Le Carnet d'Ysengrimus

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  • Paul Laurendeau

  • Intendance

Le souvenir de mon premier amour (LeVayer)

Posted by Ysengrimus sur 1 février 2022

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Le souvenir de mon premier amour

par Corinne LeVayer

(Premier chapitre du roman, Mes grands yeux de poupée pleurent encore, 2016)

Le souvenir de mon premier amour se perd dans les méandres de ma petite enfance. J’avais neuf ans. Mon père était attaché diplomatique, ma mère était ingénieure. Après de belles fonctions mondaines à Paris en 1982-1985 (j’ai perfectionné mon français ainsi), mon père fut attaché au Ministère des Affaires Indiennes en Colombie-Britannique. On s’est donc installés à Vancouver, sur la côte ouest. Comme mon père vivait ce nouveau poste comme une sorte de destitution (parce que national plutôt qu’international — diplomatie interne avec les nations Kiakimé), il formula toutes sortes d’exigences qu’il croyait extravagantes. Logement de fonction pharaonique, budget de déplacements somptuaire, gens de maison, etc. Il les obtint toutes. Au nombre de ces exigences figurait une nanny pour s’occuper de sa petite fille. C’est comme ça que Mariette est entrée dans ma vie… Elle a fait de moi une femme. Cela se joua entre 1986 et 1990 (Je suis née en 1977). Ensuite, mon père fut attaché ailleurs et Mariette, mon grand amour secret, resta à Vancouver…

Je suis fille unique et je ne me souviens pas exactement de mon existence avant que Mariette, donc, ma nanny et première amante, me caresse le trou, dans le bain. Au début c’était avec le gant de toilette, puis au fil des mois ce fut avec la main, de plus en plus de doigts. Une douceur suave, inégalée à vie, et des orgasmes explosifs, ces derniers aussi tôt que dix ans. JAMAIS de douleur. JAMAIS en se faisant forcer. Une adresse consommée. À treize ans, je faisais du cheval sur sa main et sa bouche et pas seulement au bain… Je ne me souviens pas d’avoir eu un hymen ou de sang ou de défloration ou de quoi que ce soit. Mon souvenir est qu’avec Mariette ça glissait et c’était sublime, divin. Une entrée parfaitement langoureuse et calme dans la féminité lesbienne. Ce sont les hommes qui m’ont fait mal après. Très mal. Pas Mariette, pas le grand amour de ma vie.

Les pédophiles comme l’était cette femme sont très habiles. Et comme il s’agit de tes parties intimes, cela doit rester secret. Le secret intime devient tout naturel et il n’y a absolument rien de ressenti comme coupable. C’est comme aller aux chiottes ou se vêtir. On va se cacher de tous en se faisant doigter par Mariette et la vie suit son cours serein. On n’en parlait à personne. Cette nanny était une multi-pédophile de longue date. Une vraie de vraie experte. Les fauves chassent furtivement dans la jungle qui est de leur couleur et où le gibier se trouve…

Mais voilà le hic. Je l’ai revue ces dernières années, deux fois. Elle est dans un pénitencier à sécurité minimum à Victoria (Colombie-Britannique). Elle a fini par se faire pincer et figure aujourd’hui, à cinquante-huit ans, au registre des prédateurs sexuels. Ma grande peur fut longtemps que mes parents apprennent cela. Ils auraient ainsi percé à jour mon grand secret amoureux. Mais mes parents, ils ont tellement bourlingué de par leurs fonctions distinctes. Ils se souviennent même plus exactement de Mariette. Pour eux les gens de maison, ça va, ça vient. Ils s’en tapent un peu. C’est comme les employés d’une boîte.

J’ai donc revu Mariette mais j’ai un grand défaut aujourd’hui, chère amie. Je suis adulte… Je suis comme le petit oisillon devenu grosses dinde dont parlait l’ardent pédophile Lewis Carroll, auteur d’Alice au Pays des merveilles… Mariette resta tendre, toujours aussi fine et subtile. Mais sa grande peur était que je la « rapporte ». Elle ne purge que ce pour quoi elle a été localement pincée, la pointe de l’iceberg. Quand je lui ai dit que je crèverais plutôt que de la trahir, elle s’est rassérénée. Mais l’être qu’elle aimait est disparue, engloutie dans le flux du temps au sein d’une adulte dont elle ne voudra jamais. Tu me suis?

Et c’est exactement pour cela que je n’ai jamais touché moi-même aux petites filles, tu comprends. Je sais qu’elles vont grandir et que les pédophiles qui les ont initiées vont éventuellement les rejeter. C’est là une douleur atroce, insoutenable. Un déchirement de toutes les fibres de l’être. Le sachant, je ne l’infligerai jamais. Crever plutôt que de pirater si intimement une vie comme ça. Et pourtant Mariette reste la plus belle chose que la vie ne m’ait jamais offerte. Je la cherche un peu dans toutes mes amantes. Mais je sens quand même qu’elle m’a infligé l’abus suprême et je ne vais pas perpétuer ce pattern d’abus. Jamais.

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Premier chapitre de Corinne LeVayer (2016), Mes grands yeux de poupée pleurent encore, ÉLP Éditeur, Montréal, format ePub ou Mobi.

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Two_flowers

NOTE: Corinne LeVayer refuse toute mention de son identité réelle, dans le but explicite de protéger les identités, notamment celle de ses parents ainsi que de la criminelle sur laquelle est basée Mariette. Tout a été bouleversé, les lieux, les temps, les situations, même les genres musicaux. Ne reste que l’émotion fondamentale. L’extase de la complice de pédophilie (LeVayer refuse le statut de victime) et la destruction de la communication adulte que cela entraîne. La cocaïne a un statut métaphorique de l’abus par un adulte. Cette drogue vous exalte sur le coup, dans l’innocence de la jouissance naïve. C’est à terme qu’elle vous détruit. Aussi, sevrée, on peut toujours y retomber…

22 Réponses vers “Le souvenir de mon premier amour (LeVayer)”

  1. Caravelle said

    Terrible de terreur et de langueur…

  2. Égérie said

    Très intéressant, subtil, nuancé, captivant. Je vais lire la suite.

  3. Rimonne said

    Je ne vais pas me mettre à vous conter ma vie, mais je dois dire que je comprends pleinement madame LeVayer.

    • Surprenette said

      Mais encore?

      • Rimonne said

        Dans le cas qui me concerne, c’était pas avec une femme mais avec un homme. L’effet de complicité est paradoxal et profond, terrible. Et devenue adulte, il ne vous aime plus, vous fuit.

        Je n’en dirai pas plus, Surprenette.

  4. Angelica said

    Ils vont la censurer, c’est évident avec des propos pareils…

  5. Mirmille Marbre said

    Je sais que ça existe, des gens pédophiles par pulsion mais abstinents par morale. Ils n’agressent pas les enfants par respect civique malgré la tyrannie de leurs pulsions. Ils souffrent en secret…

    Respect.

  6. Julien Babin said

    Cette drogue vous exalte sur le coup, dans l’innocence de la jouissance naïve. C’est à terme qu’elle vous détruit. Aussi, sevrée, on peut toujours y retomber…

    Tout est dit. N’allons pas plus loin.

    • Herbe et Neige said

      Sincérité de l’autrice citée dans le billet ainsi que des commentatrices, ici.

      Pour ça aussi… RESPECT…

  7. Tourelou said

    Le premier amour est le plus fort…

  8. Estelle said

    Le fait d’atteindre à l’innocence des enfants est insupportable, peu importe l’orientation sexuelle. Et invoquer le féminisme ne servirait ici de rien. Je ne vois pas le rapport avec le fait d’être féministe ou pas. Tout un chacun doit s’offusquer de ceci.

    [S’offusquer d’un problème social, c’est pas ce qui va le régler… Il faut lire ce roman. Probablement le plus beau et le plus intelligent que ma maison n’ait jamais publié. C’est la victime qui écrit. Une psychologue m’a un jour dit que toute la procédure pour combattre adéquatement la pédophilie était en filigrane dans ce livre… — Ysengrimus]

  9. Val said

    J’ai lu ce livre il y a cinq ans – c’est mon amie Vanessa Jodoin qui me l’a recommandé. Aujourd’hui, je le reprends. Tant d’émotions… Il s’agit d’une âme vraiment courageuse et généreuse qui partage son histoire avec nous. Ce livre est à la fois un cadeau et une leçon. Elle nous montre la beauté d’un premier amour avec des descriptions douces, sensuelles, douloureusement sincères, et comment ça l’a affectée pendant toute sa vie. Mais ce livre est aussi un appel à l’action, ou plutôt, un appel à la réflexion, une vraie réflexion. Il ne suffit pas de dire que c’est mauvais, c’est insupportable et c’est tout. Ce livre est écrit par une victime qui ne se positionne pas comme telle, mais plutôt comme une complice. C’est là un concept qui était nouveau pour moi, et je devais vraiment prendre du temps pour le digérer. Comme lectrice, j’ai été forcée de considérer tout – le crime, la victime, la survivante, la complice, les évènements qui suivent après leur séparation – tout est connecté. Les grands bras du patriarcat ne peuvent pas sauver tout, et ils ne considèrent pas assez les voix des survivantes. En voici une qui a la force intérieure de non seulement écrire cette œuvre, mais de confronter ses démons dans le processus. Et il faut l’écouter.

    • Line Kalinine said

      Merci Val de cette analyse très utile. J’entends ici la voix de deux femmes. Celle de Corinne LeVayer et la tienne. Deux voix fortes dans mon cœur. Cela me décide donc à lire ce lire très inquiétant.

      Je reviendrai vous en reparler sous peu.

  10. michelebaly said

    Le hic est surtout, à mon avis, que le ou la pédophile fait abstraction de la personne qui habite le corps. Pas de place pour les sentiments. Que le désir sexuel. Un désir vidé de substance.

    Vanessa Springora dans son roman Le Consentement explique avec beaucoup de finesse le problème posé. Nabokov, aussi, avec Lolita, décrit avec finesse et subtilité les conséquences désastreuses des abus sexuels sur une adolescente.

    Personnellement, au risque de passer pour une nunuche et une fleur bleue, je trouve qu’il n’y a pas meilleur aphrodisiaque que l’amour. Un amour entre deux êtres au même niveau intellectuel, au même niveau de maturité.

    Je n’irai pas vous faire la morale, Corinne, ni vous dire comment vous auriez dû vivre cet abus. Mais je voudrais mentionner qu’en ce qui me concerne, les abus que j’ai subis, moi, je ne les ai pas vécus de la même façon et que c’est plutôt un sentiment de révolte envers mon agresseuse qui surgit lorsque j’y repense.

    • Line Kalinine said

      Je viens de lire l’ouvrage de madame LeVayer. Au lieux de nous servir de grands développements savants hors sujets et des petits jugements de valeur sommairement déguisés en témoignage, vous devriez le lire, vous aussi.

      C’est Val qui a raison. Ce témoignage est la démonstration la plus efficace imaginable des affres de la pédophilie. Une drogue qui vous détruit. Madame LeVayer ne fait pas que témoigner. Elle analyse. C’est remarquable de beauté littéraire et de profondeur intellectuelle. Je comprends maintenant d’où vient le fléau immonde de la pédophilie. Il vient de Corinne LeVayer et de l’épouvantable héritage qu’elle porte avec elle… en elle… malgré elle… contre elle…

      Profond respect pour cette autrice.

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