Le Carnet d'Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

  • Paul Laurendeau

  • Intendance

Hantise de l’interrupteur lumineux II (du nouveau sur les ready-made)

Posted by Ysengrimus sur 7 décembre 2018

Hantise de l’interrupteur lumineux II (photo: Source Vive)

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Simplement prendre note que c’est un interrupteur lumineux, ou que c’était un interrupteur lumineux, qui a changé de destination, puis c’est tout.
(d’après Marcel Duchamp)

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Mort il y a tout juste cinquante ans, Marcel Duchamp (1887-1968) continue de manifester sa présence aussi chafouine que lancinante et je voudrais ici en témoigner de par un charmant petit cadeau du Nouvel An qui me fut offert par ma nièce Iphigénie Civile, le 13 janvier 2018. Comme il s’agit encore de ces si obsédants ready-made, je vais me permettre de résumer le problème du jour à partir de quelques petites citations tirées de la remarquable vidéo À propos des ready-made (entretien de Marcel Duchamp avec Philippe Colin), du 21 juin 1967. D’abord que veut dire ready-made? Marcel Duchamp répond ainsi:

Ça veut dire tout fait, ça veut dire… comme les vêtements de confection, vous savez. Alors, nous sommes arrivés à une conclusion, il y a assez longtemps. […] Il y a toujours quelque chose de tout fait, dans un tableau. Vous ne faites pas les brosses, vous ne faites pas les couleurs, vous ne faites pas la toile. Alors en allant plus loin, en enlevant tout, même la main, n’est-ce pas, on arrive au ready-made. Vous comprenez? Il n’y a plus rien qui soit fait. Tout est tout fait.

(Marcel Duchamp dans À propos des ready-made — 1:20-1:52)

On retracera mes autres développements sur les ready-made ICI, ICI et ICI. Je veux pour le moment concentrer l’attention sur la dimension esthétique du problème qu’ils posent. Bon, en gros, on trouve des hélices, des soupapes, des roues de vélo ou des porte-chapeaux ici et là et on les investit directement comme objets d’art, en leur apportant peu ou pas de modifications. Cela se donne comme prosaïque, ironique, un peu frondeur mais compréhensible. L’objet trouvé qu’on a choisi devient art. L’option (qui a d’ailleurs eu un grand retentissement) semble au départ assez simple. Sauf qu’une autre radicalité est alors recherchée, beaucoup plus ardue, elle. Duchamp:

Au lieu de choisir quelque chose qui vous plaît, ou quelque chose qui vous déplaît, vous choisissez quelque chose qui n’a aucun intérêt, visuellement pour l’artiste. Autrement dit, arriver à une chose… un état d’indifférence envers cet objet. À ce moment–là, ça devient un ready-made. Si c’est une chose qui vous plaît, c’est comme les racines [qu’on trouve] sur la plage, comprenez-vous? Alors c’est esthétique, c’est joli, c’est beau. On met ça dans le salon. C’est pas du tout l’intention du ready-made. L’intention du ready-made, c’est de se débarrasser de cette idée du beau et du laid, comprenez-vous? Et c’est ça qui m’intéresse.

(Marcel Duchamp dans À propos des ready-made — 3:01-3:39)

Sauf que là, ayoye, c’est toute ben juste pas faisable. Tous ces objets que Duchamp a investis comme ready-made sont aujourd’hui dans des musées du monde entier (habituellement sous forme de reproductions, les originaux étant souvent perdus). Et tout le monde se pâme sans fin sur eux, ou rage contre eux. Avec une certaine amertume aigre-douce, Duchamp était parfaitement conscient de la dimension quasi-insoluble de cet aspect anti-esthétisant du problème. N’importe quoi, vous savez, aussi laid que ce soit, aussi indifférent que ce soit, deviendra beau et joli après quarante ans, vous pouvez être tranquille. Alors, c’est très inquiétant, n’est-ce-pas, pour l’idée même de ready-made. (Marcel Duchamp dans À propos des ready-made — 4:46-4:57). Cette inquiétude philosophique est d’autant plus sentie du fait que, de par le ready-made, Duchamp souhaite, fermement et radicalement, faire disparaître complètement la sensibilité esthétique en art plastique, pour la remplacer par une sorte de froid constat factuel, post-industriel, neutre, libre de toutes les contemplations aimantes ou haïssantes. Vaste programme.

Comment doit être regardé un ready-made, ou perçu? — Il ne doit pas être regardé, au fond. Il est là, simplement. On prend notion, par les yeux, qu’il existe. On ne [le] contemple pas comme on contemple un tableau. L’idée de contemplation disparaît complètement. Simplement prendre note que c’est un porte-bouteille, ou que c’était un porte-bouteille, qui a changé de destination, puis c’est tout.

(Philippe Colin et Marcel Duchamp dans À propos des ready-made — 7:48-8:12)

Pour ma part, je croyais dur comme fer que cette option anti-esthétisante de Marcel Duchamp représentait l’échec de la radicalité des ready-made. Je me disais: ti-père, au mieux tu es un grand naïf, au pire tu te fous ouvertement de notre poire, d’imaginer qu’un objet investi (par l’artiste, professionnel ou amateur) comme réalité non-utilitaire restera exempt de toute dimension esthétique. Juste: ayoye. J’étais certain que la mise sur l’axe beau/laid collait obligatoirement, comme effet fatal et conséquence inévitable, au halo sociologique de l’objet (artisanalement fabriqué ou ready-made) investi en soi, comme objet. J’ai donc cru en cet échec de Duchamp sur la dimension esthétique des ready-made, jusqu’en ce jour béni du 13 janvier 2018.

L’expérience que j’ai vécu en ce susdit 13 janvier 2018, dans des conditions parfaitement ordinaires (et très sympathiques) va profondément bouleverser les conclusions que j’avais précédemment mis en place dans mon esprit, sur cet échec qu’aurait subit Marcel Duchamp dans l’élimination de la dimension esthétisante du ready-made. Alors suivez bien le mouvement.

Une semaine plus tôt, le 6 janvier 2018, à la suite d’une première rencontre du Nouvel An, ma nièce, Iphigénie Civile m’annonce en catimini qu’elle aura un petit cadeau pour moi lors de la seconde rencontre du Nouvel An, celle du 13. Ce n’est pas un cadeau méchant et ce n’est pas un cadeau qui se mange. Touché et intrigué, je réclame qu’on me donne au moins un indice, histoire de me permettre de patienter, pendant cette longue semaine. Éminence des Fleurs (qui est visiblement dans la confidence), ma sœur et la mère d’Iphigénie Civile, me dit, sibylline: Relis un [de tes] vieux billet[s] de blogue. S’installe alors —et cela va prendre une grande importance dans la suite du développement— la réminiscence intertextuelle (si vous me passez le mot: c’est-à-dire le fait tout simple de s’ancrer dans un renvoi à un texte déjà écrit, que les personnes impliquées dans l’échange ont en commun comme objet de connaissance). Le blogue étant, par principe, un espace public, je suis forcé de postuler que les quelques 400 billets du Carnet d’Ysengrimus sont englobés dans cette insinuation de ma sœur. Je râle un peu, à cause de ce nombre (il m’est impossible de retrouver le billet auquel il est spécifiquement fait allusion) mais on ne me fournit pas d’indice plus approfondi. Et les choses en restent là, ce jour là.

Le 13 janvier 2018, le cadeau m’est remis par Iréné Lagare, le conjoint de ma nièce, en présence de cette dernière, de mon frère, de mes deux sœurs, et de tous les invités de cette petite rencontre. L’emballage du cadeau est intégralement (et inconsciemment) en ready-made. Il s’agit d’une de ces pochettes de Noël préfabriquées, qu’on utilise ou réutilise pour les petits cadeaux (on m’avoue même candidement qu’elle fait ici l’objet d’une de ces réutilisations). Les papiers décoratifs bouffants que l’on pose habituellement par-dessus le petit présent dormant au fond de la susdite pochette sont ici des pages de journaux, objet ready-made par excellence, s’il en est. Iréné Lagare me tendant le petit cadeau a même un peu des airs de Père Noël (je le lui signale gentiment, complétant tout naturellement le côté culturellement et préalablement codé du gestus). Il est important de faire observer que tout ceci s’est fait en pure spontanéité et sans aucune allusion à Marcel Duchamp ou à quoi que ce soit d’autre que l’unique source intertextuelle que l’on va bientôt découvrir (allusion formulée initialement le 6 janvier). Tout se joue ici dans des conditions parfaitement ordinaires. Quand ma nièce fronce le sourcil devant cet emballage cadeau semi-improvisé, son conjoint explique qu’il  manquait de temps et a du faire avec ce dont il disposait. Et, bon, ça passe. Nous sommes ici dans tout, sauf la lourdingue pâmoison culturelle ou artistique. Dans la spontanéité du mouvement en cours, ces gens ne se prennent aucunement pour des personnages du film Les amours imaginaires de Xavier Dolan, si vous voyez ce que je veux dire.

Je soupèse délicatement le petit cadeau, sans le secouer. Il est léger. Je retire les papiers journaux et m’amuse à les rendre à ma nièce, comme s’ils étaient des documents d’importance. Je déniche finalement, au fond de la pochette cadeau, le petit interrupteur lumineux dont vous voyez la photo au haut de ce billet. Surprise totale et jubilation sentie. Vérification faite ipso facto, il s’agit d’un interrupteur antique dont, crucialement, le déclic est audible. Iphigénie Civile et Iréné Lagare l’ont délicatement recueilli pendant qu’ils procédaient aux rénovations intérieures de leur petit apparte montréalais, datant lui-même de l’époque de l’immédiat après-guerre. Il est alors limpide, pour toutes les personnes présentes, que ceci est une allusion directe au billet de blogue intitulé Hantise révolue de l’interrupteur lumineux (voir notamment le commentaire 10 sous ce billet, qui rapporte à chaud l’événement décrit ici). Comme ce billet fait référence à des souvenirs familiaux, je l’avais posté sur le groupe Facebook secret de ma famille et il a visiblement inspiré ma nièce, lors de ses activités de rénovation domiciliaire.

Arrêtons-nous un instant à l’objet même. S’il est difficile de parler ici d’Art Trouvé (formulation française parfois utilisée pour traduire ready-made — le caractère artistique de l’objet est problématique), il est indubitable que ce petit cadeau est un objet qui est à la fois tout fait et trouvé. Il se qualifie donc parfaitement comme ready-made au sens purement duchampêtre du terme. Là où notre affaire prend tout son sel, c’est qu’à aucun moment dans le processus, aucune des personnes impliquées (notamment les trois donateurs du présent, instigateurs inconscients mais effectifs de son nouveau statut de ready-made) ne se sont engagées sur la voie d’une démarche esthétisante. Personne ne s’est dit que cet objet était joli et que je le poserais sur un espace décoratif… ou qu’il était affreux et qu’en ma qualité d’iconoclaste artistique impénitent, je serais pleinement satisfait de sa hideur. L’objet ici est tout simplement ni beau ni laid et il n’est pas investi comme réalité esthétique ni, du reste, comme réalité utilitaire. En toute spontanéité et sans même que quiconque essaye d’y arriver, la partie la plus ardue du programme de Marcel Duchamp en matière de ready-made vient donc de se réaliser, sous nos yeux, comme si de rien. Investi en présent du Nouvel An, emballé dans un dispositif reçu culturellement l’encodant imparablement comme cadeau (dispositif d’emballage parfaitement ready-made, lui aussi, et ne faisant, lui non plus, l’objet d’aucune émotivité esthétique particulière), cet interrupteur ni beau ni laid, est, un point c’est tout.

La réaction immédiate du tout venant face à ce petit événement a perpétué, toujours sans que qui que ce soit (surtout pas moi) n’y fasse référence, le programme duchampêtre. Entre alors en scène mon frère Coupe-Feu-de-Choc. Il va avancer un certain nombre d’observations parfaitement éclairantes et intéressantes procédant de l’histoire ou de l’ethnologie des technologies. Ainsi, il fait observer que le boîtier de l’interrupteur est en céramique (les boîtiers des interrupteurs modernes sont en métal) et qu’il ne porte aucun numéro de série ou d’identification d’aucune sorte. Ces deux faits confirment le caractère parfaitement archaïque, peut-être même artisanal, de l’objet. Iréné Lagare en fera jouer le dispositif, attirant notre attention sur le fait que la structure interne du mécanisme de la switch est ancienne aussi, et n’existe plus dans les interrupteurs modernes, sous cette forme. Ma sœur Source Vive va même me faire prendre la pose pour tirer une photo de l’objet (c’est la photo supra — son titre est désormais Hantise de l’interrupteur lumineux II). De tous ces commentaires, interventions, observations et analyses, il n’émanera absolument aucune conception concernant l’éventuel beauté ou laideur de l’objet. Il est, un point c’est tout, ni beau ni laid, tout fait. Son impact mental est plus intellectuel qu’émotionnel. Il intéresse mais il n’exalte pas esthétiquement, ni dans une direction (beau) ni dans l’autre (laid). Non, mort de ma mort, Marcel Duchamp n’est pas mort.

Si bien qu’il y a lieu de se demander, l’œil glauque, ce qu’Iphigénie Civile vient de me donner là, finalement. Ce n’est pas un objet utilitaire (il est indubitable que je ne vais pas installer cet interrupteur dans mon bureau). Ce n’est pas un objet artistique (je ne vais pas l’encadrer ou le poser sur un socle, non plus). Qu’est-ce que c’est que ce truc, exactement? C’est pas si trivial, quand on s’arrête à y penser. Le problème n’est pas tout de suite évident. Et, dans ces conditions de réalisation concrètes et effectives de l’intégralité du programme des ready-made duchampêtres (prendre conscience de l’existence d’un objet tout fait sans qu’une visée esthétisante ne fasse jamais partie de l’équation), les faits effectifs nous fournissent (pour le moment) le constat qu’il n’a pas été possible de procéder à cette installation à vide. Évacué l’objet utilitaire, évacué l’objet esthétique, reste (et ça, Duchamp n’y avait pas pensé) l’objet réminiscent. Ma nièce ne m’a pas donné, comme ça, dans le vide, un vieil interrupteur lumineux pas rapport (comme on dit par chez nous), arraché d’un mur vermoulu, aléatoirement, parmi tant d’autres scories. Elle me l’a sciemment donné par allusion à un texte que j’avais préalablement écrit au sujet des vieux interrupteurs au déclic audible de jadis se trouvant dans une maison où elle a elle-même vécu des portions importantes de sa propre enfance. L’objet ne produit plus sa fonction (utilitaire). Il ne produit pas une exaltation (esthétique). Il produit une allusion (intertextuelle). La jubilation de cette allusion est intégrale, certes, mais elle n’est ni fonctionnelle ni artistique.

Sauf qu’elle n’est pas dans le vide non plus. L’espoir duchampêtre de dévider l’objet tout fait de toute détermination est encore toujours un petit peu raté. Il y a un truc, ni plus ni moins. C’est la réminiscence qui occupe la place que n’occupe pas (plus!) la dimension utilitaire, et pas (pas encore?) la dimension esthétique. En remerciant chaleureusement Iphigénie Civile et Iréné Lagare pour ce cadeau, je l’ai qualifié de magnifique (Je reprends d’ailleurs ce qualificatif dans le commentaire 10 du billet sur la hantise de l’interrupteur lumineux). Je suis donc le premier à faire référence à une éventuelle beauté de cet objet. Il s’agit, je m’empresse de le signaler, d’une beauté toute abstraite, toute philosophique, source d’une joie vive de voir Marcel Duchamp avancer d’un autre cran dans la sensibilité émotionnelle et factuelle de nos civilisations industrielles et post-industrielles.

Encore merci à toutes les personnes impliquées dans ce savoureux événement. Elles ont confirmé, si nécessaire, que les petites choses importantes se jouent souvent sans trop y penser… comme en se jouant, justement.

Marcel Duchamp (1887-1968)

25 Réponses to “Hantise de l’interrupteur lumineux II (du nouveau sur les ready-made)”

  1. Tourelou said

    Ceci n’est pas un interrupteur lumineux…

    Si nous pouvons ajouter le nom de l’objet dans cette phrase célèbre, c’est un fort indice ready-made.

    [Une paille… Pardon: une pipe. — Ysengrimus]

    • Bobino said

      Vous avez bien raison, Tourelou. Visuellement, c’est sa photo. matériellement, c’est son vestige. Sinon, puis-je me vanter, Ysengrimus, de faire partie des inspirateurs de ce billet?

      [N’en doutez pas une seule seconde, Bobino. C’est votre picosse de début d’année dans le fameux commentaire 10 qui m’a poussé à m’expliciter. Et je vous en remercie. — Ysengrimus]

    • Catoito said

      Si nous pouvons ajouter le nom de l’objet dans cette phrase célèbre, c’est un fort indice ready-made.

      Oh, oh… rareté sublime: un indice langagier (plutôt que matériel) pour détecter les ready-made. Bien vu, Tourelou.

      [Je seconde. — Ysengrimus]

  2. Éminence des Fleurs said

    Wow. Moi je ne connaissais rien de Duchamp ou de sa philosophie. J’aime bien la notion d’objet réminiscent, c’est nostalgique et romantique. Ceci dit, pas sure que quelqu’un comme la grand-mère paternelle d’Iphigénie Civile et de son frère, ne trouverait pas un certain esthétique à ce tout fait. Je me demande aussi si l’esthétique ou l’absence d’esthétique c’est juste beau vs laid. Ça pourrait-tu être comme la binarité de n’importe laquelle émotion évoquée par une œuvre d’art ou un un objet? Je suis way over my head… Mais bon, c’est certain que d’autres ont pensé à ça avant moi et Duchamp ou un autre ont une réponse. Merci pour le billet de blogue pré-Noël.

    [Pas seulement la grand-mère paternelle de tes enfants (je comprends que tu dis cela parce que la dame est ingénieure). Laisse passer quelques années et des tas de gens de toutes natures vont se mettre à trouver ça beau et joli (Duchamp dixit). — Ysengrimus]

    • Sylvie des Sylves said


      Je me demande aussi si l’esthétique ou l’absence d’esthétique c’est juste beau vs laid. Ça pourrait-tu être comme la binarité de n’importe laquelle émotion évoquée par une œuvre d’art ou un un objet?

      Très intéressante question qu’il ne faut pas prendre à la légère. J’ai un vieux porte-clef qui est raccordé à une petite topaze. Je l’aime beaucoup et il me plaît esthétiquement. Un jour, je l’égare. Je le cherche partout pendant plusieurs heures. Angoisse, tristesse, colère, gamme de sentiments douloureux. Dois-je ou ne dois-je pas voir dans ce complexe d’émotions une expérience esthétique? Je ne le crois pas mais… les observations de madame Des Fleurs me font tout de même hésiter. Quand j’ai retrouvé mon porte-clef, tous ces sentiments ont disparu pour ne plus revenir alors que mon amour pour l’objet et sa beauté est restée relativement stable. Mais est-ce un argument? Certaines explosions émotives au visionnement d’un film ou d’un spectacle disparaissent aussi pour toujours, dans certains cas.

      Un beau petit problème, que vous soulevez-là.

      • PanoPanoramique said

        On me pardonnera ma perfidie (ou pas). Mais vous étiez peut-être furax d’avoir paumé un objet coûteux et précieux, avec topaze etc. Avant qu’Ysengrimus m’accuse de vous agresser, permettez à ma perfidie de rester dans l’argumentation. Un gros bourgeois qui jubile parce qu’il vient d’acheter une toile qui vaut des millions vit-il une expérience esthétique? Si oui, j’en serais bien peiné…

      • Caravelle said

        Monsieur Panoramique, une fois de plus vous nous prouvez que vous êtes un butor mais un butor qui pense. Je trouve que votre complément d’argument ici n’est pas sans mérite.

        Et bravo à Ysengrimus pour ce magnifique billet.

      • PanoPanoramique said

        Madame Carava, vous êtes une exaltée des Carpates mais une exaltée des Carpates qui lit avec impartialité. C’est apprécié.

        Le Butor qui Pense

        [Et cet échange de sibyllines mondanités gorgées de compliments ambivalents s’arrête ici. Merci. — Ysengrimus]

      • Lys Lalou said

        Une citation pour faire méditer monsieur Panoramique sur esthétique et vénalité pécuniaire:

        Si vous dites aux grandes personnes: «J’ai vu une belle maison en briques roses, avec des géraniums aux fenêtres et des colombes sur le toit…» elles ne parviennent pas à s’imaginer cette maison. Il faut leur dire: «J’ai vu une maison de cent mille francs.» Alors elles s’écrient: «Comme c’est joli!»
        Saint-Ex, Le Petit Prince, Chapitre 4.

        Ceci dit, moi je ramène le jugement esthétique sur deux questions, bien distinctes: Je trouve beau ou laid? J’aime ou j’aime pas? Autrement, on appelle n’importe quoi n’importe quoi. Tout peut pas devenir de l’esthétique. Ces deux questions sont déjà immenses, se raccordent entre elles de façon complexe (on peut trouver laid mais aimer… etc… les combinaisons varient). Et l’esthétique en a déjà plein son assiette avec ces deux grandes questions fondamentales, qui nous tourmentent parfois longtemps.

        Ce vieil interrupteur lumineux est ni beau ni laid. Je me fiche de lui. Et il ne devient intéressant, pour moi, qu’à cause de ce vécu savoureux et touchant avec sœur, nièce et famille qu’Ysengrimus évoque dans son beau texte.

      • Casimir Fluet said

        @ Éminence des Fleurs

        Madame, si vous me permettez. L’art engendre deux grands faisceaux d’émotions.

        Émotions esthétiques: Je trouve beau ou laid, j’aime ou j’aime pas, (comme le signale Lys Lalou). Parfois dogmatisée et objectivisée (c’est beau, c’est LE beau), l’émotion esthétique n’est toujours jamais qu’un jugement comparatif perfectionné et gorgé d’affect. L’émotion esthétique varie mais n’est pas seulement individuelle. Elle varie collectivement, avec l’Histoire. La Cinquième Symphonie de Beethoven fut considérée une sainte horreur par les Viennois quand on la joua la première fois, en 1808.

        Émotions cathartiques: toutes la gammes des sentiments que nous suscite un spectacle qui nous fait sursauter ou un roman qu’on lit avec une boite de mouchoirs. La catharsis est cette purgation émotive qu’arrive à nous faire fortement ressentir la transposition fictive de l’art. Notez qu’on peut parfaitement rire et pleurer sans rien comprendre ou en découvrant un art qui n’est pas vraiment une représentation, au sens théâtral ou cinématographique du terme (art non-figuratif).

        Dans le cas de l’interrupteur lumineux ysengrimusien, la jubilation qu’il transmet et la curiosité que lui a suscité le tout de l’événement rapporté sont certainement de nature cathartique. Mais, si son récit est fidèle, de tous les protagonistes du récit qu’il nous sert, les esthètes sont restés au vestiaire… En cela Ysengrimus réussit sa démonstration et mouche Duchamp qui, lui, cependant, le mouche en retour sur l’inévitable imprévu de la réminiscence.

        Vôtre.

  3. Line Kalinine said

    L’expérience que j’ai vécu en ce susdit 13 janvier 2018, dans des conditions parfaitement ordinaires (et très sympathiques) va profondément bouleverser les conclusions que j’avais précédemment mis en place dans mon esprit…

    C’est finalement assez rare qu’une expérience de la vie ordinaire modifie une de nos conclusions intellectuelles établies. Je comprends Ysengrimus de glorifier ce genre d’événement. Ça n’arrive pas tous les jours. Habituellement, on confirme nos opinions anciennes ou on en acquiert de toutes nouvelles sur des sujets nouveaux. Mais modifier une opinion intellectuelle pré-établie (changer d’idée sur une question, en somme), ça n’arrive finalement pas si souvent que ça, dans une vie.

    • Serge Morin said

      Il est madame de mes idées comme de mes chemises, je n’en change jamais…
      Sacha Guitry

      Je seconde Line Kalinine et n’en démordrai pas.

  4. Sissi Cigale said


    Trois ou quatre gouttes de hauteur n’ont rien à faire avec la sauvagerie.
    (écrit sur un peigne de fer, dans un des ready-made de Duchamp)

    Il est classe au plan textuel, au moins, le monsieur Duchamp.

  5. Gudule said

    Mais alors quand la dimension esthétique figure déjà dans l’interrupteur lumineux. Comme dans le cas de l’illustration suivante, est-ce que c’est du ready-made?

    [Non, non. Ça c’est du DESIGN. Une incorporation de choix esthétiques intimement formalisés à l’intérieur d’un objet fonctionnel que l’on s’approprie comme un instrument ordinaire mais en unifiant des particularités utilitaires et une prise de parti artistique sur sa conception et son apparence. C’est pas de l’art trouvé. C’est conçu au départ, tout juste comme une statue ou un tableau. — Ysengrimus]

  6. Marie Verne said

    Ma nièce ne m’a pas donné, comme ça, dans le vide, un vieil interrupteur lumineux pas rapport (comme on dit par chez nous), arraché d’un mur vermoulu, aléatoirement, parmi tant d’autres scories.

    C’est bien vrai qu’on ne fait presque jamais ça. Il y a toujours une connexion logique, mème dans les moments les plus incongrus. La connexion logique elle-même, celle qui établit la réminiscence intertextuelle, cher Ysengrimus, eh bien, elle t’a été, pour sa part, remise à vide, abstraitement, une semaine avant, par Madame Des Fleurs. Tu as eu en main, pendant huit jours, un lien logique ferme sans détenir les objets qu’il liait.

    C’est aussi un exercice de logique formelle, ton affaire.

  7. Magellan said


    L’espoir duchampêtre de dévider l’objet tout fait de toute détermination est encore toujours un petit peu raté. Il y a un truc, ni plus ni moins.

    C’est bien que Duchamp était un provocateur et un esquiveur. Une sorte de pyrrhonien qui tâtonnait toujours en direction du point zéro d’un raisonnement pratique. Un raisonneur. Bien plus un philosophe des arts qu’un artiste vraiment. Ses peintures sont des quasi-pastiches un peu dilettantes des différents genres modernes (fauvisme, impressionnisme, cubisme), ses sculptures apparaissent comme des effets formalistes sans joie. Il n’a rien foutu pendant des années. Seuls les ready-made l’ont vraiment porté et les ready-made ne sont pas une œuvre. Ils sont une notion. Une façon de penser le recul des limites de l’art moderne dans l’espace post-industriel. Les vrai ready-made artistiques sont apparus après Duchamp (quoique toujours un peu grâce à Duchamp).

    Duchamp est un penseur, pas un acteur. Son immense influence sur les artistes plasticiens et visuels est moins artistique qu’intellectuelle. Il leur a permis de prendre… du champ.

  8. Fridolin said

    Ysengrimus, pense vite. Une idée d’inscription sur ton interrupteur lumineux dans le style de celle du PEIGNE (Sissi Cigale, commentaire numéro 4).

  9. Ysengrimus said

    Eh ben, mon bon Fridolin, j’en sens deux. Une artistico-dadaïste, dans le ton direct de Duchamp:
    .

    .

    et une ratiocino-anecdotique dans le ton plus prosaïque de mon billet:

    .

  10. X-ZIFT said

    En tout cas, ceux et celles qui se demandent c’est quoi un ready-made assisté, eh ben c’est ça…

  11. J’ai fabriqué (inventé) dans les années 1970 un machin « truchement » pour faire le lien entre ma fournaise à l’huile et un 5 gallons en plastique, dans le but de me sauver de la congélation car l’huile à chauffage du « drum » 45 gallons situé à l’extérieur gelait, passé -30 degrés. Je ne l’ai jamais utilisé et il a terminé son existence, je le comprends à présent, en ready-made. Il m’a suivi en de multiples déménagements. J’ai fini par m’en débarrasser lors de mon retour au Québec. Ça m’a brisé le cœur…

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