Le Carnet d'Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

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ICI, TOUT SIMPLEMENT (Diane Boudreau)

Posted by Ysengrimus sur 7 novembre 2021

La poésie de Diane Boudreau se présente comme une suite de courts textes jouant de sobriété et de dépouillement. Les thèmes abordés touchent le quotidien et la concrétude. Ce sont des poèmes calmes. Un optimisme inhérent les caractérise. Il s’en dégage une solide harmonie entre poéticité et écriture ordinaire. Mille femmes habitent sereinement cette poétesse. La richesse de leur poésie et de leur philosophie chuinte intensément du texte. Pour croître, il faut s’orienter, il faut des modèles. Il faut aussi comprendre que les enfants quitteront un jour le nid et que l’on doit se garder une petite gène pratico-pratique face à toutes les grandes poussées exaltées.

Filets

Dentiste et nettoyeur,
Pneus d’hiver et coiffeur,
Assurances, permis…

Tracasseries!
Mais aussi…

Précieux filets
Qui nous retiennent,
Et nous protègent,

Quand tout bascule
Et qu’on aspire
Un peu trop vite
À l’infini.

(p. 48 — typographie et disposition modifiées)

.

Face à toute les fatalités, il faut avant tout savoir apprendre. Il faut savoir repousser les ténèbres et conjurer la peur. Il faut aussi tirer au net les contraintes d’acier de l’amour. Un homme qu’on a connu, un petit-fils aimé resteront avec nous et en nous, pour toujours. Leur densité, leur chaleur, leur ardeur caniculaire descend sur nous. Et ce sont finalement les autres mondes qui nous enseigneront la patience.

Canicule

Il fait si chaud,
Si lourd,
Que même les oiseaux de ma cour se sont tus.

Comme eux,
Attendre la fraîcheur

Avant que de bouger
Avant que de penser.

Ô frères africains
Ô frères haïtiens

Apprenez-moi

(p. 8 — typographie et disposition modifiées)

.

Un moment clef du cheminement de sagesse-femme, ce sera la rencontre d’un nouveau compagnon de vie. Il en a bien coulé, de l’eau, sous les ponts. Tout ce qui était conventionnel a éclaté, s’est chamarré dans sa dissolution. D’autres horizons se sont imperceptiblement ouverts, dans une dimension critique, d’abord sceptique puis rassérénée. Une paix s’est installée. Puis voici que l’homme réapparaît, un autre homme, une autre allure, une différente tonalité. Tout se remet à vibrer.

Avant le jour

Un petit être blessé
S’affole et court en tous sens
Dans ma poitrine
Depuis que tu m’as serrée dans tes bras.

Oh là!
Touche mon cœur avec tes yeux
Juste tes yeux
Ne brise pas le sceau déjà…

Avant le jour,
Il y a l’aurore.

Parle d’abord…

(p. 29 — typographie et disposition modifiées)

.

On revendique la lenteur d’approche, la douceur, le doigté. Évidemment, il y a cette méfiance, cette lancinance mémorielle des vieilles blessures. Rien ne s’arrange quand il quitte une terrasse pour prendre un coup de fil discret, l’œil rivé sur une inconnue. Que faire? Fuir, s’il nous blesse par mégarde? Se répéter qu’il nous aime pourtant? Ruminer les départs d’autres hommes? Assumer qu’un jour on existera de ne plus attirer? Il n’y a pas à tergiverser. Quand l’homme s’approche, un conflit feutré, un rapport immanent des forces s’approche avec lui. Il faut composer et assumer la crise latente.

À l’écart

La main qui te caresse
Et t’enveloppe et te séduit

Te heurtera peut-être
Au premier désaccord.

Alors que ce regard,
Qui de plus loin
Te couve de tendresse,

Sera peut-être là, encore,
Quand tu n’auras plus rien…

(p. 28 — typographie et disposition modifiées)

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Aussi, quand on se fait demander si on a un compagnon, cela fait inévitablement jaillir des larmes. Écrire, se faire écrire, quelle est cette quête profonde qui ne pourra qu’écorcher? La pensée continue de voltiger. On se prend à rêver de ce qui s’est enfui. Une sœur, des voix et aussi: les enfants, les petits. Serait-il finalement possible de voyager seule? De fait, plus je connais les humains… et plus j’ai de tendresse pour mon… bon…

Tendresse

N’en soyez pas choqués
Ni amusés

Si je vous dis que… certains jours,

Brandy,
Ma petite
Que je promène en laisse,

Est celle qui m’apprend le mieux
La tendresse

(p. 47 — typographie et disposition modifiées)

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Il faut dire en plus que, eh bien, ça va pas toujours très bien dans le monde. Là-bas, tout là-bas, la terre a tremblé, avec les gémissements cuisants et les craquelures de vie que cela occasionne, si cruellement. Ici, une petite fille se fait frôler par une abeille. Et, malgré tout cela, la sagesse s’installe. Et la chrysalide mentale finit par se rendre compte qu’elle devra le quitter un jour, ce cocon corporel. Il viendra éventuellement, le sommeil final. On s’en avise. On y pense. On en vit. Et c’est de prendre la mesure de l’onctueux éphémère du moment que l’on s’enrichit subtilement de cette poudre d’or, mirifiquement dissimulée dans les petits replis du temps qui passe.

Le recueil de poésie Ici, tout simplement contient 38 poèmes. Il se subdivise en trois petits sous-recueils: Au puits (p 8 à 23), Marées (p 28 à 40), et L’éclaircie (p 44 à 62). Ils sont suivis d’un épilogue de deux pages intitulé Un grand merci (p 70-71). Le recueil est illustré de douze photographies paysagères en noir et blanc (dont la teinte intégrale vire volontairement au verdâtre).

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Diane Boudreau, Ici, tout simplement, Diane Boudreau, 2005, 71 p.

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SHAWINIGAN ET SHIPSHAW (Isabelle Larouche)

Posted by Ysengrimus sur 7 août 2020

Je me regardai avec la plus grande complaisance. Est-il un état plus exquis que de se sentir parfaitement content de soi?… Je me mis à ronronner.

Murr

(Ernst Hoffmann, 1821, Le Chat  Murr, l’Imaginaire Gallimard, pp 388-389)

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L’autrice québécoise Isabelle Larouche, qui se consacre depuis plusieurs années à la littérature jeunesse, nous propose, dans le présent ouvrage (paru en 2005), un amour de petit roman animalier. Le chat Shipshaw est notre narrateur. C’est un chaton de sexe masculin qui, au début de la fable, passe à deux doigts de se faire euthanasier chez une vétérinaire du quartier, pour santé déficiente et vagabondage de chat de gouttière. Il se fait adopter in extremis par une demoiselle félinophile de passage qui aime les chats et n’aime pas qu’on les trucide. Pour Shipshaw (qui ne porte même pas encore ce nom) c’est une manière de nouvelle naissance. D’abord, on le dénomme et on l’intronise. La dénomination du nouveau venu est l’objet d’un imprimatur explicite de la part du petit garçon humain de la maison. La chose se joue dans un contexte où la cellule familiale qui adopte notre chaton est déjà accompagnée depuis quelques années d’une chatte adulte du nom de Shawinigan. Appelons-le Shipshaw. Shawinigan et Shipshaw sont deux noms de villes dans lesquels on entend le mot «chat», affirme Julien fièrement. C’est bien, non? (p. 29). On va vite découvrir que Shipshaw c’est aussi chipe-chat, c’est-à-dire un chat-pardeur débonnaire qui va s’emparer, tout naturellement et comme en se jouant, du statut de pacha principal de la maisonnée.

Il ne s’agit certainement pas de compromettre ici votre futur plaisir de lecture en vous relatant les péripéties enlevantes dans lesquelles le chat Shipshaw et son entourage vont se trouver engagés. Si sa quête est moins philosophique et sapientale que celle du Chat Murr du fameux conte d’Hoffmann, elle n’en reste pas moins tributaire d’un ensemble de ressorts particulièrement subtils et savoureux. Avisons nous simplement du Dramatis Felidae de cette petite œuvre. On a d’abord deux personnages humains, Annabelle et Julien. Ils sont dans un rapport familial qu’il n’y a pas lieu d’excessivement préciser. Personnellement, je me plais à voir en eux, comme dans maints vieux contes d’autrefois, une grande sœur et un petit frère naturels, vivant ensemble dans ce genre de réalité intermédiaire que nous instaure souvent l’ambiance des fictions enfantines. À ce duo humain va répondre, en écho de symétrie narrative, le duo animalier de Shawinigan, chatte adulte un peu hautaine et rabat-joie, et de Shipshaw, notre narrateur. La longiligne chatte Shawinigan se retrouve donc subitement grande sœur putative de Shipshaw. Un peu bousculée par l’apparition catastrophe dans son espace de tranquillité de ce jeune mistigri autosatisfait et très populaire auprès de leurs compagnons humains, Shawinigan ne basculera pas dans la cruauté perfide pour autant… mais on peut suggérer que cette suave éventualité lui a probablement traversé l’esprit une ou deux fois.

Va se manifester aussi, dans le cadre de notre problématique en cours de mise en place, un vieux duo de souris, Herminette et Hector. Herminette et Hector sont un couple à l’ancienne, monté en graine et assez conventionnel, sinon traditionnel. Le mâle est grognon, implicitement patriarcal, besogneux et très centré sur ses priorités. La femelle donne le change et tourne prudemment autour de son vieux partenaire, en gardant le sourire, notamment pour les visiteurs. Le chaton Shipshaw va établir, avec ce couple de manière de grands-parents putatifs, un rapport assez analogue à celui que l’enfant établit avec son amérindien et son cow-boy, dans le fameux film de 1995, The Indian in the cupboard. L’amérindien et le cow-boy sont adultes mais ils sont minuscules et, partant, vulnérables. L’enfant est enfantin, innocent, et mal dégrossi mais il est gigantesque. C’est une sorte de puissance tutélaire potentiellement incontrôlable. On retrouve donc cette thématique de l’enfant colosse aux pieds d’argile, qui apparaît dans plusieurs contes et récits enfantins.

Le statut de ces deux souris adultes et industrieuses va fonder le principal contentieux entre le chaton débonnaire Shipshaw et la sourcilleuse chatte adulte Shawinigan. On se souviendra du beau mot de Deng Xiaoping. Qu’importe qu’un chat soit blanc ou noir, s’il attrape les souris. Or la sagesse chinoise ne semble pas avoir encore traversé la psychologie sommaire et joyeuse du jeune Shipshaw. Il aime ce couple de souris et ne leur fait pas la chasse. De fait, il n’y a que ce couple de souris minuscules pour le mettre un peu en contact avec une vraie formule de parentalité à l’ancienne. Comme chez le Chat Murr d’Hoffmann, je vois ici une manière de métaphore d’époque. Le prix des structures parentales modernes, cela se paie dans le dispositif familial moderne. Et la famille à l’ancienne vit peut-être dans un trou de souris mais, justement, elle n’est pas disparue pour autant, il s’en faut d’une marge. Bon, quoi qu’il en soit de cette dimension allégorique, il reste que le chaton Shipshaw, notre narrateur, établit une relation cordiale et sentie avec les deux vieilles souris de la maison. La chatte Shawinigan, toujours dans les normes, ne l’entendra pas de cette oreille. Et de sermonner notre jeune narrateur reniant sa nature — et ce dernier de répliquer du tac au tac. Tu n’es qu’un matou dénaturé. Je ne fais que mon travail, moi. — Tu exagères! Je vais au-delà des apparences, moi. Peut-être que les chats ne doivent pas protéger les souris mais avoue que celles-ci sont extraordinaires (p. 73). Entre Sol devant Gobelet et Bagheera devant Mowgli, on retrouve une confrontation assez classique entre la figure adulte, revendiquant la réalisation de ses fonctions convenues, et la figure enfantine, mettant en place une conception plus élargie et transgressive d’une vision du monde imparablement en cours de reconstitution, dans le présent historique.

Matou dénaturé, la formule est assez heureuse. On pense notamment aux Animaux dénaturés de Vercors, ces figures humaines, trop humaines, qui tournent le dos à leur fatalité bestiale, notamment à leur statut primaire de prédateurs. À travers le rejet de la déontologie adulte conforme, c’est peut-être moins les tergiversations de la grasse matinée de l’enfance que la mise en place d’une nouvelle vision, contemporaine à l’enfant, qui s’ébauche. Ce problème est, lui aussi, un classique de la littérature enfantine. Il me renvoie à mon propre refus de porter des costards-cravates quand j’étais collégien, refus que, soixantenaire, je perpétue encore, imposant moi aussi ma modeste version d’une nouvelle masculinité. Simple affaire d’apparence?  Voire. Tu exagères ! Je vais au-delà des apparences, moi, tonne Shipshaw. Soudain, dans son petit débat doctrinal avec la chatte Shawinigan sur le statut des souris dans la sensibilité, exacerbée ou calme, du félin domestique, le petit chat Shipshaw sonne subitement comme Hegel en personne. En voulez-vous de la philosophie vernaculaire, lalalère…

Tant pour le rythme que pour le traitement, on se retrouve ici quelque part entre The Monroes et Tom and Jerry. En conformité avec une procédure qui est avec nous depuis Le Roman de Renart, l’anthropomorphisation des figures animalières autorise et facilite une réflexion sur la relation entre aînés et puînés, entre filles et garçons, entre droiture et frivolité, entre devoir du quotidien et aspirations fondamentales. Les savoureuses illustrations de Nadia Berghella, nombreuses et particulièrement senties, rendent la lecture de ce petit ouvrage parfaitement possible, en compagnie de ces jeunes enfants qui recourent encore à l’image pour stabiliser dans leur esprit les pans de la narration. Un anti-réalisme, du récit et de l’image, très ouvertement cartoonesque, une anthropomorphisation bien balancée, et une morale sereine, moderniste et joyeuse assurent le plaisir de lecture. Ce petit récit déploie une originalité sentie, tout en mobilisant un certain nombre de leviers classiques de la pensée universelle, quand elle se soucie de l’enjeu toujours complexe et délicat de l’ouverture des enfançons aux multiples facettes d’un vaste monde en mutation.

Intégralement enfantin, ce petit ouvrage fin et complexe est donc agrémenté d’une illustration en couleur (page couverture) et de trente-cinq illustrations en noir et blanc de l’illustratrice Nadia Berghella, représentant notamment des scènes animalières enlevantes et rythmées, dans un style très bande dessinée. Fait à mentionner, l’ouvrage est un format de poche (18 centimètres sur 11 centimètres) mais le lettrage est légèrement surdimensionné. Subtile hybridation permettant aux babis de retrouver les grosses lettres sécurisantes de la petite enfance tout en apprivoisant la sensation de tenir en main un «vrai» livre de poche.

Fiche descriptive de l’éditeur:
Shawinigan et Shipshaw raconte avec tendresse et humour les aventures de deux chats aux prises avec toutes sortes de petits problèmes. Mais pourquoi des objets disparaissent-ils ainsi? Shipshaw, qui n’a pas la langue dans sa poche, en bon détective, élucidera le mystère. Malgré les différences et les préjugés, une grande amitié est sur le point de se former. Au fil des pages, l’imaginaire et la fantaisie se confondent avec la réalité au grand plaisir des lecteurs.

 

Isabelle Larouche (2005), Shawinigan et Shipshaw, Éditions du Phœnix, Coll. Oiseau-mouche, Montréal, 87 p [Illustrations: Nadia Berghella]

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