Le Carnet d'Ysengrimus

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On a volé les moustaches du Père Noël

Posted by Ysengrimus sur 25 décembre 2018

Peter Cooper (1791-1883)

Note d’Ysengrimus: Le faciès masculin non glabre se compose de trois entités distinctes, une barbe homogène, droite et neutre, une moustache vertueuse et une moustache véreuse. Pour faire mousser ce fait symbolico-mythologique incontournable, en ce tendre jour de la Noël, j’ai voulu donner sans ambages la parole au Père Noël lui-même, sur cette cruciale question de la pilosité faciale virile. Le gros lutin rouge nous relate ici, donc, un des pires drames historiques de sa longue et tumultueuse existence et, consécutivement, il nous explique l’origine lointaine de la prolifération des Pères Noël de substitution à moustaches et barbes postiches et visées commerciales monovalentes et courtichettes…

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Moi, le Père Noël qui vous parle, tel que vous me voyez, j’ai vécu des événements merveilleux mais j’ai aussi vécu des événements terribles. L’événement le plus terrible et le plus tragiquement cataclysmique qu’il me fut donné de vivre fut indubitablement la perte de mes moustaches, survenue quelque part dans la première moitié du siècle dernier. Je vois bien à vos bonnes têtes contemporaines que vous vous demandez tous et toutes ce que la perte des moustaches du Père Noël peut bien avoir de si terrible. Ah, les drames du passé sont toujours tributaires de problématiques trop oubliées. Aussi, je tiens à insister pour dire que l’événement fut gravissime, catastrophique, cataclysmique et qu’il porta de lourdes conséquences pour la terre entière. Et permettez-moi de vous expliquer pourquoi.

Il faut d’abord signaler que le Père Noël dort sur le dos, en son modeste grabat, dans son isba de  la portion de l’Île de Baffin, dans le Nunavut, se trouvant au-delà du cercle polaire, et qu’il dort ainsi fort souvent, au cours de tous les mois de l’année, sauf, naturellement, le mois de décembre. Le Père Noël est très vieux et aussi très magique. Sa luge volante, son attelage de chevreuils, sa merveilleuse cloche d’appel, sa poche de cadeaux, sont tous des objets profondément imprégnés de la magie la plus séculaire. Il en est autant de son costume couleur drapeau du Canada (qui lui permet de voyager dans l’espace mais aussi dans le temps), de son tuquon idoine, de sa barbe et de ses moustaches. Inutile de dire que tous les objets et oripeaux magiques d’une figure de la stature du Père Noël attirent la convoitise de toutes sortes de petits plaisantins qui n’attendent pas mieux que de faire tourner le magique au tragique. Donc, le Père Noël dort sur le dos et il est truffé d’objets magiques. C’est dans un tel contexte ordinaire et minuscule que notre drame va subitement prendre corps.

Le premier février 1932 (je m’en souviens comme si c’était hier car c’est le jour de la parution du fameux Meilleur des Mondes de mon excellent ami Aldous Huxley), le Père Noël se lève après une bonne nuit d’un de ces longs sommeils réparateurs. Il se regarde dans le miroir de glace de son isba et constate, oh horreur, qu’il n’a plus de moustaches. J’ai effectivement soudain la gueule de mon excellent ami, le bon Peter Cooper. Or ce qui, chez l’excellent citoyen Cooper, n’est que charme et chafouinerie devient, chez le Père Noël, une déconvenue hautement disgracieuse voire dangereuse. En effet, les moustaches du Père Noël lui confèrent secrètement une portion importante de sa portée magique. Bon, sans moustaches, le Père Noël peut tenir quelques temps, sur son air d’aller… mais cela, croyez-moi, ne durera pas. Fait plus grave, les moustaches du Père Noël sont un attribut viril ancien qui remonte aux archaïques origines manichéennes du personnage. Les moustaches sont un objet qui se subdivise tout naturellement en deux parties. Chez le Père Noël, ses moustaches, se subdivisent en une partie vertueuse et en une partie véreuse. La partie vertueuse des moustaches du Père Noël porte toute sa dimension d’amour, de bonhomie, de candeur et d’enfantillage badin, remontant aux temps du bon lutin Kris Kringle. La partie véreuse des moustaches du Père Noël porte toute sa dimension de méchanceté, de cruauté, d’autorité, d’arbitraire rigide et de persiflage rageur, remontant aux temps de ce triste sire de sinistre mémoire qu’est le terrible Père Fouettard. La synthèse tendue et grave de la force moustachue fonde une portion cruciale de la magie bien tempérée du Père Noël actuel, synthèse toujours bringuebalante et beaucoup plus fragile qu’il ne le semble de prime abord.

Il est hautement probable que le perfide ayant chapardé les moustaches du Père Noël sait parfaitement tout ce que je vous rapporte. Il vient de s’approprier un objet binaire, paradoxal, mélange subtil de poudre de perlimpinpin scintillante et de poudre à canon. Le Père Noël est dévasté. Se mettant promptement à la recherche d’indices, la Mère Noël (qui comme nous le savons tous, représente la portion perspicace, intellective et radicalement sage du couple Noël) découvre assez vite des chrono-stries. Il s’agit là de petites zébrures chronologiques attestant incontestablement que l’intrus, le voleur, l’infâme, disposait de la possibilité de voyager dans le temps. D’où, aussi, l’absence de la moindre trace d’effraction dans l’isba. Notre chrono-voyageur se sera présenté ici dix mille ans avant la construction de notre isba, aura remonté en un éclair cette longue période historique, m’aura arraché mes moustaches au passage comme un long et mauvais diachylon, d’un geste vif et perfide, et se sera esquivé dix mille ans dans le futur. Allez-le retrouver à présent.

La présence fort irritante de ces chrono-stries corrobore aussi que mon voleur peut maintenant être allé se réfugier n’importe où dans l’intégralité de nos strates historiques. Vous me connaissez, je suis un homme d’action. Conduire une luge volante tirée par un attelage de chevreuils, je vous le fait un doigt dans l’œil. Garrocher au jugé et à haute vitesses, des cadeaux dans des cheminées, je vous fais ça les doigts dans le nez. Mais me mettre à ratisser l’intégralité de nos connaissances historiques pour tenter d’y retracer mes moustaches, vous vous doutez bien que cela me parait aussitôt une tâche par trop bénédictine pour mes modestes capacités intellectives. La Mère Noël me dit alors: «C’est bien moins compliqué que tu le penses, Père Noël. Tes moustaches rehaussent ta personnalité, certes, j’en témoigne. Mais elles amplifient surtout des capacités au départ fort quelconques. Il s’agit simplement de rechercher dans l’histoire des grands escogriffes à barbes blanches disposant de certaines aptitudes magiques ou pratiques. Tu devrais arriver à circonscrire et restreindre l’ensemble assez rapidement. Va, va, je te trouve bien trépidant et fort énervé et tu risques de m’empêcher de penser sereinement à notre problème. Part à la recherche de tes moustaches dans le torrent de l’histoire, Pendant ce temps, moi, je colligerai d’autre indices, sur notre scène de crime… qu’il me faut, conséquemment, promptement protéger de ta panique et de tes énervements.»

Je me rends à la séculaire sagesse sagace et inquisitrice de la Mère Noël et je fonce, ventre à terre. Il s’agit donc de retracer des grands persos historiques à barbes blanches disposant, contre toutes attentes, de capacités magiques ou pratiques, marrantes, percutantes, multiples, inattendues ou extraordinaires. Il est hautement probable que l’un d’entre eux sera mon coupable. Il aura installé mes moustaches magiques au dessus de sa barbouze aussi vénérable qu’impotente et cela l’aura subitement rehaussé et catapulté dans les sphères éthérées de l’éminence historique. Si je l’attrape, ce maroufle, je vous file mon calepin qu’il passera un fort mauvais quart d’heure. Mon portrait robot est configuré. Il faut savoir y combiner adéquatement manichéisme philosophique et matérialité pileuse. Ainsi, par exemple, Abraham Lincoln est promptement éliminé. Mazette, le géant du Kentucky est certes surdoué et autant fauteur de guerre (véreux) qu’émancipateur (vertueux) d’esclaves. Simplement, bondance, calmons nous. La barbe est noire et l’escogriffe est déjà lui-même sans moustache. Cela l’innocente d’office. Comprenons-nous bien. Diogène cherchait un homme honnête. Je cherche une barbouze canonique, débonnaire-atrabilaire, surdouée et, surtout, longue, soyeuse et immaculée.

Le premier personnage historique correspondant au portrait robot susnommé fut Moïse. L’homme était de conséquences. Grand, exalté, gaillard, brutalement manichéen dans sa magie. Il a distribué tant les plaies d’Égypte pour les uns que l’obtention des tables de la loi pour les autres. Et cette barbe de patriarche, neigeuse, blanche et fournie, le dénonçait fatalement. J’approchai l’homme en fin de course. Il venait de se faire confirmer par son patron céleste qu’il ne verrait pas la terre promise et il tirait une gueule passablement déprimée. Rien de bien flamboyant, pour tout admettre. On a discuté, sous sa tente de nomade. Il m’a longuement parlé des aléas du monothéisme. Il trouvait que les gens étaient bien bêtes et bien méchants. Il venait de solidement se faire emmerder par Aaron et son Veau d’Or régressant. Si ce type avait osé me chaparder mes moustaches, cela ne le faisait pas jubiler bien fort, car il semblait un peu au bout de son rouleau. En un mot, Moïse était dans la mouise. J’ai ostensiblement fait semblant de m’intéresser à ses zinzins et, quand il faisait moins attention à son interlocuteur qu’aux idées amères qu’il ressassait lui-même, j’en profitai pour promptement me pendre à ses moustaches. Postiches (donc chapardées au Père Noël), elles auraient du se décoller comme du mauvais diachylon. Il n’en fut rien. Les grandes moustaches de Moïse restèrent bien en place et le digne prophète poussa un hurlement de douleur qui percuta comme le tonnerre. Sans m’excuser ni rien expliquer, je me dépêchai de m’esquiver dans le tourbillon du temps. Mauvais choix.

Le second personnage historique correspondant à mon portrait robot fut Léonard de Vinci. Plus proche de nous, déjà, l’homme était lui aussi de conséquences. Illustre, sémillant, inventif, éclectiquement polyvalent, brouillonnement manichéen dans son savoir fourmillant et industrieux. Il a inventé autant des pateloutes absurdes et dangereuses pour les uns qu’il a peint et dessiné des œuvres poignantes et immortelles pour les autres. Et cette barbe de grand humaniste, neigeuse, blanche et fournie, le dénonçait fatalement. J’approchai l’homme dans un moment de fléchissement. Il venait de finir de peindre La Joconde et il avait le net sentiment que cette bourgeoise florentine lui avait ri au nez pendant toute l’opération. Il était bien contrarié et il tirait une gueule passablement épuisée. Rien de bien flamboyant, pour tout admettre. On a discuté, dans son officine d’inventeur et d’artiste. Il m’a parlé des sourds tiraillements de la Renaissance italienne. Il trouvait que les gens étaient bien bêtes et bien méchants. Il venait de solidement se faire emmerder par toutes sortes de mécènes aristos enquiquineurs et vétillards qui le priaient constamment de retoucher ses tableaux pour des raisons bassement morales. De plus, il avait tellement à faire qu’il ne savait tout simplement plus où donner de la tête. Si ce type avait osé me chaparder mes moustaches, cela ne le faisait pas jubiler bien fort, car il semblait un peu au faite de son inorganisation. En un mot, Léonard perdait un peu le nord. J’ai ostensiblement fait semblant de m’intéresser à ses zinzins et, quand il faisait moins attention à son interlocuteur qu’aux idées bougonnes et brouillonnes qu’il ressassait lui-même, j’en profitai pour promptement me pendre à ses moustaches. Postiches (donc chapardées au Père Noël), elles auraient du se décoller comme du mauvais diachylon. Derechef, il n’en fut rien. Les grandes moustaches de Léonard de Vinci restèrent bien en place et le digne inventeur poussa un hurlement de douleur qui percuta comme une ruine qui s’effondre. Sans rien expliquer, je me dépêchai de m’esquiver dans le tourbillon du temps. Un autre mauvais choix.

Le troisième personnage historique correspondant à mon portrait robot fut Charles Darwin. Plus proche de nous, encore plus, l’homme était lui aussi de conséquences. Savant, méthodique, rigoureux, inflexible, solidement manichéen dans l’impact de sa science articulée et amorale. Il a imposé la doctrine évolutionniste et la conscience de la progression universelle des organismes vivants pour les uns, il a durablement fracassé et ravagé la morale traditionnelle et l’angélisme humain pour les autres. Et cette barbe de docteur, neigeuse, blanche et fournie, le dénonçait fatalement. J’approchai l’homme dans un moment de sérénité. Il venait de terminer une nouvelle préface pour la version française du vieux compte-rendu de son grand voyage de recherche sur le voilier le Beagle et il tenait la clef, abstraite mais sûre, de la question de la lutte pour la vie, de l’origine des espèces et de la sélection naturelle. Il était malgré tout contrarié et il tirait une gueule passablement marrie. Rien de bien flamboyant, pour tout admettre. On a discuté, dans sa petite cabine de savant voyageur. Il m’a parlé des détails fourmillants et compliqués de la recherche biologique et, surtout, de leur impact aussi explosif qu’imprévisible dans l’opinion publique. Il trouvait que les gens étaient bien bêtes et bien méchants. Il venait de se faire copieusement traiter de brute velue et perverse par des olibrius aux vues sommaires qui s’offusquaient outre mesure du fait, pourtant implacable, que l’homme descende d’un singe. Ouf, il faut dire que ça bardait passablement, pour monsieur Darwin. Aussi, si ce type avait osé me chaparder mes moustaches, cela ne le faisait pas jubiler bien fort, car il semblait un peu au bout de sa patience et de ses moyens. En un mot, Darwin frôlait la ruine. J’ai ostensiblement fait semblant de m’intéresser à ses zinzins et, quand il faisait moins attention à son interlocuteur qu’aux idées efficaces qu’il ressassait lui-même, j’en profitai pour promptement me pendre à ses moustaches. Postiches (donc chapardées au Père Noël), elles auraient du se décoller comme du mauvais diachylon. Derechef, il n’en fut rien. Les grandes moustaches de Charles Darwin restèrent bien en place et le digne zoologiste poussa un hurlement bestial qui percuta comme le cri du tyrannosaure. Sans rien expliquer, je me dépêchai de m’esquiver dans le tourbillon du temps. Encore un mauvais choix. C’était bien le cas de le dire: la barbe, à la fin.

Penaud, fourbu, affaibli par l’effet de déclin magique de plus en plus senti de la perte de mes propres moustaches, je m’en retournai dans ma petite isba de  la portion de l’Île de Baffin, dans le Nunavut, se trouvant au-delà du cercle polaire, rejoindre la Mère Noël. Celle-ci n’avait d’ailleurs pas perdu son temps entre-temps (tandis que, visiblement, je perdais le mien). À mon arrivée, elle me mit entre les doigts un petite pincée de poussière velue et puante qu’elle avait découvert, après une patiente inspection microscopique de notre scène de crime. Je regardai cette insignifiante portion de miasme hirsute et malodorant d’un œil un peu éteint. Cela me semblait une bête et infime touffe de poils de chats, sans plus. La Mère Noël me dit alors, lapidaire: «C’est pas du poil de chat, bêta. Je l’ai soigneusement expertisée. C’est incontestablement une petite touffe de la fourrure de Tiglon. »

Non! Pas Tiglon! m’exclamai-je. Il faut absolument que je prenne une minute pour vous expliquer qui est Tiglon. Tiglon, c’est le mauvais génie universel des coups pendables et de la facétie calamiteuse. Dans les différentes cultures, il prend différentes formes. Il est le djinn Iblis chez les musulmans, il est le dieu Loki chez les vieilles peuplades germaniques, il est le demi-dieu Silène en Asie Mineure, Arlequin ou le Chat du Cheshire dans nos cultures. C’est le lutin, le farfadet, des irlandais. Le Jack Mistigri des vieilles légendes québécoises. En un mot, c’est pas un mauvais gars mais c’est un emmerdeur de première. C’est pas Satan, Méphisto ou Raspoutine mais c’est pas la Fée des Étoiles non plus, si vous voyez ce que je veux dire. Si Tiglon est derrière cette pitoyable histoire de vol de moustaches, là, on est pas sortis de l’auberge. C’est un facétieux, un inconscient, un intempestif, le Claude Blanchard du cataclysme, l’Olivier Guimond du tsunami d’emmerdements. Il ne pense pas à mal, il ne pense pas ruineux ou pitoyable, il pense juste à se marrer. Il est toujours en farces, comme on disait anciennement, et il déclenche, avec ses dites farces fort douteuses, des catastrophes planétaires juste en se jouant. En un mot, Tiglon est un petit plaisantin qui n’attend pas mieux que de faire tourner le magique au tragique.

La cachette de cet enfant terrible de Tiglon se trouve en la forêt immémoriale du Faîte du Calvaire, dans une des cabanes de bois désaffectées de l’ancien Calvaire. J’y fonce, ventre à terre, d’abord bien décidé à sonner vertement les cloches de ce satané mistigri fauteur de trouble de Tiglon. Mais, en chemin, plus je m’approche, plus je me frigorifie. Sans mes moustaches, mon potentiel magique est au plus bas. Tiglon est un prestidigitateur pugnace, une esbroufe politicienne inénarrable. Je vais devoir l’approcher sur un ton discret, sinon il risque de se braquer et je risque de perdre mon affaire. Nous sommes à la fin de l’année et déjà ma tournée de distribution de cadeaux de 1932 est foutue. Or Tiglon, ce sinueux voyageur temporel, est bien capable, si je manque de tact, de me faire niaiser une année entière. Je me propose donc de la jouer dans le feutré, à l’amicale. Aussi, en entrant dans sa cabane, je décide de faire fi de la pestilence, de ravaler ma contrariété rageuse, et d’aller droit au but. Le monstre félin anthropomorphe zébré et hirsute, sourit amplement, à sa manière niaise, quand il m’aperçoit dans son cadre de porte. Je m’exclame, avec mon plus grand enthousiasme feint imaginable: «Tiglon, mon ami, mon frère, mon alter ego, mon second moi-même, Castor de ce Pollux, Oreste de ce Pylade, Montaigne de ce La Boétie, âme sœur, copain d’abord. Je viens en paix, prendre tes lumières. J’ai perdu mes tristes et pendantes moustaches. N’y serais-tu pas, par le plus incommensurable des hasards, pour quelque chose?»

Tiglon est de fort bonne humeur. Tout va mal dans le monde, c’est la crise économique, l’imbroglio politique, la déprime morale, et cela le chatouille et l’amuse. Il n’est pas d’humeur à minauder ou à feindre. Il y va frontal. Il sait qu’il n’a rien à craindre, que même amputé de mes précieuses moustaches manichéennes, je reste un homme bon, bonhomme, placide. Tiglon exulte en me disant: «Père Noël, je vais pas vous niaiser plus avant. Vos bacchantes de vieux nigaud, c’est moi qui vous les ai escamotées. Ce ne fut pas une mince affaire d’ailleurs. Elles ont bien frétillé, comme un duo de chiens fidèles cherchant à retrouver leur vieux maître. Mais je leur ai coupé le sifflet assez raide. D’abord, je me suis empressé de revenir ici, en les tenants bien enfermées dans cette menue prison inviolable.» Tiglon me jette alors nonchalamment une petite cassette à fermoir magique. Je la capture au vol et m’empresse de l’ouvrir, le cœur plein d’espoir. Elle est vide. Cela aurait été bien que trop simple.

Et Tiglon de poursuivre, en ricanant, comme feule une panthère: «Une fois devenu l’heureux propriétaire de vos circonflexes blanches, brave lutin rouge, je ne me suis même pas soucié de me les coller sous le nez. J’ai mes propres moustaches pointues tigro-léonines et elles me vont parfaitement. Je me suis contenté de triturer et de torturer les vôtres. Je les ai d’abord bien fait macérer dans de la bonne gadoue du Bas d’Adour qui, comme vous le savez, est une poix de Jouvence. Vos fichues moustaches sont alors redevenues jeunes et noires, comme celles de Douglas Fairbanks ou du Magicien Mandrake. Ensuite, je me suis emparé de mon terrible coupe-coupe de brousse et j’ai sectionné, d’un geste ample et sec, vos moustaches par le centre, séparant ainsi radicalement la moustache vertueuse de la moustache véreuse, et fracturant de ce fait l’archaïque synthèse manichéenne de votre si ennuyeuse bonhomie séculaire. Jeunes et crispées, mordantes, vos deux moitiés de moustaches ont alors pris, en se tortillant d’aise et de rage comme de mauvais lombrics, la forme de deux intransigeantes figures géométriques dont je tairai ici sagouinement les contours. J’ai ensuite jeté vos deux moitiés de moustaches ainsi géométrisées au dessus de mon épaule, les laissant nonchalamment s’envoler et tomber, sans aménité particulière, dans le tournoiement des siècles.»

Totalement atterré, je fronce mes sourcils, neigeux eux aussi, et je me demande intérieurement, en frémissant de peur anticipatrice, ce qu’il veut bien dire par là. Le perfide Tiglon ne se soucie même pas de me laisser le temps de le questionner plus avant. Il poursuit, goguenard: «Vos deux moitiés de moustaches sont fatalement retombées sur deux gueules distinctes qui, contraintes magiques obligent, sont nécessairement les gueules masculines de deux olibrius aléatoires et ordinaires mais obligatoirement nés la même année. Elles tourbillonnaient à bonne distance l’une de l’autre, la dernière fois que je les ai vues, quand elles se sont engouffrées dans le maelstrom du temps. Bon… cela a du se jouer quelque part sur la cheville unissant le dix-neuvième et le vingtième siècle. Je n’en sais pas plus et, amoral comme vous me connaissez, Papa Noël, je me gausse bien du reste.» Et, dans un sourire dentu et cruel, Tiglon conclut en disant «Bonne recherche, Père Noël. Et surtout bon Noël et bon vent.» Puis Tiglon, en ricanant gauchement selon sa manière, me fait un petit signe sans ambivalence de ses griffes frémissantes en posture de pattes de kangourou, pour dire: maintenant, cacique, tu dégages.

Je suis totalement dévasté par ces épouvantables infos. Il est parfaitement inutile de me mettre à discutailler moralité publique avec un facétieux impénitent et cataclysmique comme Tiglon. Ce serait comme se chamailler avec un enfant lunatique qui viendrait de faire pipi sur mes genoux. En me retirant promptement de la cabane de Tiglon, j’ai plutôt une pensée marrie et contrite pour Moïse, Léonard de Vinci et Charles Darwin, tous trois, en soi, aussi innocents qu’Abraham Lincoln, quelque part. J’ai tiré brutalement et intempestivement les moustaches longues, unifiées et immaculées, de ces trois honnêtes hommes, figures historiques ingénues et blanches comme neige, alors que je me devais en fait de chercher deux fragments de moustaches jeunes, distincts, géométrisés, séparés, dangereusement désunis, et noirs comme mon charbon punitif d’autrefois. Dans les mois, les années, les siècles qui suivent (quand on est sans âge et qu’on voyage bilatéralement dans le chronoscope, allez donc faire un décompte fixe du temps qui passe), je cherche désespérément ces deux parcelles velues de forme géométrique secrète apposées sur des gueules masculines inconnues et livides. Tout ce que je sais c’est que, manichéisme oblige, l’une sera éminemment merveilleuse et l’autre sera terriblement immonde. Mais cela ne m’est absolument rien. Je ne trouve rien. Je suis bredouille. Je fais chou blanc. Tout est foutu.

Et une année passe, finalement. En février 1933, j’atteins le fond du baril. Mes pouvoirs de source moustachienne sont au plus bas et j’erre les mains dans les poches, comme un pauvre hère, dans les rues de Montréal. J’ai alors perdu tout espoir de retrouver mes moustaches et, dans les derniers mois de l’année précédente, j’ai constaté l’apparition de force Pères Noël de substitution, sonnant des grelots, portant des moustaches et des barbes postiches, et s’efforçant, avec une générosité forcenée et un talent variable, de compenser mes manques et de reproduire mes effets magiques, dans ce monde en totale crise économique, déroute politique et marasme moral. Paumé, un peu cloche, j’entre dans un petit cinéma borgne, y dilapidant mes dernières piécettes de nouveau pauvre. On y joue un film datant de 1931, City Lights (Les lumières de la ville). Je m’émerveille de la douceur insondable et du talent irrésistible de Charlie Chaplin. Le film se termine et une bande d’actualité passe, juste avant la fermeture du cinéma. L’Allemagne a un nouveau chancelier, un gesticulateur mal coiffé qui semble de fort méchante humeur. Tiens c’est curieux, il a la même moustache carrée que…

J’ai un violent sursaut. Deux moustaches noires et géométriques (carrées en fait, donc, je le découvre tout juste ici) sous le nez de deux figures historiques cruciales, l’une fondamentalement gentille, l’autre terriblement odieuse. Vite, je tire de ma poche arrière mon annuaire (microscopique mais très complet) de la liste de tous les enfants et anciens enfants du monde. C’est pour constater que ces deux messieurs Chaplin et Hitler sont exactement nés la même année, 1889, à seulement quelques semaines d’intervalle. Je me lève dans le cinéma et, sous le jet de lumière poussiéreux qui termine de se dérouler, je beugle que ces deux olibrius se partagent inconsciemment le manichéisme fatal de mes épouvantables sorcelleries de moustaches. Me prenant pour un pauvre poivrot déroulant son télex, un videur poli mais ferme me montre promptement la sortie.

La suite se devine. Même Charlie Chaplin en fera la synthèse, sept ans plus tard, dans The Great Dictator, tourné en 1940, où il met sa petite moitié de moustache de bon au service d’une incisive critique satirique du méchant et de son autre moitié de moustache. Sauf que moi, ici, tout de suite, moi, Noël le méconnu, il me faut maintenant me dépêcher d’aller récupérer, justement, mes deux moitiés de moustache, dans la tempête du siècle. Il faut urgemment commencer par la moitié véreuse, qui est incontestablement la plus dangereuse. Je fais bien quelques tentatives en direction de l’ancienne contrée de mon vieil ami Odin, un autre barbu de conséquences, mais ce méchant chancelier est entouré d’une bande d’infâmes sbires tout de noir vêtus, une muraille opaque, perfide et impossible à percer. Les années passent rapidement, je continue de rester totalement inopérant, ne pensant plus qu’à une seule chose, la petite moustache carrée de Hitler. Je ne fais plus mes tournées de la Noël. Les Pères Noël de substitution fleurissent et se multiplient alors, dans les dernières années de la si triste décennie 1930. Ils sont là pour rester, désormais, et il est limpide dans mon esprit qu’une fois toute cette crise terminée, il me faudra composer, me démultiplier, me commercialiser, perdre une portion significative de mon mystère et de ma magie. Plus rien ne sera vraiment comme avant. Le dentifrice ne retournera pas dans son tube, comme on dit aujourd’hui…

Vite, bien vite, nous voici en septembre 1939 et, incompétent et maladroit, je n’ai rien pu faire pour juguler mon drame, qui va maintenant devenir planétaire. Qu’est-ce que je m’en veux, avec le recul. La guerre éclate. La suite est inexorable. Vous me connaissez, je suis un homme d’action. Conduire une luge volante tirée par un attelage de chevreuils, je vous le fais un doigt dans l’œil. Garrocher au jugé et à haute vitesses, des cadeaux dans des cheminées, je vous fais ça les doigts dans le nez. Mais me mettre à affronter tout seul, sur mon esquif non armé et chambranlant, toute la force de feu de la Luftwaffe, non, juste non. Impossible. Suicidaire. J’ai donc du faire comme le reste de l’humanité entière. Attendre, le cœur transit, que nos vrais héros de guerre remontent la côte et libèrent, aux prix de toutes les souffrances que l’on sait, la magie de l’Europe.

Le méchant chancelier met fin à ses jours, en 1945. Sinistre. Je dois maintenant absolument agir car ses sbires s’apprêtent en plus à le brûler, comme un encombrant paquet de feuilles mortes. Dans Berlin dévastée, ayant désormais perdu toute ses ressources guerrières, je me faufile et fonce, ventre à terre. Je trouve moyen de m’approcher de la dépouille du méchant et de promptement lui tirer sa moustache, la moitié véreuse de la vieille moustache du Père Fouettard, avant qu’il ne soit trop tard. Elle s’arrache comme un mauvais diachylon. Puis elle se met à frétiller comme un odieux scorpion, entre mes doigts tremblants. Je m’empresse de l’enfermer dans la petite cassette à fermoir magique de Tiglon, que je gardais pendant toutes ces tristes années, en prévision de ce terrible moment. Dimension véreuse de moustache capturée. Je me tire en douce justement au moment ou le vilain chancelier prend feu. Morte la bête, capturée la moitié véreuse de ma moustache, mort le venin.

Il me faut maintenant passer à la portion la plus facile mais aussi la plus triste de toute cette regrettable opération. Je descends rendre visite à Sir Charles Spencer Chaplin, qui est innocent, qui n’a rien fait de mal, qui a littéralement fondé le septième art, et qui est à l’origine de choses si belles et ce, inconsciemment, grâce au talent magique que lui conféra la dimension vertueuse de mes moustache, le segment de Kris Kringle. Je m’assois calmement en compagnie de monsieur Chaplin et je lui explique poliment l’intégralité du pourquoi du comment du truc. Il réagit avec calme et grâce. C’est un être humain splendide qui, depuis ce moment et jusqu’à sa regrettable mort survenu en 1977, est resté un excellent ami. Comprenant tout et ne s’objectant à rien, Charlie Chaplin, une fois ma chaloupeuse explication complétée, se penche légèrement vers l’avant, ferme doucement les yeux, et me laisse promptement lui arracher sa petite moustache carrée. Elle vient, comme un bon diachylon. Je l’enferme en compagnie de sa dangereuse converse dans la petite cassette à fermoir magique de Tiglon, que je verrouille soigneusement et empoche prudemment. La cassette vibre violemment dans le fond de ma poche. Les deux polarités manichéennes de mes moustaches sont à s’empoigner ardemment. Avec tout ça, je viens tout juste de rater la Noël de 1945. Ce sont encore les Pères Noël de substitution avec leurs barbes postiches et leurs grelots qui devront me compenser. Mais il reste que, bon, tout pourra enfin bientôt recommencer. Je viens de récupérer tous les fragments de mon dangereux et terrible objet magique. Fauché dans l’intégralité de ses propres effets magiques, Charlie Chaplin restera artistiquement discret pendant deux longues années. En 1947, il tournera Monsieur Verdoux, le premier film dans lequel, comme on peut le voir sur les vieilles affiches d’époque, il apparaît sans moustache. Le film sera reçu avec un respect poli mais les critiques et l’histoire diront que les belles années de Charlot sont désormais derrière lui, qu’elles datent du temps de la petite moustache noire, vertueuse, vigoureuse, mystérieuse et carrée.

Entre-temps, j’ai un dernier problème à régler. Il faut encore que les deux portions de mes remuantes moustaches se recousent, se dégéométrisent et, surtout, il faut qu’elles retrouvent leur blancheur d’origine. Pour ce faire, il y a une seule solution: le temps. Dans leur petite prison métallique, mes contrariantes bacchantes sont encore trop distinctes et trop jeunes. Elles se chamaillent vigoureusement dans la cassette magique et la font intensivement vibrer. Je retourne donc dans ma petite isba de la portion de l’Île de Baffin, dans le Nunavut, se trouvant au-delà du cercle polaire. Sauf que, matois et pas plus con que Tiglon, j’y retourne mille ans dans le passé. J’avise ma vieille et fidèle boite à bois, qui est déjà bien en place et j’y dissimule soigneusement la cassette à fermoir magique contenant mes si conflictuelles moustaches. C’est d’ailleurs de là que provient le fameux aphorisme de nos jours de l’an d’autrefois: esquive la basse caisse dans le faux fond de la boite à bois. Je me retrouve ensuite mille ans plus tard, au temps présents, et je retrouve la cassette là où je l’avais dissimulée, un millénaire auparavant. Elle ne vibre plus, tout semble bien calme. J’ose ouvrir le fermoir magique de la cassette. Mes inimitables circonflexes s’y trouvent, sereines, radieuses, intimement unifiées, pointues derechef, et blanches comme neige. Elles se mettent à frétiller comme un bon chien unique retrouvant son vieux maître et elles frissonnent d’aise quand je me les arrime enfin sur le dessous du nez, où elles s’agrippent solidement et durablement.

Je retrouve finalement la Mère Noël, en soupirant d’aise. 1946, 1947 et les autres seront de bonnes années. Les Trente Glorieuses viennent de commencer.

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Adolf Hitler (1889-1945) et Charlie Chaplin (1889-1977)

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Mon pastiche du SURVENANT et de ses correspondants et correspondantes

Posted by Ysengrimus sur 21 juillet 2015

le-Survenant-homme

Note d’Ysengrimus: Il y a soixante-dix ans pilepoil était publié le roman LE SURVENANT (1945) de Germaine Guèvremont. Quoi de mieux, pour commémorer cela en force, en ardeur et en joie, que de relire la courte mais prenante correspondance du Survenant, sur DIALOGUS. Ici, le travail de pastiche, je le partage avec un inconnu venu des vents que je salue très respectueusement au passage. J’ai fait une partie du Survenant, cet(te) inconnu(e) a fait l’autre (et notamment la fort savoureuse lettre d’acceptation). J’ai joué aussi, ici-dedans, bon nombre des correspondants et correspondantes du Grand-dieu-des routes, beau dommage. Et, comme d’habitude, des Venants et des Venantes du tout venant ont fait les autres. On a ici une œuvre collective. Lisez sans démêler ou démêlez sans lire, c’est selon le goutteux de tout un chacun…  Salut et respects à tous les Grand(e)s Itinérant(e)s du monde.

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LETTRE D’ACCEPTATION DU SURVENANT À L’ÉDITEUR DE DIALOGUS

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Bien le bonswoer msieu Dumontais.

 Vous savez chus pas ben élevé pis cultivé, j’ai lâché ma maîtresse, d’école j’veux dire, en cinquième, mé j’sé quand même compter, lire et écrire pas aussi savamment que tout vot’râréopage de DIALOGUS comme que vous dites. Vous m’escusrez don de mé fautes pis de ma tournure de phrase, la terre m’a élevé pis les outardes et le fleuve m’ont entraîné.

J’ai ben aimé lire ce que j’ai pu comprendre. Ben entendu, dieu pis toute cé saint me sont pas des étranges. On n’é un peupe très pieux icitte, pis on les implore souvent. Si j’vous écris cé parsque, quand j’ai descendu le fleuve au début du sciècle dernier pis pris la mer, j’ai abouti à Vineyard pis j’ai rencontré le capt’n Slocum de vot gang. Y ma faite grande impression. Pour moé c’était le grand dieu des mers, mé y’était ben taciturne… On a parlé de cé nombreux voyages et de tout cq’yavait vu. Ensuite j’ai djumppé une barge, rluqué la Liberté, remonté le courant d’Hudson comme un somon, travarsé le lac de not’fondateur à Québec, pis descendu le courant du grand cardinal. Rendu à Sorel, j’ai pris une sacrament de tasse… J’avais assé bourlingué pour me tanner, c’était le temps de me câser pour l’hiver. Ben dégrisé, mon paqueton su le dos, j’ai allongé la jambe vers Sainte-Anne… à la brunante j’étais au chnail du Moine. J’avais juss mangé du résin de grève pis j’avais l’estoma din talon, à drette su la ptit butte, de la lumière et de la boucane dans la cheminée, je m’avancé dans l’allé aux bruits du jappeux puis: toc toc toc… Si je peux agrémenter, cé le bess. Si non neveurmagne.

Venant je signe

Le Survenant

Toujours vivant et non revenant

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1- QUI ES-TU?

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Excuse-moi de te formuler la question de cette manière-là, mais qui es-tu?

Merci à toi!

Issacar

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Ben le bonjour Issa Car

Qui suis-je?

Eh ben pour certains c’est le Venant aux Beauchemin, d’autres c’est le fend-le-vent, le beau marle, le rouget frisé, pas l’enfant-Jésus de Prague, l’aventurier et pis neveurmagne.

Salut.

Le Survenant

Grand-dieu-des-routes

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2- LA BEAUTÉ DES ÎLES

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Cher Survenant!

Je suis native de vot’coin de pays (Sorel) comme vous auriez probablement dit! Grâce aux écritures d’une certaine Berthe Beauchemin, votre vie nous a été racontée, portée à l’écran et c’est un peu par votre biais que notre belle région s’est fait connaître. Saviez-vous que nos belles 103 îles ont été reconnues comme réserve nationale de l’Unesco? De quoi sauvegarder notre végétation et la beauté des ces Îles! Une journée à se promener en bateau sur ces eaux est une des choses les plus relaxantes et agréables durant nos étés! Sur quelle île vous êtes-vous installé le plus longtemps?

Bon retour M. Le Survenant!

Marie Hébert

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Merci ben Marily pour vot’lettre du vingt courant.

D’abord j’voudrais pas vous faire des accroires, çé pas mon coin de pays où chus né, mais cé ben vrai que j’yé passé un bon bout de temps, pis que j’en ai des souvenirs intenses. J’ai pas souvenance de Berthe, c’était p’t-être une ptite cousine de mon ami Didace, ah! Didace. C’est lui qui me comprenait le plus, on a ben ravauder et marauder ensemble dans tous les chenaux et rigolets du coin. Que ce soit par les bons soins d’la Noire de Berthe ou ben de Germaine qu’on m’a raconté çé trop d’honneur pis neveurmagne çé vivant les îles.

J’y repasse encore de temps en temps, mé j’rtouve pu tout ce qui y’avait failli me retenir pis on ne me reconnaît pus, pis çé pu aussi sauvage… et nerveurmagne faut pas être trop égoïste, la beauté çé comme l’âme, faut la partager… mais faut aussi la protéger. Une journée çé pas assez… que ce soit à rame, à perche, à godille ou ben à l’aviron, faut y retourner… mais l’essentiel faut pas de bruit…

Comme j’vous disais tantôt, j’ai ben ravauder dans les îles. Quand le temps le permettait, j’embarquais sus la verchère du pére Didace, pis je traversais le grand chenal, j’avais mon coin à pointe de l’Île de Grâce, je barbotais comme un plongeur pis ça faisait jaser les habitants de la commune. Ah nerveurmagne. D’autres fois, avec le ptit canot, je dépassais l’île d’Embarras pis je me rendais à cabane à Zoel, j’attrapais queques barbottes à ligne pis on se cuisait une bonne bouillabaisse sur sa ptite truie et ben sûr agrémenté d’un peu de Saint-Pierre. J’en dis trop, les gars de barges sront pas content et pis nerveurmagne ça fait tellement longtemps.

À la vie,

Le Survenant

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3- ALEXIS LABRANCHE

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Salut Venant,

Germaine était la cousine de Claude-Henri Grignon et je me suis toujours demandé si tu avais déjà «dravé» avec Alexis Labranche. Vous avez tous les deux un peu le même genre.

Guy

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Bonsoer Guy,

Marci pour les histoires de la famille. Eh ben non, j’ai pas dravé avec Jos Branch, j’pense que je tétais encore m’man dans ce temps-là. Pour la drave j’ai plus entendu à propos du ptit Jason, mé y’a pas fait vieux os.

Marci pour ton mot.

Venant

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4- GIBELOTTE

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Survenant,

Je n’en suis pas certain, mais je crois me souvenir que dans le bout de Sorel, on mangeait de la gibelotte et non de la bouillabaisse.

Gaston Guévremont

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Bonsoir Monsieur Guèvremont.

J’vous contrarirez pas en vous disant que vous avez pas tord, mais… Une bonne connaissance à moé, un francé qu’iétait coq s’une barge m’avait donné sa recette de bouillabaisse remodé aux poissons d’icitte, ça fait que quand j’ai mijoté ça pour Zoel, y ma dit: que cé que ste gibelotte que t’as préparé là Venant? Alors neveurmagne, ça peu ben porter deux noms, pas vré?

Le Survenant

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5- TOI ET JÉSUS

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Salut le Venant,

Dans un cours de littérature, ma prof a effectué un parallèle entre toi et le Christ, notamment dans la manière dont tu t’es lavé en entrant chez les Beauchemin, dans ces gens qui venaient de tout le chenail pour t’entendre raconter tes histoires, dans ta chasteté, malgré toutes les mignonnes qui t’auraient voulu pour homme… Angelina par dessus toutes. J’avais trouvé ce lien intéressant. T’en penses quoi toi, de te faire comparer à Jésus dans les grandes écoles modernes? La barre est haute, non?

Amicalement,

M

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Salut à toi,

Mignonne ou Madeleine, chus pas ben ben dans les bondieuseries même si j’porte mon ptit crucifix… c’est ti plus dur d’aimer que d’être aimé? L’histoire de Jésus m’avait fait une ben grosse impréssion au ti cathéchisme, alors je penserais que cé pas rassurant d’être trop voulu… Ah Angélina, tente moé pas. J’ai pas grand pouvoir sus le futur pi les comparaisons dans les grandes écoles, je connais pas d’autres façons pour me laver les mains et de raconter les nouvelles, ces races de monde prendront ben la meilleure partie qui voudront, alors le saut de l’ange, neveurmagne.

Ben respectueusement,

Survenant

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6- CETTE ÎLE

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Très cher Survenant,

Ce que j’aurais aimé causer un moment avec vous! Vous, personnage fictif de Germaine Guèvremont que j’apparente à Zorba le Grec de Nikos Kazanzaki et à ce Dompteur d’ours d’Yves Thériault. Tous trois, vous représentez l’Homme, l’homme différent des autres hommes en ce que vous ignorez le poison de la routine. Tous trois, vous dérangez, vous suscitez tout à la fois amour et haine… Dieu pour les uns, diable pour les autres. Qui étiez-vous donc, cher Survenant?

Angélina, un des personnages-clé de ce roman, vous appelle si joliment Grand-Dieu-des-Routes; Amable, personnage falot, jaloux, vous qualifie de fend-le-vent. C’est à travers les yeux d’Angélina que l’auteure vous décrit: «… le Survenant exprimait le jour et la nuit: l’homme des routes se montrait un bon travaillant capable de chaude amitié pour la terre. L’être insoucieux, sans famille et sans but, se révélait habile artisan de cinq ou six métiers… Non seulement adroit à l’ouvrage et agréable aux filles, mais encore habile à se battre et aussi fort qu’un boeuf.» Qu’exiger de plus d’un homme?

Vous aurez permis au père Didace de transgresser les diktats de la religion du curé et de finir un veuvage étouffant. Vous aurez permis à Angélina —la boiteuse— de se croire femme, femme qu’un homme peut aimer. Vous aurez réveillé le village. Pour un temps, plusieurs se sont mis à rêver. Quel beau cadeau leur avez-vous fait! Mais, que cachaient donc vos mémorables soûlographies, cet attachement à «la bouteille» presque aussi fort que votre amour des femmes? D’où vous vient ce refus de l’amour passionné d’Angélina, de l’amitié de Didace? Pourquoi ce départ sans même un adieu?

Itinérant comme Zorba, comme le Dompteur d’ours, vous habiterez longtemps notre inconscient collectif. Je me demande même, si Charles Dumont, ce poète chanteur songeait à vous en écrivant ce refrain?

Passager clandestin
De l’amour quotidien
Interdit de séjour
Des banales amours
Passager clandestin
Voyageur incertain
Est-ce qu’il existe une île
Au bout de votre exil?
Cette île aurait-elle pu exister pour vous?

Madeleine Gousy

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Bonjour

Le Survenant a existé et existera toujours, que ce soit l’île des gauchers ou l’île à la dérive, c’est un cri d’humanité, encore plus maintenant où tous semblent devenir l’outil de leurs outils… La mouvance est le salut…

Humainement,

Survenant

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7- ANGELINA DANS SA FENÊTRE

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Bonjour Monsieur le Survenant,

Quand j’étais collégienne, une fille qui pleurnichait la face dans le cadre de la vitre du corridor aux amoureux parce que son gars varnoussait ailleurs puis s’occupait pas d’elle, on appelait ça une Angélina-dans-sa-fenêtre… Vous y êtes pour quelque chose?

Cégismonde Lamothe

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Le bonsoir,

Non j’y suis pour rien… Le destin cé le destin. Y’en a qui rgardent passer, dé s’autres qui passent. Nervermagne. Chacun son chemin.

Grand-dieu-des-routes

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C’est-tu du niaisage ça, en monde! «Le cossin c’est le cossin». Franchement! Pas assez homme pour er’connaitre ses torts envers Angélina, en plus. Never more, oui! Peut ben avoir une belle ptite gueule de frau. Rien en arrière, par exemple. Amanché d’même t’es-t-aussi ben d’aller t’cacher pis d’pu survenir en nulle part.

Cégismonde —en criss— Lamothe

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Soir monde en criss…

J’ai ben jonglé à ta lettre de bêtise, y répondre en pareil, gueule de frau tête de fru, mé, ça mène à rien… Je me souviens, quand j’étais ti gars, de l’histoir’du pendu, qu’y avait un fond de vrai… la belle ne l’aimait pas, té clever tu devine le reste… As-tu déjà pensé que c’était pas la noire que je cherchais…

Survenant. Non redresseur de tord.

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Tu m’pinces au coeur là, Surprenant, euhh… Survenant. Tu m’fesses dans mite là. J’en chique la guénille un peu là. Mes airs de Rose Latulipe sapre leu camps à terre un peu là.

Une aut’? Tu… tu vrai ça? C’est… c’est qui tu cherchas après, mon pau’ ti-coune?

Cegismonde, la méméreuse sué bords

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Airs de Rose,

J’te contredirai point dans tes qualificatifs à toé… le yable aurait ben dû t’les amener… J’pense ben que té pire que la mére du pot au beurre noir, toujours un ti mot pour plaire… Té une vré créature, curieuse sans bon sens, mé jte le dirai pas…

À diou va,

Survenant

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Eï non, eï Survenant. Tu vas pas m’chier dins mains d’même! Juss un ti prénom, Survenant. Juss un ti boutte de prénom pi j’te sak patience. Si tu mel’dit m’a t’confier in vieux secret d’sorciére. M’a t’apprendre comment susciter les Jacks Mistigris. C’est toujours utile de pouvoir app’ler les Jacks Mistigris à son secours pour in interlope dans ton genre, qui passe grand temps tou seu su des ch’mins pas sûrs sûrs. Deal?

Cégismonde «pâl au Maudit» Lamothe

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Son ptit nom c’est Sakmouépatience, pis son nom de batèche c’est Blasse. Sakmouépatience Blasse. Tu clair ça, la Monde en monde?

Survenant

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8- D’OU VIENS-TU?

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D’où viens-tu, Survenant?

Louis Martineau

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Comme tu dis si ben mon Louwis j’ai pas mal trotté par route de terre ou ben d’eau, trottant encor cé bin la cause de mon retard. Tu sais bin qu’la souvenance des histoires r’viennent avec un ti boire… Ça pourrait ête la route à tabac, la morue des Sablons, les fers de la Gatineau, la tristesse de Maria ou les chantiers de la Clova… Mé pour ta question cé par le chemin des Patriotes.

Grand-dieu-des-routes

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Vinyenne, Survenant, tu vas pas m’niaiser de même! Si tu veux pas m’parler d’youss que tu rsous, palle-moé au moins in ti brin d’ta trajectoère. Su quelle sorte de route que t’as trotté avant de rsoude au Ch’nal-du-Moène?

Louis Martineau

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Ben voyons Louis!

Les Écureux donnent pas leux cachettes! De l’aval et de l’amont du chemin qui marche, du nord ou ben du sud, l’Acayenne même le sé pas….

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Alors d’Où sé qu’je viens?

Louis Martineau

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Chus toujours là…

Grand dieux des routes

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Pis t’as fait quoi: la drave, le bûchage, le cassage du tabac, les tanneries, les shoppes de sciage?

Ti-Oui

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Cé right true Louis, pis encore plus trente-six de plus… Si t’étais pas loin j’pense ben que j’t’offrirais une ptite shot de la veuve, ma souvenance rviendrait. Quand j’jongle à toute cté années, dé fois chu nostalgique, comme la noire à sa fenêtre… j’me dis que j’aurais plus de mousse si, mais… je pense pareil à bohémienne… Et pis nervermagne, pas de regrets on né comme on né, je demeure…

Survenant

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9- QU’EST-OU QU’O L’E QU’TCHOU GARS? [QU’EST-CE DONC QUE CET INDIVIDU]

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Mé c’ment qu’te caouses, mon gars? À chaque cot’ quand i t’entends, i cré tantôt qu’té dou Poétou, coume moé, tantôt qu’te veï d’mé logne; i pourrais pas dire d’avour. I é ou moins ène chaouse à t’dire: les étranghers, et pis encore les étranghers qu’étant poé de ché nous, i les aimons pas. I te d’mandrons poèt: «D’avour te veï?» ou «D’avour te surveï?», i prendrons nos fourches é i te courrons apras. Veï poé vouler nos poumes itchi.

L’père Matthieu, dans sa farme dou Poétou.

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Je regrette que le père Matthieu ait voulu envoyer à DIALOGUS une lettre rédigée dans son dialecte poitevin. Malgré la proximité de ce parler avec ceux du Québec, il pourrait surgir des problèmes d’intercompréhension; aussi ai-je jugé préférable de placer ici une traduction en un français plus digne d’un site comme celui-ci. J’ose espérer qu’on m’en saura gré.

Louis Roubiac, dialectologue

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«Mais comment parlez-vous, mon cher? À chaque fois que je vous entends il me semble, ou bien que vous venez du Poitou, comme votre serviteur, ou bien que vous arrivez de plus loin; je ne saurais dire de quel endroit. Il est au moins un point que je veux vous préciser: les étrangers, et pire encore les étrangers qui viennent d’ailleurs, nous ne nous sentons aucune affection à leur endroit. Nous ne vous demanderons point: «D’où venez-vous» ou encore «D’où survenez-vous?», nous saisirons nos fourches et nous courrons à votre poursuite. Ne venez point dans nos parages dérober nos pommes.

Matthieu, dans sa ferme du Poitou»

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Ben le salut l’pér Mattiou

On a ben dé vieux malcomodes icitte itou. Le grand dieux dé routes sé comment lé s’amadoué, piqué une ptite pom cé pas ben grave… z’êtes pas si radin en Poitou… d’aprés lé dire P’êtr ben qu’un étrange s’confondrait vec vous’otre. Si tu voué un grand gaillard blanc pi rouquin dans le coin, sors pas ta pique tu suites, faudré causé: d’in coup qu’on aurait in brin d’parenté!

À la revoyure,

Venant

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Bonsoir père Mathieu

Je reviens tout juste de chez Évangéline, mon ancienne maitresse d’école du rang IV. Bien entendu je lui ai montré vos écrits. Tout en flânant aux alentours, ma surprise fut grande en voyant des 200 et 250 ans de fondation avec, vous l’aurez deviné, des noms d’ancêtres venant du Poitou. Évangéline m’a confirmé ses origines poitevines, mais étant survenu toute jeune dans sa région, elle ne m’a rien révélé sur le Survenant. Il y avait dans la région bien des «Races de monde». Alors père Mathieu rangez piques et fourches et sortons l’eau de feu ou de vie.

Survenant

P.S. Ma maîtresse m’a grondé en voyant mon verbe et m’a un peu correctionner…

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Ol é bé vréï itchu! Étchuse-moué. I avé poé pensé qu’i pouvions béï êt’ cousins. Mais o changhe tout’. Te comprends: les étranghers tchi v’nant poué d’ché nous, o faout s’méfier. Les frères et les surs, on est toujours brouillé avec à caouse des tchestions d’héritaghe. Mais in cousin, o l’é poué d’même! Alors te pé v’ni, surtout’ pendant l’hivarte, i avons poué grand chaouse à faire é i nous mettrons ou couin do fû pour que te racontes dou zistouères. Et pi, entre nous: t’en as pas assez d’survenir itchi pi là? T’as pas envie d’avouér ta ferme à toué? Eh bin j’vais ten dire ène boune: l’père Mathurin, mon voésin, l’a qu’ène feuille; o l’é poué in prix d’biâté, mais o l’ét ène solide gaillarde tchi travaille dur. É ale pourra t’apporter ène farme, dou vaches, in tractur é pié d’aout’ chaouses; i pé t’envoéyer les photos, poué d’la feuille mé dou reste.

I t’attends cousin

Père Matthieu.

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Comme je l’avais fait une première fois, je vous envoie une traduction en français; ainsi le public cultivé qui lit DIALOGUS aura-t-il plus de facilité à comprendre.

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Mais cela est vrai. Veuillez recevoir mes excuses. Il ne m’était pas venu à l’esprit que nous pouvions être cousins. Voilà qui change tout. Comprenez, je vous prie: avec les étrangers qui viennent d’ailleurs il est nécessaire de se tenir sur ses gardes. Nous sommes toujours en froid avec nos frères et nos soeurs pour des querelles de succession. Mais avec un cousin il en va autrement. Alors vous pouvez venir, surtout pendant l’hiver: le travail n’est pas pressant, nous nous installerons devant l’âtre pour que vous régaliez l’auditoire de vos récits. Et puis, que cela soit dit en confidence: n’êtes-vous point las de surgir brusquement à un endroit puis à un autre? N’avez-vous point envie de posséder une ferme à votre nom? Eh bien, j’ai une suggestion intéressante à vous faire: mon voisin, le père Mathurin, n’a qu’une fille; il ne s’agit point d’une rivale de Vénus mais c’est une rude travailleuse. Elle pourra vous apporter une ferme, des vaches, un tracteur, et la liste n’est pas close. Je suis à même de vous envoyer les photos, non de la jeune fille mais de tout le reste. Je vous attends, mon cher cousin.

Monsieur Matthieu

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Ben le bonjour cousin Mattiou.

J’accueil vos s’excus, vous pouviez point sawoir, j’pense ben qu’Je dvais pas êt’le seul à galvauder par mers, monts et vals, la parenté y’en a quasi partout. Pis aussi le patrimoine on sé jamais, yé tellement en dettes que dé fois vaut mieux pas y succédé. Ya pas frousse à avoir avec moé. J’aimerais ben r’soude chez vous, pt’êt ben dans l’an qui vient… Nous ôtes icitt en hiver çé ben tranquil din farme itou, pis y’a pu de chantier, y rest que dé curepic dans le bois, comme çé le temps dé fêtes, ça fait qu’on se visit’pis qu’on festoye: du pâté, dla tourtiére, du cipail du ptit blanc un peu caribou, une ptit danse carré pis ça contitue à gauch pi à drette, faut êt’un vrai gargantua pour vivre icitte. Ast’heur citte on se calme en gârdant passer la poudrerie sous lé pagé de clôture, pis le feu de l’âtre nous réchauffe.

Concernant vos entremets à propos dla file de vot voisin, Je vous rmercie grandement, j’espére ben que vous êt’pas compromis avec msieu Mathurin, faudra pas vous met’en brouille à cause de moé. Ya déjà icitte une créature qui me charche le troube parce qui parrait qu’Je rfuse çé zavance. Une farme à mon nom avec tout’le roulant pi le reste ça mé djà arrivé dans le temps ya tré longtemps faudra que je remcontre vot’msieu Bovais pour savoir coment s’en sortir maintenant, dans le temps çétait déjà ben dure… pi j’écoute le parleur mécanic ça pas pas encor maintenant en tout cas… Yé déjà le moment dvous laisser ya encore la fêt à soir à survenir.

Grand-dieu-des-routes

P.S. À propos de «La complainte de la nuit» Évangéline consulte tous ses amis érudits, ça ne chaume pas dans les chaumières, E.N. nous a mis sur les dents.

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10- EN 2005, QUI SERAIS-TU?

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Je voudrais savoir qui tu serais si tu existais en 2005, à quel personnage te rapporterais-tu le plus? Merci à l’avance pour ta réponse.

Vanessa

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Depuis toujours je suis moi. Le Survenant a toujours existé ad vitam aeternam, c’est comme le comte de Saint-Germain et le Fantôme qui marche, mais en mieux, alors je reformule ta question: «que sommes-nous en 2005?» Des hommes et des femmes libres et différents «en quête» de l’inaccessible. Beaucoup d’artistes et de poètes en sont, des circumnavigateurs, des aviateurs de brousse et déjà de jeunes étudiants et étudiantes. En nommer pourrait être discriminatoire ou préjudiciable.

Survenant

P.S. Revu par Évangéline, maîtresse d’école du Rang quatre

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11- LA COMPLAINTE DE LA NUIT

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Sais-tu que souvent je t’envie:
Au moins tu es toujours en vie
Et mieux vaut être Survenant
Que revenant.
Pour les mines émerveillées
Qui t’entourent dans les veillées
Tu fais le joyeux compagnon
Jamais grognon.
Tel peut crier à l’anathème
Mais tu sais qu’une fille t’aime
Et voudrait bien pour l’avenir
Te retenir.
Un jour, pourtant, la route est belle,
Tu t’en iras, calme rebelle,
Et le soir tu t’endormiras
Dans d’autres draps.
Mais s’il arrive que tu sentes
Que des âmes évanescentes
Pour te guider sur ton chemin
Prennent ta main,
Si leur voix te disent: «C’est l’heure,
Prends pitié d’un garçon qui pleure»,
Laisse-les diriger tes pas
N’hésite pas.
Près des croix de mon cimetière
Viens passer une nuit entière;
Tu réciteras du Rimbaud
Sur mon tombeau;
Alors dis-toi si, par la brune,
Tu vois, dans un rayon de lune,
Passer l’ombre d’un korrigan:
«C’est Nelligan».

É. N.

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C’est du gros pètage de bretelles
Du flafla d’intellectuel
Mais ca s’laisse lire comme de raison
Dans l’fourgon,
Dans charette ou ben dans machine.
Ça soulage pas les maux d’échine
Ça fait jusse accrère qu’on vous aime.
C’t’in powème…

Survenant

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12- ONCLE ZÉPHYR

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J’aimerais connaître le patois de l’oncle Zéphyr dans les émissions du Survenant. Merci

Claude

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Su ton raspect, Ti-Claude. Chu pas dans mes grandes illuminations de me figurer de quossé que peuvent aitre c’tes susdites «émissions du Survenant». J’ose en sulement m’adonner à espérer que ces émissions seillent pas trop flatulentes à narine du bon monde du fond de l’alentour. Pis quossé ajouter d’aut’ que de faittte en effet, Zéphyr pale dans son patois, pis qu’on l’a toujours standé d’même.

Tourelou,

Venant

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13- LA MAISON QUE TU AS VU EN RÊVE

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Dis donc, le Survenant, tu crois avoir déjà vu en rêve la maison de Didace. Tu n’aurais pas aimé t’installer là avec la Angélina, et puis la Phonsine et le si gentil Amable —comme il porte bien son nom, celui-là!— ? Sûrement que Didace t’aurait accepté comme un Beauchemin, tu crois pas?

Alex

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Tôrnon, je vas te dire Alex que la chambranle de flagossage de ce que je rêve c’est rien de moins que comme une tempête… surtout quand c’est une shotte de bagosse de trop qu’a knocké le bonhomme pis qui l’a couché drette endormi en travers des tracks du chantier ou ailleurs. Y a ben des engeances de Jack Mistigris pis de trente-six autres types de créatures là-dedans mais que le diable m’enfourche si j’ai déjà rêvé de la maison du père Didace du-dedans ou du-dehors, pis ça, avant comme après que j’y aille été rien de moins que modeste Survenant. Quant à l’idée de m’installer puis de me settler en famille, mets dans ta pipe dret-là qu’avant de seulement l’envisager je voudrais me retrouver en compagnie des Jack Mistigris pis des esquelettes de mes pires cauchemars de boisson ou dans une géhenne sempiternelle.

Venant. Libre pis à tous vents

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14- QUE CHERCHES TU?

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Survenant,

Que cherches-tu en voyageant ainsi, inlassablement, sur les routes? As-tu pensé que le bonheur que tu poursuis pourrait être trouvé en-dedans de toi? À moins que tu ne cherches à te fuir…

Francine

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Francine, ma belle fendante, pense pas que j’couraille apras queuk bonheur foufou en épivarde ou quek paradis pardu fardoché vas savouer comment dins breumes des rangs fermiers pis des routes de portage, rapport qu’tu srais complètment dins pétates avec ça. Pour c’quyen est d’fuir le chien errant qu’est dans mes culottes, t’as ben assez d’jarnigoine de jugeotte pour t’aviser qu’c’est pas ça entoute étou rapport qu’c’est yienk pas faisable en monde in affaire pareille. Dis toé que s’t’apras la libarté qu’j’charche comme tit mouton apras ses méres. La libarté. La libarté pure. Pis ça, ça’s’trouve pas en restant immobile enteur quat’cléons à bailler aux corneilles.

Su vot’respect, tout mon respect,

Venant

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15- UN MET DE SOREL

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Je n’aime pas déranger les gens, surtout les légendes comme vous Survenant, mais est-ce que la «gibelotte» est un mets de chez vous? À moins que j’me trompe, n’est-ce pas du poisson bouilli?

Pierre

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M’a’t’dire mon Pierre, j’ai varnoussé dans trente-six métiers, trente-six miséres pis entre autres jobbines que j’me sus déjâ ramassé pour faire ya eu rien en moins que cook de chantiers. Je peux juss t’en dire que le nom gibelotte est employé pour tant de sortes de concoctions diverses bord en bord d’la province que si fallait qu’tu timbes dans l’lot de tsa t’en finirais drett neyé. J’ai ben peur de pas savoir t’en dire pluss quessa sus l’item.

Lâche pas l’charchage pour autant pis tourelou,

Venant, fend le vent

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Oui, t’as bin raison, mais j’mé trompé j’voulais dire «ratatouille». C’é pas d’la barbotte ça? Continue à meubler nos souvenir d’enfance! Merci!

Pierre

J’y pense-là Survenant, pourquoi tu parles fort de même?

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Pour fend’le vent, mes Pierre. Est bin bonne. Fa l’bon garçon mon p’tit copain. Coudon y’é déyou mon verre? J’en vois deux… Jette tes cartes.

Venant

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T’es tu trompé de question, Venant?

Pierre

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Non, j’me sus trompé d’bouteille…

Venant

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Incorrigible Venant!

Mais tu n’as pas répondu à ma question, Venant, c’est quoi de la ratatouille?

Ti-Pierre

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Une magnierre de mangeaille de je ne sais trop. Gosse les criyatures pour des patentes pareilles.

Venant

le-Survenant-roman

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Il y a soixante-dix ans: le film LES ENFANTS DU PARADIS de Marcel Carné sort en salles. Sublime…

Posted by Ysengrimus sur 1 mars 2015

Enfants-du-paradis

Mademoiselle Lindsay Abigaïl Griffith, dans le petit cinéma de poche de son Manoir de Milton, sur l’Escarpement du Niagara, fronce les sourcils en penchant légèrement la tête et en claquant des doigts. Elle cherche quelque chose dans sa mémoire. Elle se décide, un peu contrite, à se tourner vers l’aile francophone de sa compagnie, et dit: I am trying to remember the title of that seventy years old masterpiece of post-war French cinema. There is enfants… in the title. Nous nous écrions tous en cœur: Les enfants du paradis de Marcel Carné. Mademoiselle Griffith claque des doigts une fois ultime en s’écriant. There you go! Is it as sublime as they say it is? And what is with the paradis bit. It is not a religious flick, I hope. Nous nous empressons de rassurer la sensibilité athée de Mademoiselle Griffith. Paradis dans Les enfants du paradis c’est le nom ironique donné à la haute et «céleste» section des balcons du fin fond d’un théâtre, celle se trouvant le plus loin possible de la scène. Les enfants du paradis, ce sont les fous de théâtre les moins fortunés, ceux qui ne peuvent voir le spectacle que depuis les plus mauvaises place, celles du perchoir lointain. Oh! I see. The Pit! Where the «Gods» are. Mademoiselle Griffith aime bien cela, trouve cela joli, le paradis, pour ceux qu’on appelle, usant de la même ironie, en anglais, les dieux. Elle se pâme un peu. Nous expliquons surtout à Mademoiselle Griffith qu’avec ce film, elle va vivre une expérience cinématographique qui va changer ses vues du septième art à jamais. Emballée par notre enthousiasme, Mademoiselle Griffith réclame qu’on lui déniche le disque de ce film pour sa prochaine séance de projection. Naturellement, ainsi fut fait. On lui apporta la très belle copie restaurée, avec sous-titres anglais, établie en 2002 pour la fameuse collection new-yorkaise Criterion, et ciblant spécifiquement le public nord-américain.

Le film se déploie en deux tableaux. Le premier tableau, intitulé Le Boulevard du Crime nous amène, en 1829, sur le Boulevard du Temple à Paris, surnommé «boulevard du crime» à cause de toutes les histoires criminelles alors mises en scène dans les nombreux théâtres de cette artère bondée du Paris populaire. Le second tableau s’intitule L’homme blanc, en référence à Pierrot, personnage lunaire, immaculé et… vierge. Il a lieu, toujours à Paris, en 1835, donc six ans après le premier tableau. Dès ledit premier tableau, on voit apparaître trois personnages ayant existé historiquement: le pantomime Baptiste Duburau (1796-1846, joué par Jean-Louis Barrault), l’acteur de théâtre Frédérick Lemaître (1800-1876, joué par Pierre Brasseur) et l’escroc et assassin Pierre-François Lacenaire (1800-1836, joué par Marcel Herrand). S’ajoute une quatrième figure, le comte Édouard de Montray (joué par Louis Salou), basé, lui aussi, sur un personnage historique du nom de Charles, duc de Morny (1811-1865). Tous ces fougueux personnages masculins de conséquence vont vivre le choc de leur vie en rencontrant la femme suprême, Garance (jouée par Arletty), fille de vie sans le sous qui, au début de l’histoire, joue «la vérité», assise nue dans un «puit» plein d’eau claire que des forains font mater au public, sous une tente, pour un prix d’ami. L’influence mutuelle entre ces quatre hommes et cette femme, éblouissante mais incroyablement triste et décalée, sera la force motrice de notre histoire. Au début, elle est amie avec Pierre-François Lacenaire, qui l’aime secrètement. Ils se promènent un beau jour, comme deux vieux comparses, et l’escroc incorrigible vole une montre à un gros bourgeois, dans la foule du Boulevard du Crime, juste devant le tréteau extérieur des bonimenteurs du Théâtre des Funambules. Lacenaire s’esquive dans la foule avec son petit butin, le gros bourgeois éructe, les gendarmes accourent, Garance est accusée. C’est alors que, depuis le tréteau, le petit pantomime Baptiste, qui participait au boniment en silence en compagnie de son vieux père qui le dénigrait ouvertement en public, s’active, se déploie, prend vie. Par la pantomime, il explique aux gendarmes et à la foule que la montre a été volée par un autre, venu de l’autre côté, un moustachu délié, qui s’est défilé. Garance, sauvée par cet acte de communication impromptue qui lui gagne spontanément la sympathie de tous, lance une petite rose sur le tréteau et voici notre deuxième homme amoureux. Devant le même théâtre, un troisième larron s’active déjà. Frédérick Lemaître, inconnu, méconnu mais déjà flamboyant, sait sans l’ombre d’un doute qu’il sera un des acteurs les plus adulés du 19ième siècle. Le reste de l’univers ne le sait pas encore, par contre. Le pauvre Lemaître se chamaille, devant la porte du Théâtre des Funambules, avec le régisseur de salle. Il veut voir le directeur. Il veut devenir acteur. Il ne vit que pour jouer la comédie. Mais… il aperçoit soudain Garance dans la foule. Elle vient de jeter une fleur sur le tréteau extérieur des bonimenteurs et se retire majestueusement. Voilà notre troisième homme ébloui. Il fonce dans la foule et baratine Garance comme un vrai matou, verbeux et charmeur. Elle s’en débarrasse tout en douceur et s’esquive. On n’échappe pas à la suite. Frédérick Lemaître, inconnu, méconnu, entre dans le théâtre et finit par trouver le directeur des Funambules, qui met systématiquement à l’amende quiconque parle ou fait un bruit sur son plateau ou dans ses coulisses. Le directeur, prévenu qu’un inconnu cherche à le voir, toise Lemaître de pieds en cap en disant: Ah, c’est celui-là? Ce mirliflore! De son côté, Baptiste, méprisé du grand pantomime Anselme Duburau son père, rentre dans le théâtre aussi, sa rose à la main, une nouvelle vie insufflée en lui. Dans la salle, un drame éclate alors. Deux clans d’acteurs se disputent, à cause d’un accrochage involontaire survenu lors d’une pantomime. Paroxysme des frustrations. C’est la bagarre générale sur scène (devant le public) et en coulisses. On baisse le rideau en catastrophe et on tente une réconciliation sur le tas, mais tout le monde est bien remonté. L’un des clans d’acteurs démissionne en bloc et vide intempestivement les lieux. Le théâtre des Funambules vient de perdre d’un coup sec la moitié de sa distribution. C’est la chance de Lemaître, qui s’insinue dans une défroque de lion. C’est la chance de Baptiste, à qui l’on confiera ses premières pantomimes, sur la foi du charme inattendu et incroyable qu’il déploya sur le tréteau extérieur, lors du sauvetage de Garance. Cette dernière est éventuellement, elle aussi, embauchée par les Funambules. Elle joue une Grâce, immobile sur un piédestal, avec Baptiste en Pierrot et Lemaître (qui déteste déjà ces rôles muets, imposés par la loi de fer de la répartition des genres dramatiques sur le Boulevard du Crime) en Arlequin. C’est ainsi qu’un soir Garance est aperçue, depuis le parterre, par notre quatrième homme, le comte Édouard de Montray, riche et influente figure de la Monarchie de Juillet. Il visite l’actrice en coulisse et lui offre amour, protection et confort matériel.

Garance est aimée de quatre homme mais, elle, elle n’en aime qu’un seul. Lequel? Ah, ça, allez demander au marchand d’habits ambulant Jéricho dit trompe-la-mort, dit vend la mèche, dit mouton blanc, dit treize à table (joué par Pierre Renoir, le fils du peintre Auguste Renoir), ou alors à Fil de Soie, le faux aveugle (Ayez pitié d’un paaauuuvre aveugle!), qui as tout vu, lui aussi, ou encore à Nathalie, l’épouse de Baptiste (jouée par Maria Casarès) qui a ses doutes, elle aussi. Moi, je continue avec mes deux incroyables acteurs. Le deuxième tableau, L’homme blanc décrit, six ans plus tard, l’accession sociale de toutes ces figures. Garance, est devenue la protégée du comte Édouard de Montray. Fini le temps des soucis matériels, le «bon vieux temps des coudées franches», comme le disait si bien Brassens. Baptiste triomphe avec une étrange pantomime intitulé [Mar]chand d’habits, où un Pierrot quasi-freudien tue d’un coup de rapière un marchand d’habits ambulant inspiré de Jéricho (et joué par Anselme, le père de Baptiste), pour aller retrouver la femme qu’il aime (jouée par Nathalie, l’épouse de Baptiste) dans un bal de salon chic. Le bateleur Baptiste, troublé mais génial, est en train de recréer littéralement le personnage du Pierrot lunaire et de faire de l’artisanat populaire de la pantomime, un art, au sens fort. Frédérick Lemaître a quitté les Funambules et fait maintenant du bon gros répertoire parlant institutionnel, au Grand Théâtre. Son individualité tonitruante triomphe sur les planches mais ce n’est pas encore exactement le délire. Le délire, le délire absolu, va s’installer, dans son cas, quand il sera obligé par contrat de jouer le bandit Robert Macaire dans un obscur drame moral intitulé l’Auberge des Adrets. Ennuyé pour mourir par cette fable sans vie, Lemaître et un comparse complice décident, sans consulter ni le directeur du théâtre ni les trois auteurs de la pièce, de cabotiner leurs rôles d’un bout à l’autre, transformant de facto ce drame ennuyeux et sombre en une farce loufoque aussi irrésistible qu’insensée. C’est le triomphe délirant d’un conformisme coincé qui jubile de cette apologie du bandit de grand chemin au cœur tendre. Robert Macaire, sous les traits de Frédérick Lemaître, devient instantanément un héros populaire voué à une longue postérité. Pendant que les acrobates muets deviennent des artistes fins aux Funambules, le drame institutionnel parlant bascule dans la pantalonnade goguenarde de baratineurs au Grand Théâtre. Joyeux croisement et fécondation mutuelle des genres. Mais les forces obscures de la tristesse grondent. Le comte Édouard de Montray sait que Garance aime un seul homme et il a de plus en plus peur que ce ne soit pas lui. Il croise, dans l’escalier de sa résidence parisienne, Pierre-François Lacenaire venu saluer Garance qui séjourne temporairement à Paris (sa résidence permanente étant maintenant l’Écosse). C’est la haine ouverte automatique entre les deux hommes. Est-ce ce voleur et cet assassin qu’elle aime? Où est-ce ce cabotin verbeux de Lemaître, qui triomphe maintenant au Grand Théâtre dans le rôle d’Othello? Ou quelque obscur fantoche des Funambules? Le comte Édouard de Montray est un homme implacable. Quand quelqu’un ne fait pas son affaire, il s’arrange pour le tuer en duel. Garance est consciente du danger sourd et cruel émanant de cet homme roide, puissant, frustré, dévoré par la tristesse la plus insondable. Elle fait donc tout pour protéger ses anciens amis du Boulevard du Crime. C’est qu’elle aime peut-être un peu tous ces hommes, finalement, chacun à sa manière: amour filial, amour sororal, amour sensuel, amour platonique. On se souviendra des extraordinaires observations de Garance sur l’amour: Oh, moi j’aime tout le monde. Et le pur et beau: C’est si simple, l’amour.

Mademoiselle Griffith est estomaquée. Elle commente à plusieurs reprises l’incroyable densité de ces personnages, leur complexité polymorphe, leur inextricable richesse. La modernité éblouissante du personnage de Garance. Les dialogues extraordinaires de Jacques Prévert. La cinématographie lumineuse de Marcel Carné. Cette harmonie incroyable entre théâtre et cinéma. Cette singulière synthèse dynamique des scènes de foules. Cette puissance incomparable des tête-à-tête. Cette distribution prodigieuse, immense, mythique, tout le monde en piste, même les acteurs de soutien. Une enfant du paradis de plus est née… on ne peut rien dire de plus car il faudrait tellement tout dire. Il faut voir et voir et revoir ce film unique. C’est le Gone with the Wind français. On en sort absolument transporté, transformé.

Oui, sublime, chère Lindsay Abigaïl. Sublime, sublime, sublime.

Les enfants du paradis, 1945, Marcel Carné, film français avec Arletty, Jean-Louis Barrault, Pierre Brasseur, Marcel Herrand, Louis Salou, Pierre Renoir, Maria Casarès, 190 minutes.

Baptiste Duburau (Jean-Louis Barrault) jouant le Pierrot lunaire

Baptiste Duburau (Jean-Louis Barrault) jouant Pierrot

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