Le Carnet d'Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

  • Paul Laurendeau

  • Intendance

L’Art Singulier

Posted by Ysengrimus sur 1 mars 2020

LA MORT DE GEORGES HARRISON de Claude Bolduc, 2003

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On dit Art Singulier, comme on dirait Art Étrange, Art Bizarre, Art Paumé ou même Art Cinglé. Il s’agit d’un courant complexe et passablement éclectique en art pictural et en art plastique contemporains. Ses sources d’émergence sont diversifiées et disparates. Si l’Art Singulier puise principalement ses origines dans l’Art Brut, on peut aussi mentionner, au nombre des courants l’ayant influencé, l’Art Visionnaire, la Nouvelle Objectivité, l’Art Naïf et même toutes les formes rurales et urbaines d’art populaire.

Historiquement, l’Art Singulier se développe principalement à partir de l’Art Brut, un mouvement ayant pris corps vers 1945, dans l’environnement asilaire. Un certain nombre d’observateurs en étaient alors venus à s’intéresser à la dimension artistique de la production picturale des patients d’institutions psychiatriques. Chez des artistes en art visuel, ce phénomène avait alors déclenché un désir de retourner à un mode d’expression artistique plus cru ou brut. Quelque chose d’intensément pur, abrasif et authentique paraissait émaner du travail de ces «fous» et de ces «folles». L’art de ces «marginaux», de ces  «non-artistes» eut alors un impact puissant. On peut dire que c’est l’approche spécifique de l’Art Brut adopté par des peintres de la seconde moitié du vingtième siècle qui fit apparaître l’Art Singulier. On se doit aussi de mentionner l’impact crucial du ready-made sur l’Art Singulier. Depuis son introduction vers 1913 par Marcel Duchamp, l’idée d’investir un objet industriel préexistant, en lui assignant des qualités artistiques (le ci-devant ready-made ), a progressé. L’utilisation d’objets préfabriqués industriellement, dans les arts plastiques, en vint graduellement à donner naissance au ready-made assisté, un ready-made qui agence un ensemble de composants préexistants, dans des combinaisons nouvelles. Un grand nombre d’artistes ont adopté la pratique consistant à s’approprier des objets manufacturés de la vie de tous les jours et à les incorporer dans leurs travaux —délibérément ou un peu moins délibérément— comme un matériau faussement brut, investi dans de nouvelles combinaisons. Une fois de plus, c’est la très ostensible dimension non-artistique ainsi que l’incongruité d’une telle pratique qui ont apporté leur contribution à l’émergence de l’Art Singulier comme mouvement artistique.

Il est important de comprendre que des étiquettes comme Outsider Art ou Art Marginal ne sont pas à interpréter comme étant définitoires. Ces formulations sont bien loin de décrire le principe artistique en cause ici. Elles font plutôt référence au développement hors-institution de ces formes d’expression artistique. Il faut donc, d’autre part, décrire ces modes d’expression spécifiques sur la base de leurs caractéristiques internes plutôt qu’en référence à leur émergence socio-historique, toute transitoire. L’Art Singulier est un courant contemporain en art pictural. C’est un développement tardif de l’Art Brut et il peut être défini comme un des nombreux provignements modernistes de la peinture néo-figurative concentrant son attention sur l’étrangeté du sujet vivant. On peut citer Goya et Bruegel l’Ancien comme des précurseurs de ce courant. Largement symboliste, l’Art Singulier exprime la douloureuse tourmente de la vie contemporaine. Pour ce faire, il incorpore d’importantes distorsions mythologiques et oniriques de la figuration, de façon à présenter et subvertir, dans le même mouvement, l’expression picturale de la crise permanente de la condition humaine.

Circonscrit initialement au dessin et à la peinture, l’Art Singulier s’étend de nos jours à tous les segments des arts plastiques. Malgré son intense diversité et variabilité, il est possible d’observer un certain nombre d’éléments très stables en Art Singulier.

  • L’Art Singulier implique très souvent une grande précision et une grande virtuosité. Il n’est pas naïf ou brut.
  • Habituellement, il met en scène des figures vivantes. Ces figures peuvent être zoomorphes, anthropomorphes ou les deux. Elles tendent à exister dans un monde fictif ou mythologique mais elles bougent et elles agissent. L’Art Singulier ne cultive pas particulièrement la nature morte.
  • Les entités vivantes présentées évoluent habituellement au sein de collectifs complexes. Le portrait ou le buste isolé sont rares en Art Singulier.
  • L’Art Singulier est en même temps néo-figuratif et antiréaliste. Il présente des entités vivantes qui sont radicalement problématiques et bizarres. Mais aussi, il tend à construire un monde de fiction qui se donne à l’interprétation symbolique et qui, donc, est compréhensible.
  • Dans son ton, l’Art Singulier est ironie, désespoir et dérision. L’Art Singulier décrit une condition humaine douloureuse et tourmentée et il formule toujours des prises de parti fermes au sujet de la tragédie de l’existence.
  • La multiplicité polymorphe est la clef. Hautement onirique de nature, l’Art Singulier raconte très rarement une historiette unique. Il tend plutôt à faire converger un vaste ensemble de narrations et de configurations.
  • Il n’y a pas de paysages isolés en Art Singulier. S’il représente un dispositif paysager, un champ ou une ville, ce champ ou cette ville sera peuplé, envahi, investi, bordélique, carnavalesque.
  • Ce mode d’expression n’est ni excessivement formaliste, ni géométrique. Il est plus descriptif et figuratif que décoratif ou «abstrait». Si des éléments non-figuratifs apparaissent, ils sont habituellement subordonnés à des narrations ou a des prises de parti explicites.
  • L’Art Singulier tend à être plus «laid» que «charmant», plus «amer» que «doux», plus «malpropre» que «net».
  • Quand des éléments ready-made sont incorporés dans l’Art Singulier, cela se fait toujours en mode ready-made assisté. Cela signifie que les ready-made se manifestent comme des amas d’objets préexistants qui ne sont pas mis en place de façon isolée (comme dans le cas du ready-made classique) mais bien agencés par l’artiste et mis au service d’un dispositif, d’une prise de parti ou d’une narration plus larges.

L’Art Singulier apporte inconfort et malaise. Ce n’est pas de la musique d’ambiance ou du divertissement léger. On se retrouve au centre d’une expérience esthétique incroyablement ardue et inconfortable. La priorité est donnée aux thèmes obsessionnels de ces différentes démarches. L’Art Singulier, c’est l’art de ce qui est mauvais, de ce qui est esquinté, de ce qui est blessé, de ce qui est malade. Ceci n’est ni décoratif ni charmant. Les artistes qui le pratiquent formulent une prise de parti ferme sur l’humanité, sur la société, sur l’histoire. Ils ne produisent pas un art laid. Ils se contentent de procéder à la reproduction d’un monde laid. Et pourtant, comme le démontrent solidement ces artistes, l’Art Singulier est très profondément humaniste. Il place l’humain, ainsi que sa douloureuse aliénation, au centre de la réflexion philosophique déclenchée par l’intervention artistique. Les animaux sont cruciaux, eux aussi. Ils sont avant tout des transpositions simplifiées de l’humain mais ils sont aussi des entités autonomes. Et, comme tels, ils témoignent aussi de l’impact destructeur et polluant qu’impose l’humanité à son environnement proche. Humanité et animalité, masculinité et féminité, individus mécanisés et objets mécanisés, crise de nos actions pratiques et déroute de nos représentations intellectuelles sont au cœur de l’Art Singulier. Quelque chose s’est mis à vraiment mal tourner et ils veulent en parler et pour partager avec nous leurs émotions, au sujet de cette expérience fort étrange et fort perturbante qu’est le simple fait d’exister.

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Note sur le peintre auteur du tableau supra. Claude Bolduc est peintre et dessinateur. Sa vision résulte exclusivement de son imagination. Son œuvre présente des figures zoomorphes et anthropomorphes qui sont souvent enchevêtrées dans des collectifs complexes autant que dans des formes et des structures géométriques. Un symbolisme très riche émane de son travail. La dimension religieuse de certains de ses tableaux et dessins procède habituellement moins du sacré que du profane. Sexualité, mythologie et onirisme sont aussi des éléments clefs de son œuvre. C’est un peintre canadien réputé dont la production, volumineuse et diversifiée, construit des univers complexes et tourmentés. Bolduc se rattache donc à l’école picturale de l’Art Singulier, ce courant artistique contemporain dont une des fonctions essentielles est une subversion active des canons réguliers, notamment sur la question cruciale de l’anecdote picturale. Outre ses qualités plastiques spécifiques, le travail de Bolduc déploie une grande richesse narrative. Le trait précis, voire ciselé, construit des univers interactifs complexes, peuplés de figurines étranges aux modus operandi multiples et fréquemment indéfinissables. Les tableaux de Bolduc, qui sont souvent conceptualisés comme des récits visuels, font fréquemment l’objet de scripts ou de synopsis, rédigés par le peintre, antérieurement à la mise sur toile de l’œuvre. De plus, les œuvres de Bolduc, sont souvent des fresques polymorphes, faisant appel à un large héritage ethnoculturel. Mythologie, paganisme, imagerie judéo-chrétienne, tarots etc… toutes ces facettes visuelles et symboliques sont mobilisées et forment régulièrement le fond allusif ou la trame centrale des tableaux de Bolduc. Plusieurs des toiles se répondent entre elles, comme le ferait, par exemple, un chemin de croix ou une tapisserie médiévale.

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31 Réponses vers “L’Art Singulier”

  1. Caravelle said

    Très intriguant. Un univers tourmenté où la force des couleurs se met au service de la souffrance.

  2. Casimir Fluet said

    Je trouve cette description très efficace. Elle confirme, si nécessaire, que l’art moderne est fort loin d’être du grand n’importe quoi.

    • Lys Lalou said

      Moi, l’art moderne, j’aime mieux. C’est plus original, plus exploratoire. ça nous libère des contraintes visuelles du monde, notamment au niveau des couleurs. J’aime beaucoup ce tableau. Mais, contre monsieur Panoramique, j’aime Riopelle aussi.

      • J’ai beaucoup d’admiration pour Riopelle, moi aussi…

      • PanoPanoramique said

        Pourtant, votre travail est bien plus sophistiqué et virtuose que le flafla de ce Riopelle. Comment pouvez-vous admirer un gribouiller dans son genre. Expliquez-vous un peu, monsieur le peintre singulier.

        [Mollo, PanoPanoramique. je veux bien que vous débattez choix esthétiques avec monsieur Bolduc. Mais si vous donnez dans l’excès verbal, je caviarde. — Ysengrimus]

      • Caravelle said

        Monsieur Panoramique, ménagez vos transports.

    • Sophie Sulphure said

      Les filles, le peintre est ici! il s’apprête à donner une leçon d’esthétique picturale à monsieur Panoramique. Oh, je me sens faiblir…

      • Sissi Cigale said

        Ce que tu peux être groupie, Sophie. Ceci dit, je ne veux pas rater ce moment, moi non plus…

      • Désolé Sophie mais il faut oublier pour donner une leçon… L’art est subjectif et il y n’y a pas de bonnes réponses. Pour ma part j’admire Riopelle simplement parce qu’il m’a touché très puissamment dès ma première confrontation directe avec son oeuvre. Vraiment pas besoin d’aller plus loin…

  3. Sylvie des Sylves said

    L’Art Singulier apporte inconfort et malaise. Ce n’est pas de la musique d’ambiance ou du divertissement léger. On se retrouve au centre d’une expérience esthétique incroyablement ardue et inconfortable. La priorité est donnée aux thèmes obsessionnels de ces différentes démarches. L’Art Singulier, c’est l’art de ce qui est mauvais, de ce qui est esquinté, de ce qui est blessé, de ce qui est malade.

    Je tiens à seconder ceci. On trivialise trop souvent l’art en un divertissement léger. Alors qu’il est sensé nous dévaster. Le tableau qui se trouve ici me dévaste. je le trouve dérangeant et fort.

    • Merci Sylvie pour ce commentaire. Je suis aussi d’avis que l’art doit choquer (dans le sens de l’effet miroir) et déranger… amener une réflexion… l’art décoratif selon les couleurs des murs ou du sofa ne m’intéresse pas…

  4. Marie Verne said

    Il y a une tristesse tragique dans ce tableau. Je suis certaine que notre Grimus va nous en extirper un poème.

    [C’est déjà fait. — Ysengrimus]

  5. Ysengrimus said

    LA MORT DE GEORGE HARRISON

    Quelque chose de bleu
    Se passe
    Et traverse l’univers.

    Une femme à cornes
    Déclasse
    Un œil nocturne et solitaire.

    La fenêtre n’est pas fermée
    On n’entend
    Plus rien se manifester.

    On voudrait pleurer? Ou rire?
    Replis des temps.
    Exalter ou circonscrire?

    Et pourtant
    George Harrison vient de mourir.
    Bazar clinquant. Nirvana navrant.

    • Sylvie des Sylves said

      Puissant et léger en même temps. Très complémentaire du tableau, auquel ce texte nous fait retourner. Qu’est-ce que le peintre en a pensé?

      [Il faudrait le lui demander. — Ysengrimus]

      • Bonsoir Sophie, Je découvre à l’instant ce pictopoème inédit d’Ysengrimus. Comme à chacun des écrits dont il m’a déjà fait l’honneur, le poète me touche. Ce que j’aime particulièrement c’est qu’il y va à ses impressions premières, sans chercher à décrire ou enfermer l’oeuvre dans ses mots… Sa plume est légère comme vous l’avez mentionné, souvent teintée d’humour et toujours puissante comme l’épée.

  6. Catoito said

    Ysengrimus et ce monsieur Bolduc se connaissent. Les voici de concert à l’action…

    • Cymbale said

      Magnifique. Oh, il y en a plusieurs! Je vais tous les visionner.

      • Gudule said

        Il y a un poème par tableau. Mais vous avez fait ça combien de fois?

        [pour l’instant il y a 104 pictopoèmes en tout, dont 70 ayant été publiés sous la forme d’un livre d’art. — Ysengrimus]

  7. Piko said

    Cet art SINGULIER semble exister et se déployer de façon fort PLURIELLE

  8. Martin Turquoise said

    Et finalement, que pensez-vous de ce billet, monsieur Bolduc?

    • Du bien. L’écrivain Ysengrimus nous livre ici une large réflexion et une sincère tentative de compréhension de l’Art Singulier et de sa place dans l’univers artistique contemporain. À la fin de son billet, il y va également d’une honnête interprétation de mon travail.

      À lire absolument pour tous les amoureux d’Art Singulier et autres curieux…

  9. Tourelou said

    Comment imaginer une vie sans respirer l’oxygène des créateurs? Faut pas trop chercher à les étiquetter, ni les épingler. Mais s’en inspirer, à votre superbe exemple ici, tableau/poème, géant!

    • Mistral Simoun said

      C’est vrai que tous ces noms d’écoles artistiques c’est parfois un peu compliqué. Vaut mieux contempler les œuvvres…

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