Le Carnet d'Ysengrimus

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Positivisme et Favelas: une civilisation et ses linguistes en faillite

Posted by Ysengrimus sur 7 avril 2017

Brasil-Carta

Un mot sur la présentation, autrefois et naguère, d’une communication intitulée POSITIVISME ET NÉOPOSITIVISME EN LINGUISTIQUE ET EN PHILOSOPHIE DU LANGAGE [titre traduit de l’original anglais], à la neuvième International Conference on the History of Language Sciences (ICHOLS IX) tenue aux Universités de São-Paulo et de Campinas, Brésil, du 27 au 30 août 2002.

Au cours des deux derniers siècles, le prestige et la légitimité des sciences dites positives a eu un immense impact idéologique sur ce que l’on nomme encore sciences humaines ou sciences sociales. Or, ce qui s’est vu importer depuis les sciences de la nature, et qui s’est solidement installé dans les sciences sociales, est bien plus un ensemble de tics et d’affectations scientistes que la véritable charpente méthodologique de la procédure scientifique elle-même. Cette dernière, bien plus spécifique à son objet que n’accepte de l’admettre le programme positiviste, s’avère de fait probablement impossible à transférer, par delà de tapageuses et illusoires tentatives. Dans ce mouvement à la fois déformant et triomphaliste d’«emprunts» aux sciences, une nouvelle scolastique est née: la scolastique scientiste, et son impact est aujourd’hui immense. Au cœur de cette dynamique, le langage lui-même joue un rôle crucial, non seulement en vertu d’une importation massive et incontrôlée de procédés jargonnants et d’effets de phrases, mais comme manifestation illusoire de la scientificité même, notamment avec l’impact profond de notions telles que Syntaxe, Sémantique, Pragmatique, et du faux système heuristique et méthodologique que leur association fortuite semblent construire. De fait, aux vues du néopositivisme, la science même n’est jamais qu’un corpus langagier, et cette mythologie glottocentriste a eu un impact dévastateur sur les sciences humaines et sociales. À partir de l’exemple de Bloomfield, de Chomsky, et de Wittgenstein, j’ai avancé une pointe investigatrice au cœur des manifestations du positivisme en linguistique et en philosophie du langage. En plus, avec l’aide d’Habermas, de Della Volpe, d’Althusser et de quelques autres francs-tireurs, j’ai poussé le bouchon jusqu’à suggérer qu’il est peut-être temps que la linguistique et la philosophie du langage portent plus d’attention à la logique interne qu’elle sont déjà en train de se donner, largement à leur propre insu.

L’exposé, qui est en anglais, avait déjà été fort bien accueilli, dans une version préliminaire, par les participants des Lunch Box Seminars de notre collègue et compagnon de lutte Vito Ponzo, du département de physique de l’Université Lancastre. Déjà testé sur un auditoire donc, pour reprendre le beau mot de Duke Ellington, et introduit dans une ambiance intellectuelle où la légitimité théorique du structuralisme américain est de plus en plus vermoulue, cet exposé a trouvé dans le Brésil de 2002 une oreille largement amie. La dynamique de mon intervention fut entièrement tributaire de la sensibilité en émergence depuis un pôle intellectuel et social dont nous n’étions par très éloigné physiquement et émotivement sur São-Paulo et Campinas: celui de Porto Allegre. São-Paulo, la troisième plus grande ville du monde, avec ses dix-sept millions d’habitants, son urbanisme délirant, ses tours hirsutes, ses rues étroites, zigzagantes, pentues, et sillonnées de nuées de petites voitures européennes qui ne freinent tout simplement pas aux clous, m’a au fond moins dépaysé que je ne l’aurais cru. Sorte de Toronto lusophone en plus populeux, remuant, cracra, génial, et fou, ce serait une fête, si les terribles et inhumains favelas n’étaient pas là, agglutinés partout, pour nous rappeler la faillite civilisationnelle de notre beau système social des Amériques, intellectuellement positiviste, matériellement néo-libéral, et éthiquement fort questionnable…

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Coiffure à la garcette et barbe fleurie

Posted by Ysengrimus sur 1 octobre 2016

Aix-la-chapelle-europe

Un mot sur la présentation d’une communication, il y a de cela des lustres, intitulée: Innovations lexicales à la Renaissance et prise de parti sur le mouvement du développement historique: le cas du lexème garcette au sens de «petit cordage court en tresse», au Troisième Congrès des Franco-romanistes allemands tenu à l’Institut de Philologie romane d’Aix-la-Chapelle du 26 au 29 septembre 2002.

 Affilié par Walter von Wartburg à l’étymon *Wrakkjo (FEW 17, 618b), le lexème garcette au sens de «petit cordage court en tresse» est classé parmi les dérivés de gars. Le dictionnaire étymologique de Bloch et Wartburg donne (s.v. garçon): «Dérivé de gars; garce vers 1175 qui a pris un sens péjoratif vers le XVIe siècle, d’où garcette XIIIe siècle inusité au sens propre depuis le XVIe siècle sauf dans quelques patois mais au sens de «petite corde faite de vieux cordages détressés» (attesté en 1634 au sens de «petite corde»; ce sens vient de l’expression coiffée à la garcette, «avec les cheveux rabattus sur le front» (d’Aubigné) d’où garcette «coiffure de femme dans laquelle les cheveux sont rabattus sur le front».» Pour Wartburg, donc, le système des affiliations étymologique menant de gars à garcette est parfaitement linéaire, et la perte du sens propre de garcette à la Renaissance semble en marquer le tournant. Or cette étymologie est trop simple, et surtout ne tient pas compte des bouleversements historiques de la Renaissance et de leur influence particulière sur l’innovation lexicale. Premièrement, les dictionnaires, de Furetière à Littré, sont unanimes sur l’existence d’un espagnol garcetta «crête de héron» d’où dériverait l’expression coiffée à la garcette. De fait la coiffure «à la garcette» consistait en un port des cheveux rabattus sur le front un peu à la manière d’une crête. De plus, comme il s’agissait d’une coiffure de femme, garcetta a fort bien pu raviver garcette «jeune fille» en perte de vitesse depuis le XVIe siècle (voir encore Furetière: «… comme les portent les garçons»), même si Littré nie cette possibilité. Le second problème découle du premier. Il semble observable, à la lecture des définitions des lexicographes du XVIe siècle et postérieurement que, si la coiffure à la garcette n’est pas une tresse mais plutôt une crête ou un toupet rabattu sur le front, l’affiliation sémantique allant de garcette «coiffure» à garcette «petit cordage court en tresse» fait difficulté. Le philologue attentif que fut Littré avait déjà circonscrit la complexité du problème de l’origine de garcette «petite corde». Il note: «Terme de marine (…) espagnol garcetta; italien gashette; anglais gasket. Origine inconnue, à moins qu’on imagine que la garcette tresse plate de fil de caret a été dit aussi de la garcette «tresse de cheveux». L’espagnol garcetta, qui signifie à la fois garcette et bouquet de cheveux appuierait cette conjoncture; mais alors l’italien gashette et l’anglais gasket seraient des corruptions du mot.» Le Random House Dictionary est aussi prudent et note sous le vocable gasket: «Unknown origin, cf French garcette». Partageant la prudence de Littré et des auteurs du Random House Dictionary contre Wartburg, j’ai proposé que ce problème de lexicologie étymologique —comme de nombreux autres— ne peut pas être résolu sans qu’une prise de position ne s’effectue sur le mouvement du développement historique de la Renaissance. Au XVIe siècle, garcette au sens de «coiffure» n’est attesté que chez des auteurs comme d’Aubigné. C’est un terme de cours, renvoyant à une mode capillaire strictement aristocratique. Est-ce que la langue de la cours de France arrivait déjà à se déverser dans le vocabulaire maritime de trois pays européens au temps de la Renaissance? Le français des mariniers du XVIe siècle était-il importateur ou exportateur de lexèmes par rapport à l’italien, l’espagnol, et même l’anglais? Le passage de «coiffure en toupet ou en crête» à «court câble tressé» s’est-il fait par l’intermédiaire d’un «câble détressé»? Plus globalement encore, le XVIe siècle est-il plus favorable à l’emprunt ou à la néologie sur base acrolectale en matière d’innovation lexicale dans la langue française. J’ai cherché à scrupuleusement traiter ces questions de portée générale à partir du cas d’espèce analysé. Comme vous voyez, j’avais le sens des causes cruciales, dans ces douces années.

Et j’en ai appris de bien bonnes dans l’ancienne capitale de Charlemagne, qui porte, en allemand, le doux nom de Aachen. Signalons notamment que, pour les allemands, même les savants, l’Empereur d’Occident n’a pas la barbe fleurie, n’a pas spécialement inventé l’école, et n’est pas spécialement l’oncle de Roland héros-gaffeur de Ronceveaux. Tout ça, c’est du folklore franco-français sur Charlemagne. Pas mal, n’est-ce pas? Par contre, je leur en ai aussi appris une bien bonne, que je vous donne en primeur: l’Empereur d’Occident a donné son nom au village natal de Céline Dion (Charlemagne)…

Une coiffure à la garcette — Crête? Tresse?

Une coiffure à la garcette — Crête? Tresse?

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