Le Carnet d'Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

  • Paul Laurendeau

  • Intendance

Tibert-le-chat, trentenaire

Posted by Ysengrimus sur 18 mai 2020

Change is the essential process of all existence
Spock

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Aujourd’hui, gare au choc, c’est l’anniversaire de mon fils ainé, Tibert-le-chat. Il vient d’avoir ses trente ans. Trente ans, c’est une tranche synchronique en linguistique historique, la délimitation formelle d’une génération. Ce facteur joue à fond, de fait, vu que, de par Tibert et sa merveilleuse conjointe, me voici une première fois grand-père (et avec une seconde bonne nouvelle en chemin). La roue des générations tourne donc, à plein régime.

Pour son anniversaire, j’ai offert à ce bourreau de travail de Tibert-le-chat, ce mème bonapartesque. C’est qu’effectivement Tibert-le-chat travaille dur. C’est un bucheur, méthodique, généreux, exigeant envers lui-même et les autres. Je ne vais pas me mettre à vous raconter ce qu’il fait dans la vie, attendu que l’étalage biographique figuratif, c’est pas trop mon truc… surtout depuis le moment cardinal où le susdit Tibert-le-chat, enfant visionnaire qui sentait bien son temps, m’a fermement ordonné de parler le moins souvent possible de lui sur Internet. On peut donc parfaitement se contenter du résumé anonymisé, qui est, en soi, une véritable synthèse d’époque: cet homme et sa conjointe travaillent dur, ils ont des priorités, une vision du monde et de l’idéal.

L’enfant de Tibert-le-chat est une petite fille et mon fils n’hésite pas à se définir comme le père d’une petite fille. Il est très content d’être le père d’une fille, cela lui va, lui sied. Il se sent compatible avec cette réalité. Tibert vit sa parentalité avec beaucoup de stature, une sorte de majesté, presque. C’est très touchant. Je suis très confiant pour la stabilité des femmes de demain, si elles ont la chance d’avoir des pères comme Tibert-le-chat.

C’est que Tibert-le-chat est une des belles intelligences que j’ai rencontré dans ma vie. Un cerveau logique, raisonneur, ratiocineur parfois même. Il est exigeant en matière de pensée articulée et en même temps très à l’écoute de ses émotions profondes, de ses inquiétudes face au développement du monde, des aspirations du cœur. C’est un esprit bien balancé. Une tête à la fois bien faite et bien meublée. On aurait dit autrefois: un humaniste. Sur la rencontre intime du ratiocinage et de la sentimentalité, il faut absolument que je vous raconte l’histoire des pouvoirs de Superman. Elle dit tout sur la cérébralité du zèbre. Tibert-le-chat devait avoir neuf ou dix ans. Il me demande, un jour, comme ça, d’où viennent les pouvoirs de Superman. La question était sciemment posée dans un cadre de fiction. Tibert, peu enclin au vagabondage fidéiste, ne croyait pas en Superman, à proprement parler. Simplement, il s’informait, sans malice et sans illusion, au sujet du paramétrage de ses caractéristiques descriptives, comme être de fiction. Je lui réponds le peu que je sais… que Superman est un extraterrestre de la planète Krypton et que cette planète avait un soleil rouge. Après la destruction de Krypton, Superman se retrouve sur la Terre, qui a un soleil jaune. C’est ce soleil jaune qui, mystérieusement, lui insuffle ses superpouvoirs. Après avoir bien stabilisé dans son esprit le fait que Superman est un gars ordinaire sur Krypton et un gars surnaturel (seulement) sur la Terre, Tibert-le-chat me demande ce qu’il arriverait à quelqu’un de la Terre s’il se retrouvait sur la planète Krypton. Selon le canon du corpus Superman, comme Krypton a été détruite exactement au moment où Superman en a été évacué, je ne dispose pas de données (de données narratives) décrivant ce que des terriens auraient pu ressentir sur Krypton. Tibert-le-chat adopte le petit air de condescendance onctueuse et patiente qui deviendra un jour la marque de commerce de son charme tranquille et m’explique méthodiquement qu’il y a trois possibilités. Soit A) le soleil rouge de Krypton a un effet inverse sur les kryptoniens et les terriens et nous nous retrouvons avec des superpouvoirs sur Krypton comme les kryptoniens se retrouvent avec des superpouvoirs sur Terre… B) le soleil rouge a un effet identique sur les kryptoniens et les terriens et nous nous retrouvons tout malingres et amoindris sur Krypton, subissant une diminution de pouvoirs (sur la bases de nos petites capacités humaines) sur ce monde, très exactement comme Superman, que cette planète affaiblit aussi… C) rien ne se passe, Superman et les autres kryptoniens étant les seuls êtres susceptibles de subir des fluctuations de pouvoirs sous l’effet des soleils, les humains étant inertes sur cette dimension de leur être. Tibert me réclame alors de choisir une des options A, B, ou C. Je valorise le poids égal de ces possibles et de leur validité et je renonce à sélectionner une de ces trois éventualités logiques. Je me souviens alors que Tibert-le-chat tira de mon indécision volontaire une vive (mais saine) contrariété. Il s’inquiétait authentiquement pour le sort du genre humain sur la planète Krypton. La fusion entre le logique, l’humain et l’émotionnel était très intime, en lui. Perso, j’étais passablement soufflé de voir un moutard de cet âge construite un raisonnement relativiste si perfectionné. Le Cogito de Tibert-le-chat était déjà solidement en place.

Et cette armature de l’intelligence se manifestait autant dans sa vision personnelle du monde que dans sa vie sociale. Ainsi, dans la fameuse dyade clownesque Clown Blanc versus Auguste, Tibert-le-chat est imparablement le Clown Blanc. Articulé, précis, aérien, lumineux, ratiocineur, adulte, Tibert-le-chat sait mettre les choses en ordre sans rigidité mais sans complaisance non plus. Dans le duo disparu (ou juste distendu… par les aléas de la vie adulte) que formaient mes deux fils enfants, Tibert-le-chat était le Clown Blanc, donc, et Reinardus-le-goupil, était l’Auguste. Mais il y a plus. Je me dois d’avouer que, seul à seul, avec Tibert-le-chat, la position de l’Auguste était souvent occupée… par moi… Je me rappelle d’un commentaire de Tibert-le-chat faisant crûment la synthèse de cette réalité: Ysengrimus, arrête de faire le pitre. J’ai l’impression d’être en compagnie d’une version géante de Reinardus.

Cela m’oblige fatalement à vous raconter une anecdote que je ressasse tout le temps, celle de l’orang-outang en peluche chez le dentiste. Ce jour-là, Tibert-le-chat (qui devait avoir environ douze ans) et moi avions deux commissions à faire. Nous devions d’abord aller récupérer un gros orang-outang en peluche chez la dame Couture où il avait fait l’objet d’une réparation délicate. Puis nous devions ensuite nous rendre chez le dentiste pour une inspection des dents de Tibert-le-chat. Nous commençons par aller récupérer l’orang-outang en peluche, parfaitement réparé et emballé dans un grand cellophane tout ballonné et bien translucide. Nous nous dirigeons alors vers le cabinet du dentiste. Stoïque, flegmatique, Tibert-le-chat me formule alors ses instructions, fermes et sans appel: Bon, là, cet orang-outang-là, je veux pas de cabotinage avec ça, au cabinet du dentiste, hein. Le terrible Clown Blanc avait parfaitement décodé les rêves secrets de l’Auguste, je me préparais effectivement à faire des amusettes avec l’orang-outang en peluche pour faire rire les secrétaires du dentiste. Il n’en fut strictement pas question. Pour la première fois (et pas la dernière), j’avais l’impression que mon fils était l’adulte et que moi, le père, j’étais l’enfant. Un autre type d’étrange inversion kryptonienne s’opéra alors dans la substance verdâtre de mon vieux surmoi filandreux et lacéré. Et elle perdure.

Aujourd’hui, quand j’interagis avec Tibert-le-chat, j’ai toujours l’impression d’être en présence d’un phénix. C’est un homme moderne, à la conscience sociale acérée, respectueux de sa conjointe et de sa fille. Mon sentiment de fond est que j’ai beaucoup à apprendre de lui et que sa stature ne fait que croitre. Né à Toronto (Canada), vivant aujourd’hui dans un pays francophone d’Europe, il me confiait récemment que le fait qu’il ne pouvait pas beaucoup s’exprimer, en ce moment, en anglais lui donnait l’impression que quelque chose d’important se détruisait graduellement en lui-même. Oh, cher fils, je ne m’inquiète pas trop pour la langue anglaise. Dans ton cerveau comme dans celui de millions d’autres êtres humains, elle ne se détruira pas, va. Elle a une bonne pérennité devant elle… et tu la reparleras amplement, au cours de ta vie.

Mais, en ce jour solennel, je suis bien obligé de te l’avouer, oui, il y a bel et bien quelque chose de très important qui se détruit irrémédiablement au fond de toi. C’est ta jeunesse. Et ça, comme nous tous, il va falloir que tu apprennes à tout doucement vivre avec cette insidieuse déplétion-là… Bon anniversaire à toi, mon amour et ma fierté. Et, pour citer le très logique monsieur Spock une seconde fois: Longévité et Prospérité.

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25 Réponses vers “Tibert-le-chat, trentenaire”

  1. Hibou Lugubre said

    Émouvant! Joyeux anniversaire à Tibert-le-chat! Meilleurs vœux! Trente ans, c’est en effet l’âge de la raison, de la décision, et celui donc des résolutions… Bonaparte lui, n’était plus qu’un boucher à trente ans, un pur produit de la puissance coloniale et militaire aveugle de la France de l’époque, et ses titres ne valaient pas plus que lui, ils ne signifiaient rien d’autre que la dérive coloniale mise en échec par une autre puissance coloniale! Tibert-le-chat est à mille lieux de cette violence, cette inconscience et cette renommée dont on comprend toujours pas en quoi elle sert encore la France!

    Prépares les cadeaux aux p’tits enfants Ysengrimus, et gardes la forme! Il n’y a rien de plus sympa aux yeux d’un enfant qu’un grand papa qui dure longtemps et qui vous en raconte, de belles histoires! 🙂

    • Casimir Fluet said

      Je seconde Hibou Lugubre sur Bonaparte. Ceci dit, on comprend parfaitement ce que fait Ysengrimus ici: il ironise. Bonaparte a brulé son moteur futilement et n’est pas un modèle à imiter. Dans tous les sens… Comme le loup le dit: gardons le rythme… quitte à marquer le pas…

      • Hibou Lugubre said

        Merci Casimir pour ce rappel, en effet je ne sais pas ce qui m’a pris… je crois que c’est l’évocation de Napoléon! 🙂

  2. Tourelou said

    Pure joie, votre joli message d’anniversaire à votre babi. Qu’elle soit éternelle, durable avec pleins de petits renards. Voilà un jardin d’amour bien prospère!

  3. Caravelle said

    Très touchant, Ysengrimus. Quel bel hommage…

  4. Sophie Sulphure said

    Une chose très intéressante à faire, après cette lecture suave, c’est de cliquer Tibert-le-chat dans la liste de mots-clefs ci-haut. On retrouve alors tous les beaux souvenirs qu’Ysengrimus nous rapporte sur son premier fils. C’est effectivement très touchant.

    • Mirmille Marbre said

      Je suis allée voir. il y a une bonne majorité de souvenirs cinématographiques. Un bel et riche ensemble d’échanges intellectuels…

  5. Gudule said

    Je me souviens de mes trente ans. C’est vrai que c’est un tournant. Mais pour le mieux, aussi. C’est la période de notre vie où ce qu’on est vraiment s’impose à nous et au monde… Bon anniversaire à votre brillant fils.

  6. Estelle said

    Oh! Bel hommage!

    Oui, 30 ans, ça compte, je me souviens que l’année passée, aux 30 ans de mon fils, j’avais eu un coup de blues… et je me suis sentie vieille tout à coup. Peut-être parce que je me souvenais qu’à mes 30 ans j’avais aussi eu un petit coup de blues…

    L’important c’est qu’ils aillent bien et qu’on soit fiers d’eux 😉

  7. Magellan said

    Intéressant, cette fonction rationnelle de la fiction (Superman et les corrélations concernant ses soleils). Cela me rappelle nos interrogations incessantes sur si tel superheros se bat contre tel autre, lequel gagne

  8. Sally Vermont said

    Pour complexifier (embrouiller) l’analyse de votre fils, voici toujours la carte mappemonde de la planète Krypton….

  9. Val said

    Très touchant. Ce sont des histoires comme celles-là qui nous nourrissent… On ne devrait jamais les supprimer. Il faut toujours les partager…

    • Lys Lalou said

      C’est vrai qu’on oublie trop et, comme le dit Val, ce sont ces petites choses qui comptent tellement.

  10. Piloup said

    L’alliance du Chat et du Renart contre le Loup. Les fils vont s’allier pour accoter le père…

    https://roman-de-renart.blogspot.com/2009/11/tibert-le-chat-la-rencontre-avec-renart.html

    [Vous avez tout compris, Piloup— Ysengrimus]

  11. Ysengrimus said

    Si vous voulez vous donner un idée de comment interagissaient mes deux fils quand ils faisaient les quatre cent coups, écoutez ce court extrait (six minutes) du Roman de Renart. Tout y est.

  12. Bel hommage tout en tendresse… Super Papa pour Tibert… et Joyeux Anniversaire !

  13. Jimidi said

    Oh! Très touchant. Il a largement eu de quoi s’adosser!

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