Le Carnet d'Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

  • Paul Laurendeau

  • Intendance

Il y a cinquante ans, AMICALEMENT VÔTRE (THE PERSUADERS!)

Posted by Ysengrimus sur 15 janvier 2020

Curtis-Moore

Il y a cinquante ans, j’avais douze ans et je faisais stagner mes toutes dernières parcelles d’enfance devant le poste de télé familial, à mater Amicalement vôtre, dont le titre original (The Persuaders!) m’était alors inconnu. Sur la Côte d’Azur, à Cannes, ou en Italie, en Espagne, en Écosse ou même en Suède, deux dandys lourdement cravatés des temps modernes courraient les jupons et redressaient des torts, en s’envoyant des vannes et des crocs-en-jambe virtuels et réels. Le premier, c’est Brett Sinclair (Roger Moore), Pair du Royaume d’Angleterre, né coiffé, Lord, ancien de Harlow et d’Oxford, officier démobilisé des casques de poils, ayant fait de la course équestre, automobile et même avionneuse. Le second c’est Daniel «Dany» Wilde (Tony Curtis), ashkénaze new-yorkais de souche hongroise, né dans le Bronx (New York), ancien tiku pouilleux des rues devenu millionnaire dans le pétrole, tonique, effronté et canaille. Brett Sinclair c’est les costards élégants (dessinés par Moore lui-même), les coups de poings Queensberry et la pose mondaine. Dany Wilde c’est les gants de chauffard, les cascades corporelles (dont d’excellentes séquences d’escrime) et les coups de poings cow-boys. La fascination immense qu’ils ont l’un pour l’autre est dissimulée au mieux par leurs ostensibles comportements de dragueurs de ces dames impénitents, intensifs, omnidirectionnels, et aussi souvent chanceux que malchanceux.

Nos deux poseurs pleins aux as ne foutent rien de sérieux de leur vie si bien que, par la vertu d’un hasard largement arrangé par les instances du temps, ils se retrouvent convertis en redresseurs de torts chargés de missions biscornues impliquant soit la pègre, soit des arnaqueurs mondains de toutes farines, soit nos inévitables diplomates soviétiques (qui traitent Lord Sinclair de monarchiste décadent. Hurlant). Amicalement vôtre est un feuilleton de la Guerre Froide. Il vaudrait mieux dire que c’est un feuilleton de la Détente. Déjà en 1970-1971, on y traite l’espionnage et l’interaction avec les Soviétiques sur un ton particulièrement badin, foufou et cocasse. Tout le feuilleton en fait est une sorte de bouffonnerie euro-mondaine et on semble plus soucieux de nous y montrer des modèles de bagnoles, du prêt-à-porter masculin et des sites touristiques que de mettre en scène la tension est-ouest ou la lutte du Souverain Bien contre la Perfidie Ultime. De fait, les chefs d’entreprises minières et pétrolières y paraissent plus pervers et retors que les espions soviétiques. Ah, le bon vieux temps où même les badineries légères devaient payer leur obole à la grande conscience sociale généralisée.

Les personnages féminins de ce feuilleton sont particulièrement surprenants et rafraîchissants. Vu l’époque et la tonalité, on s’attendrait à ce que les femmes de cet exercice soient des gourdasses de bord de piscine sans grande densité ou intelligence. L’amusante erreur. Les femmes d’Amicalement vôtre méritent amplement les sentiments qu’elles déclenchent chez nos deux protagonistes. Espionnes méthodiques, militantes pro-soviétiques, photographes déjantées, dessinatrices talentueuses, héritières délurées, judokas radieuses, arnaqueuses mondaines, danseuses songées, secrétaires de direction intègres, journalistes archifouineuses, notables africaines polyglottes, princesses russes sérieuses, fausses épouses classes, agentes du service des fraudes en civil, auteures de polars prolifiques, détectives amateures en maraude, elles sont belles, vives, matoises, articulées et scriptées selon un modus vivendi étonnement rare en sexisme facile et en phallocratisme niaiseux. En fait, le seul comportement authentiquement bizarre et archaïque qu’on observe concernant les personnages féminins est que, deux fois, une d’entre elles se prend un gifle par un homme de peu (pas par un de nos deux as, naturellement)… la gifle genre calme toi, tu es hystérique qui ne rime à rien et ne passe plus du tout la rampe. On sent alors subitement qu’un demi-siècle a passé et on se dit, le cœur pincé, que ces fines mouches de vingt à trente printemps qui cernent la table de roulette du casino ont aujourd’hui entre soixante-dix et quatre-vingts ans. Cette saloperie de saligauderie de temps qui passe.

La formule (car formule il y a) concernant les personnages féminins se déploie ici comme suit. La femme de service (toujours différente, il n’y a pas vraiment de personnage féminin récurrent dans Amicalement vôtre) est soit du bon bord, soit du mauvais bord. Si elle est du bon bord, il faudra un certain temps à Brett et Dany pour prendre la mesure de la puissance et de l’importance de cette femme et lorsqu’ils finiront par comprendre qu’elle n’est pas du tout la gourdasse de bord de piscine qu’ils avaient initialement anticipé, ils n’en seront que plus intensément séduits. Ils se télescopent alors entre eux et la merveille part avec un troisième larron, ou seule, ou avec l’un des deux, qu’elle choisit alors elle-même. Si la femme de service est du mauvais bord, elle fait habituellement partie d’une bande de bandits qui s’apprête à faire un coup mais un coup de nature économique (arnaque, braquage, extorsion, corruption politique ou vol). La femme de service est alors pleinement dans le coup pour l’arnaque ou extorsion initialement planifiée mais, en cours de route, ses complices masculins mettent la patte sur Dany et Brett (qui, au pire, se mêlaient involontairement de leurs combines ou, au mieux, les pistaient) et ils envisagent sans frémir de les tuer, pour ne pas laisser de traces derrière eux. Aussitôt que la femme de service se rend compte que ses complices vont basculer sans scrupules (et sans lui avoir demandé son avis) dans le meurtre crapuleux, elle inverse ipso facto son allégeance, sans s’énerver, préférant aider Brett et Dany à foutre le coup en l’air que de voir l’entreprise initiale virer au crime sanglant. Le tout se fait dans un flegme britannique parfait et, cinquante ans plus tard, il y a quelque chose d’indéfinissable dans cette solide intégrité féminine, genre whistle blower, qui vit très bien la patine des ans.

Les femme sont des femmes donc, à la fois sexy et modernes, et les hommes son des hommes. Brett Sinclair est comme un cheval pur-sang à la longue crinière 1970, et qui donne des ruades. Dany Wilde est comme un chien pittbull qui fonce, les crocs en avant (Tony Curtis est en pleine forme, du reste, comme le montrent incontestablement certaines des cascades qu’il fait lui-même). Les fréquentes scènes de bagarres et d’évasions sont des moments de jubilation assurés. On comprend que ces deux personnages sont des enragés tranquilles, sans peur, sans reproche, sans cervelle aussi parfois. Leur charme est suave et leur brutalité savoureusement archaïque (les scènes de bagarres font incroyablement semi-improvisées, rien à voir avec les espèces de chorégraphies de karaté animatronique improbable qu’on nous assène aujourd’hui). Les deux types ont chacun leur bagnole, qui en vient graduellement à devenir un des traits de leur personnalité, et ils boivent constamment du champagne, du whisky et du cognac. Les voix de leurs doublures françaises sont parfaites aussi. On les entend dans notre tête, fort longtemps après la tombée du rideau. Taaaa Majestéééé…

Des hommes hommes, des femmes femmes, des bagnoles, des sites de rêve, des costards, du champagne et de la mondanité en pagaille. Tout est dit? Même pas. En revoyant adulte ces quelque vingt-quatre épisodes, j’ai été jubilativement amusé par le caractère imaginatif et surprenant des scénarios. J’attendais pourtant le contraire. Je croyais qu’on me servirait une narration qui, elle, justement, serait bel et bien gourdasse de bord de piscine, et donc gorgée de grand, de beau et de vide. Grave erreur. Les epsilons qui signent cette vingtaine de scripts méritent amplement leur petite paye. C’est savoureux d’originalité, de turlupinades et de rebondissements. Et cela me permet de revenir avec un regard critique sur une anecdote étrange concernant ce feuilleton. La documentation nous raconte que son succès fut très moyen aux USA. Bon, pourquoi pas. Par contre, en Europe, il décolla très solidement, dès 1972. La locomotive, toujours selon la documentation, semble avoir été la version allemande du feuilleton. On rapporte en effet que le doublage allemand fut largement improvisé et qu’il prit de grandes libertés sur le texte anglais d’origine. Le doublage français serait basé lui aussi sur ce doublage allemand largement refait dans un sens humoristique. Je veux bien croire ça et, encore une fois, pourquoi pas… sauf que attention à une chose. On voudrait nous faire croire que c’est cette humorisation du doublage qui aurait sauvé l’entreprise, en Europe continentale. Je dis alors: prudence. Le fait est que le scénario est tellement solide et ficelé serré que les improvisations verbales qui s’y surajoutent au doublage ne peuvent pas l’altérer radicalement. Elles ne peuvent que l’assaisonner, le pimenter, sans le changer dans sa structure (il est à la fois trop solide et trop complexe — sa solidité et sa complexité autorisent justement l’apparition de variations verbales et comportementales périphériques qui, de fait, sont sans risque pour lui). Les doublages allemand et français ont donc pu rehausser la sauce un brin, y ajouter de l’humour, de la cabotinette dans les coins et du bagou. Mais je crois fondamentalement que si ce feuilleton a marché en Europe, c’est qu’il est de fait très solidement euro-centré. Tony Curtis (1925-2010) y gravite autour de Roger Moore (1927-2017). L’américain y pigeonne autour de l’européen, en le valorisant tout plein et en s’immergeant intégralement dans son univers. Et ça, c’était inscrit dans le fond des tréfonds du fondement du script à la base et, bon, il y a cinquante ans, les ricains téléspectateurs ne s’intéressaient pas trop trop à un feuilleton qui ne les placerait pas, eux, comme par postulat, au centre du monde.

Aujourd’hui, tout ça a bien changé. D’où la pittoresque et biscornue pérennité contemporaine d’Amicalement vôtre.

Amicalementvotre

20 Réponses to “Il y a cinquante ans, AMICALEMENT VÔTRE (THE PERSUADERS!)”

  1. Hibou Lugubre said

    Jolie trouvaille! je connaissais pas et j’ai du voir un documentaire sur la série sur YouTube pour me faire une idée et… surprise! On dirait que les yankees comme d’hab se sont largement inspiré, copié et surexploité le genre jusqu’à la nausée dans tout ce qu’ils produiront plus tard comme séries à succès en l’adaptant à leur public… depuis Starsky abd hutch, Magnum, Miami vice… etc.. et les films genre frime en duo aussi… mais plutôt avec «machos» et «gourdasses» et nombrilisme yankee à fond la caisse! 🙂 comme quoi… le vieux continent aura toujours cette avance et singularité… en créativité, thèmes et genre… qui une fois débarqué en Amérique devient industriel et dénué d’intérêt! 🙂

    Et j’aime bien votre «Ah, le bon vieux temps où même les badineries légères devaient payer leur obole à la grande conscience sociale généralisée.»… il faut croire qu’à l’époque les producteurs comme le public étaient un brin plus malins, indépendants, et ne cautionnaient pas aveuglement la rigidité de «l’establishment«», il faudra attendre une quinzaine d’années avant de constater «le retour du fascisme de droite parachever la déroute du capitalisme à outrance»…et le marketing associé à cette entreprise se chargera d’enfoncer la société et la couler pour de bon ! 🙂 Hélas !

    • Sally Vermont said

      Vous êtes toujours aussi lumineux, monsieur Lugubre. En vous lisant, je me demande par contre si la direction de l’inspiration ne fonctionnerait pas plutôt dans l’autre sens. les Européens s’emparent de certaines formules schématiques de merdes US, les adaptent à leur culture et en font quelque chose de plus raffiné et subtil…

      I wonder…

      • Hibou Lugubre said

        Oh mais tout à fait Madame Vermont! dans cette «industrie» de la télé, des séries et du cinéma, la course au box office et des recettes gagnantes $$ font que le «recyclage» et copiage des productions à succès est un concept qui fonctionne dans les deux sens et qui n’épargne pas les Européens! Et il y a autant d’échecs que de réussites… Mais dans l’exemple de cette série présentée par Ysengrimus, je faisait plus référence aux «remake» dont les Américains raffolent! Séries comme films depuis les années 1950 probablement! Et au cinéma aucun genre n’est épargné d’ailleurs Polars, Drames, Comédies..etc, parfois ils attendent même pas deux ans comme le film français Trois hommes et un couffin sorti en 1985, les Américains répliqueront deux ans plus tard avec Three man and a baby en 1987 et y jetteront une brochette de leurs meilleurs acteurs!:) … on était morts de rire… mais tout ceci finit par décrédibiliser un grand nombre d’acteurs d’ailleurs et mettre leur image et carrière en sursis!… bref, on l’appelle pas l’industrie du showbizz pour rien… 🙂 on a même toujours connu les chansons qui se faisaient «traduire» ou adapter ou «copier» et ça continue… chez les jeunes générations aujourd’hui! 🙂

        Voici un article léger qui parle des séries piquées aux anglais justement.

  2. Caravelle said

    Je ne connais pas ce feuilleton, pourtant je reconnais ces deux acteurs.

  3. Le Boulé du Village said

    Je me souviens parfaitement de ça. Un gros sujet de jasette de cours d’écoles. Merci du souvenir, Ysengrimus. Ça s’appelait The Persuaders! en anglais. J’aurais jamais su.

  4. Fridolin said

    La majorité des épisodes en v.f. sont encore sur YouTube. Voici toujours le générique. Inoubliable.

  5. Surprenette said

    On dira ce qu’on voudra, Roger Moore, quand il y avait un show de beaux mecs à faire percoler, ben il fallait qu’il en soit…

  6. Belle Orangeraie said

    Je vous les laisse, les filles. Ils sont tous les deux trop vieux-genre pour moi. Mais votre petit débat captive.

    • Sissi Cigale said

      C’est vrai qu’ils ont des dégaines d’anciens jeunes. Les cheveux longs, chez un homme, c’est quand même un petit peu fini… Et, sur les vêtements, alors là, pas de commentaire.

    • Hibou Lugubre said

      Bon, il va falloir nous dire Mesdames, on met les gants ou pas? On se laisse pousser les cheveux ou pas? 🙂 Et puis, ils étaient mignons ces mecs dans leurs fringues des années 1970, les fringues étaient pas dénuées de charme complètement 🙂 pattes d’éléphants et «pattes» de cheveux sur les joues, cheveux longs, cols allongés, chemises serrées aux motifs kitsch… il en fallait si peu pour rendre ces mecs heureux quoi! 🙂

  7. Tourelou said

    Je me souviens du générique mais peu des épisodes. Cela devait passer à l’heure du coucher?

  8. Catoito said

    Voici toujours un petit florilège représentatif de leur cabotinage. Peu de femmes, malheureusement…

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