Le Carnet d'Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

  • Paul Laurendeau

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Posts Tagged ‘Abou Bakr as-Siddiq’

La mort de Fatima: fatalité ou brutalité?

Posted by Ysengrimus sur 4 octobre 2017

"Fatima"

« Fatima »

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À la mort de Fatima, fille benjamine de Mahomet, Saint Prophète de l’Islam, le schisme musulman s’annonce déjà. Et une portion significative de la charge symbolique associée au personnage tragique de Fatima réside dans la mésentente entre sunnites (aujourd’hui 85% des musulmans) et chiites (aujourd’hui 15% des musulmans) sur le récit de sa mort. Morte la même année que son père, en 632, à l’âge de 27 ans (si elle est née en 605) ou même à l’âge de 17 ans (si elle est née en 615), Fatima, mère de quatre enfants, décède prématurément. C’est là la seule chose sur laquelle on s’entend. Et je ne vais certainement pas trancher la question des versions de sa disparition ici, attendu, surtout, que les deux susdites versions portent leur douloureux et fatal compendium de misère et de sagesse et ce, en elles-mêmes, comme de par leur mise en contraste.

Pour bien suivre l’articulation de la mésentente qui mènera à la radicale dualité des traditions sunnite et chiite concernant la mort de Fatima, il faut retracer rien de moins que la clef du schisme. Celle-ci concerne la succession du Saint Prophète, mort subitement, sans enfant mâle. Les califes («successeurs») s’énumèrent comme suit: Abou Bakr As-Siddiq (calife de 632 à 634), Omar Ibn Al-Khattâb (calife de 634 à 644), Othman Ibn Affân (calife de 644 à 656), Ali ibn Abi Talib (calife de 656 à 661). Après Ali, la Oumma, couvrant désormais un territoire immense, se fragmente en de vastes et durables dynasties et ne dispose plus d’un califat unifié. La tradition musulmane majoritaire désigne les quatre premiers califes sous le nom de Rashiduns («les bien guidés»). Si le schisme ne remonte pas nécessairement historiquement à eux, il se définit et se mythologise largement en eux.

Car le fait est que les sunnites et les chiites ne s’entendent pas sur le statut historique de ces califes Rashiduns. Pour les sunnites, l’ordre des commandeurs des croyants est bien Mahomet, Abou Bakr, Omar, Othman, Ali. Pour les chiites, l’ordre des commandeurs des croyants est Mahomet, Ali. Rappelons pour mémoire qu’Ali est le cousin du Saint Prophète et le mari de Fatima. C’est du couple d’Ali et de Fatima que sortira une descendance du Saint Prophète par le sang, descendance que les chiites revendiquent encore aujourd’hui pour leurs imams.

Donc, la fulgurante période où l’Islam finalise la conquête de l’Arabie (sous Abou Bakr), convertit la Perse, l’Irak, la Syrie romaine (sous Omar), prend l’Égypte copte et commence à pénétrer le Maghreb (sous Othman) n’est pas vraiment, dans les vues des chiites, une période où la foi musulmane est ouvertement animée par des califes (Abou Bakr, Omar, Othman sont en gros des usurpateurs largement opportunistes). Pour les sunnites, d’autre part, Ali est de plein pied calife de l’Islam, simplement il est le quatrième calife, pas le premier. Pour les sunnites, le veuf de Fatima (Ali) ne devient calife que lorsque la Oumma le nomme, pas une minute avant (on procède ici comme pour un pape). Pour les chiites, Ali fut calife dès la mort de son cousin Mahomet en 632 (on raisonne ici comme pour un roi) mais il ne put assumer son commandement effectif qu’en 656.

Dans la version sunnite des choses, Abou Bakr et Omar (ainsi qu’Othman, qu’on va laisser de côté ici car il n’a pas de rapport direct avec la mort de Fatima) sont des personnages vénérables dont l’hagiographie exige qu’ils soient décrits comme des modèles moraux et des chefs impartiaux et inspirés. Dans la version chiite, Abou Bakr et Omar sont des personnages douteux servant de faire-valoir passablement maganés et démonisés au sein de l’hagiographie d’Ali (et corollairement, de Fatima). Cette hagiographie fatimide, elle-même, construit la description d’un calife inspiré, patient et héroïque, qui dut lutter durement, après son douloureux veuvage, pour asseoir sa succession. Comme Abou Bakr et Omar ont un rôle à jouer dans la mort de Fatima, la version qu’on se donnera de cette mort sera déterminée par l’image qu’on se donne du successeur de Mahomet: Abou Bakr (élu, malgré Ali) pour les sunnites, Ali (bafoué par Abou Bakr) pour les chiites. On commence à sentir qu’il y aura antinomie des approches et des descriptions.

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La mort de Fatima, résultat d’une triste fatalité (lecture sunnite). Pour les sunnites, Mahomet malade sait, de par la volonté divine, que sa fille Fatima le suivra bientôt dans la tombe. Il le lui annonce secrètement, sur son lit de mort. Fatima en tire un sentiment ambivalent de douleur et de joie. On insiste ici sur la profondeur du rapport entre un père et sa fille. Fatima fut de toutes les quêtes de Mahomet. Elle était à ses côtés dans les moments les plus difficiles. Une extraordinaire proximité les unit. Cela est renforcé par le fait que, parait-il, Fatima ressemblait beaucoup physiquement au Saint Prophète. Fatima survivra six mois à son père. Pendant cette période triste et endeuillée surviendra l’épisode malheureux de l’héritage paternel que lui refusera le nouveau calife, Abou Bakr, contraint légalement de le faire. Un froid s’instaure entre le nouveau commandeur des croyants et Fatima. Mais la fille du Saint Prophète est auréolée de la fatalité qui l’enserre et elle se distancie assez vite de la question des possessions matérielles et des successions politiques. Quand la maladie la gagne, sa sagesse la pousse à se réconcilier avec Abou Bakr qui, magnanime, accepte d’oublier le malentendu maintenant que Fatima entend raison. Une nuit, devenue gravement malade, celle qu’on surnommait «la resplendissante» rêve du Saint Prophète qui lui annonce sa mort désormais toute prochaine. Elle meurt finalement et est enterrée dans les formes et surtout, dans une grande tristesse inexorable quoique sans amertume politique particulière. Le lieu de son enterrement fut parfaitement connu à l’époque (même s’il est oublié aujourd’hui).

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La mort de Fatima, résultat d’une arbitraire brutalité (lecture chiite). Quand Mahomet meurt, Fatima, surprise, est foudroyée par une tristesse si puissante que, pendant deux jours, elle tombe inconsciente. À son réveil, la Oumma a déjà prêté serment à Abou Bakr, sans que Fatima ait pu formuler le seul choix qu’elle préconisera toujours, celui de son époux Ali. Un bon nombre de musulmans se regroupent d’ailleurs autour d’Ali et perçoivent la nomination d’Abou Bakr comme une usurpation. Une réunion a lieu à la demeure d’Ali et de Fatima. Flairant une sédition potentielle, Abou Bakr et Omar se rendent chez Fatima et Ali. Omar, le futur conquérant de la Perse, est un grand gaillard bouillant et unilatéral. Sa biographie inclut au moins un épisode disgracieux où il rudoie une femme musulmane alors qu’il n’est pas encore converti lui-même. L’initiative des femmes, c’est pas trop son truc, au futur calife Omar. Constatant que Fatima se tient derrière la grille de sa maison pour les empêcher d’entrer, lui et Abou Bakr, Omar pousse rudement Fatima contre un mur de pierre avec la grille de la porte et Fatima se retrouve avec des côtes fêlées. Elle est enceinte et cet acte brutal la mènera à une fausse couche. Les musulmans entourant Ali finissent par se rallier à Abou Bakr. C’est ensuite l’épisode de la spoliation de l’héritage de Fatima. Ici, il est assumé qu’elle n’adressera plus jamais la parole à Abou Bakr. Elle meurt, six mois après son père, d’un effet direct des blessures lui ayant été infligées par Omar. Le lieu de l’enterrement de Fatima fut tenu secret par Ali (à la demande expresse de Fatima même). Ce secret perdure à ce jour.

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Voilà. Tout le schisme est là, encodé dans deux lectures irréconciliables du sort injuste d’une jeune femme. J’ai personnellement pour mon dire que, dans une de ces version comme dans l’autre, la mort de Fatima, c’est en fait une allégorie du sort des femmes (de toutes les femmes d’un temps, hein, pas seulement des musulmanes). Abnégatives par amour absolu et myope pour le père sanctifié ou par soumission revêche et contrainte à la violence masculine omniprésente, elles sont réduites à attendre un sort meilleur dans les générations futures qui suivront les générations futures. Et pourtant la tradition islamique nous parle de Fatima en des termes qui lui assignent une bien plus cruciale amplitude que celle d’héritière spoliée se faisant tasser entre un mur et une grille par un rustaud.

Pensée universelle, écoutes-tu vraiment ce que le Saint Prophète de l’Islam chercha à te dire de ses épouses et de ses filles?

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Tiré de mon ouvrage: Paul Laurendeau (2015), L’islam, et nous les athées, ÉLP Éditeur, Montréal, format ePub ou PDF.

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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L’héritage de Fatima

Posted by Ysengrimus sur 1 octobre 2017

Muslim-Woman-Praying

Jetons un regard moderne (et non hagiographique) sur les tensions larvées se faisant jour dans la maisonnée de Mahomet (570-632), Saint Prophète de l’Islam, au soir de sa vie. Sa première épouse Khadîdja (morte en 620) est la mère de Fatima (née en 605 ou 615). Sa troisième épouse Aïcha (née en 614, mariée enfant au Saint Prophète en 621) est la fille d’Abou Bakr, devenu, lui, premier calife de l’Islam après la mort du Saint Prophète, de préférence à Ali (né en 600) cousin du Saint prophète et justement époux de Fatima (depuis 622 ou 623). Tout un sac de nœuds…

Attention, reprenons. Et centrons nous sur Fatima. Sa mère, la toute première personne s’étant convertie à l’Islam, est morte à 65 ans, très probablement d’un épuisement généralisé résultant des privations que cette commerçante à l’aise fut obligée subitement d’encaisser, de par la tempête politique et les persécutions subies par l’Islam naissant. Fatima fut profondément affectée par cette perte. Son père, qui était resté monogame pendant les vingt-cinq années de sa vie maritale avec Khadîdja, contracte une alliance politique avec Abou Bakr que l’on veut sceller, selon la vieille coutume arabe, par des mariages. Le Saint Prophète, fraîchement veuf, accepte respectueusement d’épouser Aïcha, fille d’Abou Bakr (le mariage sera consommé plus tard, car Aïcha n’est qu’une enfant — juridiquement, Aïcha est la troisième épouse du Saint Prophète. Une vieille dame du nom de Sawda bint Zama est celle qui a ouvert la voie de la régression du Saint Prophète vers la polygamie). Mais notre affaire frappe un premier os majeur quand Abou Bakr demande, en bonne symétrie, la main de Fatima, fille benjamine de Mahomet. Cette dernière (qui aime déjà Ali, qu’elle connaît depuis son enfance) ne veut pas épouser Abou Bakr, point barre… et le Saint Prophète, qui est, il faut le dire sans dessiller, un homme solidement en avance sur son temps, refuse tout net que sa fille prenne un mari qu’on lui imposerait abstraitement, à l’ancienne. Couac. Pataquès. Abou Bakr ne rompt pas pour autant sa part de l’entente (Aïcha, trop jeune pour éventuellement s’objecter, reste promise au Saint Prophète), mais la réciproque ne se concrétise pas et un malaise insidieux et durable s’installe.

Le Saint Prophète meurt de maladie (dix ans plus tard, en 632). La mort est subite et le chef des musulmans n’a pas d’héritier mâle. Une nouvelle tension va alors s’installer qui, éventuellement fondera la distinction entre sunnites et chiites. Dans notre regard moderne sur la maisonnée du Saint Prophète, on dira qu’ici le fossé entre Fatima et Abou Bakr va encore s’élargir, si possible. Ali, cousin du Saint Prophète et époux de Fatima, revendique le califat (c’est-à-dire la succession du Saint Prophète comme commandeur des croyants). Adhéreront à l’idée du califat d’Ali, à la fois cousin et gendre du Saint Prophète, ceux qui croient à une filiation par le sang de l’héritage politique musulman, comme on le ferait, par exemple, dans le cas d’un roi (cette option sera retenue par les chiites, aujourd’hui minoritaires en Islam). La Oumma opte plutôt pour un choix plus radical et moderniste. En conformité avec le fait qu’on ne suit pas un homme (Mahomet) mais un dieu (Allah), les membres les plus éminents de la communauté des croyants se réunissent et élisent ou nomment le calife, au mérite politico-religieux, comme on le ferait, par exemple, d’un pape (cette option sera retenue par les sunnites, aujourd’hui majoritaires en Islam). C’est Abou Bakr qui devient calife, frustrant (temporairement) Ali de la position (lui, il l’obtiendra éventuellement en 656, sur le même mode électif. Fatima, morte en 632, n’en saura jamais rien).

Donc quand Fatima (605/615-632) pose ses yeux sur Abou Bakr (573-634), elle contemple un vieux cacique dont elle se dit: 1) il a fait régresser mon père vers la polygamie en lui faisant marier Aïcha (une bambine de l’âge de Fatima, ou plus jeune) qui prendra une grande place dans le cœur du Saint Prophète, en compagnie éventuellement d’autres épouses… la place que n’occupait autrefois que la mère de Fatima; 2) il a frustré mon mari Ali de la position de calife en se la voyant assigner lui-même par les éminences de la Oumma. Il est donc hautement probable que Fatima ne porte pas Abou Bakr dans son cœur. Ce dernier le lui rend indubitablement bien car: 1) elle a refusé —frustration suprême— son offre en mariage, forçant, contre toute une tradition, le Saint Prophète à prendre une jeune femme sans en donner une en retour; 2) elle a fortement et explicitement milité pour le califat d’Ali contre Abou Bakr, contribuant significativement à diviser politiquement l’Islam naissant.

C’est dans ce contexte particulièrement contraire que Fatima va réclamer du nouveau calife Abou Bakr l’héritage foncier que lui a légué son père Mahomet. Il s’agit d’une oasis, une vaste palmeraie couverte de dattiers (et de palmiers), située non loin de Médine et qui s’appelle le Fadak. Ça va très mal se passer.

C’est que Fatima vit à la dure. Leur terre médinoise à Ali et elle est ingrate. C’est un lopin. Fatima puise son eau elle-même, assume toutes les tâches de sa maisonnée. Elle a les mains calleuses, une épaule enflée de tant avoir porté l’eau. Elle est la dernière des filles de Khadîdja (Khadîdja fut divorcée et veuve de deux hommes distincts, avec enfants dans les deux cas, avant d’épouser à 40 ans le Saint Prophète qui en avait alors 25). Les demi-sœurs de Fatima se souviennent de leur belle vie à La Mecque, du temps que leur mère tenait, à elle seule, le plus prospère commerce caravanier de tout le Hedjaz. Elles ne manquent pas de raconter, non sans un brin de nostalgie, cette vie de faste et de farniente à Fatima. Et Fatima n’a rien, parce que son père est devenu le prophète de dieu et qu’il a fallu fuir les persécutions des mecquois, en catastrophe. Quand Fatima demande une servante à son père (sur les derniers jours du Saint Prophète les conquêtes musulmanes rapportaient régulièrement des esclaves), elle se fait servir par l’envoyé de dieu une valorisation de l’effort et de la prière, sans plus. Fatima en a un peu marre. Il lui semble donc que le Saint Prophète, sur ses derniers jours, voyant sa contrariété, la partageant car il considère sa Fatima adorée comme la moitié de lui, lui a promis, à elle et à Ali, de leur léguer la magnifique palmeraie du Fadak. La promesse est faite en catimini, au logis, verbalement, et sans témoins. Et maintenant Fatima réclame son héritage.

Abou Bakr ne l’entendra pas de cette oreille. Du haut de sa toute nouvelle autorité de commandeur des croyants, il explique que le Saint Prophète a déjà déclaré qu’il ne laissait rien en héritage et que tous ses avoirs se convertissaient à sa mort en aumônes. La palmeraie du Fadak est donc domaine public et tout est dit. Aucune des filles ou demi-filles du Saint Prophète n’héritera de quoi que ce soit et fin du drame. La tension de ressentiment entre Fatima et Abou Bakr est alors à son paroxysme. Un paroxysme poli, silencieux, tendu, subtil. Toute la Oumma les observe. L’ultime parade de Fatima sera doxographique, hagiographique, philologique. Elle épluchera patiemment le Coran et en tirera toutes les citations où il est explicitement fait référence au fait que tel prophète majeur ou tel autre prophète crucial avait un ou des héritiers, sous le regard de dieu, sans que cela ne s’avère particulièrement contestable. L’argument d’une invocation directe de la parole de dieu clairement consignée dans le texte sacré contre un commentaire du Saint Prophète cité verbalement par le premier calife touchera le cœur de certains musulmans. Mais Abou Bakr restera inflexible. Et Fatima restera les mains vides. Et elle et le premier calife ne s’adresseront plus jamais la parole. Et, des années après la mort de Fatima et d’Abou Bakr, Ali, devenu calife, ne rouvrira pas la question du legs de la palmeraie du Fadak pour éviter que des divisions stériles et cuisantes ne déchirent la Oumma autour de l’héritage de Fatima.

Voilà. Le douloureux trésor méditable que nous lègue ici Fatima se provigne donc en deux rameaux philosophiques. Elle est d’abord associée à la question de l’héritage politique d’un chef fondateur. Legs régalien par le sang ou transmission par un collégium au successeur le plus méritant (ou militant). Dans ce premier débat, Fatima est associée à l’option conservatrice. Fille du «roi», il aurait fallu que son mari, cousin du «roi» hérite du «sceptre», vu que ce sont eux, et eux seul, qui engendrèrent les descendants directs du «roi». Les musulmans ont assumé ici (en majorité) le choix moderniste, contre Fatima, et au risque durable du schisme.

Fatima est ensuite associée à la réflexion à produire face à des sources de jurisprudence. Si un prophète dit qu’il n’a pas d’héritier à honorer tout en ancrant sa doctrine fondamentale dans une tradition philologique attestant que les prophètes ont des héritiers et qu’ils les honorent, peut-il, lui, en avoir (et devoir les honorer), même malgré sa propre opinion privée? Qu’est-ce qui prime? Le commentaire ultime de l’ultime prophète dans son contexte personnel ou ce que corrobore le texte saint (présumé divin) dont il se réclame par-dessus absolument tout? Dans ce second débat, Fatima est associée à l’option progressiste. La logique juridique qu’elle refusait à Abou Bakr (lui préférant le sang: elle et Ali au califat), elle se l’alloue ici, exigeant que le droit à l’héritage issu de la tradition coranique prime sur la parole privée du chef disparu. Les musulmans, eux, ont préféré les murmures du chef au texte de la parole écrite. Ils ont assumé ici, contre Fatima encore une fois, le choix réactionnaire… et probablement le choix phallocrate aussi, hein, il ne faut pas se mentir.

Ce débat intestin (et un rien mesquin) est poignant, triste, amer. Il est peu utile de prétendre que Fatima a fait tout ceci de façon intéressée. Abou Bakr était tout aussi intéressé de son côté et, toutes choses égales d’autre part, tout ce beau monde se croyait crucialement inspiré de dieu. Laissons ce qui est petit aux petits et méditons au sujet de ce qui élève. Ce qui est intéressant ici, c’est la réflexion sur les principes fondamentaux que ces figures tragiques imposent, encore crucialement, à la pensée moderne. Dans la trajectoire mal connue donc semi-fictive de ces personnages, tout se joue comme dans un drame shakespearien (Jules César, par exemple) et la réflexion que Fatima nous lègue en héritage touche des questions fondamentales procédant de rien de moins que de la sagesse des nations agissantes.

Fatima est morte prématurément, seulement six mois après son père Mahomet, Saint Prophète de l’Islam. La mort de Fatima soulève d’autres questions passionnantes (et tristes) dont nous reparlerons.

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Tiré de mon ouvrage: Paul Laurendeau (2015), L’islam, et nous les athées, ÉLP Éditeur, Montréal, format ePub ou PDF.

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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La bataille d’Aïcha

Posted by Ysengrimus sur 21 octobre 2015

Aïcha à la Bataille du Chameau

Aïcha à la Bataille du Chameau (an 656)

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Aïcha Bint Abu-Bakr a maintenant quarante-cinq ans. Tellement de choses se sont passées depuis sa tendre enfance et Aïcha n’est plus, ne sera plus jamais, la petite fille joyeuse qu’elle avait été du temps glorieux et lointain de l’Islam simple et vrai. Vêtue de blanc, le visage découvert mais le corps et la tête intégralement voilés, la veuve de Mahomet, Prophète de Dieu, marche silencieusement sur une des resplendissantes esplanades de la grande mosquée sacrée de La Mecque. Aïcha est en pèlerinage et, en sortant, cet après-midi là, de la grande mosquée, après la prière, elle appréhende avec angoisse que son recueillement et son abandon à Dieu ne risquent de se trouver brutalement troublés. Cette impression devient d’autant plus tangible qu’Aïcha aperçoit à bonne distance devant elle une femme voilée de noir marchant d’un pas pressé dans sa direction. Assez vite, elle reconnaît sa première servante. Celle-ci se met à l’interpeller un peu trop promptement et d’une voix un peu trop forte à une telle proximité du lieu saint: «Aïcha, ô respectée Aïcha!». Les deux femmes se rejoignent près d’un des longs bancs de marbre qui courent à la périphérie de l’esplanade. Le soleil d’Arabie est ardent et la chaleur est forte et dense. Il y a dans l’air une épaisseur invisible qui annonce quelque chose comme une tristesse infinie. Un peu essoufflée, le visage défait pas les larmes, la servante dit simplement:

 «Othman est tué!

– Tué? Par qui?

– Des musulmans égyptiens en révolte.

– Des musulmans?

– Oui, une foule en colère. Ils sont venus le massacrer dans sa propre maison, à Médine. Son épouse a eu les doigts d’une main tranchés d’un coup de sabre en essayant de le protéger. Ô, Mère des Croyants, qu’allons-nous devenir?»

Un givre de larmes gorge subitement les yeux d’Aïcha. Elle se sent comme si on venait de la gifler très fort. Malgré la chaleur étouffante, son corps semble inexorablement refroidir. Son cœur se serre, son visage se décompose, sa gorge se noue. Doucement, comme dans une ouateuse brume de langueur, elle s’assoit sur le long banc de marbre. Sa servante, qui est éperdue de pleurs, dédouble ses délicats mouvements, comme en une douloureuse harmonie de la modeste femme toute en noir avec la sublime femme toute en blanc. La pleureuse involontaire s’assoit donc quelques secondes après Aïcha, près d’elle.

Othman Ibn Affân, c’est le troisième calife de l’Islam, compagnon de la première heure du Prophète de Dieu et commandeur de tous les croyants. Il devient donc le deuxième calife de l’Oumma à mourir de mort violente. C’est insupportable. C’est incompréhensible. Aïcha est subitement profondément écœurée que les califes tendent maintenant ainsi à mourir assassinés. Qu’est-ce que c’est que cette inique absurdité? Et cette fois-ci, pour la première fois, ce serait un crime commis ouvertement par des musulmans, des coreligionnaires? Aïcha prend les mains de sa servante éplorée et, les yeux dans les yeux de cette fidèle amie, elle revoit en un douloureux souvenir accéléré les morts, cruelles et prématurées, des figures inspirées de Dieu. Tout d’abord son mari, Mahomet, respecté et aimé, le Prophète de Dieu mort presque subitement, sans héritier désigné, d’une fièvre hâtive, fugitive et fulgurante. Elle voit ce mari respecté et aimé fermant doucement les yeux pour toujours, dans ses bras de petite Aïcha tourmentée de vingt ans qui ne comprenait rien encore. Puis, le premier calife, le premier successeur du Prophète désigné par les compagnons de l’Oumma, Abou Bakr As-Siddiq, le propre père d’Aïcha, mort aussi de maladie, après seulement deux ans de califat. Puis, horreur de l’horreur, après les commandeurs des croyants tués par Dieu arrivent ceux tués pas les hommes. Le second calife, Omar Ibn Al-Khattâb, poignardé à la mosquée de Médine, en pleine prière, après seulement dix ans de gloire conquérante et guerrière, par un de ses propres esclaves, un zoroastrien de Perse, pays séculaire, empire déclinant trop hâtivement islamisé. Et maintenant le si généreux et si prodigue Othman, calife depuis douze ans, tué dans sa propre maison par… par des musulmans.

À un bref instant de déroute éperdue succède rapidement, en Aïcha, la rage froide, la saine colère légitime. Juriste précise, haute dignitaire respectée, protectrice des lettres, de l’architecture et des arts, femme de tête habitée de longue date par la foi la plus pure et la plus vraie, Aïcha ne va pas, cette fois-ci, se laisser ballotter par les événements. Si des musulmans ont commis ce crime diabolique, la loi musulmane devra s’appliquer sur eux, dans toute sa puissance implacable et dans toute son impartialité moderniste. Dieu est miséricordieux, il voit tout, il sait donc implicitement qu’Aïcha est vraie et qu’elle n’interrompt ainsi, brutalement, son pèlerinage que pour vaquer aux affaires capitales des hommes et de Dieu. Aïcha se lève. Sa servante l’imite et s’entend dire par la Mère des Croyants: «Nous rentrons immédiatement à Médine. Et ne viens pas me raconter que c’est dangereux de se rendre dans la ville qui a vu Othman récemment tué par la populace car je m’en doute, figure toi. Tous ces dangers vils et méprisables viennent des hommes. Dieu nous protégera. Vois vite à nos préparatifs». La servante ne s’objecte pas car elle connaît la volonté de fer d’Aïcha.

Huit jours plus tard, on retrouve Aïcha à Médine où elle s’est d’abord rendue payer ses respects et avouer ses condoléances aux proches du commandeur des croyants, tué. La situation politique est complexe et, la méditant intensément dans ses quartiers, Aïcha reçoit la visite de Talha ibn Ubayd-Allah, un compagnon de la première heure de Mahomet, âgé maintenant de soixante quatre ans. Encore solide et fier, Talha a la barbe très blanche et les yeux très noirs. C’est un homme droit, un peu vieille Arabie mais très intègre, calme, intelligent, et fin tacticien. Aïcha aborde la question de la présente situation dans l’angle exclusif de ses priorités à elle:

«Je te supplie de me dire, Talha, ce qui a pu pousser des musulmans à tuer notre commandeur des croyants à tous.

– Les communautés du pays d’Al-iraq et du pays d’Égypte sont en soulèvement pour tout un ensemble de raisons. Elles jugent, entre autres, que les impôts levés par le commandeur des croyants sont excessifs.

– Et ils l’ont tué pour ça, sans sommation, sans discussion?

– Oui, il semble bien. Ce sont des Égyptiens en révolte qui ont tué le calife mais il appert qu’il y avait des gens de Bassora, dans le pays d’Al-iraq, parmi la foule de conjurés qui a pris d’assaut la maison d’Othman ici même, à Médine. Ceci n’est donc pas un soulèvement de coptes ou de byzantins mal islamisés. Ce sont incontestablement des musulmans d’au moins deux de nos grandes communautés qui s’en sont pris à Othman.

– Et que font ces insurgés musulmans maintenant?

– Ils s’agitent, ils éructent. Ils font la promotion d’un changement de régime. Pour ce faire, ils se rallient maintenant, ouvertement et bruyamment, à ceux qui soutiennent le califat d’Ali ibn Abi Talib.

– Ali est le cousin du Prophète de Dieu. Mon époux l’aimait très profondément, comme un frère. Il a indubitablement la stature d’un calife, d’un grand calife même… Sauf que…

– Sauf que?

– Mais enfin, Talha, qu’est-ce que c’est que cette dynamique politique folle qui s’installe en Islam? On n’aime plus ce que fait le calife, on le tue et on met son successeur pressenti en place qui, lui, quoi?… devra filer doux s’il ne vaut pas aussi finir tué?

– Oui. Ça ressemble un peu à…

– À quoi, Talha? À quoi? Ose le dire. Ne me ménage pas.

– Ça commence à ressembler aux pratiques des différents chefs de tribus arabes avant le prêche du Prophète de Dieu. On dirait qu’on retourne un peu vers le passé.

– Sauf que ça se joue maintenant au sein de l’Oumma unifiée. Une nation immense, Talha, plusieurs provinces, des principautés, tout un dispositif humain et social où ces pratiques locales expéditives d’avant que les Arabes n’aient trouvé Dieu n’ont plus leur place.

– Je ne sais que dire devant la cruauté regrettable de ces actions, ô Mère des croyants.

– Qu’attendre d’Ali?

– Il est limpide qu’il voudra calmer le jeu avec nos coreligionnaires en révolte. Et, en plus, Ali est lui même fort irrité par les récentes décisions fiscales d’Othman, ce riche marchand dont Ali a toujours trouvé qu’il comprenait mal la vie des musulmans les plus démunis. Devenu calife, je crois bien que notre Ali se fera un devoir de renverser bon nombre des institutions récemment mises en place par Othman…

– Il semble donc assez clair que si Ali devient calife, ce sera la mansuétude pour le groupe foisonnant des assassins d’Othman.

– C’est très possible, oui. Tu vois clair dans la situation, respectée Aïcha.

– Insupportable. Immonde. Et je te prédis que ça signifie aussi, à terme, rien d’autre que la continuation d’un cycle meurtrier pour les califes de l’Oumma.

– Tu crois vraiment?

– Par Dieu, j’en suis certaine. Tu le dis, nous régressons sur les pratiques politiques plus anciennes des Arabes. Dans un tel contexte contraire, veux-tu bien me dire quand est-ce qu’un système de justice formulé primera ses nos restes de coutumes tribales? Ceci est aussi inique que si on se mettait à retourner adorer les idoles.

– Que faire, ô Mère des croyants, que faire?

– Il n’y a qu’une seule chose à faire. Il faut que tous ces insurgés du pays d’Égypte et du pays d’Al-iraq soient le plus rapidement et le plus fermement soumis à la Qisas, le jugement coranique. Ils doivent payer le juste prix pour leurs crimes, sous la limpide lumière de Dieu. Il est fini le temps de la veulerie politique et de la mansuétude tacticienne de façade. Il faut absolument protéger l’Oumma de ces forces régressantes et négatrices. Seule la puissance de la loi de Dieu peut terrasser cette bête immonde qui semble habiter nos entrailles et se perpétuer si vicieusement en elles.»

Et c’est ici, juste ici, que va s’installer le grand malentendu historique entre la femme musulmane, méthodique, sage et respectueusement imprégnée de la loi systématique de Dieu et l’homme musulman, bouillant, ardent, assoiffé de justice immédiate et de droiture politique limpide. L’erreur de Talha est, dans la vigueur et l’ardeur de l’urgence, d’interpréter ces paroles d’Aïcha comme un mandat vengeur de la veuve du Prophète de Dieu contre les conjurés associés au meurtre d’Othman. L’erreur d’Aïcha est, dans sa colère contenue et son entêtement légaliste, de ne pas avoir dit aussi à Talha: il est aussi fini le temps des razzias punitives et de la vendetta expéditive. Se croyant implicitement mandaté par la veuve du Prophète de Dieu, le fidèle Talha, de bonne foi, retourne donc promptement à Bassora, au pays d’Al-iraq, le foyer nord de la révolte, et il y porte ouvertement le combat contre les insurgés associés aux assassins d’Othman. Aïcha, lors de leur conversation, ne faisait pourtant que promouvoir la Qisas qui, elle, exige soit la peine de mort pour les coupables, soit des peines atténuées, soit leur pardon mais l’un ou l’autre, nécessairement dans le dispositif d’une procédure d’accusation formellement formulée.

La crise va rapidement prendre des proportions difficilement contrôlables. Quelques semaines après sa rencontre à Médine avec Talha, Aïcha apprend que Ali a été nommé calife. Talha et ses hommes sont toujours à Bassora au pays d’Al-iraq où ils pourchassent, combattent et massacrent les assassins d’Othman. Ils le font, implacablement, inévitablement, sur ce mode de vendetta qu’Aïcha abhorre, sans mise en accusation, sans clarté des enquêtes, sans vrai dispositif de justice. Aïcha se prend la tête et ses yeux magnifiques roulent involontairement dans leurs orbites. C’est déjà exactement le contraire de ce qu’elle espérait mettre en place. Et, pire, voici qu’Ali entend freiner Talha dans son action vindicative car il y voit la dangereuse amplification de troubles stériles. À la justice cruelle et expéditive, le nouveau calife de l’Islam entend substituer la myopie veule et conciliante. Dans ce but, Ali contacte patiemment des alliés sûrs dont il fait ses officiers et se donne le temps de lever une armée. Ali planifie d’avancer vers Bassora avec ses hommes pour restaurer l’ordre. Talha l’y attend déjà de pied ferme, avec ses hommes aussi. Mise au courant de ces inquiétants développements risquant de déboucher sur un grand conflit fratricide aussi cruel qu’inédit, Aïcha va devoir faire de son mieux pour préserver sa propre cohérence doctrinale, dans la tempête. Son douloureux choix est maintenant fait. Elle entend engager sa crédibilité envers ceux qui cherchent, même maladroitement et imparfaitement, à ce que les tueurs de califes fassent face à la justice. Au jour d’aujourd’hui, Talha lui apparaît comme un pis-aller contre Ali. La mise au pas, même mal explicitée, même expéditive, des tueurs de califes est, bon an mal an, une solution de crise plus valide que l’approche de ceux qui les gracient implicitement, continuent de les serrer, avec dard et venin, contre leur sein, et admettent en sous-main la validité politique du meurtre des chefs et de la force brutale à l’ancienne.

Aïcha est bien consciente de ses limitations politiques de femme. Elle s’adjoint donc son vieil allié le cadi Kaab Ibn Sur, un juriste hautement respecté de Médine, qui sait parfaitement qu’Aïcha est, elle aussi, une juriste consommée. En la compagnie du cadi, et avec sa servante, de vigoureux esclaves et quelques chameaux rapides, Aïcha rejoint Talha sur Bassora en une vingtaine de jours, soit juste avant l’arrivée d’Ali. Ce dernier apparaît sur l’horizon, seulement quelques jours plus tard, avec ses cavaliers, frais, dispos et sourdement déterminés. Il installe son camp devant la ville de Bassora. Il a avec lui plusieurs milliers d’hommes. Aïcha sent monter en elle l’angoisse et la colère. Talha a, lui aussi, quelques milliers d’homme pour lui, un peu moins qu’Ali mais quand même. Très perceptiblement, le groupe des musulmans regroupé autour de Talha et le groupe des musulmans regroupé autour d’Ali apparaissent maintenant de plus en plus comme deux clans polarisés, opposés. Des individus troubles dont le souvenir ne mérite pas d’être évoqué ici cherchent à brouiller les choses entre les deux camps, sous prétexte de médiation. Mais vite, les pourparlers s’enlisent et les rapports s’enveniment. Il est clair qu’on se dirige vers la première guerre civile entre musulmans. Dans ce dispositif difficile, ouvert à toutes les brutalités et à toutes les dérives, Aïcha ne s’esquivera pas.

Le triste matin où il semble fatal et inévitable que les milliers de cavaliers des deux partis vont se livrer bataille, Aïcha se présente au camp des hommes de Talha, qui est à la périphérie de Bassora. Elle va mener fin seule sa propre bataille à elle, celle de l’ultime tentative de médiation entre les vengeurs et les conciliateurs. Vêtue de rouge sang, le visage découvert mais le corps et la tête intégralement voilés, la veuve de Mahomet, Prophète de Dieu, marche directement, en compagnie de son entourage rapproché, vers les quelques méharistes de Talha. Ses chameaux à elle, ceux avec lesquelles elle est venue à fond de train de Médine, sont inutilisables au combat. Ce sont des bêtes placides de caravaniers qu’on ne peut monter qu’au désert, en les couvrant d’un palanquin. Aïcha avise un des méhara des patrouilleurs de Talha. Ils ont des selles de bâts qui permettent de monter en robe, en posant les pieds sur l’encolure de la puissante monture. Le tendre souvenir joyeux de sa rencontre, à la toute fin de son enfance, avec un gros chameau poilu qui s’appelait le Vieux Djimal, revient fugitivement à Aïcha mais elle le chasse. Le Vieux Djimal, la certitude heureuse et éperdue de l’Islam naissant et son enfance ont en commun d’être morts et bien morts depuis fort longtemps. Elle exige qu’on fasse baraquer une des montures de patrouille. Devant l’hésitation du servant du méhari, le cadi Kaab Ibn Sur, qui fait partie du groupe accompagnant Aïcha, s’avance en brandissant ostentatoirement et cérémonieusement une copie du Coran. Les hommes de Talha présents s’inclinent respectueusement. Voici qu’un juge de la loi éclairé par Dieu confirme, d’une voix puissante, à Aïcha et au monde qu’elle, et elle seule, incarne l’obligation d’une organisation juridique en Islam et du rapprochement pacifique de tous les musulmans. La veuve du Prophète est indubitablement l’étendard qui peut faire converger les musulmans et atténuer voire résorber le choc de combat qui s’annonce. On ornemente le méhari de patrouille à la hâte, non pas des couleurs de Talha mais bien de celles du Prophète de Dieu et Aïcha monte sur la bête baraquée. Celle-ci se lève et s’avance majestueusement au milieu des cavaliers de Talha. Elle les dépasse et chemine d’un bon pas en direction de l’attroupement des hommes d’Ali, regroupés sur le fin fil de l’horizon. Aïcha sur sa monture entend se rendre visible avant le choc de combat et aspire à transcender pacifiquement les deux partis. Talha et ses officiers, qui n’ont pas été consultés par Aïcha au sujet de cette hasardeuse manœuvre en solitaire, sont un peu interdits et se concertent un moment, cherchant à comprendre la visée symbolique et stratégique de la Mère des Croyants en train de s’éloigner sur son chameau, en seule compagnie du servant de méhari marchant devant la bête. Le méhari d’Aïcha s’approche tout doucement du point central entre les deux armées. Moins interloqués et plus déterminés dans leur fidélité au nouveau calife, les officiers d’Ali concluent rapidement que la veuve de Mahomet s’avance en fait en tant qu’étendard d’assaut de ceux qui suivent Talha. Ali est vite alerté. Avant que leurs propres hommes ne discernent clairement les couleurs du Prophète de Dieu ou l’identité de la Mère des Croyants, les officiers recommandent à Ali de lancer la charge. Celui-ci place rapidement son cheval bien visible devant les chevaux de ses hommes et lance la charge. Voyant la cavalerie des hommes d’Ali s’avancer, dans un bruit de tonnerre, les officiers de Talha décident précipitamment de conclure que la veuve du Prophète de Dieu leur indique la voie vers le combat, sa légitimité divine valant bien celle d’un calife fraîchement nommé et ayant obtenu sa charge après l’assassinat mal élucidé de son prédécesseur. Sur recommandation de ses officiers, Talha lance la charge. La mécompréhension du message que cherchait à silencieusement convoyer Aïcha désarmée sur son cahotant méhari est intégrale. Les cavaliers de Talha la dépassent rapidement et se lancent à l’assaut des cavaliers d’Ali.

Après le premier choc de combat, la bataille est brève mais violente et sanglante. Au tout début de l’engagement, les deux paquets de cavaliers ont vu à soigneusement fendre leurs rangs pour éviter le chameau d’Aïcha qui continue de s’avancer, faussement bonhomme, œil du cyclone, épicentre calme, dans la terrible tourmente. Aïcha, de plus en plus découragée par la tournure brutale des événements, reste silencieuse sur la puissante monture, que le servant de méhari fait marcher le plus calmement possible, attendu les circonstances. Un cri venu de ceux de Bassora fait frémir Aïcha «Talha est tué!». Le vieux compagnon de Mahomet a en fait simplement été blessé à une cuisse par une flèche empoisonnée. On le transporte vers la ville, loin du lieu du combat. Il mourra le lendemain de sa blessure. Dans la logique implacable des hommes d’Ali, Talha tombé, le seul chef qui reste alors aux insurgés de Bassora, c’est cette haute dignitaire vêtue de rouge sur son méhari. Les rangs des cavaliers d’Ali se resserrent donc en direction de la monture de la veuve du Prophète de Dieu mais nul n’ose lui décocher une flèche meurtrière et devenir, pour la postérité en pleurs, celui qui tua la respectée Mère des Croyants sans arme sur sa placide monture. Les cavaliers d’Ali se contentent de tourbillonner de façon de plus en plus concentrique autour du méhari d’Aïcha. Les hommes de Talha appliquent fatalement la même logique que ceux d’Ali. Ils resserrent les rangs autour de l’ultime étendard que représente fallacieusement pour eux Aïcha. Imperceptiblement, terriblement, un segment important de la bataille se recentre plus étroitement autour de la veuve du Prophète de Dieu. Cette dernière a le temps de bien observer, du haut de sa tremblante montagne de tourments, qu’elle qui voulait freiner le combat est devenue en un rien de temps le principal facteur l’exacerbant.

Le méhari d’Aïcha, cerné par les hommes, d’Ali pousse soudain un intense blatèrement de douleur. Un des sabreurs de la cavalerie d’Ali vient de le blesser aux jambes arrière. Ce blatèrement, déchirant, symbole de toutes les douleurs animales et humaines du jour, parachève l’infini découragement d’Aïcha. Elle se penche vers le servant de méhari et lui crie: «Il a mal. Fais le baraquer!». Le servant du méhari s’exécute d’autant plus facilement que la pauvre bête croule à demi à cause de sa blessure. Le vaisseau du désert fait lentement naufrage, sur un douloureux lit de sable et de sang. Le servant le tient par l’encolure en lui parlant doucement. Ça permet à Aïcha de descendre en utilisant l’encolure où ses pieds reposent toujours comme un petit tremplin. Elle atterrit sur le sable et s’éloigne à bonne distance du méhari. Elle se tient maintenant debout bien droite, les bras le long du corps, l’œil humide, dans le tourbillon des chevaux et des hommes, s’abandonnant sans calcul à la volonté exclusive de Dieu.

Ceux de Bassora interprètent la lente descende du chameau et l’immobilité statuesque de la haute dignitaire au long voile rouge comme le repli d’un étendard, leur étendard guerrier. En réalité, c’est ici la capacité de rayonnement d’une loi universelle en Islam qui tombe sur les genoux avec le chameau cruellement blessé d’Aïcha. Ali est vainqueur, momentanément du moins. Il s’approche à cheval avec six de ses officiers. Les sept hommes descendent de leurs fougueuses montures et saluent respectueusement la veuve du Prophète de Dieu. De centripète, la force construisant le cercle des cavaliers cavalant autour du méhari d’Aïcha devient centrifuge. Un filet de gardes à pieds et à cheval s’improvise autour de la captive, de son chameau baraqué, du cousin du Prophète de Dieu et de leurs gens. Les hommes de Talha, officiers et simples soudards, engagés dans les autres segments de la bataille, ne peuvent laisser ainsi la Mère des Croyants exposée, sans garantie de sécurité, au danger guerrier. Ils font donc promptement leur reddition. Le califat d’Ali peut alors vraiment commencer. On ne le sait pas encore sur ce champ de bataille tragique et impromptu mais avec ledit califat, c’est la cohésion fondatrice de l’Oumma musulmane qui se termine.

Cohérent dans sa conception magnanime de chef arabe ouvertement outrecuidant de tout, surtout de sa puissance fraîchement acquise, Ali, respectueux et conciliant par principe, fait reconduire la veuve du Prophète de Dieu à Médine, avec son cadi, sa servante, ses proches et sa caravane, le tout sous bonne escorte. Selon sa formule politique sommaire, il joue ensuite aussi de mansuétude, tant avec les insurgés de Bassora qu’avec leurs adversaires, les égyptiens et les irakiens ayant tué Othman. Il faut que tout le monde se réconcilie, de façon globaliste et amène. Amnistie générale implicite. Au tout début de son califat, Ali préfère indubitablement à l’idée d’une justice punitive méthodique, parfois répressive, parfois apaisante mais toujours organisatrice l’idée d’une fraternisation virile à l’ancienne, libérale, abstraitement conciliatrice, mais effectivement désorganisatrice et source involontaire de divisions futures et de solutions superficielles et fausses. L’effet de ce choix sera radical et fatal. L’Oumma ne formera plus jamais un état unique.

Cette courte bataille politique et militaire d’Aïcha poussera les musulmans à tirer des conclusions rigides et durables sur l’implication des femmes dans les affaires publiques. Elles en seront désormais autoritairement exclues. Pour éviter de donner le mauvais exemple d’Aïcha aux petites filles musulmanes du présent et de l’avenir, l’histoire appelle cet épisode crucial du schisme musulman la Bataille du Chameau. Son vrai nom factuel c’est, comme tous nos cœurs le crient en silence: la bataille d’Aïcha.

Cinq ans après la susdite bataille, vêtue de noir, le visage découvert mais le corps et la tête intégralement voilés, la veuve de Mahomet, Prophète de Dieu, âgée maintenant de cinquante ans, marche tristement dans le jardinet de ses quartiers, à Médine. Sa servante l’aborde sans façon, dans ce petit espace aux riches couleurs contrastées, et dit simplement:

«Ali est tué!

– Tué? Par qui?

– Un dissident kharijite.

– Un musulman, donc?

– Oui. C’est arrivé à la grande mosquée de Koufa, au pays d’Al-iraq, pendant la prière. Le commandeur des croyants a été frappé par le sabre empoisonné de ce sectateur séparatiste qui, lui, semble avoir agi seul. Ô, Mère des Croyants, qu’allons-nous devenir?»

Aïcha ne répond rien, renvoie sa servante et continue simplement de déambuler dans son petit jardin en fleurs. C’est là un coup dur de plus pour la veuve de Mahomet mais le cuisant impact de celui-ci la surprend bien moins qu’avant. Elle est toujours aussi violemment écœurée que les califes continuent de mourir assassinés par des coreligionnaires musulmans. Mais elle ne pleure plus. Ses yeux aujourd’hui sont secs. Son rôle de femme n’est plus de pleurer mais de se taire. Or même en laissant jaillir ses larmes, on dit quelque chose. Aïcha n’a plus rien à dire. D’autres qu’elle expliqueront, s’ils le peuvent, à qui voudra les entendre s’il en est, que seule la loi appliquée adéquatement aux criminels présents freinera l’élan destructeur des criminels futurs.

Avant sa mort, Aïcha Bint Abu-Bakr verra encore le culte du Dieu unique se scinder irréversiblement en sunnites, chiites et kharijites et l’Oumma se lézarder en une kyrielle de califats locaux souvent autoproclamés. Mais la veuve du Prophète de Dieu ne se battra plus. L’unique bataille d’Aïcha fut brève et se solda sur une défaite, une défaite pour toutes les femmes, pour leur vision, leur apport civilisationnel, leurs conceptions, leur dynamique spécifique, leur approche de la vie politique, leurs droits fondamentaux, leur rayonnement. Seul le souvenir de la quête de justice de la troisième épouse de Mahomet, celle qu’il aimait le plus tendrement, permettra éventuellement de transformer cette cuisante défaite d’il y a quelques mille quatre cents ans en une flamboyante victoire à long terme de la sagesse et de la raison.

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Tiré de mon ouvrage: Paul Laurendeau (2015), L’islam, et nous les athées, ÉLP Éditeur, Montréal, format ePub ou PDF.

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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