Le Carnet d'Ysengrimus

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À propos de la dimension symbolique des personnages de FORREST GUMP et de JENNY CURRAN

Posted by Ysengrimus sur 15 septembre 2019

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Il y a vingt-cinq ans, le film Forrest Gump (1994) faisait un solide succès au guichet, s’installant rapidement dans les mémoires comme un classique de la culture populaire américaine. Il est indubitable que ce morceau de savoureuse bravoure tragi-comique déploie une cruciale dimension symbolique. Forrest Gump (joué par Tom Hank) et son insaisissable amoureuse Jenny Curran (jouée par Robin Wright) sont bien des entités plus grandes que nature, oui, oui, oui. On le sent nettement et vite, dans le déploiement du récit. Mais que symbolisent-elles tant, ces deux figures? Le problème apparaît subitement plus ardu qu’on pense. Un débat va en effet implicitement prendre place sur ce point. Forrest Gump, le personnage, est né en 1944 et la narration qu’il nous livre, tout au long du film, sur son banc d’arrêt d’autobus, a lieu en 1982. Gardons donc à l’esprit que c’est cette période historique 1944-1982 qui est couverte et que c’est sa bringuebalante traversée par la fameuse génération du boom des bébés qui nous est narrée.

Un certain discours réactionnaire a voulu voir en Forrest et Jenny l’incarnation de la droite et de la gauche américaines de cette période. Forrest, né de père inconnu en Alabama dans une grande maison sudiste (sa mère y loue des chambres aux touristes), est prénommé d’après un des fondateurs du Ku Klux Klan. Il a le profil type d’un conservateur américain. Moineau du village à cause d’un retard mental, il entre au high school régulier parce que sa mère séduit le principal. Plus vieux, il court très vite, ce qui lui permettra d’aller à l’université avec 75 de QI car il y jouera au prestigieux football collégial. Il fait ensuite l’armée. Blessé au combat, lors de la guerre du Vietnam, il est décoré et devient ambassadeur de bonne volonté pour le gouvernement américain. Joueur de tennis sur table, il fait partie de l’aile sportive du corps diplomatique lors de la visite présidentielle en Chine. Il fait ensuite un premier coup d’argent en s’associant à une pube de raquettes de ping-pong. Devenu homme d’affaire, il achète un navire de pêche. Capitaine crevettier, il survit à l’ouragan Carmen alors que toute l’industrie de la pêche à la crevette est dévastée. Ça lui permet de s’acheter une flotte de chalutiers et de fonder la Bubba & Gump Shrimp Company. Son argent est ensuite investi, par les bons soins de son acolyte ancien combattant du Vietnam comme lui, le lieutenant Dan, dans la compagnie Apple naissante. Le voici rentier prospère avant même d’avoir atteint quarante ans. Il s’adonne alors à des activités d’olibrius, genre Howard Hughes, notamment un marathon pédestre de bord en bord du continent américain, largement médiatisé. Une lecture simplette peut donc parfaitement voir en la trajectoire de Forrest Gump le cheminement gagnant du bon petit ricain de droite des Trente Glorieuses.

Jenny Curran pour sa part, vire assez vite à gauche et cela se passe plutôt mal. Enfant molestée par son père et n’ayant pas connu sa mère, elle est renvoyée du high school pour avoir posé dans Playboy avec le chandail officiel du susdit high school, dans une séance de photos un peu allumée. Elle rêve de faire chanteuse comme Joan Baez mais elle en vient surtout à chanter nue dans un troquet de Memphis, au Tennessee, sous le pseudo de Bobbie Dylan. Elle s’embarque ensuite dans la grande aventure hippie. Elle touche le pacifisme, les expériences de drogue et le militantisme radical, notamment avec les Black Panther. Elle se coltaille toujours avec des amoureux abuseurs et instables. Ses rencontres avec Forrest sont épisodiques. Dans les années 1970, c’est le disco et la cocaïne et elle passe à deux doigts de se suicider en se jetant en bas d’un immeuble. Elle ne le fait pas finalement et elle revoit Forest en Alabama, avec qui elle baise ponctuellement et se fait mettre enceinte. Elle fuit de nouveau le pays natal et va s’installer à Savannah en Georgie où elle fait serveuse de restaurant, en élevant son fils, en mère monoparentale désormais un brin BCBG. Elle est atteinte d’un Sida qu’on ne nomme pas. Un peu après la tentative d’assassinat sur Ronald Reagan, elle retrouve Forrest Gump, lui remet son fils, se marie avec lui et meurt de cette maladie incurable qui inquiéta tant les années 1980. L’analyse symboliste réac interprète alors ce destin et cette mort comme une victoire de la droite sur la gauche, renoncement au militantisme, réconciliation néoconservatrice, retour au bercail, fin de la monoparentalité, conformisme matrimonial et mort d’un idéal.

Jenny Curran (en hippie) et Forrest Gump (en ancien combattant de la guerre du Vietnam)

Jenny Curran (en hippie) et Forrest Gump (en ancien combattant de la guerre du Vietnam)

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Cette analyse n’est pas sans mérite mais elle me parait pécher en confondant la portion FACTUELLE et la portion SYMBOLIQUE de l’opus. Le développement que je viens de rapporter relate ce qui est arrivé, cursivement et linéairement, à Forrest et à Jenny pendant ces tumultueuses années. Mais je ne crois pas qu’on touche au fondement symbolique (ou, osons le mot: philosophique) de l’exercice en s’en tenant ainsi à cette dynamique simplette et pendulaire d’un dualisme politicien gauche-droite. Certains aspects cruciaux et déterminants de ces deux personnages sont encore à fouiller, pour que leur dimension symbolique se dégage vraiment.

Un fait capital est que Forrest Gump n’est pas un héros prométhéen. Ce que je veux dire, c’est qu’il n’a pas le contrôle intellectif de la nature motrice de sa quête. Il ne conquiert pas le monde, il est ballotté par celui-ci. Forrest nous raconte son histoire sur son banc d’arrêt de bus, en toute simplicité, sans la comprendre. Pétri de candeur et de naïveté, il ne voit pas la saleté, la perversité, la motricité et les ressorts structurants du monde. Il représente une innocence, une inconscience et un non-savoir, fondamentalement populaires et lumpen, de la formidable puissance objective de l’Amérique. En Alabama, il rend, devant les caméras, un cahier échappé par Vivian Malone, sans se rendre compte que la fac est en cours de déségrégation. Au Vietnam, il ne sait pas exactement ce qu’on fiche là. Il croit qu’on est à la recherche d’un certain Charlie. Plus tard, à Washington, il participera fortuitement à un immense rallye pacifiste, en compagnie du Yippie Abbie Hoffman, sans se rendre compte qu’il est en train de subvertir la cause qu’il a servi. Il devient un héros médaillé en sauvant tout son peloton parce qu’il ramasse des types tant qu’il n’a pas retracé son ami afro-américain Bubba, le seul qu’il cherche. Capitaine crevettier incompétent (c’est Bubba, finalement mort au combat, qui était dépositaire des compétences crevettières), Forrest fait fortune dans la pêcherie simplement parce que l’ouragan Carmen détruit d’un seul coup toute la concurrence. À cause de son logo, il prend la compagnie Apple pour une entreprise fruitière. C’est le lieutenant Dan qui fait les placements fructueux. Forrest aime Jenny tout en ayant une conscience hautement embryonnaire de la nature tragique et cruelle de sa souffrance. Candide, il a une compréhension fort approximative tant de la chose sexuelle que de la chose sociopolitique et/ou politico-économique. Il est entraîné par la tourmente historique de l’Amérique sans mener la marche. Il est un pur produit conjoncturel. Un immense chançard historique.

L’autre fait capital concernant Forrest est qu’il est un personnage catalyseur déclenchant inconsciemment et passivement les événements significatifs. Bougeant étrangement dans ses attelles d’infirme, il inspire son jeu de jambes à Elvis. Fuyant des malabars, il traverse à haute vitesse un terrain de football, se fait repêcher par un recruteur vedette, et change le sort de l’équipe de football de l’Université de l’Alabama. Logé â l’hôtel Watergate par Nixon, après son championnat de ping-pong amical en Chine, il téléphone au concierge de l’hôtel parce que des types avec des lampes de poche l’empêchent de dormir dans la chambre d’en face. Il attire ainsi, sans le savoir, l’attention collective sur le braquage du Watergate. Par une suite d’échanges verbaux biscornus et involontaires, lors d’une entrevue télé à l’emporte-pièce, il inspire John Lennon pour la composition de la chanson Imagine. Lors de son marathon hypermédiatisé de trois ans, il fait jaillir, au nez et à la barbe d’un des olibrius de sa camarilla de suiveux, le fameux slogan Shit happens. Puis sa face boueuse devient, par le bizarre effet marie-magadaléen d’une tache de boue dans un gaminet, l’émoticon souriant accompagnant la formule Have a nice day. Plus qu’un chançard, il est une manière de porte-bonheur permanent. Incarnation non-volontariste du mythe américain, Forrest Gump est comme ces petits lutins de légendes qui, quand ils apparaissent dans une situation, la voient se dénouer d’elle-même sans rien y faire. Il est l’incarnation imagée des forces objectives qui couvent dans les entrailles sociales, complexes et inouïes, du peuple américain.

Jenny, pour sa part, ce sera le contraire. Elle représente la conscience vive et cuisante, la conscience sociale aussi. Elle sait. Elle voit. Elle pige lucidement tous les arcanes du monde cruel. Elle est témoin de l’effondrement impérialiste du rêve américain. Elle comprend tout ce qui se passe et, entre autres, elle comprend que Forrest ne comprend rien. Elle souffre parce que sa conscience subjective constate tout et ne peut rien faire. Quand elle meurt, ce n’est pas la gauche qui meurt, c’est une certaine interprétation analytique du monde. Et elle meurt, entre autres, d’avoir fuit toute sa vie la portion porte-bonheur d’elle-même qu’est Forrest. Forrest, c’est le côté enfant, réac, soldoque, parce qu’infantile. Jenny c’est le côté adulte, progressiste, militant, parce que mûri. Et, tout au long de cette période historique, Jenny fuit Forrest parce que son savoir et sa puissance de compréhension à elle risquent d’écorcher et d’esquinter son innocence à lui et de lui faire perdre sa baraka qui, elle non plus, n’échappe pas à Jenny. Mordre le fruit de la connaissance décourage et nuit à l’action. C’est l’innocence en action qui paie.

L’analyse symboliste est ici non pas dualiste mais moniste. Elle est aussi plus gnoséologique que politicienne. Jenny et Forrest sont les deux facettes d’une entité unique qu’on pourrait appeler: la masse sociétale. Une portion de la masse sociétale sait, comprend adéquatement, analyse et voit venir ce qui se passe. Mais cette portion souffre, s’exacerbe, piétine, erre et n’arrive à rien. Une autre portion se contente de vivre en se laissant porter par les immenses forces objectives de l’Histoire. Et c’est celle-là qui monte, c’est celle là qui vainc, comme en se jouant, spontanée béate dans son optimisme, la conjoncture spécifique des Trente Glorieuses étant évidemment ce qu’elle est. La thèse fondamentale du film Forrest Gump consiste à exposer le primat du déploiement des forces historiques objectives sur la subjectivité consciente. Et ladite subjectivité consciente se meurt de n’avoir pas compris ça, à tout le moins entre 1944 et 1982. Et Forrest Gump reste seul en compagnie de Forrest Gump Junior, encore bien petit mais dont on sait déjà qu’il est très très intelligent. La symbolique de l’opus est profondément matérialiste, au plan philosophique, et elle n’a, à mon sens, rien de particulièrement réactionnaire. Ce n’est pas parce que Forrest et sa maman (jouée par Sally Field) sont des sudistes du cru avec un accent de cultivateurs que le film dans lequel ils jouent est un brûlot réac. Les choses sont beaucoup plus complexes que ça. Le succès daté de l’Amérique ne procède pas d’un mérite subjectif (Jenny) mais bien de la puissance objective, massive et gargantuesque du monstre (Forrest). La conscience de l’Amérique est déficiente, attristée et malingre (Jenny). Elle se marie encore fort mal avec sa force brute, carrée et niaise (Forrest).

Et Forrest Gump Junior s’assoit avec son papa au bord de la rivière, comme l’avait plus ou moins fait Jenny autrefois. Et la fusion de Jenny et de Forrest que cet enfant réalise, cette jonction des forces objective placides et de la conscience subjective acérée, grandira. C’est que l’histoire de l’Amérique continue. Et, justement, elle rapetisse face au monde. Son impérialisme aussi. Tous les espoirs de progrès et de synthèse sont permis, donc. Forrest et Jenny ont fini de courir dans toutes les directions sans savoir, (lui), sans pouvoir (elle). Cet enfant unique les a enfin unis. Et le roulement de tonnerre des catégories fondamentales de se poursuivre.

Jenny Curran (jouée par Robin Wright) et Forrest Gump (joué par Tom Hanks), vers 1962

Jenny Curran (Robin Wright) et Forrest Gump (Tom Hanks), vers 1962

 

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Analogie vernaculaire intempestive entre les films THE CURIOUS CASE OF BENJAMIN BUTTON (2008) et FORREST GUMP (1994)

Posted by Ysengrimus sur 1 décembre 2018

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Dans le long-métrage, vieux de dix ans (pilepoil), The Curious Case of Benjamin Button (2008), on nous relate l’histoire un petit peu grotesque et forcée d’un personnage fictif de la Nouvelle Orléans né en 1918 et mort en 2003. Benjamin Button (joué par Brad Pitt) aura une trajectoire de vie bien remplie (il travaillera sur un remorqueur, sera mobilisé lors de la seconde guerre mondiale et fera naufrage, deviendra l’amant de l’épouse d’un ministre britannique, héritera de l’entreprise paternelle de boutons à quatre trous etc.). Simplement son existence est tributaire d’une détermination fondamentale qui est aussi une particularité surnaturelle fort déroutante: il naîtra vieillard avec un esprit de babi et mourra babi avec un esprit de vieillard. Le protagoniste, donc, recule en âge physique à mesure qu’il avance et mûrit en âge moral. Cette dynamique hautement insolite n’est d’ailleurs pas introduite d’office. On la découvre cahin-caha, au fil du déploiement de l’intrigue. Et cette situation aura des conséquences assez catastrophiques, notamment sur la vie amoureuse de Benjamin Button. Il aime passionnément Daisy Fuller (jouée par Cate Blanchett) et c’est seulement quand leurs âges physiques seront à peu près parallèles (aux environs de 1962) qu’ils pourront temporairement consommer leur amour… pour finir par se quitter à cause de cette situation si biscornue. Les gros emmerdements physico-psychologiques de Benjamin Button vont se manifester de façon cruciale surtout au début de sa vie (il est si atroce en babi-vieillard que ses parents naturels terrifiés l’abandonnent à la naissance) et à la fin de sa vie (il est si erratique en vieillard-babi que son ex-amoureuse Daisy, qui a fini par piger son secret au fil des années, notamment en prenant connaissance de son journal intime, sera la seule personne pouvant le guider adéquatement vers la suite des choses). Au milieu de sa vie, les événements se jouent, pour le citoyen Button, à peu près normalement. Les moments du passage de l’adulte à l’adolescent sont particulièrement curieux, par contre, et le travail tant de Bratt Pitt que des concepteurs des effets spéciaux rajeunissants sont honorablement réussis. Sinon, on a un scénario à la fois étrange et passable, une direction d’acteurs et une distribution relativement satisfaisantes (ce sont surtout les actrices qui sauvent le film, en fait, je trouve), un rythme et un ton assez intéressant. On peut aimer ou ne pas aimer mais en tout cas, The Curious Case of Benjamin Button vaut le détour. Bon, on ne parle pas ici d’une œuvre inoubliable, loin s’en faut. Mais, il faut le noter, elle fit un certain bruit en son temps. Et pour cause…

Car en effet, il traîne dans la culture vernaculaire un fait fort bizarre concernant ce film: on le rapproche intempestivement de Forrest Gump (1994). Or, j’ai visionné attentivement les deux long-métrages et je ne vois entre eux absolument aucune ressemblance. La solide et unilatérale dimension de métaphore de l’Amérique que formule Forrest Gump (qui est un opus ayant fait époque et, conséquemment, qu’on ne présente plus) ne tient pas avec The Curious Case of Benjamin Button. Ce dernier, beaucoup plus erratique et biscornu, ressemble par moments à rien d’autre qu’un freak show un peu gratuit et sans grande portée symbolique, allégorique ou thématique (Pitt en vieux nain au début et en ado à la fin, cela fait vraiment bizarre). Il y a indubitablement de bons moments, une atmosphère par bouffées, qui doivent énormément à la prestation des actrices (la principale et les actrices de soutien). Je le redis: mention honorable… mais ceux qui crient au chef-d’œuvre forrestgumpesque pour The Curious Case of Benjamin Button poussent un peu fort dans le pétage de jet set, je trouve. En identifiant ce film spécifique si abruptement à Forrest Gump, on pourrait autant dire que cela se ressemble parce que les protagonistes ont un papa, une maman, bossent, baisent, mangent par la gueule et chient par le c… Souffrez que, m’inscrivant en faux avec cette idée vernaculaire du tout venant, je vous soumette quelques différences cruciales entre ces deux œuvres (en essayant soigneusement de ne pas vendre de secrets):

  • Le citoyen Forrest Gump est le fils naturel d’une femme de race blanche. Le citoyen Benjamin Button est le fils adoptif d’une femme de race noire. Forrest Gump est élevé par sa mère naturelle et monoparentale. Benjamin Button est élevé par une mère adoptive mariée. Ce sont les antipodes.
  • Forrest Gump, pas très doué intellectuellement, va à l’école parce que sa mère couche avec le principal pour le faire inscrire. Benjamin Button, qui est sans déficience intellectuelle particulière, je ne le vois tout simplement pas passer une minute à l’école.
  • Forrest Gump vit seul avec sa maman. Benjamin Button partage son enfance avec la foule variable d’un hospice pour vieillards.
  • Forrest Gump est le co-propriétaire de son crevettier. Benjamin Button est simple employé sur un remorqueur (sur lequel il fera la guerre de 39-45 alors que Forrest Gump est fantassin dans la jungle au Vietnam, sans la moindre coque de noix en vue).
  • Forrest Gump préserve des amitiés déterminantes du temps du service militaire. Benjamin Button, aucune.
  • Forrest Gump s’enrichit graduellement, d’abord sur son crevettier, grâce à une tempête qui coule les autres mais épargne son entreprise, puis de par des fonds placés dans Apple par son sergent amputé des jambes. Benjamin Button touche sur le tard l’héritage d’une usine de boutons à quatre trous du père qui l’avait initialement abandonné et qui, éventuellement, le retrouve. L’enrichissement de Forrest Gump se construit, se travaille, louvoie, bénéficie de conjonctures, de la chance, de l’amitié, du surf sur les vagues historiques. Forrest Gump devient le self made man semi-involontaire qui a joué d’équipe, passant d’un secteur économique à l’autre, et a gagné. Benjamin Button touche nunuchement et un peu abstraitement un héritage par pur hasard et devient rentier comme dans les romans de Balzac. Ce sont les antipodes.
  • Forrest Gump rencontre personnellement des personnages historiques à la pelle et, assez ouvertement, interagis avec eux (Elvis, Kennedy, il fait partie de l’équipe de ping-pong qui monte en Chine avec Nixon, etc). Benjamin Button ne côtoie que des inconnus. Forrest Gump INFLUENCE les grandes figures de l’Amérique. Ses mouvements d’infirme dans ses appareils de marche inspirent le déhanché d’Elvis… etc. Cette thématique d’un Forrest Gump anonyme fabriquant les grands hommes de son temps sans s’en rendre compte est centrale dans Forest Gump. Il n’y a rien de cela dans The Curious Case of Benjamin Button.
  • L’amoureuse de Forrest Gump est une fausse artiste (je n’en dis pas plus pour ne pas trahir de secrets). L’amoureuse de Benjamin Button est une vraie artiste (une danseuse de ballet).
  • Forrest Gump a un fils (d’intelligence normale) qu’il finit par rencontrer et avec lequel il finit pas interagir, malgré les limitations de sa propre intelligence. Benjamin Button a une fille avec laquelle il évite soigneusement toute interaction, à cause de sa condition.
  • Benjamin Button a une grosse idylle parallèle hautement torride avec une femme mariée. Cette idylle durable, passionnée et passionnante, distante et intense, avec cette épouse d’un homme politique important alors qu’il n’est qu’un petit marin, est de loin un des meilleurs moments du film. Rien de ce genre n’illumine la vie de Forrest Gump. Forrest Gump a une idylle sur le tard avec son tracteur-tondeuse.
  • Forrest Gump ne meurt pas. Benjamin Button… vous verrez bien.
  • Et… ce qui arrive à la ballerine Daisy Fuller à Paris (strictement entre nous), il n’y en a pas d’équivalent dans Forrest Gump. Et… ce qui arrive à Jenny Curran derrière sa guitare et sur la couverture d’un certain magazine (strictement entre nous), il n’y en a pas d’équivalent dans The Curious Case of Benjamin Button.

Alors, si toutes les histoires se déroulant sur une longue période de temps, impliquant l’amour, la mort, une séparation, une guerre, un coup d’argent, une paternité, une grande maison et un navire se ressemblent, alors là, Lelouch, Coppola et bien d’autres n’ont fait qu’un seul film… En termes de préférence maintenant, je juge que Forrest Gump plante The Curious Case of Benjamin Button à plate couture. Le premier est une réflexion allégorique sur l’improbabilité du rêve américain. Le second est un freak show inane qui cherche à déclencher des émotions en utilisant trop souvent des procédures de cirque et de vaudeville. Parler de ressemblance, c’est injurier Gump de par Button. Parler de plagiat, c’est discréditer Button de par Gump. Je ne vois vraiment aucun des deux. Dans The Curious Case of Benjamin Button, madame Blanchett et les autres actrices font flotter au mieux un gros bateau poussif (encore un bateau — haro, je suis un plagiaire) à la ligne de flottaison fort basse.

Culture vernaculaire, monde des certitudes colportées et des idées reçues qui ne citent pas leurs sources, alimente-moi quand tu dis vrai. Dors sur nos cyber-étagères quand tu serines le faux. C’est le cas ici… curiosité, insolite et bizarrerie à part, naturellement.

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Paru aussi (en version remaniée) dans Les 7 du Québec

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LA REINE MARGOT (1994) avec Adjani et Auteuil. Un imbroglio-foutoir qui vaut vraiment le coup. Par ici, renseignez-vous…

Posted by Ysengrimus sur 15 mars 2014

Il y a vingt ans sortait en salles La reine Margot de Patrice Chéreau. Un film extraordinaire de force, de puissance et de cruauté mais aussi un scénario compliqué, presque tarabusté, bien pâle reflet pourtant des événements historiques incroyablement complexes qu’il évoque. Aussi on excusera le contenu sourcilleusement détaillé de ce commentaire, qu’il ne serait vraiment pas inutile de lire avant visionnement, ne fut-ce que pour s’y retrouver un peu dans ce fouillis sanglant de dentelles et de rapières, où s’enchevêtrent en rafale, l’Histoire de France, la fiction d’Alexandre Dumas père (le roman sur lequel se fonde le scénario date de 1845) et la plus vigoureuse des cinématographies contemporaines.

Nous sommes en 1572 et un Charles IX chevelu et névropathe (joué par Jean-Hugues Anglade) règne sur la France, sous l’œil attentif et combinard de sa mère Catherine de Médicis (veuve d’Henri II et ex-régente de France, jouée par Virna Lisi) et de son frère Henri, duc d’Anjou (pressenti pour devenir roi de Pologne mais, en fait, futur Henri III, joué par Pascal Greggory). L’Europe est abruptement divisée par le clivage religieux et social qui fonde les Guerres de Religions. Les Pays-Bas, les duchés et palatinats germaniques, l’Angleterre sont protestants. Le Portugal, l’Italie et l’Espagne sont catholiques. La France, elle, oscille entre les deux tendances, la conservatrice et la réformiste, et c’est ce qui fait que la crise est si aiguë et prendra, chez elle, des dimensions de guerre civile. Il y a, en France, des Catholiques et des Huguenots (protestants français, sectateurs de Luther et surtout du suisse francophone Calvin). Dans les sphères politiques françaises, les catholiques occupent la vieille structure monarchique en grande partie décadente, libertine et putréfiée, tandis que les protestants sont représentés dans les secteurs des administrations militaires et civiles actives, du commerce et de l’aristocratie ducale. Un duché spécifique, qui se trouve aux frontières de l’Espagne catholique, est justement sur le point d’être rattaché à la couronne de France. C’est le duché, ou «royaume», de Navarre. Bon, c’est un vieux procédé qu’on entend faire jouer ici, en fait. On marie le roi de Navarre (Henri Bourbon de Navarre, futur Henri IV, joué par Daniel Auteuil) à une des sœurs du roi Charles IX, Marguerite de Valois (future Marguerite de Navarre, puis Marguerite de France, Isabelle Adjani). Ainsi, le petit duc provincial, paysan, «pyrénéen», entrera dans la famille de la Maison de France et son domaine se trouvera graduellement rattaché à la couronne de France, soit par alliance, soit par descendance. Tout le monde est à peu près consentant dans la manœuvre sauf que, dans ce cas-ci, il y a un obstacle de taille: la Navarre est intégralement protestante. Ce qui, pour l’Anjou, le Poitou, la Champagne etc n’avait été qu’un jeu assez aisé d’alliances et de combines de palais, revêt soudain, ici et maintenant, une douloureuse importance nationale. La Navarre est huguenote jusqu’au petit linge, intégriste, rigoriste, et tous ses noblaillons, Henri de Navarre le premier, se promènent en costumes noirs austères et courtes fraises blanches serrées, en citant dieu à tout bout de champ et en ne se cachant pas de vouloir profondément réformer le Royaume de France avec l’appui, notamment, des marchands d’Amsterdam. C’est bien commode cinématographiquement d’ailleurs, la faconde et la tenue de ces sectateurs. On reconnaît les protestants dans le foutoir de ce film ainsi, simplement: ils sont en noir. Gardez l’œil ouvert, car il y a foule et les corps, souvent sanglants, se dénudent bien vite. Les types en noir, ce sont les huguenots. Les catholiques, eux (et elles!), déliquescence oblige, sont en multicolore, en bariolé et, eux aussi, en sanguinolent. Ce n’est que nus et sanglants qu’ils se ressemblent tous, au bout du compte.

Tout commence donc le 18 août 1572. Des milliers de protestants navarrais sont montés à Paris pour le mariage de Marguerite de Valois, la catholique, et d’Henri de Navarre, le protestant. Ça tiraille sec. C’est un mariage de convenance, parfaitement exempt de sentiments amoureux et auquel Marguerite consent contre son grée. Il se complète, pour Henri, d’une abjuration de sa foi réformée à laquelle il consent, lui aussi, de bien mauvaise grâce (Si Paris vaudra en 1589 une messe, Marguerite en 1572, c’est autre chose). Le tableau politique plus large est, en plus, vachement compliqué, pour ne pas dire ouvertement emmerdant. On est au bord d’une guerre avec l’Espagne. Charles IX est coincé entre deux batteries de conseillers. D’un côté, les intégristes catholiques, duc de Guise (joué par Miguel Bosé) en tête, ne veulent pas partir en guerre contre la séculaire Espagne catholique. De l’autre le puissant amiral de Coligny (joué par Jean-Claude Brialy), champion de la Réforme en Europe, proche du roi, tient dans ses mains une bonne partie de l’administration militaire (huguenote) et pousse Charles IX à la guerre contre la grande puissance espagnole, gardienne de l’ordre ancien. Tout se rejoint et ça tiraille vraiment sec. Le mariage de la fille décadente de Catherine de Médicis et du petit roitelet provincial, que ses lieutenants en noir aux regards ardents accusent de frayer avec la pourriture, exacerbe les tensions du moment. Six jours après ce mariage impopulaire, suite à une série de combines douteuses impliquant Catherine de Médicis et dans lesquelles l’amiral de Coligny se prend un coup de mousqueton dans le buffet, se met en place un des grands traumatismes historiques de l’histoire de Paris: le Massacre de la Saint-Barthélemy. Six milles huguenots sont trucidés, éventrés, équarris, massacrés dans les rues de la capitale. Cette boucherie, cinématographiquement fort ostensible (avis aux cœurs sensibles), est indubitablement un des superbes temps forts du film. Il semble bien que, quelques siècles plus tard, on veuille bel et bien encore expier cette ineptie sanglante de jadis.

C’est alors qu’on va basculer de l’Histoire de France aux incroyables extravagances de fiction qu’elle suscita dans l’œuvre romanesque d’Alexandre Dumas, père (1802-1870). Cela ne va rien simplifier. Marguerite (notons au passage que le surnom la reine Margot date du siècle de Dumas père, pas de celui de Marguerite de Valois. Conclueurs, concluez) va vivre côte à côte son devoir d’épouse politique et monarchique envers un roi protestant, Henri de Navarre, et sa passion amoureuse et fougueuse envers un jeune aristocrate, protestant aussi, son amant rencontré (et sauvagement baisé) dans les ruelles aux caniveaux sanglants de Paris, la nuit de la Saint-Barthélemy. L’amant en question, c’est le bien nommé Joseph-Hyacinthe Boniface de Lerac de la Mole (personnage fictif basé sur plusieurs personnages réels et joué dans le film par Vincent Perez). Ça va aimer et ça va saigner dans tous les sens, mes ami(e)s, sous le signe des passions les plus folles, celles que les déferlantes historiques exacerbent. La stylisation épique d’Alexandre Dumas père nous impose, en plus de cette histoire d’amour flamboyante, par-dessus le tas, pour ainsi dire, un face à face impitoyable entre deux personnages masculins tonitruants: le susdit La Mole, le protestant fougueux, intègre et généreux et son ennemi vigoureusement redondant, le soudard catholique Coconnas (joué par Claudio Amendola), rencontré et combattu la nuit du massacre et devenu, au fil des péripéties, l’ami inséparable. Le symbole simple (un peu de simplicité n’est pas pour nuire, dans toute cette pagaille) opère honorablement. Le Royaume de France se compose donc d’un catho populacier et d’un huguenot chic qui survivent à tout, se retrouvent toujours et ne pourront tout simplement pas se dégluer l’un de l’autre. Notons finalement le rôle, parfaitement fictif aussi quoique fort attachant, d’Henriette de Nevers (jouée par Dominique Blanc), fidèle dame de compagnie de la reine Margot et dont la force discrète s’exprimera, le soir du drame, en brandissant une dague sous le nez des soudards catholiques donnant l’assaut dans la chambre des dames (ils cherchent le protestant La Mole qu’ils ont vu entrer au palais et que Margot cache), en une ligne superbe de simplicité drolatique : Pour ma part, je suis catholique aussi et j’ai justement ici un couteau…

Marguerite de Valois (Isabelle Adjani) et sa suivante Henriette de Nevers (Dominique Blanc)

Deux autres figures qui colleront solidement l’une à l’autre, malgré tout ce torrent qui les déchire et les ballotte dans tous les sens, ce sont finalement Henri de Navarre (Auteuil) et Marguerite de Valois (Adjani). Ce film, qui est une tempête d’individualités passionnées et de foules en délire, nous narre pourtant la primauté du devoir sur la passion, de la sagesse sur la folie, de l’esprit d’équipe sur l’individualisme exacerbé. Il faut avoir le cœur bien accroché et être fin prêt à se laisser bouleverser dans le sang et la panique la plus hirsute. Ah, ah, tout au long du récit, Auteuil et Adjani, suivez-les, mais suivez-les bien. Ce sont eux qui vont nous transporter au dessus de tout. C’est que ce que cette trame complexe, bigarrée, violente et tempétueuse étudie fondamentalement, c’est la mise en place d’un rapport de fraternité/sororité inversé (qui répond froidement à l’inceste implicité des deux frères de Margot envers leur sœur). Henri et Marguerite c’est l’union (presque) platonique renouvelée, purifiée, indéfectible, initialement réfractaire puis consentie dans l’épreuve, entre un homme et une femme que le sang n’unit pas et que l’amour ne démonte pas. Marguerite sauve la vie d’un Henri intégralement déboussolé, dans les magouilles meurtrières et empoisonnées de la cour. Henri rétablit chez une Marguerite à la fois frivole et avachie le sens sublimissime du devoir d’état. Non, ne perdez jamais de vue, dans cette tourmente torrentielle, Adjani et Auteuil. Ils ne sont pas les amoureux (ça, c’est Adjani et Perez), il ne sont pas le frère et la sœur (ça c’est Adjani et Anglade). Ils sont quelque chose d’immense logé juste entre les deux. Ils sont les alliés politico-religieux qui, au dessus d’absolument tout, par delà le clivage France/Navarre, catholique/protestant, décadence/rigorisme, reine/roi, femme/homme, au détriment de leurs vies de personnes, de leurs amours torrides, de leurs amitiés féminines ou viriles, de leurs allégeances de chapelles, de leurs individualités, se rejoignent et finalement fusionnent. On est emportés (emportés et purifiés en Navarre…) dans une mise en place fascinante et solidement originale de le compréhension transcendante du devoir historique qui s’impose crucialement à tous, face aux sacrifiés, face aux survivants, face aux postérités.

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La reine Margot, 1994, Patrice Chéreau, film franco-italien avec Isabelle Adjani, Daniel Auteuil, Jean-Hugues Anglade, Virna Lisi, Dominique Blanc, Pascal Greggory, Vincent Perez, Claudio Amendola, Miguel Bosé, Jean-Claude Brialy, 162 minutes (abrégé en 144 minutes pour le marché américain).

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