Le Carnet d'Ysengrimus

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Il y a quarante ans: LACOMBE LUCIEN (de Louis Malle)

Posted by Ysengrimus sur 21 septembre 2014

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Un film qui fait époque. Avant Lacombe Lucien (1974) le cinéma français avait littéralement inventé, et produit comme savonnette, le sous-genre Film de Résistance. Mais ce cinéma d’après-guerre, compensateur, réparateur, déculpabilisateur, véhiculait une imagerie héroïque cultivant faussement l’idée d’une généralisation de la sensibilité résistante au sein de la population française occupée. La traversée de Paris de Claude Autan-Lara (1956) avec Louis de Funès, Bourvil et Jean Gabin avait fait entendre le premier grincement cynique, grotesque, dérisoire et presque surréaliste sur toute cette période. On en reparlera certainement. C’est cependant Louis Malle qui, trente ans après la Libération, va introduire une nouvelle émotion, à la fois plus sincère, plus ambivalente mais surtout plus profondément douloureuse dans l’évocation des années de l’Occupation. Louis Malle avait douze ans en 1944. Pour lui, il l‘a dit souvent, l’occupation allemande fut le grand traumatisme de l’enfance. Cela dicte inexorablement une sensibilité toute nouvelle à la cinématographie et au traitement du drame français des années d’occupation. L’émotion, douloureuse et plurivoque, que Malle fera culminer avec Au revoir les enfants (1987), est intégralement introduite et campée dans Lacombe Lucien. Le public français de 1974 en restera bouche bée et le cri contradictoire de la bête blessée qui expie dans la douleur se fera alors entendre, dans la critique et dans le public. Encore aujourd’hui, un recul impartial s’impose face à ce cas problème artistique. Aussi, il était important d’installer Mademoiselle Lindsay Abigaïl Griffith de Milton (Canada) devant Lacombe Lucien. Née trois ans après la sortie de ce film, canadienne anglophone, cinéphile aguerrie s’asseyant pourtant, l’œil et le cœur purs, devant son tout premier film de Louis Malle, Mademoiselle Griffith se fit soumettre par la portion française de la compagnie de son cinéma de poche le dilemme suivant: À cause de l’irrésistible et mystérieux sentiment d’attachement que nous suscite le jeune collaborateur Lucien Lacombe, on accusa en son temps ce film de complaisance extrême-droitière. Une autre analyse suggère pourtant que c’est justement le charme ambivalent du personnage qui fait accéder le rejet du nazisme et de sa banalisation à un douloureux degré de profondeur critique, débarrassant la réflexion et l’émotion de son simplisme manichéen réducteur. Qu’en diriez-vous, vous qui incarnez la distance historique face à l’Occupation? Mademoiselle Griffith prit sa mission avec sérieux et gravité et on s’installa.

1944. C’est le beau mois de juin et les anglo-américains viennent de débarquer dans le nord de la France. Mais le nord, c’est encore bien loin. Nous sommes dans la petite commune de Souleillac dans l’Aveyron. Nous la quittons à vélo avec Lucien et nous nous retrouvons à la ville (on ne précise pas quelle ville). Lucien Lacombe (joué par Pierre Blaise, une prestation purement magistrale), seize ans, récure les planchers d’un hospice. Taciturne, renfermé, déjà ténébreux, il parle peu. Le premier trait que l’on découvre de lui c’est qu’il a ce que les québécois appellent du visou. Il sait viser avec une arme. Il s’approche d’une fenêtre et terrasse à bonne distance un petit passereau jaune qui pépie dans un arbre, avec son lance-pierre. Moment suivant, le revoici au village, il prend le fusil de chasse de son père (prisonnier en Allemagne) et, malgré les protestations de sa mère (jouée brillamment par Gilberte Rivet) qui lui rappelle que c’est interdit, il part cartonner des garennes. Et il fait cartons sur cartons, quasi infailliblement. Il a vraiment du visou. On le voit casser le cou des garennes lardés de plomb qui frétillent encore. Puis on le voit caresser l’encolure d’un cheval mort que des paysans chargent sur une charrette. Puis on le voit casser le cou d’une poule et la plumer en compagnie des femmes du village. Louis Malle n’a pas lésiné sur la castagne animale en ouverture pour nous montrer en toute simplicité que cet enfant peut tuer froidement, comme n’importe quel paysan, probablement… Puis, on sent graduellement la frustration sourde de Lucien. Sa mère, qui ne sait pas si elle est vraiment veuve ou non, vit quand même en concubinage avec le patron de la ferme. On parle ici et là du maquis et Lucien sait que le point de contact avec les maquisards, c’est l’instituteur du village (joué par Jean Bousquet). Lucien lui apporte donc un gros garenne et lui demande l’autorisation de joindre la résistance. L’homme refuse, faisant valoir que c’est la vraie guerre là-bas et que Lucien est trop jeune. La réaction du jeune homme est insondable. Frustration, indifférence, timidité, continuité du désoeuvrement? Mystère. Lucien continue de faire la navette entre Souleillac et «la ville» mais bosser à l’hospice lui plait de moins en moins. Un soir, une crevaison sur sa bécane l’obligera à marcher des kilomètres et, fatigué, il transgressera involontairement le couvre-feu et s’approchera d’une étrange villa. Il vient de mettre le pied dans le quartier général de la gestapo locale. Il n’y a que des français. L’ambiance est aussi glauque que bon enfant et bizarroïde. On ouvre des piles de lettres de dénonciations (dont au moins une où l’auteur se dénonce lui-même), on procède à des tabassages scrupuleux, mais aussi, on joue au tennis de table, se fait couper les cheveux et on prend le petit déjeuner, le tout dans un décor somptuaire. Le tableau est surréaliste. Visiblement les gestapistes, des hommes et des femmes ordinaires, utilisent ce vaste domaine réquisitionné à la fois comme lieu de travail et de résidence. Lucien fait la connaissance de celui qui deviendra son futur chef, Monsieur Tonin (joué par Jean Rougerie), un policier dézingué pour extrémisme idéologique sous Léon Blum et ayant repris du galon sous Pierre Laval. Paterne, roublard, bonhomme, l’homme amène Lucien, comme en se jouant, à dénoncer l’instituteur de Souleillac comme tête d’un réseau de résistants. Encore une fois, les motivations de Lucien sont impénétrables. Mademoiselle Griffith grommelle, avec son joli accent: Ce n’est pas qu’il trahit par dépit. C’est qu’il déconne par manque de repères… Pendant qu’on amène et passe consciencieusement à tabac l’instituteur de Souleillac, deux gestapistes goguenards approchent Lucien et lui mettent un Luger allemand dans les pattes. Ils lui demandent alors de tirer sur un grand portrait du Maréchal Pétain. Lucien loge une balle sur le noeud de cravate, une balle sur le nez et une dans chacun des yeux du portrait du chef de l’État Français. Les gestapistes, qui croyaient impressionner un enfant en le faisant jouer du flingue, sont finalement plutôt admiratifs. Il a vraiment, mais vraiment du visou, ce garçon. Il n’en faut pas plus. Le voici, sans façon et sans cérémonie, comme si c’était un jeu, enrôlé dans la «police allemande».

Lacombe Lucien va se retrouver le sbire attitré d’un aristocrate facho, tranquille, longiligne et dédaigneux, le très drieux-larochellesque Jean-Bernard de Voisin  (solidement campé par Stéphane Bouy). Luger au poing, ils vont œuvrer au démantèlement des réseaux locaux de résistance. Les miliciens qui les accompagnent portent des chapeaux criards, des costards voyants, des cravates à gros noeuds et des mitrailleuses en bandouillère. Il y a même parmi eux un noir, d’allure très duke-ellingtonesque (Hippolyte, joué avec élégance et classe par Pierre Saintons). Mademoiselle Griffith a alors ce mot: These so called German policemen look more like American gangsters than anything else… C’est l’idée de Malle, certainement, de montrer que l’occupant assoit son contact avec l’hinterland local en mobilisant des réseaux de malfrats… En suivant Jean-Bernard de Voisin dans tout son circuit de magouilles et de combines, Lucien va finir un beau jour par se retrouver dans une sorte de planque genre Annexe d’Anne Frank et y faire des connaissances qui vont enfin faire bouillonner quelque émotion en lui. Le récit prend alors toute sa formidable ampleur. Monsieur Albert Horn (campé, dans une prestation absolument extraordinaire, par l’acteur suédois Holger Löwenadler) est un riche tailleur parisien qui sa cache en compagnie de sa mère et de sa fille et espère passer en Espagne (l’Espagne franquiste est «neutre», c’est déjà un peu moins dangereux pour les réfugiés juifs que la France directement occupée). Jean-Bernard de Voisin extorque petit à petit le riche tailleur en lui faisant miroiter non pas des châteaux mais des refuges en Espagne. Monsieur Horn parle français avec un fort accent mais s’enorgueillit du fait que sa fille (jouée superbement par Aurore Clément) est une vraie française. Sa fille s’appelle d’ailleurs France… Une relation complexe, désaxée, biscornue et douloureuse va alors s’établir entre Albert Horn, France Horn et Lucien Lacombe. C’est le tailleur qui la résumera un jour en disant: Malgré tout, je n’arrive pas à complètement vous détester. Le contraste entre ce jeune homme, non dégrossi mais plénipotentiaire, et ces deux bourgeois, raffinés mais complètement aux abois, est saisissant, désarmant, paniquant, terrible. Lucien fait la cour à France et, là aussi, ça déconne complètement. Elle finit par se donner à lui parce qu’elle en a marre d’être juive. Ces moments sont époustouflants, extraordinaires, hallucinants, maximalement déroutants. Et ici je vais faire une chose que je ne fais pas souvent. Je vais renoncer à vous les résumer. C’est tout simplement qu’il faut les voir. Il faut s’imprégner de cette cuisante et déroutante ambivalence. Il faut aller là où Louis Malle nous entraîne avec ce remarquable quatuor d’acteurs.

Un texte discret en point d’orgue du film nous signale que Lucien Lacombe fut éventuellement capturé et fusillé après la libération du sud de la France. Bilan de Mademoiselle Griffith (je traduis). Le personnage est effectivement ambivalent. Il tue des animaux, abuse de son pouvoir policier, se vautre dans sa petite puissance de toc mais aussi, il est gentil et doux avec sa mère, aime France sincèrement et n’est pas exactement antisémite (il ne comprend rien à tout ce charabia doctrinal obscurantiste et s’en fiche totalement). Bon, fondamentalement, il n’est pas sympathique et je ne suis pas d’accord avec ceux qui auraient prétendu qu’il l’était. Il est et reste suprêmement odieux et exécrable, pas parce que c’est un nazi sectaire, comme le sont certains des gestapistes «théoriciens» qu’il côtoie dans cette «police allemande» si franco-française, mais parce que c’est un nazi bête et un enfant dérouté, privé d’une figure paternelle vraiment responsable. Ce qu’on nous apprend ici, c’est que le nazisme s’empare de jeunes gens ignorants comme Lucien et, jouant de leur fibre violente tout en les maintenant dans leur infantilisme, endoctrine leur action et meuble leur esprit de sornettes nocives sans les éduquer. Ils sont alors comme des chiens mal entraînés et conséquemment sourdement incontrôlables. C’est époustouflant de profondeur et de vérité Il n’y a absolument rien de pronazi là dedans. Je seconde totalement ce commentaire. Trente ans séparent Lacombe Lucien des événements qu’il évoque. Quarante ans le séparent désormais de nous. Le film n’a pas pris une ride. Sa réflexion est sublimement actuelle, intemporelle en fait. Tant pour sa qualité artistique, sa cinématographie superbe, sa direction d’acteur magistrale que pour la force d’évocation du drame qu’il impose à notre devoir de mémoire, il est indubitable que Lacombe Lucien est un des chef-d’œuvres du cinéma français.

Lacombe Lucien, 1974, Louis Malle, film franco-germano-italien avec Pierre Blaise, Aurore Clément, Holger Löwenadler, Stéphane Bouy, Jean Rougerie, Gilberte Rivet, Jean Bousquet, Pierre Saintons, 138 minutes.

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À propos de ce qui a tué Grigoris Lambrakis, le «député» du film Z

Posted by Ysengrimus sur 27 mai 2013

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Il y a cinquante ans pile-poil aujourd’hui mourrait Grigoris Lambrakis (1912-1963). C’est ce député grec qui assuma des positions explicitement pacifistes et s’opposa à la politique de l’OTAN en Grèce, juste avant l’instauration de la Dictature des Colonels. Il était joué par Yves Montand dans le long-métrage Z de Costa-Gavras. Souvenons-nous, s’il vous plait. Il est si important de se souvenir. Remontons d’abord justement le long de ce scénario-hypothèse de 1969, fort peu hypothétique au demeurant. Les villes et les pays ne sont pas nommés explicitement dans Z (le film fut en fait tourné en Algérie) mais il est aisé de deviner que nous sommes à Thessalonique, deuxième plus grande ville de Grèce, dans la province de Macédoine, non loin de la frontière bulgare (la Bulgarie est de l’autre côté du rideau de fer churchillien, à l’époque). Le député Grigoris Lambrakis anime ce soir là un meeting contre la bombe nucléaire et, en sortant de la seule salle que, comme par hasard, il a pu louer, il se fait frapper par un triporteur. Il a le crâne fracassé et mourra cinq jours plus tard, soit le 27 mai 1963, après un court coma. Pour le colonel de la gendarmerie de Thessalonique, l’affaire est limpide. C’est un accident de la circulation qui a tué Grigoris Lambrakis.

L’instruction se met en place. Tout semble effectivement simple mais le juge d’instruction Khristos Sartzetákis (né en 1929 et joué par Jean-Louis Trintignant dans Z) ne l’entend pas de cette oreille. Fils d’un officier de gendarmerie et limier intègre, exempt de tous motifs idéologiques ou politiques (il est de fait royaliste et ne mêle tout simplement pas ses choix électoraux à son travail), ce juge d’instruction méthodique, calme, peu impressionnable, va démontrer au procureur de Thessalonique (lui-même sourcilleux, agacé mais intègre aussi), étape par étape, qu’il ne s’agit pas d’un banal accident. Des témoins spontanés se manifestent. Certains ont vu que l’homme qui était étendu dans la benne du triporteur portait une matraque. D’autres ont entendu antérieurement le chauffeur du triporteur parler d’assassinat. L’homme de la benne, qui prétendra plus tard qu’il était ivre, se fera d’ailleurs pincer dans la chambre d’hôpital d’un témoin important (lui-même préalablement bizarrement estourbi d’un coup sur le sinciput), avec une étrange canne-gourdin. Contredisant le témoignage préalable de policiers, un autre témoin civil rapporte que Grigoris Lambrakis est de fait tombé d’abord sur les genoux en se tenant la tête. Ce n’est pas le sol ou le rebord du trottoir qui lui ont fracassé le crâne. Il semble bien que ce soit plutôt deux malfaiteurs ivres dans un triporteur qui aient délibérément frappé, et donc tué, Grigoris Lambrakis.

Or l’un de ces malfaiteurs, astucieusement cuisiné par le juge d’instruction, admet faire partie d’une organisation, une sorte de milice civique, les Combattants Royalistes de l’Occident Chrétien ou CROC. Préfigurant le journalisme d’investigation qui fera, quelques années plus tard, le succès de Woodward et de Bernstein, un jeune photojournaliste athénien audacieux et prompt en besogne (joué par Jacques Perrin) se met alors à investiguer plus attentivement les membres actifs de ce CROC. C’est pour alors découvrir trois (3) choses. D’abord, ce sont principalement des petits artisans et des petits commerçants qui assistent, sur une base régulière, à des discours fascisants pour pouvoir avoir un boulot supplémentaire pour arrondir leurs fins de mois (au nombre de ces membres actifs figure le conducteur du triporteur impliqué dans la mort de Lambrakis, très soucieux, pour sa part, de payer les traites de son petit véhicule de transport). Ensuite, le susdit boulot supplémentaire consiste souvent à assurer le service d’ordre d’événements «civils» organisés par la hiérarchie militaire de Thessalonique. Ensuite, photos en main, il appert qu’un certain nombre de membres du CROC, tous drapés de faux alibis, étaient présents à la manifestation où mourut Grigoris Lambrakis. On pourrait même dire, en fait, que ladite manifestation, au cours de laquelle la police resta si passive, était littéralement truffée de membres du CROC pour ne pas dire tout simplement organisée par eux. Il semble que ce soit une petite organisation d’extrême-droite thessalonicienne qui ait tué Grigoris Lambrakis.

Entre alors en scène le marchand de figues. C’est délicat les figues, il faut les sortir une par une de leur cageot, sans les esquinter. C’est un travail pointu, prenant, accaparant et, finalement, assez mal payé. En plus, le marchand de figues, homme l’un dans l’autre aussi délicat que sa marchandise, aime les petits oiseaux. C’est emmerdant, les petits oiseaux, ça crie, ça chante, ça dérange les voisins. Le marchand de figues se retrouve donc souvent avec des démêlés. Pour ces raisons, toutes anodines mais implacablement accumulées, il est inévitablement connu des policiers. Alors le marchand de figues milite au CROC, pour arrondir ses fins de mois, comme les autres, et, par-dessus tout, pour pas se mettre mal avec la gendarmerie sur sa patente et son permis de commerce, tout ça. Sur la base d’une photo prise par le photojournaliste, un des députés amis de Lambrakis, ayant été séparé de lui et tabassé le soir de la manif, reconnaît le marchand de figues comme son agresseur. Quelqu’un envoie alors le marchand de figues se confronter à sa victime dans la chambre d’hôpital de cette dernière, et en présence du juge d’instruction encore. Alors le juge d’instruction, eh bien, il s’isole avec le marchand de figues et le cuisine tout doucement. En toute déférence respectueuse, il finit par le faire parler. La personne qui a envoyé le marchand de figues faire du raffut à l’hôpital, c’est le colonel de la gendarmerie. Cela devient d’autant plus inquiétant que le chauffeur de la seule voiture qui se trouvait «par hasard», en deçà du barrage policier, sur les lieux de la manif, et qui mena, cahin-caha, Lambrakis vers l’hosto est lui aussi de la gendarmerie. C’est en fait le chauffeur personnel du général le plus haut gradé de Thessalonique. Les preuves incriminantes s’accumulent. Il semble bien que ce soit la hiérarchie militaro-policière grecque qui ait tué Grigoris Lambrakis.

Malgré les risques pour sa carrière et pour sa vie, le juge d’instruction Khristos Sartzetákis, qui n’avait pas quarante ans à l’époque de cette crise, ne se déballonne pas. Il met toute la chaîne de commandement militaire en accusation pour meurtre prémédité et entrave à la justice. Comme les élections approchent et que le parti réac grec pro-ricain-pro-OTAN risque de se faire balayer par la coalition de centre-gauche endeuillée et survoltée dont Grigoris Lambrakis était la figure montante, la susdite hiérarchie militaire le prend fort mal et, égale à elle-même, elle déclenche le coup d’état instaurant la Dictature des Colonels (cette dernière durera de 1967 à 1974, année où les factieux grecs feront preuve de leur incompétence militaire dans le conflit turquo-chypriote et devront rentrer dans leurs casernes à défaut de savoir gouverner où même combattre). C’est un aveux me direz-vous, ce coup d’état, quand même… Mais cela confirme surtout que, comme un des compagnons de Lambrakis le mentionna d’ailleurs assez tôt, il faut cherchez les coupables plus haut encore, dans la capitale, au palais, ou encore, parmi les alliés internationaux les plus pressants et oppressants de la Grèce. Il semble bien que la Guerre Froide et la politique des Blocs aient tué le pacifiste Grigoris Lambrakis.

Et cela nous oblige finalement à quitter le scénario tragico-politico-cynico-ironique de Z et à reculer un petit peu plus en arrière. En 1946 est mise en place la Doctrine Truman. Il s’agit de la toute première de cette série de si dommageables théories américaines des dominos de la Guerre Froide. La Doctrine Truman dicte que trois (3) pays doivent à tous prix rester dans le giron d’influence américain: l’Iran (le poids de la doctrine sera un important facteur déclencheur de la révolution iranienne de 1979 dont l’impact se fait encore sentir aujourd’hui), la Turquie (on se souviendra que c’est autour de la question des fusées américaines de Turquie que Kennedy et Khrouchtchev passèrent à un poil de déclencher la troisième guerre mondiale au large de Cuba, dans les années 1962-1963) et… la Grèce. Inutile de dire que c’est uniquement quand la Dictature des Colonels grecs-OTAN se mit à s’en prendre aux turcs-OTAN sur la question de la partition de Chypre-OTAN que le compradore-ricain-OTAN laissa tomber la susdite dictature des susdits petits colonels. OTAN en emporte le vent, comme on disait alors… Aussi, il n’y a pas de doutes possible, aujourd’hui, avec tous le recul historique qu’on voudra, il faut (pourtant, oh pourtant…) le redire: c’est l’impérialisme américain qui a tué Grigoris Lambrakis

C’est en cela que nous nous devons, pourtant, oh pourtant, encore aujourd’hui, de saluer Grigoris Lambrakis pour ce qu’il est: l’un des nôtres. Et c’est pour cela aussi, faut-il le rappeler encore, que la lettre Z (interdite d’usage en Grèce sous le régime de la Dictature des Colonels – vous avez bien lu) signifie il est vivant, en grec ancien…

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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