de grillage métallique? Il faut à nos enfants monsieur Tony Bergeron (savoureux sous les traits de l’infaillible Rémi Girard), le subtil barbier-coiffeur de Maurice Richard  pour leur expliquer tout ça simplement. Les hommes de ma génération se faisaient raconter le drame de Maurice Richard par leurs pères ou leurs oncles (mon père, né en 1923, est un homme ayant littéralement l’intégralité du profil sociologique du Rocket – la communication et la transmission de la mémoire s’en trouvent grandement facilitées). Une génération plus tard, la marche est plus haute. Il faudrait pouvoir asseoir les petits enfants de ce ti-boutte canadien-français que fut mon père devant un bon film qui leur mettrait tout ça à plat en les immergeant dans ce contexte étrange et suranné, sans perdre la perspective ni la sérénité du recul historique. Eh bien ce film, on l’a maintenant…

J’ai donc assis mes fils Tibert-le-chat et Reinardus-le-goupil devant le film Maurice Richard. Le plaisir cinématographique (ce film a une cinématographie toute particulière, misant beaucoup sur les teintes froides, les bleus, les vert olive et les gris) se complète ici d’un résumé historique et d’une documentation ethnologique parfaitement en ordre. D’ailleurs  Reinardus-le-goupil avait déjà vu le film dans le cadre d’un cours sur l’histoire du Canada dans son école franco-ontarienne. Quiconque veut comprendre ces événements, quiconque veut découvrir la vie familiale, sociale, professionnelle d’un hockeyeur du siècle dernier, qui travaillait à l’usine le jour et poussait le rondelle le soir, trouvera en ce film la synthèse idéale, le compendium limpide. S’y ajoute, ce qui n’est pas rien, l’étude à la fois nette et subtile du phénomène de la sublimation nationale dans le sport. S’il fallait pinailler, on pourrait reprocher à monsieur Roy Dupuis d’être trop grand et trop majestueux pour jouer le Rocket, qui était un ti-boutte fringuant et populacier (quoique simple, discret, modeste, pudique même). Mais le gigantisme du symbole et la justesse du jeu de Dupuis compensent amplement le manque cruel d’ingratitude de son physique outrageusement idéal. En regardant travailler mademoiselle Julie LeBreton, l’actrice très douée qui joue l’épouse de Maurice Richard, Tibert-le-chat s’est exclamé: «Je vois en elle la québécoise typique. C’est incroyablement juste». Le film Maurice Richard, à l’instar du personnage qu’il dépeint, a une façon toute naturelle, limpide et fraîche de faire émaner l’archétype hors du coutumier. C’est un document plus que satisfaisant: jubilatoire.

Le travail d’un type particulier d’acteurs de soutien est à signaler ici aussi. Des joueurs de hockey contemporains superbement dirigés incarnent des figures emblématiques du hockey sur glace de jadis. Vincent LeCavalier campe un Jean Béliveau remarquable, Ian Laperrière joue Bernard «BoumBoum» Geoffrion avec brio. Un ancien joueur de football collégial devenu acteur du nom de Charles Rooke campe le terrible James «Kilby» MacDonald des Rangers de New York. Les acteurs (tous excellents patineurs) ne sont cependant pas en reste dans ces positions mythiques, si bien que Randy Thomas devient Hector «Toe» Blake et Patrice Robitaille nous livre un Émile «Boutch» Bouchard plus grand que nature. Le résultat de cette rencontre en dégradé entre acteurs et athlètes est fulgurant. On retrouve ce plaisir jouissif du mélange des genres vécu autrefois lorsque l’équipe olympique de hockey féminin (la vraie, la médaillée d’or) était venu flanquer une raclée mémorable à la mythique ligue de garage de Stan dans Les Boys III (2001).

Hommes et femmes de ma génération (je suis né trois ans après l’émeute de Montréal et deux ans avant que le Rocket n’accroche ses patins), asseyez vos enfants devant ce superbe et serein exercice de mémoire. Tout y est. Pur, fin, net et beau.

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Charles Binamé, Maurice Richard, 2005, film canadien avec Roy Dupuis, Julie LeBreton, Stephen McHattie, Rémi Girard, Michel Barrette, 124 minutes.

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