Le Carnet d'Ysengrimus

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Il y a cinquante ans: IN THE HEAT OF THE NIGHT

Posted by Ysengrimus sur 15 mai 2017

Virgil Tibbs (Sidney Poitier)

Virgil Tibbs (Sidney Poitier)

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Virgil Tibbs (Sidney Poitier) vient d’aller rendre visite à sa mère à Brownsville au Mississippi et il rentre maintenant chez lui, dans le nord. En pleine nuit, il attend sa correspondance ferroviaire abstraite pour Memphis (Tennessee) sur le quai de la gare fermée d’un bled paumé du nom de Sparta (Mississippi). Il se fait alors remarquer par un constable local enquêtant à l’emporte-pièce sur un meurtre qui vient tout juste d’avoir lieu dans le patelin. Un noir inconnu en costard et cravate assis avec une valise sur le quai d’une gare déserte? Il n’y a aucun doute possible dans l’idéologie du coin, c’est l’assassin. Virgil Tibbs se fait donc braquer, fouiller et amener, sans ménagement ni vérification d’identité, au poste de police de Sparta. Il ne s’insurge pas mais il ne fraternise pas non plus. Il répond froidement au dédain raciste par le mépris de classe. C’est le début de son aventure dans la chaleur de la nuit qui sera en même temps, pour lui, une cavale au fin fond des campagnes et une sorte d’étrange et cauchemardesque recul dans le temps historique.

Bill Gillespie (Rod Steiger) est le chef de la police de la petite commune de Sparta. Il est évidemment peu doté en ressources, peu avancé intellectuellement, instable émotionnellement et il en est parfaitement conscient. C’est un bon gros gars du sud qui s’efforce de garder son patelin en ordre en évitant que ses hommes, aussi peu ressourcés que lui, fassent trop de gaffes dans les coins. Bill Gillespie est bien emmerdé, ce soir là. On vient d’assassiner, dans son patelin, un gros industriel de Chicago qui était sensé ouvrir une usine devant assurer mille nouveaux emplois locaux. Et voici qu’on lui amène un noir en costard en affirmant tout net qu’il est le meurtrier. C’est un grand gaillard hautain à l’accent du nord, qui dit whom et qui est originaire de Philadelphie (en Pennsylvanie, hein, pas Philadelphia, Mississippi,  si vous captez la nuance). Pataquès et maldonne. Non seulement ce noir est un officier de la très respectée Police Municipale de Philadelphie mais en plus c’est un expert en homicides, ayant notamment ses entrées au FBI.

Les deux hommes n’ont rien en commun. Leur répulsion mutuelle est immédiate. Pour clarifier la situation, on téléphone au supérieur hiérarchique de Virgil Tibbs. Ledit supérieur hiérarchique, après une conversation avec Bill Gillespie, a son employé au bout du fil. Virgil Tibbs se fait dire par son supérieur que comme il a de toute façon raté son train, il est prié de se mettre au service de la force municipale de Sparta pour mener l’enquête sur ce meurtre. Virgil Tibbs s’insurge. Il ne veut rien savoir de travailler avec ces culs terreux. Il retourne attendre son train à la gare. Quelques heures passent et Bill Gillespie se retrouve aussi avec de sérieux problèmes avec sa hiérarchie. Il se fait dire par le maire de la commune que la veuve de la victime du meurtre est furax et que si ce crime n’est pas adéquatement élucidé, on peut dire adieu à l’usine aux mille employés. Gillespie est incapable de résoudre ce mystère seul… et il le sait. Tibbs s’en voudrait à mort de désobéir à son chef et de laisser tomber une enquête qui l’intrigue déjà passablement… et il le sait aussi. Les deux hommes vont se sentir implacablement obligés de collaborer, en passant par-dessus tout ce qui les horripile et tout ce qui les oppose, psychologiquement et sociologiquement.

Imaginez Barack Obama et Donald Trump obligés de travailler main dans la main sur une question sensible concernant l’Amérique profonde. Main dans la main… Lequel des deux protagonistes aurait alors la main dans la marde? Ne répondez pas trop vite parce que c’est vraiment pas si simple. Ce film extraordinaire, du canadien Norman Jewison (né à Toronto en 1926), a obtenu l’Oscar du meilleur film en 1967, en pleine crise des droits civiques. Cinquante ans plus tard, il n’a pas pris une ride. Et les deux protagonistes vont donc mener l’enquête. Je ne vous dirai rien de celle-ci pour ne pas gâcher votre plaisir de visionnement. Elle est enlevante, complexe, riche en rebondissements et elle n’a, elle aussi, pas pris une ride, malgré la savoureuse patine du temps enrobant désormais ce grand classique du cinéma américain. On réussit ici à combiner magistralement un thriller policier et un drame social. C’est une superbe rencontre de genres.

En plus, le cheminement psychologique de Virgil Tibbs et de Bill Gillespie fait proprement accéder cet opus à une dimension philosophique. D’abord, il faut dire que, pour un enquêteur noir qui farfouille dans ce petit hinterland sudiste pour y dénicher un assassin du cru, la situation est dangereuse, explosive même. De la poudre à canon. La réalité évoquée est d’ailleurs si tangible que Sidney Poitier (le vrai Sidney Poitier, l’acteur) a refusé d’aller jouer dans le sud. Faisant valoir qu’il n’irait pas se faire écharper chez les culs terreux pour un film, il a exigé et obtenu que le gros de l’opus soit tourné à Sparta mais à Sparta, Illinois, dans le nord donc. Son personnage, Virgil Tibbs, n’a pas cette chance. À tous les coins de rue, il risque de se faire assommer, dans la chaleur de la nuit, par ces blancs hargneux arborant le drapeau sudiste sur leurs plaques minéralogiques. Pour Virgil Tibbs, c’est une perte complète de ses références ordinaires, une descente aux enfers. Il se fait interpeller boy (alors qu’à Philadelphie on l’appelle Monsieur Tibbs) et on lui brandit des barres de fer au dessus du chef et lui pointe des flingues sous le nez plus souvent qu’à son tour. Bill Gillespie n’est pas en reste pour ce qui est de la déroute morale. Il se rend vite compte que cet afro-américain nordiste, roide et flegmatique, est un limier hors-norme. Gillespie se retrouve donc dans la posture paradoxale, politiquement emmerdante, et fort irritante pour sa psychologie sommaire ainsi que pour celle de ses commettants, de protéger paternalistement ce noir antipathique qui lève les pistes comme un surdoué et marche à la victoire. Les deux hommes ne fraterniseront pas. La distance est trop grande. Mais ils verront clair malgré tout et ils arriveront ainsi à comprendre froidement leur intérêt mutuel et à le faire opérer au mieux.

Pour Virgil Tibbs, Bill Gillespie est un raciste irrécupérable. Minable, lumpen, limité intellectuellement et matériellement par sa condition de classe, ce chef de police villageois miteux à casquette anguleuse et lunettes fumées jaune pipi est du mauvais côté de l’histoire, point. Virgil Tibbs le méprise copieusement et le lui fait bien sentir. Et, d’autre part, pour Bill Gillespie, Virgil Tibbs est un colored, donc fondamentalement un nègre et, même en costard, beau parleur et surdoué, un nègre reste un nègre, c’est-à-dire quelqu’un qui, même s’il est le plus malin, travaille pour les blancs, finit par la boucler au bout du compte, et le reste n’est que littérature. Bon, Virgil Tibbs se fait gifler par un planteur. Il le gifle en retour. Et quoi? Croit-il rétablir une injustice séculaire par ce geste intempestif? Non que non. Pragmatique, c’est bien lui qui finira par dire en privé à l’avorteuse noire des tréfonds du hameau que la prison pour les colored et la prison pour les blancs, c’est tout simplement pas la même prison. Et elle, elle lui répliquera que les blancs l’ont dévidé de tout ce qu’il avait en lui, et l’ont retourné contre lui-même. Mais, mais mais… toujours d’autre part, Bill Gillespie peut bien ironiser, rire du prénom Virgil et railler les compétences de cet expert tout en les exploitant, il reste que ce noir en costard de Philadelphie, simple officier, fait plus en une semaine que le chef de police Gillespie ne fait en un mois. Et quand ceci est dit, tout est dit. Nous sommes en Amérique. L’argent est le baromètre froid et inerte de tout ce qui est définitif socialement et ici l’argent a très explicitement parlé en faveur du professionnel noir urbain contre le col bleu blanc campagnard.

In the heat of the night, c’est le film qui nous dit que rien n’est résolu mais que tout est soluble. Notre histoire contemporaine récente a magnifié ce film et amplifié sa problématique. Aujourd’hui, un brillant et éloquent constitutionnaliste noir peut devenir président des États-Unis et, qu’à cela ne tienne, un aigrefin blanc mal coiffé, trapu, véreux, sexiste et fort en gueule lui succédera sans sourciller, et la galère de voguer continuera. Comment cela est-il simplement possible? Visionnez In the heat of the night et vous vous imprégnerez douloureusement de l’explication au sujet de ce tragique dead lock civilisationnel. Ce film vaut un traité d’histoire américaine et un cours de sociologie américaine, à lui tout seul.

Le tout se joue, en plus, au cœur d’une prestation d’acteurs et d’actrices à vous couper le souffle. La complicité de travail entre Sidney Poitier (né en 1927) et Rod Steiger (1925-2002) n’a eu d’égal que la force de leur prestation pour camper deux irréconciliables ennemis séculaires en situation d’active paix armée. Tous les acteurs et actrices de soutien sont remarquables aussi. On regarde ce film-culte perché au bout de son strapontin, la gueule béante. Un magnifique morceau du grand cinéma du siècle dernier.

 

In the heat of the night, 1967, Norman Jewison, film américain avec Sidney Poitier, Rod Steiger, Warren Oates, Lee Grant, Larry Gates, James Patterson, 109 minutes.

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Bill Gillespie (Rod Steiger)

Bill Gillespie (Rod Steiger)

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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Green Hornet (le frelon vert)

Posted by Ysengrimus sur 17 mars 2017

green-hornet

Il y a cinquante ans, le 17 mars 1967, prenait fin la courte mais intense série télévisée The Green Hornet (vingt-six épisodes d’une demi-heure diffusés en 1966-1967). Dans une grande ville américaine non identifiée, Britt Reid (joué par Van Williams) est le propriétaire et directeur du journal à grand tirage Daily Sentinel. Mais il revêt aussi l’identité d’une sorte de vigilante masqué: Green Hornet (le «frelon vert»). Outre son acolyte et complice, le discret mais solide Kato (joué par nul autre que le légendaire Bruce Lee, jeune et tonique), les deux autres  personnes qui partagent le secret de l’identité du Green Hornet sont sa fidèle et industrieuse secrétaire, mademoiselle Lenore Case dite Casey (jouée par Wende Wagner), et le procureur de district (district attorney, une sorte d’intendant régional de justice) Frank P. Scanlon (joué par Walter Brooke). Le descriptif des oripeaux et gadgets du Green Hornet est vite fait. Vêtu d’un pardessus vert sombre, d’un chapeau mou de citadin et masqué d’un loup vert foncé avec le logo au frelon au dessus du nez, il est éternellement flanqué de Kato qui, avec sa casquette de chauffeur, ses gants de cuir, ses chaussures luisantes et pointues et son loup, est tout en noir. Green Hornet et Kato se déplacent dans une espèce de Lincoln continental noire aussi dont les phares vert clair évoquent subtilement les yeux du bourdonnant insecte parasitaire (les bagnoles étaient tout naturellement gigantesques, il y a un demi-siècle). Les deux acolytes disposent sur leur voiture de mitraillettes, d’un lance-fusée rarement utilisé, d’un drone hélicoïdal doté d’une caméra, de canons à boucane camouflante et d’un blindage anti-cartouches. Green Hornet lui-même dispose de deux instruments essentiels. Son flingue vert à gaz soporifique et une sorte de tige télescopique, son aiguillon de frelon, qui est moins une arme qu’une manière de pince monseigneur techno du fait que le susdit aiguillon de frelon télescopique projette un bourdonnement destructeur servant principalement à ouvrir avec fracas les portes des lieux que le frelon investit. Le seul gadget dont dispose Kato est la fameuse petite fléchette en forme de frelon vert, dont il combine vivement et subtilement le tir avec son karaté magistral. Fait inusité et minimalement angoissant, Green Hornet et Kato stationnent la Lincoln Continental noire des deux vigilantes et l’auto ordinaire de monsieur-citoyen Britt Reid dans le même garage secret. Comme ledit garage secret n’a qu’une place, il est doté d’un plancher rotatif. Une des deux voitures est donc toujours perchée sous le garage et stationnée inversée, soutenue au plancher-devenu-plafond par des super-pincettes. Je me demandais toujours si les citernes d’essence et d’huile de la voiture inversée n’allaient pas se vider et tout gâcher dans ce super-résidu bizarre. Étrange sort pour un véhicule de ville de passer une importante portion de son existence suspendu… à l’envers.

Kato (Bruce Lee) et Green Hornet (Van Williams)

Kato (Bruce Lee) et Green Hornet (Van Williams)

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Le modus operandi du Green Hornet est constant et inusité. Kato et lui ne sont pas des superhéros attitrés, comme leurs principaux compétiteurs télévisuels de l’époque, Batman et Robin, ces derniers sources au demeurant de maints clins d’œil (à au moins deux reprises dans The Green Hornet, des malfrats regardent Batman et Robin à la télé). Green Hornet est plutôt une manière de crypto-vigilante. Officiellement, c’est un criminel et toutes les polices de la ville le recherchent. Le crime organisé (particulièrement perfectionné dans cet environnement urbain haut de gamme) subit lui aussi la notoriété truquée du Green Hornet comme criminel (son statut de héro justicier est soigneusement maintenu secret aux yeux de toutes les pègres). L’opération se joue alors toujours de la même façon. Une discrète organisation criminelle sévit dans un secteur quelconque de racket, disons, les distilleries illégales, ou le vol et recel de toiles de maîtres, ou une escroquerie sur les assurances dans la construction. Le procureur de district ne peut pas mettre le grappin sur cette diaphane organisation, par manque de preuves. La solution transversale imposée par le frelon nocturne prend alors corps. Faux voyou brutal, le Green Hornet se rend donc frontalement chez les malfrats distingués, défonce la porte avec son aiguillon, tabasse les sbires du caïd (occasion imparable de s’imprégner du magistral et élégant karaté de Bruce Lee) et se plante devant ledit caïd, réclamant abruptement sa part des revenus du racket en cours, sinon gare… Le caïd est estourbi par la précision des infos sur les arcanes de son arnaque dont dispose le frelon (qui les tient lui même directement du procureur de district) et cela le déstabilise. Des lézardes apparaissent alors dans son dispositif, sous les pressions de ce (faux) criminel avide, parasitaire et intempestif qu’est le Green Hornet. Le caïd est inévitablement poussé à s’exposer à commettre un ou des crimes plus grossiers qu’à son habitude (notamment pour chercher à se débarrasser du bourdonnant frelon) ou encore, recherchant des trahisons ou des mésalliances, à entrer en contradiction avec certains de ses collaborateurs ou grands vassaux. Il s’ensuit du suif et du rififi autour du caïd. Cela rend le caractère criminel de ses activités plus tangible et il finit par se faire cueillir par les autorités constabulaires régulières, avec lesquelles le frelon n’entre jamais en interaction directe (il s’esquive en douce avant l’arrivé tonitruante des bagnoles à sirènes). Parfois (plus rarement) le scénario se conplexifie du fait que Green Hornet recherche le criminel qu’il pourchasse, ce qui donne lieu à une manière d’enquête plus conventionnelle, habituellement assez schématique. Notons que, contrairement à ce qui se passe dans Batman et Robin, les criminels poursuivis par Green Hornet et le procureur de district sont des types ordinaires et ne sont jamais des figures gesticulantes et bouffonnes d’olibrius anti-héroïques (pas d’adversaires genre Joker, Catwoman, Pingouin ou le Riddler). On constate donc l’absence intégrale de supervilains archétypiques, mythologiques et récurrents. Green Hornet cerne de nouveaux ennemis à chaque épisode. Héritier né coiffé d’un empire de presse qu’il tient d’un papa mort en taule pour avoir été discrédité injustement par les réseaux de malfrats de son temps, Britt Reid combat le crime, comme instance, comme entité, comme fléau, plutôt que des malfaiteurs de guignol avec lesquels il cultiverait une manière de guerre personnelle déguisée. Plus Zorro urbain que superhéro céleste, donc, discret, nocturne, Green Hornet est habituellement confronté à des aigrefins en costard-cravate, caïds ténébreux et subtils, escrocs organisés, tenanciers de tripots de luxe, ripoux cyniques, arnaqueurs à l’assurance, grands journaleux véreux ou financiers louches. Si Green Hornet n’est pas emmerdé par des supervilains récurrents, il n’échappe pas cependant à une sorte de super-gaffeur récurrent. Il s’agit là de Mike Axford (joué par Lloyd Gough), responsable de la chronique des affaires policières et criminelles au Daily Sentinel. Contrairement à mademoiselle Lenore Case, Mike Axford ignore totalement l’identité secrète de son patron. Pour lui, comme pour le reste du public, Green Hornet est un criminel notoire parfaitement ordinaire qu’il rêve de capturer et de coller au violon. Fouille-merde buté et efficace, Mike Axford tombe souvent comme un chien dans le jeu de quille de la combine vigilante du Green Hornet (son patron sous le masque) pour confondre l’organisation pégreuse par des voies plus conventionnelles. Mike Axford risque donc de tout faire foirer et de se prendre des pruneaux dans le processus. Aussi, quand le frelon et son chauffeur masqués redressent la situation, sauvent Mike Axford au passage, puis s’esquivent en lui abandonnant leur gloire, on se retrouve tous ensemble dans le bureau de Britt Reid qui échange des soupirs de soulagement discrets avec sa secrétaire-dans-le-secret, en présence de son chroniqueur des affaires policières et criminelles (pas dans le secret, lui) qui peste contre le Green Hornet (sans savoir qu’il l’a là, devant lui, en civil) et échafaude des plans tarabiscotés pour le capturer, la prochaine fois.

L’innuendo homosexuel est discrètement présent mais beaucoup moins ostensible que dans Batman et Robin. Pas de maillots moulants, pas de mules de lutins, pas de capes virevoltantes, pas d’hystérie entre hommes. C’est plutôt l’absence de machisme affiché qui révèle, sans tambour ni trompette, qu’on n’a pas affaire ici à des hétérosexistes forcenés. Playboy dix-neuf-cent-soixantard sobre et classique, Britt Reid sort bien de ci de là avec des femmes (sous le regard discrètement taquin de son omnisciente secrétaire) mais on sent que c’est là un ballet de surface, une concession minimale aux lois du genre, sans plus. Fait rafraîchissant, la misogynie est parfaitement inexistante et le paternalisme masculin est très peu accentué. On retrouve, dans ce feuilleton vieux de cinquante ans, des femmes médecins, des avocates, des directrices de publications journalistiques et personne ne fait le moindre commentaire déplacé. Une certaine élégance vieillotte se dégage même des échanges hommes-femmes. Britt Reid et Lenore Case s’interpellent monsieur et mademoiselle (dans un doublage français, ils se diraient vous). Ils entretiennent une relation professionnelle stricte, parfaitement pondérée et stylée. La subordination ostensible de la secrétaire (en fait une adjointe de direction, au sens moderne) envers son patron est un leurre et fait partie de la façade dissimulant les fausses identités héroïques de ces deux protagonistes et alliés. En privé, ou en présence de Kato et du procureur de district, Lenore Case apparaît comme une complice à part égale de l’organisation du Green Hornet. Elle en connaît d’ailleurs tous les méandres. Son patron l’implique souvent dans des missions sensibles qu’elle accomplit sous son identité réelle, froidement, sans peur, sans hystérie niaiseuse et sans reproche. Son sens de l’initiative belliqueuse est discret mais vif. Lenore Case est une fort intéressante figure de personnage de soutien féminin qui traverse la patine des ans sans vraiment se trouver flétrie ou amoindrie par le vieux sexisme d’époque. Il en est autant de Kato, serviteur chinois pour la façade, complice parfaitement égalitaire lors des escapades nocturnes manifestant la vie réelle du Green Hornet. Bruce Lee n’est pas qu’un cascadeur impeccable. Il est aussi un acteur très fin dont la prestation dans cet opus a vieilli comme une liqueur capiteuse en contournant, elle aussi, la majorité des stéréotypes ethniques du temps.

Un mot sur la musique thème: il s’agit —fatalement— d’une magnifique variation sur le Vol du Bourdon de Nicolaï Rimski-Korsakov, magistralement exécutée à la trompette per Al Hirt. C’est parfaitement savoureux. Bondance de bondance de la vie. Tous ces musiciens, tous ces acteurs et actrices sont morts aujourd’hui. C’est touchant et émouvant de les sentir revivre, en évoquant ce beau souvenir. J’aimais tellement le Green Hornet dans mon enfance que j’ai patiemment colorié une page d’un de ces fameux cahiers à colorier Green Hornet et l’ai pieusement découpée, roulée, plastifiée, puis enterrée dans la cours de ma maison d’enfance, aujourd’hui rénovée et vendue à des modernistes. Si ces braves gens d’un nouveau siècle font un jour du terrassement, ils risquent de retrouver les traces en charpie du vert frelon suranné qui me fit tant rêver, du temps de la vie simple et des redresseurs de torts sans peur et sans reproche qui se démenaient si ardemment dans la vieille boite à images en contreplaqué d’autrefois.

Lenore Case, dite Casey (Wende Wagner)

Lenore Case, dite Casey (Wende Wagner)

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