Le Carnet d'Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

  • Paul Laurendeau

  • Intendance

Posts Tagged ‘1958’

Il y a soixante ans: AGAGUK (Yves Thériault)

Posted by Ysengrimus sur 15 janvier 2018

agaguk-editions-de-lhomme

Je peux affirmer sans difficulté que je suis de la génération Agaguk. Né en 1958, tout juste comme ce roman d’Yves Thériault, j’ai amplement existé enfant et adolescent sous la coupole de sa mythologie, largement affadie dans le contexte contemporain. Vous me croirez si vous voulez mais aujourd’hui, Agaguk est donné comme un polar! La puissance ambivalente du Loup Blanc a fini par se tasser devant la petite mesquinerie sans concession de la police! Et pourtant, dans ma jeunesse, c’était pas de la littérature de gare, que ce solide morceau d’anthologie. C’était une lecture obligatoire à l’école et c’était une grande fresque esquimaude qui inspirait le respect, tant pour sa radicale justesse ethnographique que pour sa cruauté et sa puissance.

L’histoire se passe aux environs de 1940 dans l’Arctique. Une notule introductive manifeste discrètement la seule rectitude prudente de tout l’exercice. Elle dit, sans détour: AVERTISSEMENT. L’action de ce roman se déroule chez les Esquimaux tels qu’ils étaient dans les années quarante. Que leur vie soit aujourd’hui modifiée par l’invasion du progrès dans l’Arctique est indéniable. L’auteur se réserve d’en faire le sujet d’un prochain roman. Yves Thériault (1915-1983) écrivit effectivement par la suite plusieurs romans sur les Inuits. Mais aucun de ces ouvrages ultérieurs ne connut le retentissement d’époque d’Agaguk (vendu à 300,000 exemplaires et traduit en sept langues, en son temps). C’est que, pour le coup, ce thème de l’invasion pernicieuse du progrès des blancs est déjà central dans Agaguk. La fatale destruction d’une civilisation par une autre y prend encore des dimensions tragiques alors que, par la suite, ces thématiques deviendront soit crasses et minables soit neuneu et gentillettes.

Présentés sans cette hypocrisie atténuative polluée par la rectitude condescendante actuelle, les Esquimaux (qu’on commence à peine à appeler par le nom qu’ils se donnent eux-mêmes, les Inuits — les deux termes apparaissent en alternance dans le roman) vivent déjà sous le joug bien senti des blancs. Habitant près du cercle polaire, ils voient les blancs très rarement mais quand cela arrive, les occupants déboulent sur la banquise en avion et portent des uniformes à galons. Leur savoir-faire, ce qu’on appelle encore de temps en temps leur magie, fait une grosse impression. Et l’Esquimau et l’Esquimaude de Thériault sont déjà insidieusement aliénés par la technologie occidentale. Ils se déplacent encore en cométiques (traîneaux à chiens) mais ils chassent avec des fusils. Ils construisent encore l’iglou hivernal mais ils s’y chauffent avec des petits poêles portatifs dont le combustible est encore parfois la graisse de phoque mais de plus en plus souvent le kérosène, surtout les jours de grand froid, car il produit une flamme plus sèche et plus vive. La femme esquimaude tanne encore les peaux avec ses dents et en sépare encore la viande avec un couteau en os… mais parfois c’est le couteau à lame de métal qu’elle utilise, surtout sur le caribou et l’ours, dont le cuir est plus dur. Son mari, quand il pêche, a désormais besoin du filet de ce fin cordage huilé que détaillent les blancs, car ni lui ni son épouse ne savent plus tresser les vieux filets en cuir de babiche. Et en échange de tous ces objets utilitaires si commodes et si efficaces, les blancs réclament pour l’instant des peaux d’ours, de caribous, de loups, de visons, de renards. Certains d’entre eux commencent à peine à s’intéresser à ces petites statues inutiles en pierres de rivières que certains hommes et femmes fabriquent comme pour s’amuser et qui déclencheront, en un jour encore à venir, la constitution des plus bizarres fortunes.

Le grand alambic des blancs serine une autre technologie dont les Esquimaux sont sourdement friands: l’alcool. Et notre trame constabulaire (je trouve cette notion plus juste que celle d’intrigue policière, largement anachronique ici) démarre sur cette entrefaite. La vente d’alcool aux Inuits est interdite mais se pratique quand même. Agaguk, qui vit dans la toundra en compagnie de son épouse Iriook, très loin du village, vient troquer des peaux dans ce dernier. Le contrebandier d’alcool Brown lui refuse les objets utiles qu’il réclame, lui proposant de la boisson à la place. Pataquès & Rififi. Agaguk, éméché, s’emporte et capote le détaillant de gniole, moins pour son immoralité civique que pour sa pingrerie commerciale. Il le trucide sec et fout le feu à sa cahute de vente. Le Montagnais sbire du contrebandier Brown se barre dare-dare vers le sud. Agaguk retourne dans sa toundra. Et, inexorablement, un beau jour, un constable débarque au village.

C’est alors le ballet des dupes entre le chef du village (une crapule finie qui est en plus le père d’Agaguk) et son sorcier d’une part, et le constable Henderson d’autre part. Frontal, roman naturaliste au boutte, le traitement de Thériault est sans concession pour les deux parties. Il n’y a pas de noblesse ici, pas de grandeur, pas de moralisme outrecuidant. Il n’y a qu’un grand gendarme anglo-canadien dédaigneux pour ces petits hommes et ces petites femmes malodorants qui lui arrivent à l’aisselle et une tribu de personnages rondouillards féroces, roués et rusés, qui méprisent copieusement cet occupant hautain et dangereux qui, lui, pour sa part, impose sans relativisme sa conception de la loi, simplement parce que sa civilisation détient le contrôle et la puissance. Dans ce chassé-croisé des myopies ethnocentristes, les choses se terminent tragiquement pour le constable Henderson (p. 190, dans la vieille version des Éditions de l’Homme dont je vous ai posé la couverture supra — je croyais que je citerais mais pour le coup j’y renonce, c’est vraiment trop cru)… L’homme solitaire de la toundra a maintenant son meurtre (Brown, le fourgueur de gniole) et les villageois ont maintenant le leur (Henderson, le premier constable enquêteur). Débarque alors le constable Scott et le cycle onctueusement répressif recommence. Je ne vous vendrai pas qui, au bout du compte, plonge et qui s’en tire et à quel prix. Les peuples occupés portent toujours leurs lots aléatoires de guigne fatale et de coups de bol improbables.

L’existence solitaire d’Agaguk et de son épouse Iriook nous donne aussi à voir des plans saisissants de la vie des couples esquimaux d’autrefois. Iriook accouche de Tayaout, fils d’Agaguk, (qui fera l’objet, en 1969, d’un autre roman) et, pour des raisons subtiles, très finement amenées et parfaitement crédibles (qui me bottent bien) la femme s’affranchit graduellement du vieux patriarcat inuit, tout en maintenant pour son homme une passion ardente, fidèle et libre. Merci le Loup Blanc. Je ne vous en dit pas plus avant, il faut simplement lire.

Un film intitulé Agaguk a été produit en 1993 par une équipe française, en adaptation du roman. Insondablement décevant en soi mais implacablement intéressant sur l’acidulée question de comment, en deux générations, la rectitude politique a tout simplement tué ce roman (qu’on ne diffuse plus dans les écoles aujourd’hui, du reste, c’est moi qui vous le dit). Il est impératif de lire le roman avant de voir le film, sinon vous allez vous foutre le tout de votre expérience en l’air de façon magistralement pitoyable. Ces soixante ans n’ont pas été sans impact. Disparu Agaguk, disparue aussi la voix rauque et sans concession qui chanta sa quête.

Soyons de notre temps, soyons gentils-gentils et oublions en chœur.

 

Publicités

Posted in Cinéma et télé, Civilisation du Nouveau Monde, Commémoration, Culture vernaculaire, Fiction, Québec, Sexage, Vie politique ordinaire | Tagué: , , , , , , , , , , , , , , , , | 27 Comments »

Il y a soixante ans: THE DHARMA BUMS (Jack Kerouac)

Posted by Ysengrimus sur 7 janvier 2018

Dharma-Bums

Then suddenly everything was just like jazz: it happened in one insane second or so…
Jack Kerouac, The Dharma Bums, début du chapitre 12.

 

Ce roman extraordinaire est, de fait, terriblement mal compris ainsi que mal intitulé… en français (titre en version française: Les clochards célestes). Il faut d’ailleurs absolument lire ce récit grave, espiègle, solennel, toc et magnifique dans le texte, et en envoyer les traductions françaises parisiennes à tous les diables. Elles n’ont aucune prise sur ce qui se passe. Disons la chose comme elle est: c’est le malentendu intégral, ce truc en traduque. Ô lecteur hexagonal, comprenons-nous bien, je crois que toi européen et moi nord-américain faisons la même chose avec The Dharma Bums. Nous aimons un artiste. Mais nous l’aimons chacun selon le modus de notre civilisation. La tienne, riche d’un héritage culturel dense et toujours inévitablement aristocratique dans son fond face à l’artiste, le filtre, l’absorbe, se l’approprie, le surdétermine, le sacralise. La mienne, acculturée, déculturée, marchande, commerçante, le consomme, en jouit, le dévore, le déchire, le traite en copain, l’aime comme un frère en lui tapant sur les cuisses et tant pis si ça l’enquiquine. Je ne porte pas de jugement ici. Les deux canaux sont valides mais distincts. C’est comme pour le jazz: ici c’est un gig, en Europe, c’est un concert. Chez vous, c’est l’Art. Ici, c’est entertainment. L’Amérique, c’est aussi une ethnologie originale, une civilisation ordinaire. C’est le ketchup, le baseball, les contrastes climatiques, la dinde d’action de grâce, Elvis, Warhol et Kerouac. Il faut prendre cela dans l’angle ordinaire en tapant du pied et en buvant l’eau claire. Je ne démystifie pas Kerouac. Je m’en délecte à ma façon qui fut aussi la sienne. La tienne n’est pas la sienne, ô lecteur hexagonal. Ta lecture en est inévitablement moins intime. C’est cependant ce qui la rend bien plus riche. Je suis la négation de l’universalité de Kerouac, je suis son terroir. Tu es l’affirmation de son universalité, tu es son impact, son rayonnement. Nous sommes myopes mais alliés.

Un mot, donc d’abord, une fois ces prudentes précautions prises, sur la traduction française du roman, à travers un exemple microscopique: le titre, justement, de ce roman de 1958 (rédigé sur un rouleau, comme ON THE ROAD). The Dharma Bums devient donc en français Les Clochards célestes. Ce titre version française est beau, planant, je le dis sans ironie. Il va tellement bien à une certaine moins fameuse statue montréalaise de Pierre-Yves Angers. Simplement, ce n’est pas le titre du roman de Kerouac. Il n’y a absolument rien de céleste dans cela. Les deux principaux protagonistes du roman, Raymond Smith (le narrateur) et Japhy Ryder (son objet de vénération), recherchent le dharma dans les montagnes de l’ouest, le dharma au sens littéral, en un cocktail orientaliste de toc éclectique constitué de mythologie amérindienne, de sinologie, de bouddhisme et de poésie japonaise (haïku). Céleste ne rime absolument à rien ici et, dans une traduque conséquente qui ne réécrirait pas Kerouac mais le servirait, il faudrait garder dharma. La notion de clochard ne rend que fort imparfaitement bum et le parisianise sans plus. Un bum c’est un voyou malodorant, une crapule de bas étage, presque un bandit, souvent jeune. Dans certains contextes (mais pas ici), la meilleure traduction pour bum, c’est loubard. À l’indigence du clochard il faut ajouter une forte dose de délinquance asociale et d’anticonformisme. Le mot bum est une insulte et, ici, pour Kerouac, il joue fortement d’autodérision. Mais, il y a bien plus, un bum c’est aussi quelqu’un qui bumme, c’est-à-dire qui quémande sans arrêt:  «Il te bumme une cigarette, il te bumme de l’argent, il te bumme un lift, c’est-à-dire une déplacement en voiture». C’est un faiseur de manche perpétuel, délinquant en prime. Arrive dans une ruelle infâme et trouve-toi entouré d’une cours des miracles grimaçante de jeunes loubards qui te bousculent et veulent te faire les poches à demi, les voilà les bums. Dans le roman de Kerouac, Japhy Rider et l’autre crotté qui l’accompagne en décrivant sa quête bumment quoi? Eh bien, justement, ils bumment le dharma (ils le quémandent brutalement et sans respect réel, comme deux voyous suspects mendient), ils veulent faire les poches aux grandes mystiques orientales, ni plus ni moins. Ce sont des indigents intellectuels américains qui œuvrent à se fabriquer une respectabilité philosophique dans l’extase un peu forcée du voyage. Il y a là un effet antithétique fort et une ironie cuistre et mordante, complètement perdus dans le ton sacralisant du titre de la version française. En français bon teint, il faudrait traduire: La racaille du dharma ou Les voyous du dharma (ceci sera mon titre de travail ici). En joual, je pencherais pour Les quéteux de dharma… et encore, c’est parce que je suis bien réfractaire à l’anglicisme parce que le vrai ressenti serait rendu par Les bummeux de dharma. Tout le reste de la traduction de ce roman est à l’avenant. Mon cœur saigne en disant cela mais Kerouac en version française, c’est une torture. Il n’a pas revu ce texte là et ça paraît. Enfin, bref…

Raymond Smith est donc un vagabond ferroviaire, un clandestin des fourgons, un voyou du dharma. Son but, trouver —sans rire mais bel et bien avec un clin d’œil quand même— le grand vide bouddhiste au fil de son errance américano-mexicaine. Et il ne le fera pas en maître mais en élève. À chaque grande étape, une figure masculine fascinante, attirante même, enquiquinante parfois, obsédante toujours, lui servira de craquelant moulin à prière toc-bouddhiste (j’insiste: figure masculine. Les femmes, qui portent des noms comme Rosie, Psyche, Princess, Christine, sont restreintes à des rôles beaucoup plus effacés que dans On the road. Même la mère et la sœur de Ray Smith sont ici à peine discernables). Le tout se joue en cinq grandes phases.

  • AU SOMMET DU MATTERHORN (CELUI DE LA SIERRA NEVADA) AVEC JAPHY RIDER: Le premier (et le principal) objet masculin de fascination de Raymond sera Japhy Rider. Japhy, c’est un peu l’Élizabeth Mabille de Raymond Smith. Autant dire que Raymond voit, très spontanément et sans ostentation ou obséquiosité aucune, une sorte de maître à penser lumineux en Japhy Ryder, qui a pourtant à peu près son âge. Ce petit costaud à barbichette, qui traduit vers l’anglais des vers et des aphorismes chinois, récite à gorge déployée des haïku improvisés, et vous enfile sous la jambe des vérités bouddhistes à hue et à dia, va convaincre Raymond et un troisième larron d’escalader un des plus hauts monts de leur environnement immédiat, le Matterhorn (celui de la Sierra Nevada, en Californie). La chose va se faire en toute spontanéité héroïque, en une quête longuette mais radieuse, en s’imprégnant graduellement de la formidable puissance de la nature. Au sommet du mont qu’il sera le seul à atteindre (Raymond le contemplera d’un peu plus bas et le troisième larron restera plus bas encore), Japhy Ryder nous apparaîtra comme une sorte de grand lutin surnaturel, sautant onctueusement de rocher en rocher dans la brume étrange des sommets et instillant pour toujours la conscience d’un fait crucial qui ne quittera plus jamais Raymond: Il est parfaitement impossible de tomber en bas d’une montagne. Mais —couac!— ensuite, en se retrouvant dans le bled au pied du mont, Raymond, affamé, voudra manger dans un troquet spécifique. Il sera alors confronté à un Japhy Ryder soudain timide et mijauré, peureux comme une fouine d’entrer dans un restaurant classe moyenne pour lequel il ne se juge pas vêtu assez convenablement. Tel sera donc le talon d’Achille du grand sage solitaire: les petites contraintes contrites du gestus social le plus conventionnel imaginable lui corrode secrètement la vie.
  • DU MEXIQUE TORRIDE À L’OHIO ENNEIGÉ EN COMPAGNIE DU CAMIONNEUR BEAUDRY: Il faut maintenant rentrer au bercail. Par les fourgons ou autrement, Raymond se retrouve d’abord à Los Angeles. Avec son sac au dos de voyou du dharma désormais solitaire (sac au dos pesant cinquante livres), il monte jusqu’à San Francisco où il s’enchevêtre un brin, pour sa plus grande tristesse, avec certains des protagonistes paumés de On the Road. Puis il met le cap, seul, sur Mexicali (au Mexique) mais les voyous du coin lui font comprendre que dormir en plein air dans les patelins locaux c’est le coup parfait pour se faire assassiner et voler. Il re-saute alors la frontière et tombe sur le camionneur Beaudry. Ce dernier a besoin d’un guide pour bambocher adéquatement, justement… au Mexique. Si Raymond retourne à Mexicali avec lui et lui montre les bons tripots pour faire la foire, en échange, le lendemain, Beaudry l’amènera dans son camion gros-cul jusqu’à Tucson (Arizona). On fait comme ça. Tournée des grands ducs à Mexicali puis cap sur Tucson. En chemin, les deux hommes fraternisent tant et tant que Beaudry conduit finalement Raymond jusqu’en Ohio. Après la sagesse éthérée, intellective et fragile d’un Japhy Rider, c’est la densité épicurienne, prospère et frustre du camionneur Beaudry qui illumine le zen de Raymond. Il fera notamment cuire sur la flamme nue, à son camionneur, dans le désert, un steak inouï dont vous me direz des nouvelles.
  • AU BERCAIL CHEZ SA MAMAN (EN CAROLINE DU NORD): Depuis l’Ohio, par autobus et sur le pouce, Raymond gagnera la Caroline du Nord et la maison forestière où vivent sa maman, sa sœur et son beau-frère. Il y passera la Noël de 1955. Il va vite se retrouver avec son beau-frère sur le dos. C’est que Raymond ne fait qu’une chose de ses journées. Il va en forêt, s’y assoit, et médite. Il sait déjà que Tout est vide. Mais dans la forêt de Caroline du Nord, il prend conscience du fait que Tout est vide mais en éveil. Déjà, son beau-frère l’accuse ouvertement de farniente chronique. Mais les choses ne vont pas s’arranger quand il va s’avérer que Raymond amène avec lui, dans ses sessions de bouddhisme forestier, le chien de son beau-frère. C’est un chien de race et le beauf craint comme la peste que Raymond, qui laisse l’animal libre, finisse par tout simplement le perdre dans le bois. Patatras! Non seulement on a ici un foutu voyou du dharma (pourquoi varnousser dans les religions des autres et ne pas simplement t’en tenir à la tienne, lui reprochera tendrement sa maman) qui ne fout rien de ses journées mais en plus il compromet ouvertement la précieuse propriété privée de ses pairs. Notre bum voyageur comprend vite que ses vacances de la nativité seront de bien courte durée. Et, comble du conformisme assouvi, Raymond, grâce à des connections venues de Japhy Ryder, se déniche un boulot de garde forestier dans l’état du Washington. C’est à l’autre bout du contient. Il va (enfin) falloir repartir.
  • VERS LA CALIFORNIE POUR REVOIR JAPHY RYDER: Avant de se rendre faire le garde forestier estival à Desolation Peak (Washington), sur la frontière canadienne, Raymond retraverse le continent et retrouve Japhy Ryder dans une cabane au nord de la Califormie. Le vigoureux voyou du dharma d’autrefois semble plus triste. Il a coupé sa barbichette, il parle de se marier. Mais on en revient vite aux discussions voyoutes-bouddhiste de source ironico-sapientale. «Le Bouddha est fondamentalement un morceau d’étron séché» annonce Japhy à Raymond. Ce dernier rétorque: «Une petite merde toute simple, en somme». Et on se rejoint, en coupant du bois pour le proprio de la cabane et en mangeant des crêpes. On fait la fête aussi, naturellement. Tous les autres voyous et voyoutes se rameutent depuis San Francisco et font des parties à rallonge dans la cabane forestières de location de Japhy. Le plus tonitruant de ces parties est la fête d’adieu pour le départ de l’éminent boursier de recherche Japhy Ryder (tel qu’en lui-même) pour le Japon (par navire). Les deux voyous du dharma en ont subitement marre de faire la fête. Ils veulent se retrouver dans la nature. Ils laissent la surboume se poursuivre pour plusieurs jours à la cabane et se taillent en douce, sac au dos, sur une piste forestière longeant de loin les vastes pourtours de San Francisco. Cela les mène jusqu’au Pacifique où, sereins, il s’immergent. Puis Japhy finit par finir par prendre son bateau, au grand dam de son amoureuse (Psyche) et de tous les voyous et voyoutes bouddhistes de la Baie venus agiter leurs mouchoirs songés et formuler leurs bons souhaits sous toutes les formes conceptualisables.
  • VERS LE WASHINGTON POUR JOUER LES GARDIENS DE TOURELLE À FEU: «Now, as though Japhy’s finger were pointing me the way, I started north to my mountain». En juin 1956, Raymond Smith remonte, principalement sur le pouce, de San Francisco à Eureka (Californie du nord), puis Portland (Oregon) et Seattle (Washington). Il suit un entraînement de pompier forestier dans les montagnes du Washington où il coudoie les anciens camarades forest rangers de Japhy Ryder. Il se rend ensuite à cheval en compagnie d’un guide du nom de Happy jusqu’à sa lointaine tourelle à feu (plus une cabane sur un rocher qu’autre chose) de Desolation Peak (une vaste zone de montagnes qui porte ce nom sinistre à cause d’un immense incendie de forêt ayant durablement dévasté l’endroit en 1919). Son refuge de surveillant ignifuge est à six mille six cent pieds d’altitude. Il y vivra, fin seul, soixante jours, en compagnie des buttes de monts et du lit ouateux des nuages. Puis au moment de redescendre vers le monde, une sorte de Japhy Ryder intemporel et hallucinatoire lui apparaîtra sur les hauteurs. Il le remerciera, genoux en terre et sourire en coin, comme si de rien. Puis la formulation du fait qu’on ne sait pas vraiment quand Japhy Ryder et Ray Smith se reverront scelle la finalisation de la narration.

Ce roman et moi somme nés la même année (1958). Je l’ai lu à vingt ans (1978). Jack Kerouac (1922-1969) a à peu près le même âge que mon père (1923-2015), un petit canadien-français vigoureux et solaire, comme lui. Bouddhiste grotesque et bouffon bien plus que bouddhiste sage et/ou sacré, ce texte m’a crucialement défini comme intellectuel, moi qui suit pourtant beaucoup plus casanier que Sal Paradise ou Raymond Smith. Les voyous du dharma ne m’ont pas converti mais ils m’ont convaincu… et surtout ils ont imperturbablement changé ma vie.

Jack Kerouac (1922-1967)

Jack Kerouac (1922-1969)

Posted in Civilisation du Nouveau Monde, Commémoration, Fiction, Traduction | Tagué: , , , , , , , | 22 Comments »

Il y a soixante ans: les MÉMOIRES D’UNE JEUNE FILLE RANGÉE (Simone de Beauvoir)

Posted by Ysengrimus sur 1 janvier 2018

Memoires-Beauvoir

Me souciant moins de juger que de connaître, je m’intéressais à tout…
Simone de Beauvoir, Mémoires d’une jeune fille rangée, Folio, p. 156.

.

Madame de Beauvoir est mon aînée de cinquante ans (elle est de 1908, je suis de 1958). Elle aurait donc aujourd’hui cent dix ans et ses Mémoires d’une jeune fille rangée ont cette année soixante ans, comme moi. C’est une écriture de soierie, de napperons et de faïences. Madame de Beauvoir ne dit pas poubelle mais caisse à ordures. Elle ne dit pas femme de lettres mais bas-bleu. Elle ne dit pas suffragette mais féministe. Elle ne dit pas devenir athée mais perdre la foi. Elle ne dit pas écriture mais littérature. Elle ne dit pas non plus puberté mais âge ingrat et d’une jeune femme qui tarde à se trouver un mari, elle dit qu’elle est montée en graine. En un mot, ce livre est vieux. Aussi, il faut prendre bien soin de ne pas lui faire dire ce qu’il ne dit pas. Ceci n’est PAS l’essai Le deuxième sexe et on ne trouvera ici ni le secret de sa genèse (quoique…) ni un brouillon de son dispositif. C’est que, avec une honnêteté qui ne se refait pas, madame de Beauvoir joue pleinement le jeu autobiographique, sans artifice. Elle va nous servir ici, point par point, la vie d’une jeune bourgeoise déclassée devenue femme de lettres, de zéro à vingt-et-un ans (de 1908 à 1929). Mobilisant une remarquable richesse de détails, elle procède prosaïquement, sans concessions, avec une candeur et une précision qui n’assure indubitablement pas l’intendance d’une image de marque. Madame de Beauvoir fait ici, on l’a dit et redit, œuvre de mémorialiste. C’est pour cela aussi que ce livre est vieux. Il faut le voir comme un petit traité intimiste de l’ethnographie parisienne (bourgeoise) des premières décennies du siècle dernier. Les idées neuves de Madame de Beauvoir, on ne les trouvera pas articulées ici. Ici c’est le recueil du feuilleté de ses idées vieilles, celles qui firent bruisser son enfance et qui, finalement, craquèrent comme un œuf.

Par exemple. Entre six et treize ans, quand la petite Simone voulait lire un livre, elle devait vérifier auprès de son père ou de sa mère s’il était un ouvrage convenable. Et même s’il l’était, il arrivait souvent que son père ou sa mère verrouille certains segments du livre avec une pincette, prohibant l’accès de la petite Simone à ces portions du contenu de l’ouvrage. Vers la fin de l’enfance, Simone dissimulait les livres qu’elle lisait pour simplement s’éviter la conversation qui l’aurait forcée à admettre qu’elle connaissait «les choses de la vie» plus que les convenances de l’entre-deux-guerres ne l’autorisait. Comme, petite fille, elle fréquentait une école pour jeunes filles tenue par des bigotes archi-catholiques (critiquant la Sorbonne sur sa droite, si vous vous rendez compte de l’énormité) et sans envergure intellectuelle particulière, être adéquatement comprise ne faisait pas partie des possibilités immédiates fournies par le cadre de l’enfance.

D’autre part, Élizabeth Mabille (dite Zaza. De son vrai nom Élizabeth Lacoin — 1907-1929), une camarade d’école, va ni plus ni moins que devenir la Japhy Ryder de madame de Beauvoir. Et on va voir s’installer littéralement une manière de biographie dans l’autobiographie. Les deux jeunes filles se vouvoient, s’écrivent des lettres que leurs mères lisent avant de les leur remettre. Mais la passion qui les unit est fulgurante, amoureuse, en fait, profondément sentie. Et… «nous étions en deçà même de la pudeur, persuadées, toutes deux, que notre intime vérité ne devait pas ouvertement s’énoncer» (Folio, p. 164). C’est profondément touchant et relaté avec beaucoup de fraîcheur. D’ailleurs, je considère perso que les très ténus moments lesbiens de ce copieux ouvrage sont, de loin, les plus émouvants (voir notamment le fugitif épisode d’amitié intime avec une certaine Clotilde, son aînée de cinq ou six ans, Folio, pp. 206-207). Pour ce qui en est, d’autre part, de sa tentative d’idylle durable avec son cousin Jacques Laiguillon, elle, barbante, lourdingue, longuette, gorgée de pathos et forcée, elle m’a bien semblé n’être qu’une version subconsciemment involontaire du fameux modèle du mariage de raison ou arrangé dont le milieu social d’origine de madame de Beauvoir faisait si pesamment la promotion, surtout après la ruineuse guerre de 14-18. Fadaises bourgeoises sans lendemain dont se libéra bien involontairement notre mémorialiste éclairée.

Ceci dit, toutes choses égales d’autre part, il est indubitable que le mérite de madame de Beauvoir est fort grand. Malgré un contexte intellectuel et idéologique (familial et scolaire) viscéralement réac, rétrograde et indubitablement contraire, elle est droite dans ses bottes, solidement rationaliste et, ma foi, elle a une bonne tête. Dès l’âge de seize ans, elle s’intéresse à la philosophie et ce, pour les bonnes raisons. «Ce qui m’attira surtout dans la philosophie, c’est que je pensais qu’elle allait droit à l’essentiel. Je n’avais jamais eu le goût du détail; je percevais le sens global des choses plutôt que leurs singularités, et j’aimais mieux comprendre que voir; j’avais toujours souhaité connaître tout; la philosophie me permettait d’assouvir ce désir, car c’est la totalité du réel qu’elle visait; elle s’installait tout de suite en son cœur et me découvrait, au lieu d’un décevant tourbillon de faits ou de lois empiriques, un ordre, une raison, une nécessité. Sciences, littérature, toutes les autres disciplines me parurent des parentes pauvres» (Folio, p. 220). Je la seconde entièrement sur ceci (quoique…). Et, adolescente, l’auteure de l’opus philosophique Le deuxième sexe pointe déjà l’oreille en plus, factuellement à tout le moins. «Les femmes qui avaient alors une agrégation ou un doctorat de philosophie se comptaient sur les doigts de la main: je souhaitais être une de ces pionnières» (Folio, p. 222). Option parfaitement autonome et intérieure. De fait, les philosophes Raymond Aron et Jean-Paul Sartre, pour leur part, ne font leur apparition, furtivement, qu’à la page 381 (puis de plus en plus, dans le cas de Sartre, à partir de la page 433, sur 503 pages). Au premier degré et épidermiquement, madame de Beauvoir, jeune fille, est, l’un dans l’autre, fort irritée d’observer que les mecs peuvent courir le guilledou sans représailles aucune et faire tout ce qui est marrant tandis que les filles se tapent tout ce qui est chiant et sont vouées au ghetto matrimonial et à sa fatale indigence intellectuelle. C’est pas encore une lutte explicite pour l’égalité professionnelle des sexes mais c’est indubitablement la rage sourde qui lui servit de ferment, chez cette cruciale génération de femmes universitaires.

Et l’Existentialisme? Oh, il vrille son chemin lui aussi, de façon spontanée, fraîche et frustre, mais tout entier, comme d’un bloc. «Je refusais les hiérarchies, les valeurs, les cérémonies par lesquelles l’élite se distingue; ma critique ne tendait, pensais-je, qu’à la débarrasser de vaines survivances: elle impliquait en fait sa liquidation. Seul l’individu me semblait réel, important: j’aboutirais fatalement à préférer à ma classe la société prise dans sa totalité» (Folio, pp. 263-264). Individualisme bourgeois déraciné et honteux, le programme existentialiste en devenir trouve déjà très explicitement ses racines vénéneuses et critiques chez la jeune fille rangée. «J’étais tombée dans un traquenard; la bourgeoisie m’avait persuadée que ses intérêts se confondaient avec ceux de l’humanité; je croyais pouvoir atteindre en accord avec elle des vérités valables pour tous: dès que je m’en approchais, elle se dressait contre moi» (Folio, p. 264). Tôt, madame de Beauvoir sent l’aporie matérielle et intellectuelle qui l’enferre… «mais je croyais possible de dépasser la médiocrité bourgeoise sans quitter la bourgeoisie» (Folio, p. 261). Le mot existentialisme n’apparaît pas dans l’ouvrage, mais la chose y rode, intimement amalgamé au reste.

Et, finalement, le féminisme? Eh ben, lui aussi, il jaillit de la vie, par bordées erratiques, densément anti-patriarcales, et dans des formulations, vieillottes certes, mais magistralement couperosées de priorités féminines singulièrement modernes. «Je n’admettais pas qu’un des deux époux ‘trompât’ l’autre: s’ils ne se convenaient plus, ils devaient se séparer. Je m’irritais que mon père autorisât le mari à ‘donner des coups de canif dans le contrat’. Je n’étais pas féministe dans la mesure où je ne me souciais pas de politique: le droit de vote, je m’en fichais. Mais à mes yeux, hommes et femmes étaient au même titre des personnes et j’exigeais entre eux une exacte réciprocité. L’attitude de mon père à l’égard du ‘beau sexe’ me blessait. Dans l’ensemble, la frivolité des liaisons, des amours, des adultères bourgeois m’écœurait» (Folio, p. 263. Voir aussi p. 454, ainsi que, d’autre part, p. 412 sur son sentiment serein d’égalité avec ses confrères masculins sorbonnards). Quoi de nouveau sous le dieu-mec-soleil, finalement?

À propos du marxisme et du communisme qui, avec la révolution bolcheviste et la grande guerre civile soviétique (1917-1924) dominaient intellectuellement l’époque, madame de Beauvoir, étudiante directe de Léon Brunschvicg (1869-1944), tient des propos décalés et dépités, singulièrement analogues à ceux qu’on retrouvera sous la plume de son ami Paul Nizan (mentionné furtivement p. 405, puis de plus en plus à partir de la p. 433) dans son célèbre «pamphlet contre la philosophie officielle» (selon le mot même de madame de Beauvoir, p. 469) Les chiens de garde (1932). Elle dit: «À la Sorbonne, mes professeurs ignoraient systématiquement Hegel et Marx; dans son gros livre sur ’le progrès de la conscience en Occident’, c’est à peine si Brunschvicg avait consacré trois pages à Marx, qu’il mettait en parallèle avec un penseur réactionnaire des plus obscurs. Il nous enseignait l’histoire de la pensée scientifique, mais personne ne nous racontait l’aventure humaine» (Folio, p. 318). Elle en arrive ainsi à prendre le cul-de-sac insoluble de sa propre vision réactionnaire abstraite du monde pour la crise de l’intégralité de la philosophie. «Le sabbat sans queue ni tête que les hommes menaient sur terre pouvait intriguer des spécialistes: il n’était pas digne d’occuper le philosophe. Somme toute, quand celui-ci avait compris qu’il ne savait rien et qu’il n’y avait rien à savoir, il savait tout. Ainsi s’explique que j’aie pu écrire en janvier: ‘Je sais tout, j’ai fait le tour de toutes choses.’ L’idéalisme subjectiviste auquel je me ralliais privait le monde de son épaisseur et de sa singularité: il n’est pas étonnant que même en imagination je n’aie rien trouvé de solide à quoi m’accrocher» (Folio, p. 318). Franche, louable et respectable lucidité autocritique, madame…

Les Mémoires d’une jeune fille rangée sont vraiment un passionnant snap shot d’époque. L’œuvre complète de mémorialiste autobiographe de madame de Beauvoir se déploie comme suit: Mémoires d’une jeune fille rangée (1958), La Force de l’âge (1960), La Force des choses (1963), Une mort très douce (1964), Tout compte fait (1972), La Cérémonie des adieux (1981). Des milliers de pages. Et ensuite?… et ensuite, quelques petites années plus tard, à Paris, mon épouse Dora Maar et moi-même entrons discrètement en scène (nous qui résidions aux résidences Robert Garric à l’époque — madame de Beauvoir, qui vibra ardemment un temps pour cet homme de lettre et militant social-catho aurait adoré ça). C’est que nous avons croisé bien drolatiquement la route de la grande jeune fille rangée d’autrefois…

Miniature parisienne IV

Il y a quelque chose là dedans qui n’est pas mort.
Aussi, quand nous vous avons rencontré
(Enfin rencontré, c’est beaucoup dire)
Quand nous vous avons croisé
Madame, dans votre jolie tire.
Vous nous avez langoureusement frôlé
Dans cette drôle de voiture noire justement,
Lentement.
Le drapeau était, cette fois-ci, à l’intérieur de la boite.
Et c’était vous, madame,
Madame Simone de Beauvoir,
Étendard
Des existentialistes.
Où sont donc les susdits existentialistes?
En ce moment, poignant, de votre dernière balade.
Elles ne restent que des femmes.
Quand votre lent corbillard nous a longé,
Le féminisme, elle,
Était là, ce qu’il n’y a pas de morte.
Il y a quelque chose là dedans qui n’est pas mort.
Rectification, faites pardon.
Il y a comme une chose là dedans qui n’est pas morte.

(tiré de mon recueil L’Hélicoïdal inversé, 2013)

Simone d eBeauvoir (1908-1986)

Simone de Beauvoir (1908-1986)

Posted in Citation commentée, Commémoration, France, Sexage, Vie politique ordinaire | Tagué: , , , , , , , , , , , , , , , , , , | 41 Comments »