Le Carnet d'Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

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Posts Tagged ‘Alfred Hitchcock’

Le trouble persistant que semble nous susciter THE TROUBLE WITH HARRY

Posted by Ysengrimus sur 10 avril 2015

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Vermont, 1955 (il y a donc de cela soixante ans pile-poil). Un paysage d’automne enchanteur, bucolique, paradisiaque, incroyablement siècle dernier. Petit village dans une vallée, petite chapelle, petit promontoire de colline, petit port d’arme prohibé (nos valeurs morales sur les flingues se sont diamétralement inversées, en deux générations, on s’en avise tout juste, ici). Le vieux capitaine Albert Wiles (Edmund Gwenn, parfaitement onctueux) parle tout seul dans la nature, d’une voix douce, feutrée, sereine, amorale. Il assure, pour nous, la narration commentée des petites choses qui lui arrivent. Il chasse le garenne (c’est encore un acte libertaire et libérateur, en son temps, que de chasser en catimini un gibier qu’on dégustera, avec une arme qu’on astiquera soi-même). C’est bizarre d’ailleurs, car le bon capitaine chasse le garenne à la carabine. Pas facile, ça. Il faut savoir viser plus juste qu’à la chevrotine… Trois cartouches sont tirées. Une dans la pancarte prohibant et le port d’armes et la chasse (ah, le doux flingue libertaire de jadis!). Une dans une boite de conserve qui passait par là. Une troisième… Le capitaine Wiles se trouve subitement un peu perturbé par un homme bien mis, assez classe d’allure, étendu sereinement dans l’humus automnal. C’est Harry Worp (rôle inexorablement muet tenu par Phillip Truex. Hitchcock dut un peu se chamailler avec la production pour que le cadavre de Harry soit joué par un vrai acteur  –  ce dernier ne fut d’ailleurs pas crédité à l’époque. L’Histoire a heureusement retenu son nom). Or il y a indubitablement un petit problème ennuyeux concernant Harry. Il est raide mort. Sans nécessairement s’énerver, on s’autocritique toujours un petit peu dans ce genre de situation, face à ce genre de découverte. Le capitaine Wiles pense indubitablement à sa troisième cartouche, dont il ne retrace pas exactement la trajectoire. Balle perdue, pour tout dire. Pas pour tout le monde visiblement. L’élasticité de notre morale prend cependant vite le dessus sur tout autre sentiment. Le capitaine Wiles s’apprête donc à discrètement escamoter Harry, qui fait vraiment tache sur ce promontoire de colline aux couleurs vives et contrastées. C’est alors que jaillit de nulle part Mademoiselle Ivy Gravely (Mildred Natvick), dame mûre, roide, stoïque, contenue. Elle émet alors ce que la légende décrit comme la réplique préférée d’Hitchcock, de tous les films… d’Hitchcock: What seems to be the problem, Captain Wiles? Le pauvre capitaine Wiles, qui était déjà en train de tirer Harry par les pieds, n’en mène vraiment pas large. Le film d’Alfred Hitchcock qui sera son plus gros succès au guichet de tous les temps, vient de camper sa toute drolatique ambiance d’ouverture.

Au village, le peintre Sam Marlowe (John Forsythe, masculin jusqu’au bout des ongles) discute ses petits problèmes avec madame Wiggs dite Wiggy (Mildred Dunnock), la bonne tenancière du magasin général qui lui fait crédits sur crédits, parce qu’il est un génie artistique. Ce peintre, décontracté et indolent, n’arrive à caser aucune des jolies croûtes jacksonpollockesques qu’il exhibe sur un bel étal, près de la rue principale du village. Il y a d’ailleurs lieu de noter, entre ce superbe paysage d’automne du Vermont et ces toiles particulièrement léchées et saisissantes, une véritable jouissance de la couleur, dans la cinématographie de ce film spécifique. Même la pointe des chaussettes de Harry (il s’est fait chaparder ses chaussures par un vagabond, peu après sa mystérieuse mort) est d’un rouge éclatant. Il faut le dire aussi, nous sommes bien les seuls, au jour d’aujourd’hui, à comprendre l’inspiration artistique du peintre Marlowe. Qu’à cela ne tienne, le voilà qui se rend sur le promontoire de colline qui, du reste, semble devenu un véritable hall de gare depuis qu’Harry y gît, raide mort. Le peintre inspiré fera même un portrait du macchabée, en écorniflant cette situation incongrue qui ne semble en rien lui faire perdre sa faconde débonnaire. L’artiste établira évidemment sa jonction avec le pauvre capitaine Wiles et l’aidera à creuser une fosse pour y bazarder Harry. Le problème Harry rebondira cependant intégralement, quand le petit Arnie Rogers (Jerry Mathers, âgé de sept ans à l’époque) trouvera un garenne de bonne taille indubitablement percé d’une cartouche. La troisième cartouche du capitaine Wiles! Ce dernier n’a donc rien à voir avec le passage de Harry de vie à trépas. Le peintre Marlowe est de plus en plus intrigué par tout ceci et décide de fouiller la question. C’est la mère du petit Arnie, Jennifer Rogers (une Shirley MacLaine de vingt-et-un ans, campant gaillardement son tout premier rôle) qui croit avoir assommé Harry, avec une bouteille de lait. Le capitaine Wiles fait aussi ses découvertes. C’est Mademoiselle Ivy Gravely qui croit l’avoir assommé avec une de ses chaussures de marche. Le problème avec Harry c’est que, devant son drame, tout le monde introspecte son propre petit monde coupable, croyant sincèrement avoir quelque chose à voir dans la mort violente du susdit Harry qui, du reste, n’était visiblement pas un petit saint, surtout dans son interaction avec les dames. Le sheriff adjoint Calvin Wiggs, le fils de la tenancière du magasin général (joué par Royal Dano – ce lumpen-constable un peu obtus subira ouvertement le mépris de classe des autres, d’ailleurs), va s’en mêler, ainsi qu’un deus ex machina fort improbable, comme tous ses semblables. Et l’histoire, autant que la compréhension de ses tenants et de ses aboutissants, va se complexifier, sans qu’on perde ce ton calme et patiemment méthodique des rythmes villageois séculaires, qui regardent passer le traintrain des choses comme un mystérieux et fantasmagorique fleuve tranquille.

C’est une réflexion sur l’intendance feutrée de la culpabilité collective, cette affaire, en fait. C’est aussi une analyse des tendances profondément amorales qui existent tout naturellement en chacun de nous. Les trois personnes croyant ou ayant cru avoir joué un rôle dans la mort de Harry, le capitaine Wiles, Mademoiselle Gravely et Jennifer Rogers vont souder une complicité de plus en plus solide, dont le peintre Sam Marlowe sera le tonique ciment. Le sheriff adjoint Calvin Wiggs fournira cette raideur constabulaire qui fait infailliblement remonter toutes nos circonlocutions coupables à la surface (L’autorité, c’est le gendarme. Pas de gendarme, pas d’autorité). L’enfant Arnie Rogers incarnera le risque constant de se couper et de tout éventer. Et Harry… eh bien, Harry, ce sera le problème, naturellement. Ce qui est particulièrement savoureux dans ce film, suavement théâtral, c’est que l’analyse des tendances amorales de tous ces gens ordinaires, confrontés à l’extraordinaire, ne s’effectuera pas seulement dans le déploiement de leurs actions mais aussi dans le ton de leurs interactions. Le jeu particulièrement étrange et décalé de Shirley MacLaine donnera à cette dynamique un relief patent, confinant ouvertement au bizarre. Une jeunesse, une nervosité de tempérament co-existent, en Jennifer Rogers, avec un calme singulier, irréel, comme insouciant devant la réalité, éventuelle ou effective, de l’entrée dans le crime. Le problème posé par Harry, fondamentalement, c’est celui posé par l’homicide involontaire. Dans une situation d’homicide involontaire, on fait quoi? On enterre le cadavre pour s’éviter des emmerdements excessifs ou on l’exhume pour s’éviter une accusation de préméditation que le simple geste de dissimulation fabrique, comme inexorablement, plutôt qu’elle ne la révèle.

Le traitement de cette question incongrue est ici tout léger et il volette sur les ailes éthérées d’une direction d’acteurs particulièrement adroite et judicieuse. Mais cette légèreté de ton et de traitement ne doivent pas faire illusion. Le problème abordé ici, frontalement, nous suscite des bouffées d’angoisse pures et denses. The trouble with Harry, c’est surtout, par-dessus tout, du Hitchcock à l’état pur.

The trouble with Harry, 1955, Alfred Hitchcock, film américain avec Edmund Gwenn, John Forsythe, Mildred Natvick, Mildred Dunnock, Shirley MacLaine, Royal Dano, Jerry Mathers et Phillip Truex (dans le rôle de Harry), 99 minutes.

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Mon actrice favorite: Joan FONTAINE (1917-2013)

Posted by Ysengrimus sur 20 décembre 2013

Mon actrice favorite viens tout juste de mourir. Oui, oui, un beau jour la question fatale de la femme fatale se pose: Quelle est votre actrice favorite? Me la poser à moi est une chose difficile, articulée, tarabustée, turlupinée, complexe. C’est que je suis tout particulièrement attentif aux actrices et aux personnages féminins. Quiconque lit mes critiques un tant soi peu aura observé à quel point les actrices et leurs personnages font l’objet, chez moi, d’une attention soutenue, suivie, ardente, inextinguible. Il n’y a rien de plus intéressant, je trouve, théâtralement ou cinématographiquement qu’une actrice, jouant le rôle principal ou jouant soutien (il est toujours captivant de regarder travailler les acteurs et les actrices de soutien, ce sont eux et elles qui révèlent vraiment la solidité et la profondeur d’une direction d’acteurs). J’aime les actrices, j’aime les personnages qu’elles jouent. J’aime lire, écrire et voir du cinéma sur des histoires de femmes. Il y a donc une foule d’actrices et de rôles qui se bousculent dans le hall de gare bourdonnant de ma curiosité dramatique.

Sauf qu’une beau jour la question fatale de la femme fatale se pose tout de même: Quelle est votre actrice favorite? Pas celle dont vous admirez intellectuellement ou émotivement le travail mais celle qui vous fesse directement au centre de la cible fantasmatique. Celle qui vous coupe le souffle et vous fait rouler les yeux au plafond. Celle qui vous verrait vous inscrire les yeux fermés à son cercle d’admirateurs. Celle à qui vous pardonnez tout, parce qu’elle fait culminer cette façon unique et incomparable qu’a le cinéma de nous faire fantasmer à l’ancienne. Celle que vous contemplez et recontemplez en secret dans les plans et sous les angles, en la trouvant tout simplement belle, belle, belle, physiquement et humainement. Celle dont la photo pourrait devenir votre affichette de frontispice d’ordi ou le signet d’un très vieux livre de chevet. L’Icône. La Toute Belle, Toute Pure et Toute Puissante. Votre Greta Garbo, votre Ingrid Bergman, votre Marilyn Monroe, votre Catherine Deneuve, votre Isabelle Adjani. La déesse cardinale de votre panthéon oniro-cinématographique. Celle qui vous fait entrer en cet espace de vous-même où se dissolvent inexorablement les derniers éléments de votre rationalité. La reine de votre univers délirant sur pellicule. La mienne est sept ans plus vieille que ma mère (cela lui donne donc 96 ans qui sonnent, au jour fatal et fatidique de sa mort). C’est nulle autre que Joan Fontaine (née Joan de Beauvoir de Havilland, dans la concession internationale de Tokyo, au Japon, en l’an de grâce 1917. Ouf, cela ne s’invente pas).

Pas Joan Fontaine partout et toujours, du reste. Joan Fontaine seulement dans deux films, tous les deux du vieux Hitch d’ailleurs, ses deux premiers: Rebecca (1940 – pour le côté jeune fille fragile, hantée par l’hostilité du monde adulte) et surtout, sublimement, cardinalement, Suspicion (1941 – pour la femme achevée et parachevée de tous les fantasmes). Joan Fontaine culmine, pour moi, exclusivement dans ces deux films. Il faut dire qu’après son travail avec Hitchcock (celui-ci, toujours aussi paradoxal dans sa compréhension tourmentée des sentiments féminins), Joan Fontaine jouera dans des navets particulièrement poires. Oublions cela et concentrons notre attention sur Suspicion. Les français on retitré ce film Soupçons, et c’est exactement cela. Je vous place ici, infra, ma sublimissime Lina McLaidlaw (Joan Fontaine) rongée, corrodée, laminée, submergée par le soupçon. Oh, je me pâme. Ceux et celles qui se demandent ce qui représente la beauté féminine cardinale au cinéma pour Paul Laurendeau, eh bien, c’est cela. Une femme, majestueuse et soucieuse, un tout petit peu fragile aussi, qui pense intensément dans un bel intérieur en noir et blanc.

Lina McLaidlaw (Joan Fontaine) dans SUSPICION d’Alfred Hitchcock (1941)

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Johnnie Aysgarth (Cary Grant, purement irrésistible) est un aigrefin, chevalier d’industrie, coureur de jupons et chasseur de dot. Rouage flottant de tous les papillonnages mondains (les américains ont un beau nom pour cela. Ils disent: a socialite), c’est un charmeur impénitent qui a toujours plusieurs combines de séduction en cours. Nous sommes quelque part au siècle dernier, dans la campagne anglaise, une campagne anglaise plus cinématographique que réelle, en fait. Lina (Joan Fontaine) est la fille unique du riche et austère général McLaidlaw (Cedrick Hardwicke). Malgré le fait que l’actrice n’a que vingt-quatre ans au moment du tournage, on ne peut résister à l’impression qu’elle campe en fait une femme plus mûre, bien avancée dans la trentaine, dont le père et la mère (cette dernière jouée râpeusement par Dame May Whitty) désespèrent de la voir un jour se marier. Johnnie et Lina se rencontrent dans un train et on nous sert alors, fort drolatiquement, la scène de la petite binoclarde, discrète, qui ne paie guère de mine, rencontrant Monsieur Charme. C’est le pitoyable truc repris mille fois de la fausse moche cinématographique à chapeau et besicles et cela ne marche tout simplement pas, avec une majestueuse actrice à l’ancienne comme Joan Fontaine sous le chapeau et derrière les besicles! Le stéréotype un peu niais de la scène est cependant compensé par le sens humoristique fin et le naturel incroyable de Cary Grant. Johnnie Aysgarth va ensuite revoir Lina McLaidlaw lors d’une chasse à courre. Il va se trouver foudroyé par sa beauté imparable et va se lancer en grandes pompes dans toute la parade de séduction du bon macho à l’ancienne. Il va la narguer, la bousculer, la décoiffer, la recoiffer, la déstabiliser, presque la violenter. Il va même s’amuser à la surnommer face de singe (monkey face). Vous imaginez? Comment peut-on oser surnommer une extraordinaire splendeur comme Lina McLaidlaw, face de singe? J’en suis outré à chaque fois. Bref, on se balade en voiture sur la falaise, on danse la valse en robe du soir et queue de pie. C’est l’ensemble des signes extérieurs de l’amour mutuel. On se marie en catimini, pour ne pas subir les foudres des parents, qui désapprouvent. On fait un voyage de noce somptuaire, en Europe continentale, comme il se doit. On s’installe dans une grande demeure luxueuse et c’est le début des découvertes navrantes et des déconvenues inquiétantes. Johnnie est, en fait, ce qu’on appelle au Québec, un moineau. C’est-à-dire une sorte de tête heureuse aux dispositions inconstantes. Il est doux, charmant, attentionné, passionné certes, mais n’a pas de profession définie, vit d’expédients, fait des dettes, gage aux courses, met des objets au clou et dépense sans compter. C’est en fait, Lina finit pas s’en aviser, un homme enfant. Et le fric va vite devenir une de ses obsessions constantes.

Tant et tant que Lina va se mettre à développer des soupçons affreux concernant Johnnie et elle va en venir à craindre pour sa propre vie. Histoires d’héritages, d’assurances-vie, quiproquos bizarres semblant toujours placer Johnnie dans la position d’un coupable potentiel. L’apparition du si gentil mais si malingre Gordon Cochrane ‘Beaky’ Thwaite (campé, avec beaucoup de charme, par Nigel Bruce, dont le jeu cabot et mutin rééquilibre la majesté éthérée, glaciale et angoissée de Joan Fontaine) va intensifier la douloureuse sarabande des soupçons. On peut dire sans problème que le film et son intrigue ont vieilli assez honorablement. Le jeu de Joan Fontaine, par contre, a vieilli… d’une façon qui fait qu’il faut quand même un peu jouer le jeu du jeu. J’irais presque jusqu’à oser dire qu’il faut en fait, comme moi, être un inconditionnel de l’actrice et du personnage pour tenir la route… Pâmoisons expressionnistes, élans émotifs gesticulés, soupirs grandioses, mains jointes et tête qui se tourne, comme giflée par l’ardeur du sentiment… allez, allez, je lui pardonne tout, rien à faire, je lui pardonne absolument tout, parce qu’elle est mon actrice favorite. Ceci dit, c’est encore le soupçon lui-même qui est joué sur le ton le plus juste par Joan Fontaine, dans tout cet exercice. Très intéressant est aussi le fait que nous sommes, du début à la fin, comme enchâssés à l’intérieur de ce personnage de femme intriguée, puis angoissée, puis terrifiée, et qu’il est des moments où ses états d’âme nous éclaboussent et nous font frémir, avec un efficace qui ne fait pas mentir les aptitudes du vieux Hitch à faire miroiter le surface scintillante de toutes nos peurs. C’est encore Cary Grant, pourtant brillant et ne faisant nullement mentir son incroyable versatilité, qui est sous utilisé dans ce drame tortueux. La déflagration qu’il aurait pu initier n’est pas venue. Son ambivalente retenue résulterait de tout un lot de rapports de forces complexes entre la production et Hitchcock, dont je vous épargne les mesquins détails. Bon, tant pis pour ce que ce long métrage aurait pu être, et vive ce qu’il est. Ce film, en fait, gagne à vieillir, à se racornir, à fermenter, à mariner dans sa mythologie, à s’enfoncer de plus en plus dans l’improbable, l’irréel, l’inexistant, le non-être. La voilà, la voilà la clef du mystère de mon actrice favorite. Tout comme la dimension réaliste ou figurative de Suspicion même, elle n’existe pas vraiment, ou, encore pire, elle… existe… de moins en moins.

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Suspicion, 1941, Alfred Hitchcock, film américain avec Joan Fontaine, Cary Grant, Nigel Bruce, Cedrick Hardwicke, Dame May Whitty, Isabel Jeans, Heather Angel, 99 minutes.

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Il y a cinquante ans (et «ça se sent», diront certains): THE BIRDS (Les Oiseaux) d’Alfred Hitchcock

Posted by Ysengrimus sur 24 juillet 2013

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Nouveau débat entre mon fils Reinardus-le-goupil et moi, cette fois-ci sur rien de moins que Les Oiseaux d’Alfred Hitchcock (1899-1980). Le vieux maître vermoulu du suspense américano-britannique peut-il faire face au poids de l’histoire cinématographique contemporaine (la grande et surtout… la petite) sur le sous-genre d’entre les sous-genre: le film d’invasion par une vermine incontrôlable. Sur la base de ce qu’il a vu dans Psycho, notre bon et amène Reinardus-le-goupil juge que non. Que ce sera une suite riquiqui de petits volatiles mécaniques, de corneilles empaillées tirées par des fils et de goélands ahuris poussés par des tiges… J’ai, pour ma part, d’autres priorités. Je cherche purement et simplement à me souvenir du scénario de ce film, que j’ai vu il y a plus de trente ans, mais tout ce qui me revient en mémoire, ce sont ces satanés effets d’oiseaux, notamment une cohorte de moineaux rageurs pénétrant en formation par la cheminée de la maison de la famille Brenner, transformant l’intérieur de celle-ci en une catastrophe inénarrable. Tout bon, tout bon, mais de quoi ce film parle-t-il donc?

Nous nous installons donc, avec chacun notre petit problème à régler, et ce beau film en couleur, aux images particulièrement étudiées, démarre. Dans une fort jolie ornitho-animalerie de San Francisco, rencontre glaciale et caustique entre la très libérée et très élégante Melanie Daniels (jouée par Tippi Hedren), fille désoeuvrée d’un magnat de la presse de la Citée sur la Baie, et l’avoué Mitch Brenner (joué par Rod Taylor). Dans une ambiance ambivalente, à mi-chemin entre le quiproquo et le tour pendable, Mademoiselle Daniels tente de sortir un petit canari d’une cage pour le montrer à Monsieur Brenner et… ce tout premier oiseau s’envole en piaillant. Goguenard, Reinardus-le-goupil annonce tout de suite le petit piaf motorisé pendu à un fil. Je penche pour l’oiseau bien réel et bien effarouché (notons au passage que la fameuse formule Aucun animal ne fut blessé ou tué au cours de ce tournage, ne figure PAS au générique de The Birds). L’oiseau est capturé et remis dans sa cage, sans que sa nature ne soit parfaitement clarifiée dans nos esprits, et notre histoire se poursuit.

Au cours du déroulement, Reinardus-le-goupil se mettra à s’adonner à une activité particulièrement hilarante et chafouine, celle de refaire par étapes le script de The Birds à la sauce des films d’horreur contemporains. Ainsi, quand Mademoiselle Daniels se fait mordre au front par un goéland éperdu, Reinardus-le-goupil explique que, dans un navet catastrophe contemporain, cela activerait une mutation qui la transformerait graduellement en une femme-oiseau piaillante et meurtrière. Quand Mich Daniels chasse la volée de moineaux déjà mentionnée de son intérieur dévasté en agitant dérisoirement son veston dans leur direction, Reinardus-le-goupil explique que, dans une version contemporaine, il les purgerait au lance-flamme sans en épargner un seul et que des oiseaux calcinés revoleraient dans toutes les directions foutant le feu à toute la baraque. Au cours de cette analyse mi-critique mi-sardonique, véritable exercice d’épaississement de la couche de beurre sur la tartine du script initial de The Birds, notre très bon et très amène Reinardus-le-goupil fera alors la remarque suivante: Ce qu’il faut donner à Hitchcock, c’est cette aptitude qu’il a à construire la tension, en filmant la grande maison vide sur fond de flacotements menaçants d’ailes d’oiseaux au loin, ou l’interaction des personnages las et angoissés dans l’attente du danger. Les attaques d’oiseaux viennent par vagues, et Hitch nous fait bien sentir le malaise entre ces vagues. Ma version moderne du film perdrait complètement cette ambiance parce que des hordes d’oiseaux dix fois supérieures se jetteraient sur eux tout de suite, tout le temps, sans transition et ce serait la castagne constante et permanente avec les oiseaux. Cette quasi acceptation du vieux maître du suspense retombe cependant en flammes dans ce jugement final, lapidaire, d’un Reinardus-le-goupil qui ne transigera pas: Tu dois admettre avec moi que ces effets spéciaux ont tellement mal vieilli que même la tension dramatique qui les introduit s’en trouve complètement gâchée. Et j’ai du m’incliner. Même moi qui n’ai plus l’œil très vif, j’ai vu et bien vu que l’invasion de moineaux féroces qui m’avait tant commotionné il y a trente ans, n’était que de la superposition de pellicule et que la veste de Mitch Brenner s’agitait dans le vide, les oiseaux de ce plan n’étant pas de son monde. La documentation nous apprend aussi que, dans la scène de l’attaque de Mademoiselle Daniels par les oiseaux dans le grenier de la grande maison, les volatiles, en fait plus morts que vifs, sont tirés vers elle avec des ficelles qui les empêchent de fuir. Il semble bien aussi que la grande scène finale dispose d’une immense surface de goélands stoïques face aux marcheurs et à la voiture qui roule, tout simplement parce que la production a gavé ces pauvres figurants involontaires de blé imbibé de whisky… Je baisse pavillon, Reinardus-le-goupil, mon amour, ton problème est réglé, dans The Birds, les effets spéciaux coulent irréversiblement l’entreprise. Ce film a cinquante ans et, oui, ça se sent…

Venons-en à mon petit problème. Ce film a-t-il un scénario, une thématique? Voyons donc un peu cela. Mademoiselle Melanie Daniels, qui a dans son habitude de faire ce qui lui plait, décide de se taper une randonnée de cent-vingt kilomètres le long du Pacifique et de se rendre dans le petit patelin de Californie du Nord où réside ce Mitch Brenner, pour le narguer, en offrant en cadeau à la jeune sœur de ce dernier (jouée par Veronica Cartwright) un couple de ces petits perroquets affectueux qu’on appelle en français des inséparables (et dont le nom anglais joue encore plus d’équivoque: lovebirds). Toute la dynamique métaphorique du film repose sur le fait que les attaques intempestives d’oiseaux suivent Mademoiselle Daniels depuis San Francisco (un premier vol lointain de goélands au dessus de la grande ville l’inquiète déjà, dès sa sortie de l’ornitho-animalerie). Les oiseaux s’abattent sur la village avec sa venue (ce qui l’exposera à des velléités de vindicte de la part des personnalités locales), et accompagnent en crescendo la montée d’angoisse que lui suscite la rencontre de l’ancienne petite amie de Mitch Brenner (l’instite du village, campée très solidement par Suzanne Pleshette), la sœur de Mitch Brenner, et surtout la mère de Mitch Brenner (altière, troublante et froide dans l’interprétation décalée et dense de Jessica Tandy). Cette maison isolée de Bodega Bay, cernée et contrainte à un huis clos involontaire par les charges agressives des oiseaux, nous livre alors un univers intermédiaire entre Psycho (vu qu’au moins ici, la menace est extérieure et que la mère, toujours bien vivante, peut avancer ses vues sans la duperie d’un intermédiaire masculin) et North by NorthWest (où le personnage masculin est toujours enquiquiné par une mère envahissante mais désormais parfaitement inoffensive). Intermédiaire donc entre la mère, morte mais omnipotente et nocive, de Psycho, et la mère, condescendante mais inane et bouffonne, de North by Northwest, Lydia Brenner, mère possessive mais discrète de Mitch Brenner dans The Birds, deviendra graduellement le problème principal de notre protagoniste féminine. Ce problème sera-t-il résolu? Il faut voir (et se taper la volière animatronique archaïsante pour finalement pouvoir voir!). Tout ce que je dirai c’est que, contrairement à Psycho et à Vertigo, qui empestent la misogynie la plus fétide, The Birds rejoint Rebecca et North by NorthWest (mais pour ce dernier, dans une moindre mesure et sur un mode plus léger), dans l’expression d’une vision dans laquelle Hitch sut exceller à ses heures: l’amour des femmes et la compréhension respectueuse de leur culture intime.

Et cela, cher fils, me sied bien plus que la plus bringuebalante des anachroniques volières de toc…

The Birds, 1963, Alfred Hitchcock, film américain avec Tippi Hedren, Suzanne Pleshette, Jessica Tandy, Rod Taylor, Veronica Cartwright, 119 minutes.

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