Le Carnet d'Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

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Posts Tagged ‘Angleterre’

Le vieux morse et le menuisier (Lewis Carroll)

Posted by Ysengrimus sur 21 mars 2019

Walrus-Carpenter

The Walrus and the Carpenter est récité à Alice par Tweedledum et Tweedledee dans le conte Through the Looking Glass and what Alice found there (1872). Il est difficile de ne pas noter l’innuendo pédophile de ce texte d’anthologie insolite et grinçant.

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Le vieux morse et le menuisier

Lewis Carroll, 1872

(traduit de l’anglais par Paul Laurendeau)

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Le soleil brillait sur la mer
D’une ardeur d’incendie.
Il faisait de son mieux pour que
Scintille l’onde sans bruit.
C’était bizarre car on était
Au beau mitan de la nuit.

Une lune fort réticente luisait.
Ce soleil attardé
N’avait pas à se trouver là,
Sa journée terminée.
«Ce trainard malappris» dit-elle
«Franchement, me casse les pieds.»

Humide était la mer humide.
Sec, le sable sec, Ah…
On ne voyait pas un nuage
Car il n’y en avait pas
Et aucun oiseau dans le ciel.
Ils n’y volaient donc pas.

Le vieux morse et le menuisier
Marchaient, la mine piteuse.
Ils se lamentaient à la vue
De l’étendue sableuse.
«Il faudrait balayer tout ça»,
Dirent-ils, la voix pleureuse.

«Si sept bonnes avec sept vadrouilles
Brossaient la chose six mois»,
Dit le vieux morse «on en serait
Débarrassés, tu crois?»
«J’en doute fort», dit le menuisier
Des larmes dans la voix.

«Ô huîtres, marchez donc avec nous»,
Le vieux morse implora
«Promenade et conversation
Sur ce rivage plat.
Venez, vous quatre! Par la main,
Nous deux, on vous tiendra.»

La doyenne des huîtres l’observa
Mais ne pipa parole,
Cligna des yeux, hocha la tête.
Pas folle, la guêpe, pas folle.
Tout en elle disait: «Pas question
Que je décolle du sol».

Mais quatre jeunes huîtres s’élancèrent
Séduites par cette idée.
Habits brossés, visages propres
Souliers neuf, bien cirées.
C’était bizarre car on sait bien
Que les huîtres sont sans pieds.

Un autre lot de quatre suivit
Et puis un autre encor.
Le flot des huîtres s’intensifia
Encor, encor, encor,
Sautillant dans l’écume mousseuse
Vers la rive, de tous bords.

Le vieux morse et le menuisier
Marchèrent, disons, une lieue.
Puis ils se posèrent sur une roche
Bien plate en son milieu.
Et toutes les petites huîtres se mirent
En rang à qui mieux mieux.

«C’est le moment», dit le vieux morse
«Il faut parler de tout:
Souliers – bateaux – cachets et sceaux –
Monarques – salade de chou –
Et pourquoi l’océan bouillonne?
Et les chauves ont-ils des poux? »
«Ouf, un instant», se lamentèrent
Les huîtres, toutes essoufflées
«Laissez nous souffler une minute.»
«Oui», dit le menuisier.
Et les grosses huîtres flageolantes
De bien le remercier.

«Une miche de pain, vinaigre, poivre,
Tout bon», dit le vieux morse
«Si nous ajoutons ces délices
Notre ordinaire se corse.
Alors sommes nous prêtes, mes chères huîtres?
Que le gueuleton s’amorce!»

«Le gueuleton, c’est quand même pas nous!»
Les huîtres en blêmissaient…
«Vous, si gentils, ne feriez pas
Quelque chose d’aussi laid!»
«La nuit est douce», dit le vieux morse
«Le point de vue vous plait?

C’est très sympa d’être venues
Vous êtes gentilles et franches.»
Le menuisier dit simplement
«Coupe moi donc une autre tranche.
Ça fait deux fois que je te le demande.
Tu es sourd comme un manche.»

«C’est un peu triste», dit le vieux morse
«De les piéger comme ça
Après les avoir fait trotter
Cette jolie distance là.»
Le menuisier dit simplement
«Le beurre ne s’étale pas.»

«Je pleure pour vous», dit le vieux morse
Vraiment, je compatis.»
Pleurnichant, il sélectionnait
Les plus dodues pour lui,
Son mouchoir de poche sur le nez,
Les yeux mouillés, rougis.

«Ô chères huîtres», dit le menuisier
«On s’est bien amusés.
Voulez-vous rentrer maintenant?»
Pas de réponse donnée.
Et ce ne fut pas bizarre du tout
Vu qu’ils les avaient toutes gobées.

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Il y a cinquante ans, LES CHAMPIONS (série télévisée britannique)

Posted by Ysengrimus sur 15 septembre 2018

les champions

Craig Sterling, Sharron Macready and Richard Barrett… These are the Champions. Endowed with the qualities and skills of superhumans – qualities and skills, both physical and mental, to the peak of human performance. Gifts given to them by an unknown race of people, when their plane crashed near a lost civilisation in Tibet. Now, with their secrets known only to them, they are able to use their fantastic powers to their best advantage, as the Champions of law, order and justice. Operators of the international agency, Nemesis. [Craig Sterling, Sharron Macready et Richard Barrett sont les Champions. Ils sont dotés de qualités et d’avantages surhumains, des pouvoirs et des aptitudes, physiques et mentaux, aux limites de la capacité humaine. Ces dons leur furent transmis par une peuplade inconnue quand leur avion s’écrasa non loin du territoire d’une civilisation perdue du Tibet. Dépositaires exclusifs de ces secrets, ils peuvent aujourd’hui utiliser au mieux leurs formidables pouvoirs. Et ils le font en tant que champions de la loi, de l’ordre et de la justice. Ils sont agents secrets pour l’organisation internationale Némésis.]

 

 L’actrice Alexandra Bastedo est morte du cancer à 67 ans au début de l’année 2014. Souvenirs en pagaille. Nous sommes en 1968-1970 et j’ai dix, onze ou douze ans. Un flux ininterrompu de séries d’espionnage et de science-fiction du temps de la guerre froide inonde les ondes du vieux Canal 2 (Radio-Canada) et du vieux Canal 10 (Télé-Métropole, Montréal). Toutes ces séries sont évidemment doublées. Je dois les regarder en v.f. vu que je ne comprends pas l’anglais. De toutes ces séries tarabustées et picaresques de mon enfance l’une ressort magistralement pour son ton, son allure, sa prestance, son rythme, Les Champions (The Champions) avec Stuart Damon (né en 1937), Alexandra Bastedo (1946-2014), William Gaunt (né en 1937), et Antony Nicholls (1902-1977). Je ne le sais pas exactement encore dans ces douces années de mon enfance mais un des trait cruciaux de la facture inimitable de cette série c’est que, elle, elle se passe en Europe.

Craig Stirling, Sharron Macready et Richard Barrett sont trois agents de l’organisation pata-onusienne Némésis de Genève. Ils ont des dons paranormaux, discrets mais indubitables, qu’ils ont acquis d’une sorte de civilisation tibétaine shangrilaesque suite à un accident d’avion dans l’Himalaya. Et ils redressent les torts usuels du temps de la guerre froide (sur un ton habituellement moins anti-russe que anti-chinois, du reste. Une bonne place est réservée aussi aux criminels nazis traînant encore dans les parages). Ils opèrent en utilisant leurs habiletés sans trompettes, à la grande surprise bonhomme et interloquée de leur chef de service, l’incontournable commandant William Lawrence Treymane. Outre cette paranormalité pudique des trois principaux protagonistes (ils ont juré de ne révéler leur secret à personne), le tout de l’intrigue des récits s’avère habituellement d’un cartésianisme des plus terre à terre, ce qui établit usuellement un solide ancrage réaliste et figuratif malgré le postulat fantastique de la trame.

C’est un peu de la télévision panoramique. On nous fait voyager. Londres et Genève, bien sûr (Le fameux Jet d’eau de Genève, est un des marqueurs visuels de la série), mais aussi les Alpes, le campus de l’Université de Cambridge, le Surrey, le Pays de Galles, les Cornouailles (les châteaux y sont magnifiques), l’Écosse, l’Irlande, le Danemark, l’Allemagne, la France (dont le Paris d’époque), l’Autriche, L’Espagne, l’Italie (dont Rome), la Jamaïque, Haïti, les îles de l’Atlantique, des Caraïbes et du Pacifique, l’Afrique du Nord (impossible de savoir si le «dialecte» bédouin qu’on nous y exemplifie est réel ou bidon), Hong-Kong, la Birmanie, L’Afrique de l’Est, l’Australie, voire l’Antarctique. Le rythme est savoureusement langoureux, lent, concret, gorgé de vie ordinaire. On voit rouler des camions, des fourgonnettes et des voitures de marque dans des rues de villes européennes et des routes départementales de campagne. Les scènes d’accidents de voitures sont chiquées visuellement (avec mouvement tressautant de la caméra, musique tapageuse, etc…) pour ne pas endommager tous ces splendides véhicules (sauf deux fois où d’assez jolis modèles plonge en bas de falaises). Il y a des gares et des trains (dont au moins un avec une locomotive à vapeur), des havres, avec cargos et cabestans, et des aéroports, avec l’escalier portatif pour monter à bord depuis la piste. Il y a des enregistreurs à bobines, des enregistreurs à cassettes, des téléphones à cadrans, des talkie-walkie, des lames à cran d’arrêts, des sagaies, des seringues, des machettes, des yatagans, des couteaux de chasse, des serpents venimeux, des masques vaudous, des Lugers et des Brownings, des carabines à lunettes, des flingues à silencieux, du tir aux pigeons d’argile, des hommes grenouilles, des parachutistes, des téléphériques, des jardins zoologiques, des fêtes foraines, des stations service, des cours de casse, des avions de ligne (souvent de la compagnie Pan American), des avions privé à hélices, des hélicoptères, des réactés (avec pilotes masqués), des missiles intercontinentaux (qui pètent), des porte-avions, des sous-marins, des voiliers, des ambulances, des motocyclettes, des carrioles à chevaux, des traîneaux à chiens, des jeeps sahariens, des cavaliers arabes, des pousse-pousse chinois, des bibliothèques, des palestres, des immeubles chics (pour le temps) avec des stores vénitiens, des dossiers dans des chemises de carton ou dans des cahiers à anneaux, des journaux dans la lecture desquels on se plonge (notamment France Soir et le Financial Times), de grandes revues sur papier glacé (notamment Paris Match), des machines à écrire, des classeurs métalliques qui ferment à clef, des stylos (avec lesquels, entre autres, on prend des notes en sténo), des règles à calcul, des visionneuses à diapositives, des projecteurs de cinéma portatifs (avec les deux bobines et le crépitement lumineux), des tourne-disques (dont au moins un à manivelle), des cartes géographiques (avec des équerres, des règles et des compas), des imprimantes télex, des jumelles, des longues-vues télescopiques, des thermos à café, des canettes de bière qui s’ouvrent en deux trous triangulaires avec un ouvre-boîte, des lavabos, des fioles et des cornues de chimiste multicolores, des cabines téléphoniques et des boite à lettres rouges vif, des coffres-forts à roulettes qui cliquettent, des turbines d’usines, du filage électrique en pagaille, des perceuses électriques. Treymane a trois gros téléphones et un fort joli éventail de crayons de couleurs dans un contenant décoratif sur son bureau. Les salles d’ordinateurs crépitent et ont des murs tapissés de ces gros ordis muraux à bobines tournant aléatoirement. On enferme les prisonniers et on les gaze dans les salles d’ordi, du reste. Ce sont plus des soutes à machines que des espaces de travail. Les scènes d’extérieurs sont léchées et saisissantes sans être excessivement ostensibles ou outrageusement panoramiques. C’est une beauté discrète et retenue (vieillotte aussi inévitablement, désormais), comme celle des acteurs et de l’actrice. Le tout est tourné avec une caméra souvent «subjective» dont le regard ne se gène pas pour s’émerveiller de choses et d’objets devenus ordinaire ou oubliés. L’image vive mais sage nous redonne avec une clarté mordante et sans nostalgie particulière le contact avec tout un ensemble de praxis d’autrefois.

Le dépouillement des scénarios donne, avec le recul, une fort drolatique impression de pureté et de simplicité franche, à deux doigts du simplisme mais, à mon sens, sans y basculer. Il faut un peu jouer le jeu et, si on y arrive, le tout s’avère parfaitement suave. Les thèmes font très siècle dernier. La fascination pour certaines professions moins merveilleuses aujourd’hui s’y exprime encore (médecin, dentiste, ingénieur, physicien, officier galonné, mafioso, ministre, profs de fac en toge et, évidemment, agent secret). On mise beaucoup sur l’interaction entre personnages. Les quatre personnages principaux sont d’un flegmatisme à la fois très classe et fort savoureux. C’est une pure jubilation que de les découvrir en v.o. Le contraste est discret et chic entre l’accent américain de Craig Stirling et l’accent britannique des trois autres. Le statut du personnage féminin est particulièrement intéressant. Jeune veuve stoïque et peu impressionnable, docteure en médecine, Sharron Macready ne tombe ni dans le séductionnisme facile des fameuses sexist sixties, ni dans l’égalitarisme garçonnisant de nos passions contemporaines pour les filles prenant pleinement part à l’aventure. Quand on prend ses facultés paranormales pour de l’«intuition féminine», Sharron répond toujours, sans broncher: «Well, call it whatever you want but…». Et, ici, notre espionne ne se fringuera pas en femme grenouille, n’ira pas se rouler dans le sable en Australie ni dans la neige en Antarctique (on la retrouvera une fois en mission au Sahara et une autre fois en brousse africaine, cependant). Surtout, elle ne se fringuera en séductrice que deux ou trois fois sur trente épisodes (She is a cold woman, dira un des observateurs mâles de ses très discrètes prouesses de tombeuse). Elle apparaîtra moins fréquemment et disposera de moins de visibilité à l’écran que ses partenaires mâles. Mais son intervention, toujours calme et puissante, sera souvent radicalement déterminante dans la dynamique lente et posée de ces scénarios au ralenti. Pas d’hystérie et pas de minauderie de minette, Sharron Macready a des nerfs d’acier. Alexandra Bastedo, qui n’avait que vingt-deux ans à l’époque, la campe avec retenue et majesté (les américains disent: an aloof style). La plupart du temps en tailleur strict ou en robe-madame, avec le petit sac à main noir en cuir luisant et à anse triangulaire, et coiffée d’un chignon compliqué (les petites filles de mon école adoraient se coiffer comme elle, circa 1969), elle est discrète comme une femme de son temps mais ne s’en laisse pas montrer, comme la plus incisive des héroïnes. C’est une figure de personnage féminin à part et qui, l’un dans l’autre, a très bien pris la patine du temps.

Et moi pourquoi j’arrive à vous redire tout ça avec une telle limpidité de Prévert? Ce n’est certainement pas sur la bases de mes très sporadiques et fugitifs souvenirs d’enfant des Champions, en tout cas (je semble n’avoir retenu, du temps, que les scènes ouvertement violentes, meurtres aux flingues ou aux couteaux – la réflexion sur la violence télévisuelle fera ce qu’elle voudra de cette observation, un peu triste quand même). En 1969-1970, je ne me doutais pas que je ferais ça comme ça, près d’un demi-siècle plus tard, mais je viens de revoir les trente épisodes de 48 minutes de la série Les Champions, à raison d’un ou deux par jours, sur mon ordi de table, avec des écouteurs, depuis YouTube. Même ces Champions de temps, du haut de leur superbe paranormalité d’autrefois, n’auraient pas pu la prévoir celle là, eux non plus. Comme on dit dans le jargon: vaut le détour. Je les recommande à votre attention amicale. Toute une époque «classique» de jubilation télévisuelle et de culture populaire est encapsulée en eux, pour toujours, désormais.

Alexandra Bastedo

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Il y a cinquante ans: le film de demi-fiction A HARD DAY’S NIGHT mettant en vedette les Beatles

Posted by Ysengrimus sur 15 décembre 2014

hardaysnight

Quand Mademoiselle Lindsay Abigaïl Griffith, une élégante de Toronto dans la trentaine, se vit proposer un visionnement du premier long métrage mettant en vedette les Beatles, elle fronça sérieusement les sourcils. Venue au monde six ou sept ans après la dissolution officielle du légendaire quatuor, admiratrice de U2, de R.E.M. et des opéras de Mozart, Mademoiselle Griffith, dont la mère est une inconditionnelle de vieux films d’Elvis merdiques, juge sans ambivalence que les longs métrages mettant en vedette des idoles de la chanson du siècle dernier ne peuvent être indubitablement que de navrants navets. De fait, il serait difficile de lui donner entièrement tort, même dans le cas des Beatles (dont le reste de la carrière cinématographique fut mémorablement… non mémorable). Il fallut donc assumer le fardeau de la démonstration. Il fallut expliquer à Mademoiselle Griffith que ce petit bijou en noir et blanc était une demi-fiction et, en fait, une remarquable mise sous globe de la vie trépidante des Beatles pendant les années folles de la Beatlemania. Les sourcils de Mademoiselle Griffith se froncèrent davantage à l’idée saugrenue et peu enviable du visionnement d’un documentaire ethno-musical… Ce qui lui vendit l’idée fut la réplique suivante: Je vous convoque à un moment de cinéma qui vous placera entre l’euphorie joyeuse d’un vieux concert des Beatles en direct et une fiction absurde et enlevante à l’humour surréaliste et pince sans rire digne des Marx Brothers ou des Monty Pythons. Le froncement de sourcil disparut…

Et le visionnement eut lieu. Quatre très jeunes idoles de la chanson populaire anglaise du nom de John, Paul, George et Ringo sont en tournée nationale. Trains, voitures, hôtels, repas sur le pouce, fuites devant des hordes d’admiratrices hurlantes. Rencontres aussi imprévues et furtives que froidement délirantes. Entrevues déjantées avec une presse partiellement déboussolée. La chose, déjà en soi assez délicate du strict point de vue logistique, va se trouver, en plus, compliquée par le fait que le vieux Johnny McCartney (joué par un Wilfrid Brambell déchaîné dont le puissant accent irlandais amusera beaucoup Mademoiselle Griffith), grand-père paternel de Paul McCartney, accompagne son petit fils partout, pour des raisons familiales aussi inaltérables que non élucidées… Calme et docile en apparence, le vieil homme s’avère porter en lui toutes les tares durcies et racornies du monde adulte. Il est un délinquant de la pire espèce: menteur, voleur, sensuel, enjôleur, roublard, retors, médisant. Ce semeur de zizanie teigneux et impénitent arrive presque à créer des divisions dans la structure, badine mais solidement armaturée, des Beatles, suscitant notamment une disparition de Ringo, juste avant un important concert télévisé. Le vieux McCartney note en effet que le jeune batteur aux doigts bagués a une sorte de petit complexe d’infériorité face à ses prestigieux confrères de la section mélodique (complexe parfaitement non fondé, vu qu’il est en fait, lui, celui qui reçoit le plus de courriers d’admirateurs). Mélodramatique et grimaçant, le perfide vieux Johnny McCartney convainc donc le candide Ringo de faire une escapade. Cela donne la fameuse fugue de Ringo (Ringo’s fugue – construite en image comme une fugue musicale), qui fut saluée comme un moment de cinéma prouvant que Richard Starkey aurait fait un acteur de tout premier ordre (on le compara, dans ce segment du film, à Jackie Gleason et à Charlie Chaplin – Mademoiselle Griffith fut très touchée par ce moment et confirma ces analogies avec enthousiasme). Ringo finit par être retrouvé par les trois autres et tout rentre dans l’ordre. Le vieux Johnny McCartney, qui a, entre temps, contrefait la signature des Beatles sur des photos du quatuor, produisant ainsi les premières fausses photos dédicacées de toute l’histoire cinématographique, voit ces dernières éparpillées du haut de l’hélico qui monte, monte, monte (Oui… oui… oui…) emportant les Quatre Titans dans le Vent vers la destination de leur prochain concert.

Mademoiselle Griffith observa vite que, pour vraiment apprécier les brillantes séquences humoristiques de cette demi-fiction, il faut s’y aventurer avec en tête une idée que le film n’arrive plus vraiment à faire sentir avec autant d’acuité qu’au temps de sa sortie. Cette idée, c’est celle du contraste des âges, de l’inquiétude adolescente face à l’entrée dans le monde adulte. Le pépin, en effet, est qu’il n’est plus tellement facile de voir les Beatles comme des ados… Il faut se dire et se redire constamment que ces quatre hommes jeunes, aux cheveux «longs» selon les critères de l’époque, sont un scandale permanent pour tous les adultes qui les côtoient ou se trouvent confrontés à eux. Mademoiselle Griffith explique que ce qu’elle voit elle, au jour d’aujourd’hui, ce sont quatre hommes, jeunes certes, mais dont les cheveux ne sont pas si long que cela, et surtout qui, avec leurs complets vestons, chemise blanche et cravates, sont particulièrement bien mis, stylés, discrets, vieillots même… Un demi-siècle plus tard, les excentricités capillaires et vestimentaires des Beatles ont monté en graine. Elles ne font plus saillie, pour un auditoire contemporain. Les Beatles renouent, par la force de l’Histoire, avec leur temps. Ils apparaissent moins démarqués de leurs contemporains, pour nous, qu’ils devaient l’être pour le public de 1964. La confrontation ado/adulte, jadis sujet central de cet enlevant exercice, est désormais en grande partie édulcorée. Cette thématique a indubitablement mal vieilli.

Ce qui a très bien vieilli par contre, c’est leur extraordinaire musique. De nombreuses scènes du film sont tournées en concert réel, ce qui donne un résultat époustouflant, visuellement et musicalement, pour une fulgurante clarification de notre compréhension des quatre musiciens et de leurs enthousiastes admirateurs et  admiratrices. Mademoiselle Griffith le confirma sans réserve. Elle voyait une contrebasse-violon des années soixante pour la toute première fois, en plus. Elle fut enchantée de cela aussi.

La réaction positive de Mademoiselle Lindsay Abigaïl Griffith, élégante de Toronto dans la trentaine qui n’a jamais eu de sentiment particulier pour la musique des Beatles, au visionnement de A hard day’s Night confirme, si nécessaire, que voici un film qui, comme The Dictator de Chaplin, ne pourra jamais vraiment sortir de l’époque qui l’engendra… mais que, en même temps, c’est ce qui fait toute la force descriptive et le charme joyeux de cette irrésistible petite cavalcade dans le corridor du temps.

Et… le Beatle favori de Mademoiselle Lindsay Abigaïl Griffith est désormais… Ringo.

A hard day’s night, 1964, Richard Lester, film britannique avec John Lennon, Paul McCartney, George Harrison, Richard Starkey (Ringo Starr), Wilfrid Brambell, Norman Rossington, John Junkin,  87 minutes.

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De la sagesse apaisante du SIMPLE FOUET EN TAI CHI du sculpteur Ju Ming (Place des Peuples, Montréal)

Posted by Ysengrimus sur 1 octobre 2013

Le SIMPLE FOUET EN TAI CHI du sculpteur Ju Ming. Photo: la Lettrée Voyageuse

Le SIMPLE FOUET EN TAI CHI du sculpteur Ju Ming. Photo: la Lettrée Voyageuse

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C’est l’histoire, sinueuse, aigre et brumeuse, de la toute graduelle réappropriation d’un espace urbain, dans une vieille ville occupée d’Amérique du Nord britannique. L’ancienne place du marché au foin de Montréal devient, en 1860, le ci-devant Square Victoria. On plante un peu plus tard, en 1872, au milieu de ce vaste espace urbain, une statue sur socle élevé de la reine Victoria (1819-1901). La souveraine de l’occupant colonial est debout avec couronne et sceptre au faite d’une assez haute colonne… et elle est jeune et fraîche (en 1872, la vraie reine Victoria avait pourtant déjà cinquante-trois ans et était une bien triste veuve). Ce n’est pas là une de ces statues chiantes et rebattues de la Veuve Windsor empâtée et boudeuse comme celles qui trôneront plus tard, lourdement assises devant l’Université McGill (Montréal) ou devant le parlement de l’Ontario dit Queen’s Park (Toronto). Non, non, ici, on cherche à donner à la souveraine impériale une dégaine tonique, florale, diurne, radieuse, presque guillerette. Yeah right… Tout ce qu’on obtient, c’est de bien nous rappeler que la reine Victoria avait effectivement seulement dix-huit ans lorsque survint, au tout début de son long règne, la Rébellion des Patriotes de 1837-1838, réprimée dans le sang par ses très brutaux régiments coloniaux. Le nom de ce «square» et la présence de cette statue sont une cuisante et fort explicite injure colonialiste (pas surprenant que le FLQ, en 1963-1970, faisait sauter des monuments montréalais) et une cicatrice purulente dans le visage de Montréal.

Mais si une cicatrice ne disparaît pas, par contre elle se soigne. Toujours subie, sa purulence peut se voir atténuer par un aménagement urbain intelligent. C’est ce qui s’est passé, sans tambour ni trompette, en 2002-2003 quand la statue du SIMPLE FOUET EN TAI CHI (Tai Chi Single Whip dān biān taiji) du brillant et imaginatif sculpteur chinois (taiwanais) Ju Ming (né en 1938) fut installée tout au bout de la place (extrémité nord), la dominant désormais et l’investissant totalement dans sa direction (et quand on contemple la magnifique statue de Ju Ming, on se doit implacablement de tourner le dos à l’endroit où se trouve la statue de la souveraine honnie). Cette œuvre d’art urbain moderne fait partie d’une série de statues internationalement disposées inspirée par les séquences de mouvements corporels du Tai Chi. Dans le partage de ces représentations bonhommes, d’allure vaguement inukshukesque, Montréal a hérité du simple fouet, une des positions corporelles de base du Tai Chi correspondant à l’ouverture aux possibilités multiples des mouvements et des directions ultérieures et exprimant la sérénité et une rencontre paisible avec la multitude des possibles. La sagesse tendrement comique et indubitablement apaisante du SIMPLE FOUET EN TAI CHI du sculpteur universel Ju Ming se complète d’un beau cadeau que nous fit, au même moment, la ville de Paris (France). Un portail MÉTROPOLITAIN facon Hector Guimard, comme ceux de la Ville-Lumière pour encadrer la sortie de la station de métro Square Victoria (ligne orange). Things change, don’t they… Voici donc maintenant ce que le personnage de pierre effectuant le mouvement du simple fouet en Tai Chi verrait depuis sa position, s’il disposait de notre regard impudent et sagace. De la statue de la reine Victoria, jadis pôle attractif central de toute la place, on ne voit plus, partiellement caché par les arbres du dispositif, sur tribord avant, que le socle. Si une cicatrice ne disparaît pas, par contre elle se soigne…

La PLACE DES PEUPLES dans le regard du gros perso de pierre effectuant le simple fouet en Tai Chi. La porte de métro à la française est bien visible. La reine Victoria, par contre, est toute seule dans son petit coin. Le perso de pierre et nous n’en voyons plus que le socle, bien vaguement. Photo: la Lettrée Voyageuse

La PLACE DES PEUPLES telle qu’elle apparaitrait dans le regard du gros perso de pierre effectuant le simple fouet en Tai Chi. La porte de métro à la française est bien visible. La reine Victoria, par contre, est toute seule dans son petit coin. Le perso de pierre et nous n’en voyons plus que le socle, au loin. Photo: la Lettrée Voyageuse

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Les choses avancent petit à petit, donc. Bon, on ne peut pas officiellement renommer le Square Victoria. C’est là un de nos fort nombreux interdits implicites, irritants et honteux. L’occupant post-colonial canadien nous ferait chier sans fin si on osait le faire. Il va donc falloir patienter, patienter encore. Un premier signal fort, dans la direction toponymique, apparut cependant lors des manifestations des Indignés de 2011, dont cette place fut le point de ralliement, sur Montréal. Le nouvel espace que je viens de brièvement vous présenter fut alors renommé, officieusement mais très explicitement, PLACE DES PEUPLES. Cela me va parfaitement.

Indignons-nous de tout ce qui indigne. Il faut refaire la vie et un jour viendra.

Ysengrimus embrassant la Place des Peuples sous le regard patient du Cuistot Musico. Photo: Allan Erwan Berger

Ysengrimus embrassant la Place des Peuples sous le regard patient du Cuistot Musico. Photo: Allan Erwan Berger

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Une évocation littéraire de la guerre de 1812 que le gouvernement du Dominion du Canada verra à bien passer sous silence…

Posted by Ysengrimus sur 19 juin 2012

Oh Barbara
Quelle connerie la guerre
Qu’es-tu devenue maintenant?

Jacques Prévert
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Bon, bicentenaire pile-poil de la déclaration de la guerre de 1812-1814. Tout le monde s’en tape souverainement, évidemment, surtout au Québec et aux USA. Mais notre bon gouvernement canadien, conservateur de toc et anglomane de pacotille (parce que sciemment crypto-américanocrate de fait), tient à ce qu’on fasse du rantanplan sur la question. Et comme aujourd’hui c’est à la fois le jour de mon anniversaire de naissance et le jour de l’anniversaire de la déclaration de cette ultime guerre coloniale, je vais faire ma part, avec une évocation littéraire de la guerre de 1812 que le gouvernement du Dominion du Canada verra à soigneusement passer sous silence… vous devriez vite comprendre pourquoi.

Un mot d’abord sur cette guerre de 1812-1814 dont je me doute qu’elle ne s’est pas imprimée à l’encre indélébile dans vos cortex fort affairés. Sous la présidence de James Madison (1751-1836), la république américaine comprend alors sept millions et demi de gogos et nous, le ci-devant Dominion britannique du Canada, en gros, quatre-cent milles zigs (300,000 français et 100,000 anglais, en arrondissant). Les américains sont alliés de la France bonapartiste et nous on est alliés des espagnols (qui sont en guerre ouverte contre la France depuis 1808 et qui tiennent encore bien du territoire colonial, notamment la Floride). Nous, c’est les britanniques, incluant le Canada français, occupé depuis 1760, qui roule donc, sans joie ni ferveur, contre la France impériale. Pour la toute dernière fois de notre belle histoire coloniale, ce sera une guerre de singes. Je veux dire par là que nos métropoles et/ou alliés se tapent dessus en Europe et nous, dans les colonies, bien on singe.

Il n’est pas surprenant que tout le monde se branle de cette guerre aujourd’hui vu que tout le monde s’en branlait déjà passablement en 1812 même. Plus soucieux de commerce maritime (y compris avec les britanniques, leur principal client!) que de guerroyage terrestre, les américains ne se sont pas trop occupés d’affaires militaires depuis la révolution de 1776. Leur armée est mal organisée et pauvrement approvisionnée. Autres temps, autres mœurs, me direz-vous et ce sera indubitablement bien dit… Nous, bien nos meilleurs soldoques, ils sont en Angleterre à faire face à la France du petit Grand Aigle. La Guerre de 1812-1814 sera donc une gué-guerre de mitaine. Personne n’est prêt et tout le monde s’y enfile le califourchon du reculons. Ça va commencer par des batailles navales non-décisives, des combats singuliers imprécis de croiseurs d’eau douce, s’estourbissant en escarmouches sur les grands lacs et dans le Saint Laurent. J’y fais d’ailleurs langoureusement allusion dans mon fantastique roman fantastique Le pépiement des femmes-frégates. Puis les ricains vont foncer sur Toronto (qui, en 1812, s’appellait York), crisser le feu au parlement du Haut-Canada et se faire bouter comme des ébahis là-bas. Ensuite, en 1813 (c’est ce que le fragment littéraire que je vous livre ici évoque), nos bons Bostonnais, comme on les appelle encore, vont se pointer dans le Bas-Canada, plus précisément dans une belle région du Québec qui s’appelle le Suroît. La verdure y est plus verte qu’ailleurs, l’eau, je vous le jure, y est plus bleue qu’ailleurs et ma jolie ville natale, Salaberry-de-Valleyfield, s’y trouve (ben oui, 1812 et moi on partage un anniversaire, pas juste dans le temps, dans l’espace aussi). Les ricains vont s’avancer sur les berges de la magnifique rivière Châteauguay et nous, contre toutes attentes, bien on va encore les bouter. Ensuite, en 1814, comme Bonaparte est désormais niqué, les rosbifs vont se rameuter des troupes d’élite, prendre Détroit, descendre le Lac Champlain, foutre le feu aux édifices gouvernementaux de Washington (d’où la légende urbaine de leur repeinte en blanc hence Maison Blanche) pour finalement se faire planter raide devant Baltimore (Maryland). Nos alliés monarchistes espagnols (solidement épaulés par la marine britannique) vont attaquer la Nouvelle-Orléans par la mer et se faire étriller par le futur conquérant de la Floride et futur président Andrew Jackson (1767-1845) et ses hardis troupiers volontaires dans la rade de la future capitale du Jazz, ceci un bon moment après l’armistice entre les rosbifs et les ricains, attendu que le bateau portant le message pacifiant est arrivé dans le Golfe du Mexique deux semaines après la bataille. Conclusion générale du conflit: statu quo ante bellum. Vous mordez le topo? Anecdotique, hyperbolique et américano-américain pour mourir.

Un mot maintenant, si vous voulez bien, sur l’auteur de mon petit fragment évocateur. Comme nos gouvernants canadiens contemporains sont des Conservateurs Bleus Poudre, je suis allé, dans un soucis d’impartialité qui me sanctifie pour des lustres, chercher un conservateur bleu poudre comme eux pour assurer l’évocation de ces bruits de bottes dix-huit-cent-douzains qu’ils réclament tant. On pourra donc pas m’accuser de leur faire un coup fourré dans le genre discrimination idéologique… Le bien nommé Narcisse-Henri-Édouard Faucher de Saint-Maurice (1844-1897) est un bon traditionnaliste, bien rétrograde, non-moderniste, nostalgique en diable, aristophile tout plein et sciemment agriculturiste. Il a été, entre autres, officier d’active et député conservateur au parlement de Québec. Il a vu le feu, circa 1864-1865, comme volontaire franc-tireur au service d’un éphémère empereur mexicain et c’est aussi un de nos plus prolifiques conteurs québécois. Alors, vous qui êtes de grands sagaces, des esprits vifs, qui ont un sens épidermique de l’analyse transversale et de la réflexion en dehors de la caisse, je vous demande candidement: pourquoi le GOVERNMENT OF CANADA (non, non, ceci n’est pas un indice) verra-t-il à soigneusement passer sous silence cette évocation là de 1812? Elle est pourtant parfaitement méritoire, même si écrite soixante ans après la fin de ladite guerre, par un gars né trente ans après la fin de la susdite guerre, et n’ayant vu le feu que cinquante ans après la fin de ladite susdite guerre (on notera d’ailleurs que, dans ce récit, c’est un ancien combattant vieillissant qui raconte ses souvenir à un enfant portant inopinément le second prénom de l’auteur: Henri). Je colle ipso facto la chose ici, sous vos naseaux frémissants, et, pour faveur, dites-moi…

-A-

J’ai été jeune, moi aussi, Henri, bien qu’à force de rides et de cheveux gris, cela ne paraisse plus maintenant.

Ah! dans ces temps-là, c’était le bon moment pour vivre! Au coin du feu, le soir, les anciens berçaient les enfants en leur racontant les malheurs de la patrie, les efforts de Montcalm, les victoires de Lévis essayant de replanter chez nous la hampe du drapeau blanc que les Anglais avaient remplacé par leur ennuyeux chiffon rouge.

Alors on vivait autrement; c’était déshonorant pour un habitant que de donner la main à un John Bull, et maintenant on fait des courbettes à l’envahisseur, ce qui prouve que le vieux sang français s’affaiblit dans nos veines.

On aime mieux prendre des professions que se mettre à la charrue comme autrefois, et m’est avis qu’en fourrant dans la tête de notre jeunesse l’idée d’être avocat, médecin, notaire, les gouverneurs suivent des instructions secrètes venues de Londres, dans le but de nous faire disparaître petit à petit. Remarque une chose, Henri; pour se défaire des sauvages on leur donne l’eau de feu; pour effacer la race canadienne-française, on lui retirera sa charrue et son champ.

Je les déteste, vois-tu, ces Anglais, bien que je les aie servis; et tu en sauras la raison plus tard: qu’il me suffise de te dire qu’alors s’ils n’étaient pas si nombreux qu’aujourd’hui, ils étaient plus à craindre. On nous haïssait, au lieu qu’on nous caresse maintenant; car l’habitant connaissait leur côté sensible, et il savait se passer des produits britanniques. Son champ, son fusil, sa ligne et son métier suffisaient pour tous les besoins de la maison. Partout le gibier foisonnait; on ne brûlait pas les forêts à tort et à travers, sous prétexte de colonisation, de potasse et de bois de chauffage. Les bras se fatiguaient rien qu’à tremper l’hameçon dans l’eau. Aujourd’hui tout s’en va, même le poisson; regarde ma ligne, Henri; comme elle est tranquille!

En ce temps-là, je passais ma vie chez Juste Labrèque.

Il n’était pas riche; mais c’était un brave homme qui par-dessus le marché était mon oncle et mon parrain.

Nous jasions de choses et autres [sic] et, comme il avait bon jugement et que la gazette n’avait pas encore pénétré dans la paroisse, tout le monde acceptait son avis, sa décision, comme parole d’Évangile.

Il était beau surtout, lorsque la conversation tombait sur l’empereur que le maître d’école, McIntyre, s’obstinait à appeler «Mossieu de Bonaparte». Oh! alors son dos voûté se redressait, son oeil devenait flamme, sa moustache tremblotait, et il m’a toujours semblé que mon oncle, vu comme cela, écrasant de son regard et de sa parole le maître d’école, ressemblait à ce vieux grenadier qui suit l’empereur, s’élançant sur le pont d’Arcole, un drapeau à la main, comme on le voit dans la vieille gravure que le seigneur de Beaumont a dans sa bibliothèque.

Depuis sept ans mon oncle avait été installé par le seigneur meunier en son moulin banal que tu vois là-bas sur la grève. C’était moi qui lui aidais [sic] à mettre la farine dans les bluteaux, et cela faisait vraiment plaisir que de travailler auprès du parrain, bien que ce fût à coeur de jour, car j’étais sûr que Marguerite, bonne et souriante, me crierait, le soir venu:

– Eh! comment cela va-t-il, Michel, puisqu’on fait de la farine, il n’est pas juste de manger son pain blanc le premier. Avance ici, et viens-t’en causer auprès de mon rouet.

Marguerite était une petite orpheline que l’oncle Labrèque avait un jour recueilli dans le chemin du roi. Une vieille mendiante battait la pauvrette qui ne pouvait plus marcher; l’oncle lui offrit alors une piastre française si elle voulait lui céder la petite. Ce fut marché conclu; la vieille alla se soûler avec son argent, et l’orpheline, élevée pieusement par les soins du parrain Juste, grandit tranquillement loin des mauvais traitements et de la triste pitié des grandes routes.

Sous les murs du vieux moulin, elle avait retrouvé l’ombre de sa famille perdue.

La charité que lui fit mon parrain, la pauvre Marguerite me l’a bien rendue depuis; car sa voix douce ne ménageait ni les conseils ni les bonnes paroles ni les tendres avis.

À force de l’entendre prendre sur moi son petit ton d’autorité, j’avais fini par l’aimer avec tant d’ardeur que je l’aurais suivie au bout du monde, avec mon gilet enfariné, ma petite casquette toute saupoudrée de poussière de blé, et cela sans sourciller; car si Marguerite était affectueuse, belle et toujours de bonne humeur, elle n’était pas fière du tout, cette fille-là.

Tous les soirs, quand les moulanges avaient été nettoyées, la farine bien empochée, et le moulin mis en ordre, l’oncle et moi, nous descendions au premier étage où étaient ses appartements.

Là, mon parrain lisait attentivement quelques vieux livres que lui prêtait le curé, pendant que le chat, couché sur ses genoux, filait gravement son ron-ron, les yeux à demi-fermés, observant et cherchant finement à deviner ce que Marguerite et moi pouvions nous dire si longuement auprès de la fenêtre du pignon qui regarde le fleuve.

Les amis venaient quelquefois nous voir; mais, comme il fallait gravir la côte très escarpée du moulin, ils choisissaient d’ordinaire pour leur visites les soirées où il faisait clair de lune.

Je n’en étais pas fâché: cela nous laissait à nos délicieux tête-à-tête, où l’on causait si familièrement et où l’on se sentait si heureux.

Heureux! je l’étais, mon cher Henri, et cela aurait duré toute ma vie, si les Anglais ne s’étaient pas avisés vers cette époque, d’interdire aux Américains le commerce avec la France.

Une déclaration de guerre s’en suivit, du moins c’est ce que vint nous dire, un bon soir, cette vilaine chouette de maître d’école:

– C’est les Anglais reconquérir le prétendu État-Uni [sic], nous dit-il, dans son français invalide: nos réguliers vont marcher, et l’habit rouge tape fort, sans s’en apercevoir, car c’est le sang pas paraître du tout sur le costume militaire anglais.

Le dimanche suivant, notre curé, M. Raby, nous lut au prône une lettre du grand-vicaire Roux, nous rappelant au nom de l’évêque, toute la loyauté due à l’Angleterre: les milices allaient être appelées, et c’était donc vrai que peut-être il me faudrait retrousser mes manches de chemise jusqu’au coude, et taper les yeux fermés dans un tas de poitrines humaines, jusqu’à ce qu’à son tour le blanc farinier tombât rouge de sang, et qu’un pied de terre étrangère couvrît ses os rompus et son pauvre corps meurtri, loin du moulin si aimé et si tranquille de Beaumont.

Je roulais toutes ces pensées dans mon esprit, jusqu’au jour fixé pour le tirage au sort.

Depuis la réception de la triste nouvelle, Marguerite était devenue encore plus laborieuse que d’habitude. Elle me tricotait des bas de laine, me confectionnait quelques chaudes chemises de flanelle, et faisait ce qu’elle appelait le trousseau du fiancé de la gloire.

Moi, j’aurais préféré Marguerite à cette dernière. Souvent il me passait par la tête que j’aurais peut-être la chance de mettre la main sur un bon numéro; alors je me voyais remplacer l’oncle Juste, comme meunier en chef: je me mariais, et dans la suite des années, un grand garçon brun, soigneusement charpenté, s’en venait prendre les fonctions modestes que j’exerçais auprès du parrain. Je riais dans ma barbe, rien qu’à voir comme ce fils avait poussé vite; et ces rêveries aidaient à tuer l’inquiétude, car enfin le jour décisif était venu.

Je me rendis tout pensif chez le capitaine Boilard, un bon vieux qui, après m’avoir demandé mon âge, mon nom et m’avoir fait prendre un carré de papier, se concerta un instant avec le docteur qui m’avait examiné des pieds à la tête puis, se tournant vers moi me dit d’un air radieux:

– Tu as fièrement de la chance, mon garçon; tu te trouves être un des premiers à courir à la frontière pour défendre ton pays. Allons, demi-tour à droite! pas accéléré! file! tu as deux jours pour embrasser tes parents.

Demi-tour à droite! pas accéléré! jamais de ma vie personne ne m’avait parlé de ce ton-là! Le rouge m’en vint à la figure, mais je me rappelai que rien au monde n’était plus poli que le capitaine Boilard, et, tout en mettant cette familiarité sur le compte de la joie que cela lui faisait de me voir soldat, j’arrivai au moulin.

Je faisais bonne contenance, autant que le permettait mon coeur gonflé; mais Marguerite devina la triste chose en me voyant, et comme elle se mit à pleurer, cela fit déborder tous les yeux, même ceux de l’oncle Juste, dont l’oeil était sec, depuis dix-huit ans que sa femme était morte.

Chacun me faisait ses recommandations:

– Tiens-toi les pieds chauds et la tête froide, disait le parrain; c’est le principal, et, en suivant ce conseil tu reviendras au pays; car la maladie tue plus sûrement que la balle.

– C’est toi ôter ton chaîne de montre, insinuait McIntyre, et le mettre dans la poche de ton veste, car ça brille, et les Rangers du Delaware tirer de loin, bien et très juste.

– Oh! me dit tout bas à l’oreille, Marguerite, ne portez rien de brillant sur vous, Michel; car ça attire la mort. Le seul bijou que je vous permets est celui-ci.

Et elle me glissa au doigt un jonc d’or.

Cela voulait dire qu’elle se fiançait à moi; et, tout embarrassé, je ne pus que me pencher vers la terre, comme si j’avais laissé tomber quelque chose, et tout en faisant semblant de chercher, lui effleurer la main du bout de mes lèvres.

Ces deux jours-là passèrent vite, très vite; car Marguerite et moi, nous nous aimâmes pour le temps perdu.

En mon honneur le moulin chômait; tous mes amis étaient venus, chacun son tour, me serrer la main et me dire adieu; le curé m’avait envoyé un beau scapulaire; tout le monde dans la paroisse avait pensé au pauvre conscrit, pendant qu’il se sentait si heureux auprès de sa fiancée.

Mais hélas! le matin du terrible jour était venu!

Je sautais dans la chaloupe qui devait me mener à Québec et, prenant courageusement une rame, je lançai un baiser à Marguerite, un coup de chapeau au parrain et, sans détourner la tête, commençai à nager vigoureusement. J’étais tout drôle; le chagrin que j’avais, je ne le sentais pas; mon coeur était resté sur la grève. Nous atteignîmes, comme cela, la passe qui sort de la batture pour nous mettre dans le chenal.

Alors, ne pouvant plus y tenir, je tournai la tête.

Marguerite avait disparu; elle était rentrée sans doute pour pleurer plus à son aise.

Seul le moulin me regardait aller; ses grands murs blancs scintillaient au soleil; sa toiture rouge était devenue pourpre à la lumière, et dans le lointain on entendait le grondement de la moulange; car plus il avait de chagrin, plus il travaillait fort, mon oncle Labrèque.

-B-

Je n’eus guère le temps de pleurer les bonnes gens de chez nous. À peine installé dans la caserne de Québec, on commença par nous briser au métier et par nous faire faire des marches à gauche, à droite, en avant, en arrière, en échelon, que sais-je, moi? sous la conduite d’un caporal rouge, flanqué d’un côté de son fourreau de baïonnette, et de l’autre d’une petite canne qu’il faisait tournoyer au bout du bras, comme s’il se fût agi de chasser un essaim de moustiques.

La grosse voix du capitaine Boilard n’était rien auprès des aménités que nous disait ce sous-officier, et c’est là, dans cette cour de l’ancien collège des Jésuites, que je vis bien que cette politesse exquise entre militaires, dépasse rarement le sergent-major et qu’elle est toujours un mythe pour le pauvre soldat.

Néanmoins, je n’étais pas trop gourmandé; là comme au moulin, je tenais à ce que l’on fût content de moi.

Je rattrapai les plus forts, et un beau matin, un grand Anglais, à favoris roux, le lorgnon sur l’oeil et la tabatière à la main, s’en vint nous dire, après nous avoir inspectés, qu’il était fier de notre escouade, tellement fier qu’il allait donner des ordres pour nous faire embarquer le soir même sur le brigantin du capitaine Lagueux, et nous expédier à Montréal pour de là être dirigés sur le corps commandé par M. de Salaberry.

Nous mîmes trois jours à nous rendre à destination; ce qui me permit d’écrire une longue lettre à Marguerite, et bien m’en prit; dès le débarquement on nous dirigea à l’Acadie, où mon bataillon venait de se tirer quelques coups de fusil, avec les Bostonnais.

Le colonel de Salaberry était déjà parti pour remonter la rive gauche du Châteauguay; nous ne le rejoignîmes qu’après une marche forcée, et pour nous mettre tout de suite à couper des arbres et à détruire des ponts, comme s’il se fût agi de faire retomber sur les pauvres habitants de l’endroit l’invasion de tous ces étrangers.

Ah! je vis alors, mon petit Henri, comme c’était une horrible chose que l’art militaire, et je passai la nuit à regretter la vie heureuse que je menais si tranquillement au moulin, lorsque le roi d’Angleterre déclara la guerre aux Bostonnais.

Le lendemain, ce fut bien pis.

On nous fit ranger en bataille: le colonel passa devant nous en donnant tout bas ses ordres à un enfant de seize ans. Celui-ci se dirigea vers mon capitaine, lui montra du bout de son sabre un endroit du bois, et nous voilà partis au pas de course sans savoir où nous allions.

Plus tard, quelques années après, j’ai su que si la bataille avait été gagnée, c’était grâce à nous qui avions défendu le gué de la rivière.

À peine étions-nous installés, à l’affût, derrière le fourré, qu’un officier grand, fort et bel homme, s’avança vers nos lignes en criant:

– Braves Canadiens, rendez-vous! nous ne voulons pas vous faire de mal!
Ignace Gendron leva le bout de son fusil; un éclair jaillit et le géant roula dans l’herbe, pendant qu’autour de son bel uniforme souillé de sang, les coups et les balles pleuvaient dru comme grêle.

Ce n’était pourtant que le commencement, et pendant longtemps je n’entendis plus rien de distinct: un cauchemar impossible m’entraînait dans le vertige; seulement on m’a dit que je m’étais battu comme les autres, et je n’ai pas de peine à le croire, car mon fusil était noir de poudre.
D’ailleurs pas une trace sur mon corps pour m’indiquer clairement que j’avais été en danger de mort.

Quand je commençai à voir ce qui se passait autour de moi, j’eus le frisson.

Des cadavres, de pauvres êtres qui vivaient, pensaient et aimaient peut-être comme moi, au lever du soleil, gisaient pêle-mêle, la figure dans la boue, le corps aplati par les talons de bottes de ceux qui leur avaient marché dessus, et rien que de revoir ces choses-là en pensée, ça me donne la chair de poule.

Nous étions vainqueurs pourtant, et avec 300 hommes, on avait mis en déroute 7,000 Américains commandés par le général Hampton.

Je pensai que l’oncle Labrèque serait fier en lisant cela; car il avait promis à McIntyre de s’abonner à la Gazette de Québec, et puis, la pauvre Marguerite, comme son coeur tremblerait de joie en ne voyant pas mon nom parmi ceux des morts!

Nous sommes tous ainsi faits, Henri, et l’homme est un étrange esprit: ce qui est deuil pour l’un devient souvent cause de joie pour l’autre.

J’aurais donné tout au monde pour faire savoir de mes nouvelles au moulin; mais le temps pressait, paraît-il; les Américains voulaient encore tâter du bout de nos crosses de fusils, et nous nous mîmes à battre les environs.

Ce ne fut que deux mois après que je retrouvai le tour d’écrire.

On me nomma garde-magasin à Montréal; et pendant tout cet hiver-là, je me suis fait bien du mauvais sang, car les nouvelles ne m’arrivaient pas régulièrement. Je les recevais presque toujours par l’entremise de quelque camarade, et je paraissais être oublié au moulin, lorsque qu’un beau matin, le sergent vaguemestre me remit ce billet.

Le père Michel tira de son gousset un petit portefeuille noir, et en déroula un morceau de papier jauni qui enveloppait sa médaille de Châteauguay.

– Tiens, lis-le, Henri, dit-il: je l’ai conservé, car c’est écrit par mon pauvre parrain.

Il disait:

Beaumont, ce 15 février 1813.
Mon cher Michel,
Je ne suis pas bien, et en attendant ton retour qui, je l’espère, aura lieu prochainement, j’ai été obligé de prendre Pitre Belours pour m’aider. J’étais trop faible pour faire marcher le moulin tout seul. Pitre est un garçon économe et rangé, qui travaille dur. Marguerite est bien et nous t’embrassons.
Ton parrain qui t’aime,
Juste Labrèque.
P.S. – N’oublie pas ma dernière recommandation, mon garçon: tiens-toi les pieds chauds et la tête froide; ce serait bête de ta part si tu allais mourir de maladie, maintenant que tu as échappé aux balles des yankees.

– Hélas! tout n’était pas fini pour moi, reprit le père Michel, et ce congé désiré par l’oncle Juste n’était pas facile à obtenir, car les Bostonnais devenaient remuants, et croyant que la fonte des neiges leur porterait chance, ils étaient revenus faire une petite promenade en Canada, en passant par Odelltown. Nous les attendîmes de pied ferme à Lacolle où M. de Salaberry nous avait cantonnés, et c’est là, Henri, que je n’ai pas jeté ma poudre aux corneilles, car ces grands maigres de coquins s’étaient mis en tête de canonner le moulin de la paroisse.

C’était à la fin de mars: il faisait froid piquant, et à chaque boulet qui venait éventrer la muraille du pauvre moulin, un fort courant d’air se précipitait dans la chambre où nous étions. Heureusement que je ne les craignais pas, comme le bon M. Raby, notre curé; et, agenouillé près de l’embrasure de la fenêtre, je tirais sur l’ennemi, en descendant un à chaque coup de fusil; car vois-tu, Henri, j’avais la rage au coeur et je me disais:

– Si au lieu de venir à Lacolle, ces gueux-là s’étaient mis en tête de venir braquer leurs canons sur le moulin de Beaumont, comme Marguerite se mourrait de peur en ce moment!

Et boum! à chaque fois que mon chien redescendait sur le bassinet, un Américain s’allongeait par terre, et se mettait à planter des poireaux.

Pauvre Marguerite, elle qui me rendait le coeur si faible autrefois, elle ne s’était jamais doutée du coup d’oeil que son seul souvenir me donnait ce jour-là. Dieu me pardonne! je crois que je les aurais tous abattus les uns après les autres, si une grenade n’était pas venue me faire entrer dans l’épaule un éclat de bois du chambranle de la fenêtre.

Je tombai à mon tour: on m’enleva, et je demeurai deux mois en convalescence à l’hôpital de Montréal.

Un beau jour de juin, le chirurgien me dit en riant qu’il avait un nouveau remède pour moi, et il me prescrivit d’en prendre aussi longtemps que je voudrais; puis il me tendit un rouleau.

C’était mon congé et mon brevet de sergent-major.

Que de joie cachée sous ce bout de parchemin! Je reverrai donc le parrain, son moulin et la meunière, me disais-je; et le soir j’étais en route pour Québec.

Lorsque j’y arrivai, le temps de la marée était passé, et les chaloupes de Beaumont avaient quitté le port depuis déjà deux grandes heures. Force me fut donc de traverser le fleuve à la Pointe Lévis, et de faire la route à pied. Elle n’était pas longue habituellement – deux petites lieues, – mais ce jour-là elle se fit interminable; depuis quatre mois j’étais sans nouvelles de ceux que j’aimais.

Déjà j’étais arrivée sur le coteau de Vincennes; mon coeur battait à me rompre la poitrine; il n’y avait plus qu’un quart de lieue pour se rendre au moulin, et prenant mon sac, je l’appuyai le long de la clôture, puis m’assis dessus pour préparer mes idées aux joies que j’allais éprouver.

En ce moment le petit Turgeon passait; je vis bien que ma blessure et la fièvre m’avaient changé, car il me regarda sans me reconnaître!

– Eh! l’enfant, il n’y a rien de nouveau dans la paroisse? lui dis-je en grossissant ma voix.

– Non, monsieur, fit-il d’un air tout effrayé.

– Où vas-tu donc de ce pas, ajoutai-je doucement pour le rassurer?

– En bas de la côte, chez Pitre Belours.

– Mais, c’est au moulin ça; comment va le meunier Labrèque?

L’enfant me regarda avec des yeux tout grand ouverts, et me dit simplement:

– Depuis trois mois et demi il est mort, monsieur.

– Comment, il est mort! criai-je avec les yeux pleins de larmes.

– Et mademoiselle Marguerite? ajoutai-je, si bas que je m’entendis à peine.

– Dame! son amoureux Michel Larivée a été tué à la guerre, et, comme après la mort du meunier Labrèque, elle n’était pas pour demander la charité, elle s’est mariée avec Pitre Belours qui a fait des économies pendant que l’autre faisait le soldat.

Je crus que j’allais mourir.

Je tombai sur l’herbe, et là je pleurai comme un enfant, puis quand ma première douleur fut passée, je me rendis chez M. Raby qui me confirma toutes ces affreuses nouvelles.

Maintenant, n’ai-je pas raison de dire que c’est une bien triste chose que la guerre, Henri? et tu ne comprendras bien ces paroles que lorsque tu auras encore grandi de deux bons pieds.

Dire que sans le régent George IV, je me serais marié à la meunière du moulin, morte de chagrin en voyant les économies de Pitre s’en aller à l’auberge, et que j’aurais joui de la vie, moi aussi, tandis que maintenant, sans famille, sans enfants, je ne suis plus qu’un invalide pensionné par le gouvernement.

Ah! tu ne sauras jamais combien je les déteste, ces Anglais!

Narcisse-Henri-Édouard Faucher de Saint-Maurice (1844-1897), extrait du conte «Le Père Michel», chapitre II, intitulé «Le moulin de la meunière» (intitulé ici: A) et chapitre III, intitulé «la meunière du moulin» (intitulé ici: B), dans le recueil À la brunante [1874], Bibliothèque Québécoise, 1998, pp 97-111 (cité directement depuis l’ouvrage papier).

On complètera utilement le tout de la réflexion quelleconnerielaguerresque de ce jour en s’imprégnant de l’ambiance de ce court documentaire de L’Office Natinal du Film du Canada. La description historique et stratégique y est un embrouillamini particulièrement inintelligible (surtout l’imbuvable animation en lanterne chinoise des neuf premières minutes, bourrée d’anachronismes crétins et d’effets de connivence futiles) mais, par contre (dans les vingt dernières minutes), l’évocation visuelle, notamment celle de ces miliciens tuques bleues et ces voltigeurs canadiens tuniques grises, dont le Père Michel « fit partie », est parfaitement méritoire. On observera que l’anecdote de l’émissaire de rédition ricain se faisant flinguer juste après sa harangue est reprise mais, dans ce navet lourdement aristophile (et, d’autre part, doucereusement anglomane), le coup de feu « d’Ignace Gendron » est imputé ici au Colonel Charles-Michel de Salaberry (1778-1829), commandant des troupes du Dominion à la bataille de Châteauguay…

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Paru aussi (en version remaniée) dans Les 7 du Québec

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