Le Carnet d'Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

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L’héritage de Fatima

Posted by Ysengrimus sur 1 octobre 2017

Muslim-Woman-Praying

Jetons un regard moderne (et non hagiographique) sur les tensions larvées se faisant jour dans la maisonnée de Mahomet (570-632), Saint Prophète de l’Islam, au soir de sa vie. Sa première épouse Khadîdja (morte en 620) est la mère de Fatima (née en 605 ou 615). Sa troisième épouse Aïcha (née en 614, mariée enfant au Saint Prophète en 621) est la fille d’Abou Bakr, devenu, lui, premier calife de l’Islam après la mort du Saint Prophète, de préférence à Ali (né en 600) cousin du Saint prophète et justement époux de Fatima (depuis 622 ou 623). Tout un sac de nœuds…

Attention, reprenons. Et centrons nous sur Fatima. Sa mère, la toute première personne s’étant convertie à l’Islam, est morte à 65 ans, très probablement d’un épuisement généralisé résultant des privations que cette commerçante à l’aise fut obligée subitement d’encaisser, de par la tempête politique et les persécutions subies par l’Islam naissant. Fatima fut profondément affectée par cette perte. Son père, qui était resté monogame pendant les vingt-cinq années de sa vie maritale avec Khadîdja, contracte une alliance politique avec Abou Bakr que l’on veut sceller, selon la vieille coutume arabe, par des mariages. Le Saint Prophète, fraîchement veuf, accepte respectueusement d’épouser Aïcha, fille d’Abou Bakr (le mariage sera consommé plus tard, car Aïcha n’est qu’une enfant — juridiquement, Aïcha est la troisième épouse du Saint Prophète. Une vieille dame du nom de Sawda bint Zama est celle qui a ouvert la voie de la régression du Saint Prophète vers la polygamie). Mais notre affaire frappe un premier os majeur quand Abou Bakr demande, en bonne symétrie, la main de Fatima, fille benjamine de Mahomet. Cette dernière (qui aime déjà Ali, qu’elle connaît depuis son enfance) ne veut pas épouser Abou Bakr, point barre… et le Saint Prophète, qui est, il faut le dire sans dessiller, un homme solidement en avance sur son temps, refuse tout net que sa fille prenne un mari qu’on lui imposerait abstraitement, à l’ancienne. Couac. Pataquès. Abou Bakr ne rompt pas pour autant sa part de l’entente (Aïcha, trop jeune pour éventuellement s’objecter, reste promise au Saint Prophète), mais la réciproque ne se concrétise pas et un malaise insidieux et durable s’installe.

Le Saint Prophète meurt de maladie (dix ans plus tard, en 632). La mort est subite et le chef des musulmans n’a pas d’héritier mâle. Une nouvelle tension va alors s’installer qui, éventuellement fondera la distinction entre sunnites et chiites. Dans notre regard moderne sur la maisonnée du Saint Prophète, on dira qu’ici le fossé entre Fatima et Abou Bakr va encore s’élargir, si possible. Ali, cousin du Saint Prophète et époux de Fatima, revendique le califat (c’est-à-dire la succession du Saint Prophète comme commandeur des croyants). Adhéreront à l’idée du califat d’Ali, à la fois cousin et gendre du Saint Prophète, ceux qui croient à une filiation par le sang de l’héritage politique musulman, comme on le ferait, par exemple, dans le cas d’un roi (cette option sera retenue par les chiites, aujourd’hui minoritaires en Islam). La Oumma opte plutôt pour un choix plus radical et moderniste. En conformité avec le fait qu’on ne suit pas un homme (Mahomet) mais un dieu (Allah), les membres les plus éminents de la communauté des croyants se réunissent et élisent ou nomment le calife, au mérite politico-religieux, comme on le ferait, par exemple, d’un pape (cette option sera retenue par les sunnites, aujourd’hui majoritaires en Islam). C’est Abou Bakr qui devient calife, frustrant (temporairement) Ali de la position (lui, il l’obtiendra éventuellement en 656, sur le même mode électif. Fatima, morte en 632, n’en saura jamais rien).

Donc quand Fatima (605/615-632) pose ses yeux sur Abou Bakr (573-634), elle contemple un vieux cacique dont elle se dit: 1) il a fait régresser mon père vers la polygamie en lui faisant marier Aïcha (une bambine de l’âge de Fatima, ou plus jeune) qui prendra une grande place dans le cœur du Saint Prophète, en compagnie éventuellement d’autres épouses… la place que n’occupait autrefois que la mère de Fatima; 2) il a frustré mon mari Ali de la position de calife en se la voyant assigner lui-même par les éminences de la Oumma. Il est donc hautement probable que Fatima ne porte pas Abou Bakr dans son cœur. Ce dernier le lui rend indubitablement bien car: 1) elle a refusé —frustration suprême— son offre en mariage, forçant, contre toute une tradition, le Saint Prophète à prendre une jeune femme sans en donner une en retour; 2) elle a fortement et explicitement milité pour le califat d’Ali contre Abou Bakr, contribuant significativement à diviser politiquement l’Islam naissant.

C’est dans ce contexte particulièrement contraire que Fatima va réclamer du nouveau calife Abou Bakr l’héritage foncier que lui a légué son père Mahomet. Il s’agit d’une oasis, une vaste palmeraie couverte de dattiers (et de palmiers), située non loin de Médine et qui s’appelle le Fadak. Ça va très mal se passer.

C’est que Fatima vit à la dure. Leur terre médinoise à Ali et elle est ingrate. C’est un lopin. Fatima puise son eau elle-même, assume toutes les tâches de sa maisonnée. Elle a les mains calleuses, une épaule enflée de tant avoir porté l’eau. Elle est la dernière des filles de Khadîdja (Khadîdja fut divorcée et veuve de deux hommes distincts, avec enfants dans les deux cas, avant d’épouser à 40 ans le Saint Prophète qui en avait alors 25). Les demi-sœurs de Fatima se souviennent de leur belle vie à La Mecque, du temps que leur mère tenait, à elle seule, le plus prospère commerce caravanier de tout le Hedjaz. Elles ne manquent pas de raconter, non sans un brin de nostalgie, cette vie de faste et de farniente à Fatima. Et Fatima n’a rien, parce que son père est devenu le prophète de dieu et qu’il a fallu fuir les persécutions des mecquois, en catastrophe. Quand Fatima demande une servante à son père (sur les derniers jours du Saint Prophète les conquêtes musulmanes rapportaient régulièrement des esclaves), elle se fait servir par l’envoyé de dieu une valorisation de l’effort et de la prière, sans plus. Fatima en a un peu marre. Il lui semble donc que le Saint Prophète, sur ses derniers jours, voyant sa contrariété, la partageant car il considère sa Fatima adorée comme la moitié de lui, lui a promis, à elle et à Ali, de leur léguer la magnifique palmeraie du Fadak. La promesse est faite en catimini, au logis, verbalement, et sans témoins. Et maintenant Fatima réclame son héritage.

Abou Bakr ne l’entendra pas de cette oreille. Du haut de sa toute nouvelle autorité de commandeur des croyants, il explique que le Saint Prophète a déjà déclaré qu’il ne laissait rien en héritage et que tous ses avoirs se convertissaient à sa mort en aumônes. La palmeraie du Fadak est donc domaine public et tout est dit. Aucune des filles ou demi-filles du Saint Prophète n’héritera de quoi que ce soit et fin du drame. La tension de ressentiment entre Fatima et Abou Bakr est alors à son paroxysme. Un paroxysme poli, silencieux, tendu, subtil. Toute la Oumma les observe. L’ultime parade de Fatima sera doxographique, hagiographique, philologique. Elle épluchera patiemment le Coran et en tirera toutes les citations où il est explicitement fait référence au fait que tel prophète majeur ou tel autre prophète crucial avait un ou des héritiers, sous le regard de dieu, sans que cela ne s’avère particulièrement contestable. L’argument d’une invocation directe de la parole de dieu clairement consignée dans le texte sacré contre un commentaire du Saint Prophète cité verbalement par le premier calife touchera le cœur de certains musulmans. Mais Abou Bakr restera inflexible. Et Fatima restera les mains vides. Et elle et le premier calife ne s’adresseront plus jamais la parole. Et, des années après la mort de Fatima et d’Abou Bakr, Ali, devenu calife, ne rouvrira pas la question du legs de la palmeraie du Fadak pour éviter que des divisions stériles et cuisantes ne déchirent la Oumma autour de l’héritage de Fatima.

Voilà. Le douloureux trésor méditable que nous lègue ici Fatima se provigne donc en deux rameaux philosophiques. Elle est d’abord associée à la question de l’héritage politique d’un chef fondateur. Legs régalien par le sang ou transmission par un collégium au successeur le plus méritant (ou militant). Dans ce premier débat, Fatima est associée à l’option conservatrice. Fille du «roi», il aurait fallu que son mari, cousin du «roi» hérite du «sceptre», vu que ce sont eux, et eux seul, qui engendrèrent les descendants directs du «roi». Les musulmans ont assumé ici (en majorité) le choix moderniste, contre Fatima, et au risque durable du schisme.

Fatima est ensuite associée à la réflexion à produire face à des sources de jurisprudence. Si un prophète dit qu’il n’a pas d’héritier à honorer tout en ancrant sa doctrine fondamentale dans une tradition philologique attestant que les prophètes ont des héritiers et qu’ils les honorent, peut-il, lui, en avoir (et devoir les honorer), même malgré sa propre opinion privée? Qu’est-ce qui prime? Le commentaire ultime de l’ultime prophète dans son contexte personnel ou ce que corrobore le texte saint (présumé divin) dont il se réclame par-dessus absolument tout? Dans ce second débat, Fatima est associée à l’option progressiste. La logique juridique qu’elle refusait à Abou Bakr (lui préférant le sang: elle et Ali au califat), elle se l’alloue ici, exigeant que le droit à l’héritage issu de la tradition coranique prime sur la parole privée du chef disparu. Les musulmans, eux, ont préféré les murmures du chef au texte de la parole écrite. Ils ont assumé ici, contre Fatima encore une fois, le choix réactionnaire… et probablement le choix phallocrate aussi, hein, il ne faut pas se mentir.

Ce débat intestin (et un rien mesquin) est poignant, triste, amer. Il est peu utile de prétendre que Fatima a fait tout ceci de façon intéressée. Abou Bakr était tout aussi intéressé de son côté et, toutes choses égales d’autre part, tout ce beau monde se croyait crucialement inspiré de dieu. Laissons ce qui est petit aux petits et méditons au sujet de ce qui élève. Ce qui est intéressant ici, c’est la réflexion sur les principes fondamentaux que ces figures tragiques imposent, encore crucialement, à la pensée moderne. Dans la trajectoire mal connue donc semi-fictive de ces personnages, tout se joue comme dans un drame shakespearien (Jules César, par exemple) et la réflexion que Fatima nous lègue en héritage touche des questions fondamentales procédant de rien de moins que de la sagesse des nations agissantes.

Fatima est morte prématurément, seulement six mois après son père Mahomet, Saint Prophète de l’Islam. La mort de Fatima soulève d’autres questions passionnantes (et tristes) dont nous reparlerons.

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Tiré de mon ouvrage: Paul Laurendeau (2015), L’islam, et nous les athées, ÉLP Éditeur, Montréal, format ePub ou PDF.

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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La nuit d’Aïcha

Posted by Ysengrimus sur 15 octobre 2015

Caravane avec palanquin

C’est pas drôle, un cœur cassé-collé…
Lucien Francoeur

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Le soleil étire déjà les ombres de la caravane de méhara se coulant onctueusement entre les dunes et les rochers. Aïcha Bint Abu-Bakr se sent un petit peu enfermée dans son magnifique palanquin de dignitaire solidement établi au faite de la bosse stable et symétrique du meilleur dromadaire. Elle fulmine intérieurement. Une envie de pisser croissante lui brûle les entrailles et elle attend impatiemment que la pause de la halte ait lieu et que sa monture baraque. Avoir envie de pisser en plein désert d’Arabie, quel paradoxe absurde et ridicule quand même. Spontanée et enjouée de nature, Aïcha en rirait bien ouvertement si on ne s’offusquait pas constamment, dans son entourage social, sur la question des déjections liquides et solides. Et puis quand l’envie de pisser nous serre le bas-ventre, on n’a vraiment pas trop le cœur à rire. On ne craint vraiment plus qu’une chose: tout souiller, tout empester et terminer le voyage dans la gêne honteuse et la pudeur forcée.

La caravane continue d’avancer et le soleil continue de bien baisser dans un ciel immense, zébré de larges bandes de nuages dont les teintes s’altèrent et se foncent déjà radicalement. Enfin, Dieu en soit remercié, l’intendant de caravane appelle la halte. Le servant du méhari d’Aïcha le fait presque immédiatement baraquer. Il faut maintenant encore attendre que deux vigoureux esclaves désarriment le palanquin de la jeune dignitaire et le posent délicatement sur le sol. Délai interminable. Les yeux fermés, les poings serrés, le corps crispé, la jeune fille se pose sur les genoux, serre solidement ses deux cuisses l’une contre l’autre et se met à se balancer fébrilement le corps, pour conjurer la terrible envie. Quelle contrariété qu’un être si beau et si noble que l’humain devienne aussi vil qu’un âne ou qu’un chien quand la pisse lui enserre le corps. Bestialité infâme et rageante des besoins impérieux. Aïcha se vocifère intérieurement: «Vite, vite, magnez vous, baraquez moi ce fichu de palanquin que je revive». Mais la pulsion de chasser le rideau d’ouverture de sa petite maison portative et de fustiger les esclaves verbalement, explicitement et effectivement, ne lui vient même pas à l’esprit. Aïcha est, depuis la plus petite enfance, abandonnée entièrement à la foi et elle sait intimement, charnellement, que ce qui sera sera. Il faut tout simplement, modestement, savoir attendre. Cette sagesse fataliste l’imprègne déjà en profondeur, en cette tumultueuse et historiquement extraordinaire fin d’enfance qui est la sienne. C’est aussi –surtout– la sagesse immémoriale des femmes de son temps. Les habite la ferveur fondamentale de l’Islam devant la vie et l’obligation sereine de suivre les édits si capricieux de Dieu.

Le palanquin est gagné d’un très léger ondoiement. Le respect profond des esclaves d’Aïcha, hommes simples, discrets et heureux dans leur foi, passe invisiblement de eux à elle dans la façon aérienne et fugitive dont ils déplacent le palanquin enveloppant la jeune femme adulée de tous les croyants. Après un bref envol, le fond de la petite maison portative crisse doucement sur le sable. Le palanquin d’Aïcha se pose sur le sol exactement au même moment où le soleil couchant se pose sur l’horizon. Encore quelques interminables secondes, histoire de bien entendre les deux esclaves s’éloigner rapidement pour aller baraquer un autre palanquin de dignitaire. Les yeux d’Aïcha s’ouvrent, ses mains se délient et chassent vivement le rideau d’ouverture du palanquin et la jeune femme fonce au pas de course sur l’infini lit de sable, comme un petit djinn de feu. En courant à toutes jambes, Aïcha ajuste son observation de l’espace, dans la noirceur montante. La caravane, en route vers Médine, a fait halte le long d’une petite palmeraie sèche constituée d’un bouquet d’une douzaine d’arbres. Ceux-ci s’approchent tout doucement d’Aïcha à mesure qu’elle se rue vers l’horizon. Palmeraie sèche, cela signifie qu’il n’y aura pas d’eau pour les ablutions après l’acte. Aïcha n’y pense même pas. La seule chose qui compte maintenant pour elle, c’est de vite traverser ce bouquet de grands arbres, pour mettre les palmiers, les dattiers et les maigres broussailles de sol sableux entre elle et les regards involontaires des hommes et des femmes de la caravane.

Aïcha traverse maintenant la palmeraie, en écorchant un peu ses pieds nus sur les maigres broussailles du sol. Elle avise un gros dattier qui s’interpose maintenant entre elle et la portion de désert ultérieure à la palmeraie. Il sera le pilier idéal pour supporter la solution définitive à cette tyrannique et affolante contrariété des chairs. Se posant derrière l’arbre comme un aigle sur une charogne, Aïcha ouvre grand deux jambes juvéniles mais vigoureuses, enfonce solidement ses doigts de pieds dans le sable. Elle retrousse sa magnifique djellaba bleu ciel sous laquelle elle est intégralement nue. Elle roule promptement le bas de la djellaba autour de ses hanches, juste au dessus du nombril et la tient serrée, bouffante et enroulée contre elle d’une main, la droite. Elle s’appuie de l’autre main sur le corps du gros dattier et s’accroupie légèrement dans la position d’une cavalière debout sur les étriers. Ses yeux se ferment comme d’eux-mêmes. Sa bouche s’entrouvre pour mieux respirer. L’arbre la cache entièrement des caravaniers en halte, qui, en plus, sont maintenant à bonne distance. Le contact de sa main gauche avec l’écorce rêche et piquante de l’arbre semble déclencher le flot de pisse. Il se déverse comme un torrent, entre les jambes grandes ouvertes d’Aïcha, éclaboussant parfois très légèrement les cuisses d’une bruines de postillons d’urine sporadique, agaçante et honnie. Aïcha se soulage amplement, en prenant bien le temps qu’il faut. Elle respire à pleins poumons et son cœur bat de plus en plus régulièrement. Maudits chiens, maudits ânes, pauvre de nous humains et humaines. Un petit coup de vent gifle légèrement la chair satinée de ses fesses pendant que le dense sable du sol du désert prend bien son temps pour absorber la bonne flaque d’urine qu’Aïcha lui abandonne à jamais. Ô eau, la plus belle, la plus limpide et la plus précieuse des substances, pourquoi dois-tu passer à travers nos chairs d’une façon si vile et si laide?

Son soulagement maintenant installé la rendant plus attentive à l’environnement, Aïcha croit entendre un méhari blatérer au loin, très loin, dans le lointain, depuis le désert se trouvant derrière elle, derrière son cul, ses cuisses, le dattier et toute la palmeraie. Réelle ou imaginaire, cette urgence pousse la jeune dignitaire à promptement rabattre les pans de sa djellaba et à se couvrir la tête. Dans la presse, pendant que les pans du vêtement retombent en prenant un petit peu dans le vent, Aïcha saisit son capuchon à l’encolure et, sans qu’elle ne s’en avise (car la volonté de Dieu est si souvent secrète), son auriculaire s’accroche dans la fine chaînette d’or de son collier et, avec le brouhaha du rajustement des replis du grand vêtement, la sectionne net. Pendant que la toute jeune femme, finit de replacer les pans de cette ample tenue bleu ciel, en regardant tout autour d’elle pour s’assurer que nulle présence ne la surveille, son collier cassé, qui est délicat mais suffisamment lourd, glisse, dégringole silencieusement, entre ses seins, devant son ventre, le long de son pubis, et va se planter entre ses deux jambes encore ouvertes, en plein dans la flaque de pisse qui n’a pas tout à fait fini d’être bue par le sable. Aïcha ne remarque pas cela et se met en marche vers la palmeraie qu’elle entendra bientôt retraverser pour aller retrouver la caravane.

Mais avant toute chose, il faut absolument rendre au Dieu unique, bon et sage ce qui lui est du. L’impression fugitive qui avait effleuré Aïcha quand elle courait, lourde de pissat, comme un petit djinn de feu, se confirme maintenant, tristement. Ceci est une toute petite palmeraie sèche. Il n’y a pas de surface aqueuse, pas d’oasis, pas de puit, pas de fontaine pour faire des ablutions. «Quelle poisse!» se hurle intérieurement Aïcha, dans un court moment de frustration et de rage, car elle se sent maintenant profondément sale et souillée. Cependant, sa foi, entière et sereine, et sa connaissance déjà profonde des lois la rassérènent bien vite. Debout pieds nus dans les maigres broussailles, au milieu de la poignée de palmiers et de dattiers de cette triste palmeraie sèche inconnue, l’épouse de Mahomet, Prophète de Dieu, qui, à quinze ans qui sonnent à peine, se fait déjà surnommer, un peu drolatiquement, Mère des Croyants, sait parfaitement ce qu’il lui reste à faire. Intégralement ignorante en géographie, elle ne dispose d’aucun moyen pour s’orienter cardinalement mais elle voit, ou croit voir, une vague chaîne de montagnes sur l’horizon, se profilant loin derrière le camp des caravaniers. Elle décide donc de présumer que tel est le Hedjaz et que, conséquemment, la Ville Sainte se trouve quelque part derrière ou au milieu de ces montagnes. Elle se tourne vers cet espace, effectif ou imaginaire, et elle laisse ses deux bras retomber mollement le long de son corps. Ses yeux se gorgent de larmes, sa face s’élève et frissonne un peu, quand elle s’abandonne, en toute ferveur tranquille, au Dieu unique. Ses lèvres, pulpeuses et fraîches comme des pétales de rose, s’agitent doucement. Elle prie librement, comme on le faisait tout naturellement du temps de l’Islam avisé. «Dieu miséricordieux, je suis tienne en tout. Je me tourne peut-être vers le mauvais endroit mais tu n’en as cure car tu es partout. Tu es de tous les endroits. Dieu, je n’ai pas d’eau pour me purifier des immondes saletés extérieures et intérieures du corps. Je ne sache non plus faire l’ablution sèche et je n’ai pas ici ma servante pour me la faire. Je suis sale et souillée de pissat et de sable. Et ceci est, par ma prière montant vers toi, mon ablution de l’être. Je m’engage, revenue à Médine, à m’adonner à la série rituelle et réelle des ablutions du corps. Miséricordieux, qui ne demande ni ne réclame jamais l’impossible de tes serviteurs et servantes, tu vois en moi. Tu sais que je suis vraie. Cette prière m’est ablution. Fais de moi ce que ta volonté dictera. Je m’y abandonne pleine de sérénité et dans une vive joie car cette joie ne me vient que de toi». Ayant ainsi prié, Aïcha tape sa djellaba pour en chasser les éventuels grains de sable qu’y aurait fiché le vent. Mais elle ne se soucie déjà plus des détails de sa propreté corporelle. Les ablutions de l’esprit sont paisiblement terminées. Les ablutions du corps et des chairs, elle les fera à Médine, qui est toute proche. Comme par une sorte d’approbation secrète envoyée par Dieu, un vent subtil mais vif pousse les dernières bandes de nuages du ciel, donnant à voir une pleine lune immense, ronde et puissamment brillante. C’est le genre de lune que seul vous présente le désert et qui aide à mieux comprendre pourquoi les Arabes l’avaient si profondément en adoration avant d’avoir trouvé Dieu.

Aïcha se met en marche pour traverser le reste de la petite palmeraie et retrouver la caravane. En s’avançant, elle craint soudainement qu’on la prenne pour une bédouine ne faisant pas partie de l’équipée. Elle n’est pas vraiment consciente du fait qu’elle porte une djellaba bleue ciel si précieuse et si fine qu’on reconnaîtrait entre mille la dignitaire qui s’y drape. Naturellement modeste et ignorante de la richesse presque criarde de sa tenue vestimentaire, et voulant être indubitablement reconnue de ses esclaves et de ses pairs, Aïcha décide de rendre sa tête visible. C’était le temps de l’Islam serein et vrai qui n’imposait pas encore le port public du voile aux femmes. Sans souci, Aïcha rabat vers l’arrière le capuchon de sa djellaba et empoigne ses longs cheveux noirs et frisés, pour bien les faire couler sur ses épaules. Ce faisant, elle se touche inévitablement l’encolure et ne sent plus la présence de son collier. Dans un sursaut horrifié, le cœur battant, elle se touche le thorax et n’y sent plus les formes ou le poids du bijou. Il faut quand même une seconde ou deux à Aïcha pour se souvenir laquelle de ses parures de gemmes elle portait aujourd’hui. L’image mentale lui revient de l’ornement enfilé, le matin même. Il s’agit de celui de ses colliers qui est constitué d’une douzaine de délicates auréoles d’argent pur serties chacune d’un petit rubis et liées entre elles par une chaînette d’or blanc qui, hélas, tend à se casser bien facilement. Ce bijoux, délicat et élégant, très finement ouvragé, a une immense valeur commerciale mais Aïcha ne le sait même pas et n’en a cure. Ce qui compte pour elle, surtout, et par-dessus tout, c’est que ce collier d’argent et de rubis est un cadeau du Prophète de Dieu, son respecté mari, qu’elle aime d’un amour fort, pur, entier, et inconditionnel. Malgré l’indubitable mansuétude que son serein époux manifesterait face à la perte de cet objet matériel, la position d’Aïcha n’est pas ouverte à la moindre transaction avec elle-même concernant ce collier. Il n’est tout simplement pas question de l’abandonner derrière soi. La radicalité de l’amour et l’ardeur de la passion maritale parlent ici solidement, sereinement et sa voix ferme ne considère même pas l’alternative de rentrer à Médine sans ce cadeau déjà ancien de l’homme aimé.

Pivotant d’un bloc, Aïcha vire de bord, l’oeil braqué vers le sol. L’ardente lueur lunaire aidant, il ne sera certainement pas si difficile de retrouver à rebours sa propre piste et de voir le précieux objet scintiller sur le sol sablonneux, blanc comme du lait. Aïcha rebrousse donc chemin, pas à pas, la tête penchée, en sondant méthodiquement le sol du regard. Au moment où elle rentre sous le couvert des palmiers et des dattiers de la palmeraie, elle n’a toujours rien trouvé. Elle doit maintenant concentrer plus intensément son attention car les maigres broussailles dissimulent partiellement la piste et les grandes feuilles des arbres masquent partiellement la lumière de la lune. Toute à sa recherche, elle ne se rend pas compte du fait que, maintenant assez loin derrière elle, l’intendant de caravane réveille les esclaves. Comme la luminosité lunaire est bonne, la température pas trop froide, et les bêtes reposées, on a décidé de lever le camp sans délai, nuitamment, de façon à gagner Médine au petit matin. Le souhait heureux et fébrile de relater aux médinois la toute récente et glorieuse victoire musulmane sur la tribu des Banul Mustaliq n’est certainement pas étranger à cette légitime envie de vite se retrouver au bercail, auprès des siens. Les deux esclaves d’Aïcha présument que la respectée épouse du Prophète de Dieu dort dans son palanquin. On remet, silencieusement, délicatement, sans atermoiement, sur le dos du méhari d’Aïcha, la petite maison mobile toute vide. Comme Aïcha est légère comme un petit oiseau, il est impossible à ses esclaves de détecter qu’elle a, en fait, quitté le palanquin. Bien dressé, le splendide méhari d’Aïcha se lève lentement, majestueusement, sous le disque lunaire. La caravane s’ébranle. Aïcha, qui n’en sait toujours rien, finit par arriver au pied du gros dattier près duquel elle s’était soulagée. Le collier d’argent et de rubis est là, fiché un peu grotesquement dans le souvenir encore odoriférant de sa petite plaque de pissat de femme. Soulagée, joyeuse, Aïcha s’en empare, souffle dessus trois fois, et se le reporte autour du cou. Heureusement la chaînette d’or fin est assez longue et délicate pour qu’on puisse la nouer. Sans se soucier du fait que cela la souille encore plus de pisse et de sable et complète la nécessité impérieuse de bonnes ablutions une fois rendue à Médine, Aïcha glisse le collier à sa modeste place, sous le vêtement, contre sa chair. Elle vire de nouveau de bord, cap derechef sur le camp caravanier. Dieu est miséricordieux et il sait qu’un collier sale et souillé reste totalement serti des gemmes de l’amour fort envers le mari, qui reste le seul homme qu’on autorisera jamais à en voir pleinement briller les merveilles.

On retrouve ensuite notre Aïcha un petit peu déconfite, sur le lieu du campement caravanier déserté. Le vent s’est un peu levé et elle a remis son capuchon pour éviter que ses longs cheveux frisés ne se gorgent de sable et finissent eux aussi souillés, comme tout le reste de son être. Surtout qu’il n’y a plus personne ici, pour la reconnaître ou la méconnaître. Quelques colis et baluchons épars et oubliés sur le sol sont les seuls témoins d’une présence humaine éphémère en ces lieux. La caravane a levé le camp. Aïcha est sans peur. Sa foi est son courage. Dans la paix de l’Islam, elle sait qu’on la retrouvera bien à un moment ou à un autre. Ceci est un contretemps sans conséquence, sans plus. Elle ne peut pas imaginer que ce contretemps sans conséquence va changer pour toujours son entière vision de la vie. Pour l’instant ce dont Aïcha s’avise surtout, c’est du fait qu’il commence quand même à faire un petit peu froid. Elle se roule dans sa djellaba, se pose sur le sol, s’y recroqueville, boule et s’endort. Le sable fait une petite auréole autour du solide tissu bleu ciel. Mais comme le vent tombe assez vite, les formes de la femme restent parfaitement visibles, sous le vêtement lové.

Safwân Ibn al-Mu’attal as-Salmi, méhariste émérite et vigoureux, jeune guerrier compétent et déjà aguerri, prend ses fonctions très au sérieux. Il est le colligeur d’arrière-garde de la caravane du Prophète de Dieu. C’est lui qui est en charge de ramener les choses et les gens oubliés par les caravaniers, après les levées de camps. Safwân, qui est berger dans la vie civile, a bien l’habitude de surveiller l’horizon d’un œil alerte et de repérer et distinguer ce qui n’y bouge pas, tentes et objets, et ce qui y bouge, bêtes et gens. Il s’avance vers la palmeraie sèche depuis la piste suivie antérieurement par la caravane rentrant à Médine. Il traverse la petite palmeraie et se retrouve sur les lieux du dernier camp temporaire des caravaniers. C’est là qu’il aperçoit Aïcha sur le sol, drapée dans sa djellaba et roulée en boule, comme une chatte qui dort. Au riche vêtement bleu ciel, Safwân reconnaît tout de suite, imparablement, l’épouse du Prophète de Dieu. Sans trop s’approcher de la jeune dignitaire, Safwân fait baraquer Djimal, son vieux méhari tout velu. En s’agenouillant, le vieux Djimal pousse un blatèrement bien senti, comme pour saluer l’aube qui commence tout imperceptiblement à barrer le ciel. Aicha, qui rêve que le méhari qu’elle avait cru entendre de loin la veille, depuis le lointain désert, est en train de souffler une petite brise sur ses fesses nues, se réveille en sursaut. Safwân la salue respectueusement. Aïcha, se lève sans se presser et tape sur les pans de sa djellaba pour en secouer le sable. À la lumière de l’aube naissante, l’épouse du Prophète de Dieu reconnaît bien ce jeune homme, qu’elle a vu monter la garde d’un baraquement quand elle soignait les blessés pendant la bataille contre la tribu des Banul Mustaliq. Une petite vérification n’est quand même pas de trop. Le dialogue s’engage donc ainsi:

– Qui es-tu?

– Je suis Safwân Ibn al-Mu’attal as-Salmi, ô Mère des Croyants.

– Que fais-tu là?

– Je suis le colligeur d’arrière-garde, ô Mère des Croyants. Je suis ici pour récupérer les objets et les personnes perdus ou oubliés par nos caravaniers. Vois, il y a déjà quelques ballots sur le dos du vieux Djimal, mon méhari. M’autorise-tu à les décharger, tandis que nous conversons?

– Certes. Mais pourquoi les décharges-tu? Tu n’es pas encore à Médine.

– Je vais réunir les ballots et objets que je décharge avec ceux oubliés ici. Je vais en faire un tas que nos hommes reviendront récupérer ici plus tard.

– Pourquoi?

– Pour que tu puisses t’asseoir seule sur le dos du méhari, sans être encombrée par un chargement, ô Mère des Croyants.

– Je vais devoir monter là-dessus, et sans palanquin encore?

– Oui. C’est là la seule chose que nous puissions faire.

Safwân finit de décharger le vieux Djimal. Aïcha, droite, altière mais naturelle, exempte de toute arrogance, reste à bonne distance de lui et du méhari. Aider le jeune homme à décharger et à colliger les quelques ballots et baluchons ne lui vient pas à l’esprit. Ce serait une inconvenance qui la rabaisserait trop, elle, et que le jeune colligeur d’arrière-garde prendrait pour une insulte. Les objets trouvés ayant tous été réunis en un tas bien visible, Aïcha s’enhardit finalement, sur un geste poli de Safwân, à grimper sur le méhari baraqué. La jeune dignitaire trouve que le vénérable méhari sent bien mauvais et qu’il a le poil bien rêche. Elle grimpe dessus quand même, toute seule. Pour pouvoir l’aider à monter, Safwân aurait du la toucher. Il ne l’envisage même pas. Déjà qu’il peine à poser les yeux sur la ravissante épouse du Prophète de Dieu. Il se tient à bonne distance, prêt à n’intervenir qu’en cas d’absolue nécessité. Quand Aïcha est bien installée au sommet de sa nouvelle montagne de tourments, Safwân fait se lever le méhari. Le vieux Djimal n’a plus les genoux de sa prime jeunesse et en prenant de la hauteur, il fait subir une ou deux embardées assez abruptes à Aïcha. Celle-ci manque de tomber de la monture et n’arrive à se maintenir en place qu’en agrippant à pleines mains les poils puants et longs du vieux Djimal. Cette fois-ci, son humeur ne va plus tout à fait se contenir. Ses grands yeux magnifiques écarquillés, elle s’exclame, bien malgré elle:

 – Je vais tomber et me tuer! Mais qu’est-ce que c’est que cette rosse?

– C’est le vieux Djimal, ô Mère des Croyants. Je l’ai hérité de feu mon oncle. Il n’est plus tout à fait dans sa prime ardeur.

– Tu me le dis. Et… et… on va faire quoi maintenant?

– Je ne peux pas monter avec toi et faire courir la monture. Cela te perturberait trop et tu risquerais de te trouver désarçonnée. Nous allons simplement marcher. Je vais le tenir par la bride et m’efforcer de réduire le plus possible le ballotement corporel accompagnant ses pas.

– Tu es… tu es… bien aimable, ô colligeur d’arrière-garde.

– C’est un très grand honneur de te servir, ô Mère des croyants.

Et ils se mettent en marche. Bientôt, le soleil va se lever. Aïcha ne s’en rend compte que confusément mais elle voyage toujours dans un palanquin perfectionné, solidement arrimé sur le méhari le plus stable et le plus racé de la caravane, un vaisseau du désert littéralement. Sa ballade sur le dos du vieux Djimal va lui en apprendre bien plus sur la vie ordinaire des Arabes que bien des conversations sous la tente avec son respecté mari. La leçon va s’inscrire en elle bien plus profondément qu’elle ne se l’imagine encore, du reste. Après une heure de marche, c’est l’extraordinaire lever du soleil sur la séculaire terre d’Arabie. Safwân et Aïcha ont alors le dernier échange verbal de leur jeune existence:

 – Safwân, arrête un moment. J’ai terriblement mal au dos et aux bras.

– Je veux bien qu’on s’arrête dix minutes mais il te faut rester sur le méhari. C’est la seule chose à faire pour que tu t’habitues à lui. Nous en avons encore pour plusieurs heures de marche avant d’atteindre Médine. Il va falloir être très courageuse, ô Mère des croyants.

– Bien, bien. Compte sur moi. J’ai du courage à revendre. Mais, bon, enfin, toi, qui es mon aîné de presque dix ans, ne trouves tu pas un peu fou et sardonique de m’appeler ainsi «Mère»?

– C’est là la désignation bien méritée de l’épouse aimée du révéré Prophète de Dieu.

– Ouais, ouais… bien pour le moment, si tu veux, c’est moi la caravane et c’est toi maintenant mon intendant de caravane. Tu es donc autorisé de m’appeler Aïcha.

– À votre bon vouloir, respectable Aïcha. C’est une bien petite caravane que celle de mon vieux Djimal fin seul. Mais elle emporte la plus précieuse des passagères vers le plus aimé de tous les hommes. Et nous ne faillirons pas.

– J’y compte bien. C’est la mort de mon dos, de mes bras et de mes jambes de monter ainsi un méhari du commun, posée comme ça directement sur son dos. Par contre, je dois te le dire: la vue est absolument magnifique. Je n’oublierai jamais de ma vie ce splendide lever de soleil. Merci, Safwân. Je te suis profondément reconnaissante.

– Marchons.

Ils se remettent en marche, en silence. Ils ne le savent pas encore mais ils ne se parleront plus jamais. Plusieurs longues heures après, ils arrivent à Médine. Safwân fait baraquer le méhari devant la demeure du Prophète de Dieu. Aïcha saute sur le sol, fonce précipitamment vers ses quartiers, et s’y enferme aussitôt derrière un grand et long voile opaque, tiré et tendu en guise de muraille imprenable. Elle passera de longues heures, de longs jours, seule, puis éventuellement avec sa servante, en ablutions et en prières. Quand le Prophète de Dieu viendra la voir, il restera à l’entrée, invisible derrière le voile opaque tendu. Aïcha lui racontera de vive voix, en toute spontanéité joyeuse, sa nuit, tout juste comme je viens de vous la raconter ici. Et le Prophète de Dieu se retirera sans se faire voir d’Aïcha et en restant singulièrement avare de ses manifestations d’affection habituelles.

Quelques jours plus tard, toujours recluse volontaire derrière son grand voile opaque tendu, Aïcha apprendra d’une médinoise qu’on la soupçonne au jour d’aujourd’hui d’avoir commis l’adultère avec le jeune berger Safwân. Destruction fondamentale et irréversible de tout ce qui existait avant, en Aïcha. Surprise intégrale et consternation absolue. Irrémédiable effondrement de l’ingénuité primesautière de l’enfance. Vrai commencement angoissant et terrible de l’errance nocturne de l’épouse que Mahomet préférait. Le souffle court, Aïcha croit mourir, crever comme un âne ou un chien bouffi de pissat et d’ordure. Il se passera de longs, cruels et lancinants jours avant que le Prophète de Dieu ne les absolve, elle et Safwân, et que ne soient dictés les versets coraniques exigeant des preuves limpides venues de quatre témoins indubitables pour porter des accusations d’adultère.

Pendant les jours qui suivirent cette nuit fatale et innocente, désormais à jamais souillée par le plus affreux des doutes, Aïcha fut brûlée du feu terrible, à la fois désespéré et rageur, qui est celui qui consume de l’intérieur une personne intégralement innocente que tous, y compris l’être aimé, soupçonnent des pire fautes. C’est dans cette douleur, cuisante comme le fer rouge qui marque en permanence, qu’Aïcha entrera véritablement dans le monde des adultes, des menteurs, des fourbes, des soupçonneux, des méchants et des perfides. Ce sont eux qui ont projeté leurs déjections intérieures sur la femme pure, qui, elle, n’a jamais rien fait de mal et qu’on a pourtant flagellée et lapidée de soupçons odieux, terribles, insondables, indicibles. Ceux qui ont ainsi fait gicler leur propre perfidie et duplicité sur Aïcha ont perdu de vue le fait que Dieu se devrait pourtant de tout voir, de tout savoir, de tout détecter et, de ce fait, ils ont perdu, pour toujours, la vérité essentielle de l’Islam.

La douleur éperdue et éternelle d’Aïcha est la douleur cuisante et perpétuellement insultante, irritante et destructrice de toutes les femmes honnêtes qu’on accuse à tort. Oui, oh que oui, le Prophète de Dieu a bien eu raison quand il a déclaré qu’Aïcha est la moitié de la religion. La ferveur de la fraîche et intense jeunesse de la foi étant irrémédiablement perdue, rien, plus rien, ne ravivera les chairs douces et aimantes et les esprits sages et sereins d’avant cette infinie douleur, aussi fatale qu’imprévue.

La nuit d’Aïcha est la nuit qui a tout sali, tout terni, tout détruit. Maudits chiens, maudits ânes, pauvre de nous humains et humaines…

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Tiré de mon ouvrage: Paul Laurendeau (2015), L’islam, et nous les athées, ÉLP Éditeur, Montréal, format ePub ou PDF.

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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Entretien (d’Allan Erwan Berger) avec Paul Laurendeau au sujet de son ouvrage L’ISLAM, ET NOUS LES ATHÉES

Posted by Ysengrimus sur 7 octobre 2015

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Allan Erwan Berger: L’ampleur de cet ouvrage, qui, sans se vouloir exhaustif, embrasse quand même tout le paysage de l’islam, montre que le sujet ici traité vous attire par toutes sortes de côtés. Quel fut l’élément déclencheur qui vous propulsa dans cette enquête?

Paul Laurendeau (Ysengrimus): Il y a eu deux facteurs. D’abord l’existence d’un monothéisme oriental et abrahamique se jugeant (avec un peu d’outrecuidance à mon sens, mais bon) dans la force de l’âge. Je veux dire par là que voici un culte très proche du nôtre mais qui n’embrasse pas encore ses indices de déréliction. Il croit encore croire en lui même, disons comme le faisait le catholicisme circa 1951, avant le grand plongeon. Ceci est donc un moment absolument captivant, Une «époque formidable» de l’islam, en quelque sorte. Le second facteur, absolument crucial, ce sont les musulmans et les musulmanes de la diaspora. Ils (et elles) sont proches de nous, ils sont avec nous. On en parle. Amplement. Et pas très bien. J’ai voulu laisser se manifester ici, de concert, ma curiosité pour une religion monothéiste encore en haut de la crête et un respect attentif pour nos compatriotes musulmans, dont je suis solidaire malgré intox médiatique et ethnocentrisme au ras des mottes.

Allan Erwan Berger: Vous commencez par poser le cadre, et dans ce cadre vous définissez le point depuis lequel vous observez l’islam: celui d’un occidental athée. Occidental: bon, on se dit, voilà une personne qui est la résultante de tant de mouvements migratoires qu’on va pas lui chipoter sa position géographique et philosophique qui la place en bout de chaîne, et puis boum, en fait si… car voilà, vous êtes athée, et l’athéisme est la résultante de forces nées officiellement en Europe sous le patronage de d’Holbach, Diderot, La Mettrie et toute la joyeuse bande des petits monstres qui aboutit à Hara-Kiri par exemple, le journal bête et méchant. Alors évidemment, tout de suite, on s’attend à une objection, dont l’exemple-type est donné par la fameuse répartie: «On en reparle (du féminisme) quand tu seras doté d’un utérus, OK ?» qui est une attaque ad hominem portée contre un interlocuteur masculin, même sympathisant, pour lui dénier le droit de causer des femmes et de leur combat. Ici, on peut vous dénier la capacité d’être pertinent sur la religion simplement parce que vous n’avez pas de religion. Vous répondez comment?

Paul Laurendeau (Ysengrimus): Une petite rectification d’historien matérialiste d’abord (celle-ci ne dévalue en rien votre argument de base qui, lui, reste). Avant de venir de La Mettrie et du Baron d’Holbach, l’athéisme prend intellectuellement corps en de vastes mouvements sociologiques semi-conscients qu’on pourrait appeler: mouvement de déréliction. La déréliction s’installe historiquement quand les connaissances augmentent, les peurs diminuent, le conformisme ethno-familial se résorbe et le cureton perd en prestige devant l’avoué, l’instituteur, le bateleur ou le carabin. Nous (occidentaux), on est en déréliction comme on est en automne. Les feuilles crucimorphes tombent, tout doucement, sans violence. Mais il n’est pas loin de notre souvenir, le temps de leur vive verdeur. Aussi nous ne sommes pas abstraitement «sans» religion comme Bayard était sans peur. Nous sortons plutôt de religion, comme serpent qui mue. Et en matière d’athéisme, comme pour le reste, les maîtres penseurs sont des chouettes de Minerve. Leur cri devient audible quand le dispositif vespéral du crépuscule des cultes est déjà bien en place dans les masses. Mais laissons cela car votre question reste. Pourquoi parler de religion si on est sans? Je réponds qu’une religion, surtout une religion de portée universelle, est à moi autant qu’aux religieux s’y ralliant. Pensée dans un cadre athée, la religion s’avère être rien d’autre qu’un dispositif ethnoculturel analogue, disons, à la musique ou à la gastronomie. Je devrais ignorer la musique parce que je ne suis pas instrumentiste, négliger la gastronomie tant que je n’obtiens pas mon cordon bleu? Qu’est-ce que c’est que cet encapsulage des savoirs? Il n’est pas conforme à la vie ordinaire des cultures. Voyez la magnifique musique grégorienne. Je devrais m’en priver parce que je ne chante pas dans la chorale, ne comprend pas le latin et ne crois pas ce que le plain chant raconte? Mazette. C’est pas possible, ça. Le fait est que la religion nous laisse un produit, artistique ici, auquel j’ai droit autant que vous, que la mercière et que bon-papa. L’islam pour moi est un corpus semi-légendaire, me mettant magistralement en contact avec la vision du monde fondamentale (philosophique et mythologico-historique) d’un milliard et demi d’humains. Je devrais y rester sourd sous prétexte que je ne partage pas ses postulats? Franchement non. Je ne suis pas ici pour me convertir mais pour m’instruire. Votre religion a un impact universel, mes bons amis musulmans. Conséquemment, les penseurs athées s’y intéressent aussi. C’est leur devoir de le faire d’ailleurs, s’ils entendent comprendre adéquatement leur interlocuteur.

Allan Erwan Berger: Le Coran n’est pas sans racines. On peut voir, en le lisant, qu’il s’accroche à l’histoire, qu’il ne naît pas inédit depuis un hors-sol hors le monde, car bien des canaux mythologiques lui fournissent la matière imagée de son propos. J’ai été joliment étonné fin 2014 lorsque, ayant lu votre «Naissance de Jésus» telle qu’elle est relatée dans le Coran, j’y reconnus les motifs et le contexte du récit, par Homère, de la naissance d’Apollon: solitude, isolement, clandestinité de la mère qui est exposée à un danger, et présence cruciale du palmier nourricier… tout s’y retrouve. Plus généralement, le Coran dispose, pour son prêche, des nombreux éléments d’un corpus littéraire anatolique (est égéen, sud-Taurus) très ancien, qui date du temps d’avant la période hellénistique. Du coup, la langue grecque lui est fondamentale! «Elle est manifeste non seulement dans le lexique coranique, mais aussi dans les métaphores, la transmutation opérée sur les récits d’apparence biblique ou midrashique, ainsi que dans les références juridiques ou économiques.» Je cite ici l’anthropologue Youssef Seddik, dans son introduction à Le Coran, autre lecture, autre traduction, éditions de l’aube, 2002. Monsieur Seddik y montre que bien des mots arabes sont forgés sur du vieux grec, et que la réinterprétation hellénisante des signes inscrits dans le Coran délivre l’étudiant de toutes sortes d’obscurités qui jusqu’à présent semblaient indépassables: bien des fragments de sourates y trouvent un sens dont le niveau de clarté se place enfin en harmonie avec celui plus général de l’ouvrage, qui n’est quand même pas très mystérieux. C’est là une découverte plutôt inattendue, mais à laquelle on aurait dû, évidemment, s’attendre. Qu’en pense le linguiste Laurendeau? Et qu’en pense le sociolinguiste?

Paul Laurendeau (Ysengrimus): La philologie coranique nous donnera à rencontrer le type de variations thématiques et linguistiques que vous avez la finesse de brièvement décrire pour nous. C’est fatal et ma joie ici c’est de voir des penseurs musulmans se mettre par eux-mêmes à ce genre d’analyse. Le jour où ils regarderont le corpus crucial dont ils sont les dépositaires culturels avec la sérénité de l’historien, cela sera d’une utilité immense pour le savoir universel. Vos observations de détails annoncent l’aube de ce jour et j’en suis ravi. Pour le penseur athée, le Coran n’est pas un texte révélé et c’est de le croire un texte révélé qui minimise son importance. Ce postulat mystifiant sereinement fracturé, le vrai travail de recherche peut commencer. Le linguiste Laurendeau, qui n’est pas un orientaliste, vous dira, abstraitement mais sans risque, que les unités lexicales voyagent, notamment de par le commerce des objets qu’elles désignent. Pas de surprise donc de voir des mots grecs dans l’arabe, y compris celui du Coran dont on ne se fatigue plus à démontrer qu’il est un long ouvrage écrit dans une langue terrestre, soumise notamment à une variation sociolinguistique laissant son lot de traces philologiques. Cause entendue, à tout le moins dans le principe. Sur le sociolinguiste maintenant, vous me permettrez, en prenant un petit peu de hauteur, d’en invoquer un et pas le moindre: Mahomet lui-même. Citoyen de la Mecque, ce vaste et tumultueux marché des convergences, pendant des années, il ne lui a pas échappé que les Arabes se mécomprenaient sur tout: les dieux (idoles) qu’ils adoraient, les ententes tribales qu’ils contractaient, les réseaux commerciaux qu’ils mettaient en place. Bisbille intégrale. Foutoir permanent. Le seul élément intellectuel d’unification qui raccordait ces gens, c’était la langue. Une langue commune, belle, sonore, ancienne, fort peu soumise aux contraintes variationnistes et ce, pour toute la Péninsule Arabique. Pas surprenant que Mahomet ait assis son culte d’abord et avant tout sur le récitatif oratoire comme essence du rapport au divin (Récite!… Récite!… sont les tous premiers mots du Coran), ensuite sur le livre, comme dogme. L’islam est une des seules grandes religions où la langue entre, dès le dispositif fondateur, en perspective mystique. En voilà de la belle sociolinguistique empirique constitutive de cohésion sociopolitique! Mahomet nous donne aussi à voir comment un sociolinguiste passable peut devenir un théologien mauvais. En effet, sur la base de l’unité linguistique des Arabes, maintenue par delà conflits et crises sociales, le Saint Prophète a voulu voir l’indication d’un monothéisme ancien, unitaire lui aussi mais perdu, qu’il fallait restaurer, en puisant dans la tradition localement disponible. Mahomet n’a pas vu ou voulu voir qu’il faisait, lui, de par la force et la cohésion de son action, entrer en monothéisme abrahamique des populations polythéistes depuis toujours mais prêtes, mûres. Ce faisant, il prouva factuellement, glottognoséologue avant la lettre, que l’unité linguistique pouvait servir de tremplin à une unité idéologique et/ou sociopolitique plus profonde qui elle, finirait par rayonner sur le monde entier, et dépasser les barrières linguistiques ayant tant tellement délimité les oscillements initiaux de son berceau.

Allan Erwan Berger: Venons-en à Aïcha, à sa disparition momentanée d’une caravane, à son retour tardif sous la conduite d’un jeune homme. Vous faites de cette histoire un pivot, celui du moment où une femme soucieuse de son exactitude comportementale s’est vue souillée d’un soupçon, où toute sa foi innocente en son mari a été ébranlée… et tout l’édifice avec, car monsieur resta diablement silencieux et ne prit pas sa défense immédiatement. De ce jour commence la période où Aïcha met de la distance entre ce qu’elle perçoit et ce qu’elle s’en dit. Changée par cette fêlure dans sa foi, elle devient même humoriste, n’hésitant pas à égratigner son Saint Prophète à l’occasion d’un décret rendu qui aura, si je me souviens bien des termes, nécessité l’emploi de la couverture, c’est-à-dire nécessité la descente d’une révélation, pour être correctement reçu – Mahomet s’enveloppait dans une couverture quand il sentait qu’on allait lui dicter quelque chose, et là je crois bien que «l’ordre» était de prendre une nouvelle femme. Bref, Aïcha manifeste qu’elle n’est pas dupe, qu’elle détecte un procédé. Elle en fait part à son mari qui ne trouve rien à redire, ni à dire. Aïcha endosse ici un drôle de rôle: celui de surmoi du Saint Prophète. Ce n’est pas si nettement énoncé, bien entendu, mais c’est bien la seule personne féminine à s’être permis un sarcasme dans toute cette histoire. Que vous inspire ce personnage?

Paul Laurendeau (Ysengrimus): D’abord du respect. Le préjugé d’intox occidentale instrumentalise salacement Aïcha, faisant des gorges chaude sur l’âge qu’elle aurait eu au moment d’épouser le Saint Prophète. Il y a là un salissage stérile de faux critique ne suscitant aucune stimulation intellectuelle (et, conséquemment, ne présentant aucun intérêt). Ces développements tendancieux à hue autant que ce que les hagiographes nous fournissent à dia sur Aïcha nous obligent d’abord à poser, plus globalement, la question de la véracité du drame des figures de l’Islam naissant. Je vous pose la question entre nous, mon cher ami. Macbeth, dernier roi effectif de l’Écosse indépendante, a-t-il tout aussi effectivement trucidé son prédécesseur le roi Duncan, en opérant comme le pâle séide de son épouse, Lady Macbeth, elle-même seule colonne vertébrale vivante et durillonne de l’Écosse sauvage? C’est historique ou c’est fictif ou on s’en tape? Vous me suivez? Quelle pertinence factuelle reconnaître au drame shakespearien? Sauf que surtout, la question se pose: quelle pertinence allouer à cette question-là même… cette quête fallacieusement distillante et niaisement positiviste de la ci-devant vérité historique? Il en est autant d’Aïcha qui, elle aussi, se donna à nous à travers des traces semi-légendaires et au sujet de laquelle la problématique cruciale n’est pas de l’ordre du que fit elle? mais bien de l’ordre du que signifie t’elle? D’où l’entière validité philosophico-herméneutique de votre question: que vous inspire ce personnage? Les faits historiques ou légendaires présentés dans mes deux chapitres La Nuit d’Aïcha et La Bataille d’Aïcha viennent des hagiographes musulmans. Ces péripéties sont retenues dans le canon musulman, si vous me passez la formulation. Mon regard, mon angle d’approche de la figure d’Aïcha, par contre, vise à faire ressortir la dimension féministe de la quête largement involontaire de la troisième épouse du Saint Prophète. Aïcha incarne pour moi la droiture civilisationnelle des femmes (de toutes les femmes, hein, pas seulement des musulmanes). L’innocence impromptue de sa fidélité maritale au sein du grenouillage potineux des médinois et des médinoises, son souci, plus tard de faire passer les meurtriers du calife Othman en justice et non de les gracier tapageusement, dans le style des vieilles confréries arabes SONT l’innovation de l’apport d’Aïcha. Ces deux traits, fidélité tranquille et sans mélange envers l’engagement marital, soucis articulé de justice sociale, nous donne Aïcha comme Femme, plus précisément comme Civilisation-Femme. Inutile de dire que, pour des siècles, les machos malodorants (et pas seulement les machos malodorants musulmans) n’ont voulu ni d’Aïcha ni de sa signification critique profonde.

Allan Erwan Berger: À partir du second tiers du recueil, votre vagabondage en terre d’islam vous amène à nous poser des questions malcommodes et à émettre quelques commentaires à propos des malentendus et incompréhensions qui mitent nos relations avec les musulmans. Ce n’est vraiment pas simple. C’est d’autant moins simple que peu de gens prennent la peine de s’informer, que tout est fait pour désinformer, et que l’on confond –par bêtise, par ignorance et par calcul– pratique religieuse avec coutume laïque. Dans ces conditions, comment un individu lambda, disons un téléspectateur un peu critique, peut-il arriver à démêler le mensonge pour ne plus en être infesté? Y-a-t-il des clés d’identification des malentendus qui permettraient par exemple de catégoriser ceux-ci, à partir de quoi l’on pourrait envisager de réfléchir plus sereinement sans avoir à se jeter bêtement sur la sordide épicerie des fabricants de problèmes?

Paul Laurendeau (Ysengrimus): Discuter directement avec des musulmans reste la façon la plus assurée de se débarrasser de la couche d’intox et de propagande. Tout devient toujours plus simple entre nous, au troquet ou au marché, vous avez pas remarqué? Ce qu’il faut garder à l’esprit en conversant avec des musulmans, c’est que ce ne sont ni des spécialistes de politique internationale, ni même des spécialistes de l’islam (le Coran leur est désormais presque aussi illisible que la Bible en latin). Mais leur naturel et leur traitement direct et frais de la réalité sociale ouvrent bien des yeux occidentaux, si ceux-ci ont eu la prudence élémentaire de laisser la condescendance au vestiaire. Mon chapitre intitulé Entretien avec une québécoise d’origine libanaise portant le voile exemplifie lumineusement ce genre de fructueux dialogue. Évidemment la première réaction de nos compatriotes musulmans et musulmanes quand on les approche ainsi est souvent une sorte de surprise amie. Je reviens d’un séjour à l’hôpital et j’ai eu des conversations hachées (ces travailleuses sont débordées) mais très intéressantes avec une infirmière d’origine marocaine, jeune mariée, ne portant pas le voile, et que nous appellerons Amina. Amina me disait qu’elle était heureuse en ménage avec un marocain qu’elle a connu à Montréal, dans le quartier où elle vit depuis son enfance, et qu’elle était professionnelle et que ni son mari ni son père ne lui dictait ses comportements. Cela me parut parfaitement convainquant. Elle me dit aussi: «Par contre vous, je vous trouve bien critique envers l’Occident. De la propagande malhonnête, il y en a dans tous les pays vous savez, au Moyen-Orient aussi». Respectueux de son regard critique sur son segment-monde d’origine, j’ai quand même été moralement obligé de lui dire ceci: «Amina, je vais devoir laisser les gens des pays dont vous parlez ici faire leur propre autocritique. Je ne peux pas faire leur autocritique pour eux, vous comprenez. Chacun a son bout de chemin à faire. On ne peut pas faire l’autocritique des autres. Donc moi, je m’occupe de l’autocritique des occidentaux, blancs, condescendants, outrecuidants, adipeux, et peu amènes. Car vous, vous ne savez pas comment pense un occidental, blanc, condescendant, outrecuidant, adipeux, et peu amène. Moi je le sais.» Cela a bien fait rire Garde Amina de m’entendre parler comme ça. Et je dois dire que, une fois de plus, j’ai appris plus sur mes compatriotes musulmans, en conversant avec cette infirmière au jour le jour, que devant n’importe quelle téloche. Clef d’identification des malentendus, vous me demandez? Conversons directement et ouvertement avec nos compatriotes musulmans. C’est aussi prosaïque que limpide et fort inspirant, même quand ce ne sont pas des gens savants avec qui on a la chance d’échanger.

Allan Erwan Berger: À propos de voile justement, je vous invite à commenter une décision qui confirme vos observations. En 2012, Cheikh Mustafa Mohamed Rached, professeur de droit islamique, a soutenu à l’université d’al-Azhar au Caire une thèse portant sur le caractère non religieux du port du hijāb (dans l’acception moderne du mot: voile). Après l’étude de la thèse du cheikh Mustapha, plusieurs spécialistes et théologiens ont conclu (juillet 2015) que son étude «approfondie des versets coraniques met un terme au débat autour de l’obligation ou non du voile». Le port du hijāb n’est pas un devoir islamique, mais se rattache à des pratiques de décence  liées à la coutume, ce que confirme votre «Entretien avec une québécoise d’origine libanaise…» : pour elle, sortir sans foulard serait comme, pour vous, sortir en slip dans la ville. Voilà pour cette décision, qui libère les femmes d’un devoir, et leur reconnaît un droit. Des religieux, en étudiant précisément leur livre sacré, viennent ainsi d’amputer l’exercice de leur religion d’une de ses plus voyantes pratiques. Imaginons qu’un jour des exégètes démontrent que nulle part l’amour libre n’est interdit par les évangiles, en s’appuyant sur le personnage du «compagnon préféré de Jésus» ou sur la relation du Christ avec Marie-Madeleine: est-ce ainsi qu’une religion combat sa propre déréliction? En portant un regard froid et honnête sur son propre corpus prescriptif?

Paul Laurendeau (Ysengrimus): Les religions sont des dispositifs intellectuels bricolés. Ça, en partant, c’est un principe. Une religion, c’est gluant mais c’est mollet aussi, malléable, onctueux. C’est bien pour cela que ça colle et que ça s’adapte, s’ajuste et, conséquemment, perdure. Il est aussi lancinant de noter (je suis certain que, magnanime comme vous l’êtes, vous allez me pardonner ce truisme) que les religions sont solidement corrélées à des dispositifs autoritaires. Ceci n’est pas tout de suite évident d’ailleurs et quand on gratte un peu, on constate que l’autoritarisme des religions leur est souvent greffé au fil des phases historiques par des instances extérieures au mythe ou au fantasme, exploitant la naïveté des sectateurs. On peut joindre à votre très sympathique exemple libertin marie-magdaléen celui, plus criant et beaucoup moins marrant, du célibat des curetons. N’importe quel historien minimalement sérieux vous expliquera que le célibat obligatoire des hommes d’églises fut mis en place, dans le cadres très précis de la hiérarchie pyramidale médiévale, pour permettre à l’église, comme corps de pouvoir, d’éviter d’avoir à se taper un gros problème d’intendance récurrent dans le modèle royal (et ducal): celui de l’hérédité des charges. Sans héritier, un chanoine ou un évêque léguait tout son avoir à l’église et ne la turlupinait pas sans fin pour que fiston ramasse le diocèse (alors que les rois et les ducs se battaient constamment pour positionner dans les marches dangereuses ou dans les charges administratives sensibles des hommes compétents plutôt que leurs rejetons). Il n’y a rien dans les textes sacrés sur cette question du célibat ecclésiastique, zéro, nada. C’est un artéfact moyenâgeux cardinal (avec calembour) qui ne disparaîtra effectivement que chez les réformés portés par le vent nouveau du monde marchand et du capitalisme commercial. Ouvrons collectivement les yeux une bonne fois. L’explication des problèmes religieux n’est jamais vraiment religieuse. Elle est matérielle, historique et sociale. Et à mes petits chrétiens ethnocentristes qui chialent constamment contre l’islam de nos compatriotes sans regarder dans leur propre cours, je me dois de répéter cette petite ritournelle de Jésus qu’on oublie constamment parce que ça fait tant tellement notre affaire de ne pas trop la laisser nous influencer dans un sens autocritique. Que celui dont l’ardoise est propre lance la première pierre…

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Paul Laurendeau (2015), L’islam, et nous les athées, ÉLP Éditeur, Montréal, format ePub ou Mobi.

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