Le Carnet d'Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

  • Paul Laurendeau

  • Intendance

De la virtuosité en art

Posted by Ysengrimus sur 15 octobre 2018

Jackson Pollock, THE SHE-WOLF, 1943

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L’art moderne et l’art contemporain nous accompagnent depuis un bon siècle et demi et cela se manifeste dans une expansion heurtée mais assurée de notre réceptivité esthétique. On peut dire que notre compréhension de ces deux phénomènes civilisationnels majeurs s’est solidement amplifiée, passant, par étapes (et par crises), si on synthétise, des arts figuratifs aux arts décoratifs, au sens le plus général de ces deux termes. La dimension décorative (et formelle et subversive) de l’art, longtemps considérée comme un atout mineur de l’exercice, a désormais acquis ses lettres de noblesse, au détriment des dimensions figuratives (et épique et/ou dramatique). On comprend désormais que formes, couleurs, textures, sonorités, plasticité, densité, croûte, matériau priment sur la représentation (comme figuration ET comme spectacle). C’est pas de l’abstraction des images, au fait. C’est, au contraire, de la concrétisation des formes non-figuratives. Regardez ci-haut la Louve de Jackson Pollock, elle nous expose in petto cette mutation fondamentale de l’art pictural. Elle, canidé abstraite, est graduellement à se dissoudre dans la dimension déco des chromatismes, des textures, des coloris, de la pâte de couleur, de la tempête. Puis le saut vers le non-figuratif intégral se fait, sous les hauts cris, notamment avec ceci (qualifié ailleurs, par certains esprits forts et bretteurs, de Grand Barbouillage de n’Importe Quoi).

Jackson Pollock, Sans titre, 1950 (encre sur papier)

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Perso, comme disent les français: je kiffe. Contrairement à certains, je tire de ce genre d’œuvre un rapport vif à la simplicité, au naïf, au limpide, au dépouillé, à l’accessible. Sur les planches c’est comme sur le ciment, au théâtre c’est comme à la rue nous bramaient les créations collectives d’autrefois. Mais ceci —tout juste ceci, ce tapon de taches d’encre de 1950— va soulever la question de l’ultime problématique lancinante en art sévissant tumultueusement de nos jours: celle de la virtuosité. Méditons, dans cette perspective, ces taches d’encre pollockiennes. Méditons encore plus, tous ensemble, les sept tableaux suivants, de Pierre Soulages (il n’y a pas d’attrape. Ce sont des noirs intégraux, tous les sept). Je ne sais même pas le titre que ça porte, si ça en porte un.

Pan dans les… Et cela nous amène directement dans le vif de notre sujet d’aujourd’hui. Voyez-vous, l’art bourgeois, si vous me passez le mot toujours bien trop valide, souffre effectivement d’un puissant syndrome de la virtuosité. Or, un virtuose, c’est pas nécessairement un artiste. Il manifeste un talent, un savoir, une maîtrise amie, une puissante subtilité épigone mais… mais que fait-il vraiment avec?

Regardons l’affaire, entendons l’affaire plutôt, en musique. Un des plus grands virtuoses pianistiques en Jazz, c’est Art Tatum. De lui, Oscar Peterson disait que la première fois qu’il l’avait entendu sur disque, il pensait qu’il y avait deux pianistes qui jouaient. J’adore Tatum et je l’écoute souvent en boucle. Mais pourtant, il m’émeut bien moins que son contemporain, le compositeur-penseur Duke Ellington, pianiste très ordinaire mais qui fait que, bon sang, chaque fois qu’il frappe une touche, son doigt semble transformer notre crâne en gâteau et s’y enfoncer moelleusement. Oscar Peterson, disciple ciselé et bien tempéré d’Art Tatum, est lui aussi, un virtuose de très haut calibre. Alors on va faire une sorte de comparaison. La pièce C jam Blues, de Duke Ellington, est une petite composition minimaliste, perchée chaloupeusement sur un dispositif de stride-plunk de huit notes (composée en 1942). On va se la jouer, d’abord dans la version archaïque et écrue d’Ellington (avec ses instrumentistes orchestrateurs s’impliquant en succession, à l’ancienne), puis chez le virtuose Peterson (soliste, avec son trio en appui rythmique). Même une oreille qui n’est pas exercée au Jazz va comprendre tout de suite ce que je veux dire.

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Oscar Peterson, plus jeune qu’Ellington de presque trente ans, est un instrumentiste omnipotent. Il domine la pièce (la quasi-rengaine) magistralement. Pour lui, c’est un classique un petit peu racorni de l’idiome qu’il sert. Son introduction, de deux minutes trente-sept (la longueur de la pièce entière chez Ellington!), est chaudement applaudie. À raison, elle est magnifique. Vide mais magnifique. Décorative, tout plein. Une véritable leçon de Jazz. Mon honoré compatriote Peterson ici, c’est le virtuose. Mais Ellington et sa bande d’instrumentistes à la queue leu leu de jadis, sont le compositeur collectif de la pièce, et, au bout du compte, c’est à travers eux qu’on la sent vraiment. Le compositeur est un pianiste compétent mais minimaliste. On notera que ni lui ni ses instrumentistes n’improvisent ici. Tout est composé et placé (pour ceux et celles que ça intéresse, les instrumentistes d’Ellington ici sont, en ordre d’apparition: Ray Nance au violon, Rex Stewart à la trompette, Ben Webster au saxophone ténor, Joe Nanton au trombone, Barney Bigard à la clarinette). Le virtuose, pour sa part, est un interprète, un épigone, un concertiste. La pièce musicale est simple. Sa simplicité est la force qu’on avance chez Ellington et ses orchestrateurs, le manque qu’on camoufle sous la dentelle des variations, chez Peterson et sa partie rythmique. C’est patent. C’est aussi lourd de conséquences.

Car conséquemment, j’ai un gros problème, moi, quand un philistin s’exclame, par exemple au musée, disons, devant les sept tableaux noirs-noirs, de Pierre Soulages ou encore devant les grosses taches d’encre noir sur fond blanc de Paul-Émile Borduas, J’en fais du pareil! On a souvent entendu ça. Une portion significative de l’art moderne et de l’art contemporain, justement celui qui subvertit et corrode radicalement la notion de virtuosité, le tout-venant cuistre est censé constamment pouvoir en faire du pareilUno: si il en fait tant que ça du pareil, pourquoi il l’a pas fait? Et deuxio: il réduit l’art total, l’art fou à de la petite virtuosité élitaire, et, à ce train là, absolument tous les peintres majeurs sont surclassés par leurs copistes et/ou leurs faussaires. Et Ellington est ci-haut enfoncé par Peterson. Et Charlie Parker est pulvérisé par Sonny Stitt, le copycat qui le remplaça auprès de Dizzy Gillespie après la mort subite de l’Oiseau. Ça ne marche pas, ça. Ça cloche. C’est pas tripatif car…

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La virtuosité –plus précisément la problématique de la virtuosité– est un seul des paramètres de l’équation en art et ce, sans moins, sans plus. J’aime beaucoup personnellement la jubilation et les picotements de doigts que certains ressentent en lisant, par exemple, les textes jubileurs de mon recueil de poésie de 2012 L’Hélicoïdal inversé (poésie concrète). Le j’en fais du pareil du philistin de musée est remplacé implacablement, ici, par une sorte de j’ai envie de faire ça, moi aussi émanant de quelqu’un que quelqu’un d’autre inspire, en toute simplicité. C’est ce que mon vieux compatriote jazzique montréalais (Oscar Peterson) s’est justement dit en écoutant ses disques de Tatum, puis d’Ellington, et puis, ben, c’est quand même Oscar Peterson. On est bien contents qu’il ait sauté sur scène, lui aussi, au bout du compte. Le fond de l’affaire est que, si mes lecteurs et lectrices, capturent si limpidement, leur bonne compréhension de cette poésie concrète, c’est que cette lecture AINSI QUE cette écriture confirment que la poésie n’est pas un art ésotérique. C’est tout juste comme les taches d’encre de Jackson Pollock, si on en fait tant du pareil, pourquoi pas tout simplement s’essayer? Elle a bien besoin de ce petit moment de fraîcheur, justement, notre grande poésie française, car elle en a vécu de copieux épisodes, elle aussi, du susdit syndrome de virtuosité et ce, tant dans sa facette verbale que dans sa facette intellectuelle.

Maintenant observez très attentivement la bonne foi rageuse de tous ceux et celles qui pestent, au musée, au parc, ou au concert, devant l’art moderne et l’art contemporain. C’est toujours la question de la virtuosité qui est en cause. C’est toujours lui, le nerf qui pince. Le philistin veut être ébaubi et se faire frimer à fond par un savoir-faire qui le tasse dans un petit coin et érige au dessus de lui l’artiste en héro ésotérique. On ne veut pas seulement aimer, on veut aussi admirer. L’art est spontanément analysé comme une technique, une technologie, une expertise, un savoir de choc, un peu comme de la comptabilité, des techniques de judo, ou la connaissance d’une langue étrangère. Et, qui plus est, si, en vertu de ces impondérables insaisissables de notre émotion esthétique large et ample (largesse et amplitude dont nous avons la chance de disposer de par l’éducation implicite en art que nous alloue notre époque)… si, donc, on trouve soudain quelque chose laid ou inepte, mais qu’une virtuosité s’y manifeste, ce sera: au moins il y a du travail là-dedans ou encore j’aime pas mais je respecte. Prenant ainsi implicitement la virtuosité pour l’art, on ne comprend tout simplement pas qu’il a fallu les petits ready-made foireux de Marcel Duchamp et les ronéocopies monopolychromes biscornues d’Andy Wahrol pour pouvoir en venir à rencontrer les grandes installations gigantales, luisantes et scintillantes de Jeff Koons.

Pardon? Vous dites? (comme le disait si bien Jimidi autrefois)… Ah vous n’aimez pas Jeff Koons, non plus? Vous le considérez comme un esbroufeur et un copiste sans talent? Hmmm… Réécoutez pieusement les deux plages sonores ci-haut et posez-vous la question en toute impartialité, justement: qui est le copiste sans talent dans tout ce beau grand bazar des arts. Moi, je réponds que c’est souvent le virtuose. Pas toujours, hein. Souvent. Comprenons-nous, la virtuosité n’est pas absence d’art. Elle est plutôt le danger permanent de l’autoprotection soigneusement codifiée de l’art. Corollairement, l’absence de virtuosité n’est pas (automatiquement) art. C’est bien plutôt que l’art s’avance et vrille son chemin en résistant rageusement contre la cruelle absence de virtuosité de l’artiste et même, parfois, au mépris de cette dernière qui, non, n’imposera pas comme ça sa loi faite d’obédience savante et de précision soumise, de justesse acide et de raideur faussement fluide. La nuance, sur ceci, est capitale. Donnons-nous le temps de bien la cogiter (pas trop non plus, hein, car l’art, c’est surtout agir).

Mais ne perdons pas le fil conclusif ici. Vous n’aimez pas Jeff Koons, vous disiez? Lui, dont Popeye et son grand aphorisme autosatisfait (I am who I am… etc…) sont le rutilant totem et la tonitruante devise… Jeff Koons, donc, vous le considérez comme un grand détaillant de mégalo-merdes kitsch à gros tarifs? C’est un solide virtuose technique lui, pourtant (lui et ses nombreux assistants, car Koons, c’est un immense atelier de production avec, signalons-le par parenthèse, pas mal de salaires à payer, du matériel, des matériaux, un grand local à New York etc…). Bref. Donc… pardon?… pardon?… sur Koons, vous me dites que, bon, la grande et solide virtuosité technicienne n’est pas tout?

Mais justement!  CQFD, si vous me permettez…

Le Popeye de Jeff Koons, 2011, (acier inoxydable au poli miroir). JE SUIS CE QUE JE SUIS ET C’EST TOUT CE QUE JE SUIS…

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29 Réponses to “De la virtuosité en art”

  1. Caravelle said

    Vraiment très intéressant. Tout à fait dans l’air du temps de la disparition de l’élitisme en art.

    • Mirmille Marbre said

      Oui. Ce qu’on dit ici c’est: tu trouves que ça manque de virtuosité? Eh bien, fais-en au autant. C’est ton tour, si c’est si simple. Tu PEUX en faire du pareil. C’est une sorte d’appel silencieux à l’art pour tous… Une vraie tendance de ce temps.

  2. Herbe et Neige said

    La distinction entre arts figuratifs et arts décoratifs est solide aussi. Un vieux tableau, mettons un portrait de roi ou d’empereur, le cadre est décoré de discrètes fioritures sculptées dans le bois du cadre, et formelles, non-figuratives. Aujourd’hui le formel non-figuratif décoratif est sur la toile même, en vedette. Il est passé de la périphérie au centre…

  3. Mistral Simoun said

    La louve de Pollock est vraiment parlante. Comme dissolution puissante du figuratif dans le décoratif, on fait pas mieux. C’est l’imitation du monde intensive qui vire au barbouillage-coloriage extensif et expansif…

    • Sophie Sulphure said

      Je seconde.

      Moi c’est pas mêlant je comprenais rien à cette histoire de peinture informelle jusqu’au jour au j’ai vu que la peinture informelle toute en couleurs pouvait DÉCORER (par exemple) des vêtements. Ce jour là, Pollock, Riopelle et toute leur gang sont devenus mes amis…

      • Piko said

        Bon point. Une petite blouse ben cute qui devrait faire réfléchir un peu notre vieil ami PanoPanoramique…

  4. Lys Lalou said

    C’est une remise en question, pour moi… Avant de lire cet article, je voyais la virtuosité comme le critère déterminant en art. Maintenant je ne sais tout simplement plus, à cause d’Ysengrimus. C’est vrai qu’il y a des enfants qui te dessinent des trucs qui sont à la fois d’une simplicité et d’une beauté vraiment troublante. Tellement que, parfois, les virtuoses s’en emparent après coup, comme ici:

    • Tablette Parlante said

      Ouf, bel exemple, Lys Lalou. Le bijou, fruit de la virtuosité la plus subtile, est superbe mais le dessin, fruit de la candeur artistique enfantine est génial. C’est une belle version visuelle de l’exemple jazz d’Ysengrimus.

  5. PanoPanoramique said

    Non pas encore les asti de barbots.

    Moi, les taches noires à Pollock, je te mets ça à la poubelle direct. Pis l’autre fafouin avec ses panneaux noirs. C’est juste pas sérieux…

    DU SNOBISS KÔLISS

    • Ysengrimus said

      facepalm-je-ne-seconde-pas-mais-alors-la-absolument-pas

      • Vernoux said

        Mais la question du snobisme, Ysengrimus. Tu y réponds quoi?

        [Que le snobisme de l’art bourgeois existe, qu’il discrédite superficiellement mes positions sur l’art mais qu’il ne change rien au fait de fond que les arts évoluent et que la virtuosité n’est pas le seul paramètre en art. C’est pas du snobisme de dire ça. C’est de l’histoire de l’art, bien simplement. — Ysengrimus]

  6. Marie Verne said

    Il ne faut pas être virtuose pour faire ceci. Il faut être génial. C’est effectivement très différent. Vive le dessin minimal de Picasso.

    Je seconde Ysengrimus contre monsieur Panoramique ici. Des barbouillages comme ça, je prends, le cœur battant…

    • Line Kalinine said

      Ouf, toute la crise du figuratif en un seul trait de plume. On médite vraiment l’art devant ce petit chameau. Génial.

      [Oui. De droite à gauche, c’est de l’art abstrait. Vous le voyez? — Ysengrimus]

  7. Julien Babin said

    Ysengrimus est pondéré:

    Comprenons-nous, la virtuosité n’est pas absence d’art. Elle est plutôt le danger permanent de l’autoprotection soigneusement codifiée de l’art. Corollairement, l’absence de virtuosité n’est pas (automatiquement) art. C’est bien plutôt que l’art s’avance et vrille son chemin en résistant rageusement contre la cruelle absence de virtuosité de l’artiste…

    Ceci est profondément vrai. Tous les arts le prouvent. La virtuosité est une trait parmi d’autres. Et il y a virtuosité sans art. Voyez Céline Dion, et Nana Mouskouri (qu’il soit dit sans irrespect)…

    • Batelier said


      et, à ce train là, absolument tous les peintres majeurs sont surclassés par leurs copistes et/ou leurs faussaires.

      C’est vrai que certains copistes et faussaires sont plus virtuoses que le peintre qu’ils imitent, tout en ne faisant rien de déterminant artistiquement. En poussant le bouchon, on dirait qu’un appareil photo ou une photocopieuse est plus virtuose que Renoir ou Rubens. Non. On peut chanter des chansons de Brassens mieux que Brassens sans avoir été Brassens.

      Je seconde Ysengrimus aussi. La virtuosité est importante mais elle n’est pas le secret fondamental de l’art.

      • Fridolin said

        Ben voilà, pas de chicane:

        A = génie artistique indéfinissable
        B = virtuosité acquise et bien tempérée

        En jaune = L’ART

      • Gudule said

        Oh mais Fridolin vient de découvrir la formule secrète de l’Art (une intersection sur un Diagramme de Venn).

        Faites passer!

  8. Hibou Lugubre said

    Il est tout de même important de garder à l’esprit que cet art ‘’post-moderne’’ auquel s’identifie un Jeff Koons et autres artistes ‘’non conventionnels’’ est relativement récent… il naît dans le dernier quart du vingtième siècle et s’inspire de notre société, culture populaire et ses catégories, sous catégories et genres aussi variés que la musique, mode, la rue, la bande dessinée, les jeux vidéo, la pornographie… etc. Cet art à mon sens qui découle de la société et de l’identité ravagées de notre époque ne s’appréciera pas du tout de la même manière que l’art moderne qui l’a précédé… plus docte et attaché à cette notion de virtuosité, plus académique, plus consistant et conventionnel puisqu’on l’associe d’une certaine manière à la notion du ‘’beau’’ qui a prévalu depuis le début du vingtième siècle notamment avec l’école fondamentale Allemande du Bauhaus en architecture, l’art déco, et ce mélange savant de classicisme et de modernité épuré qui a prévalu entre les deux guerres et a accentué, valorisé et révolutionné la reconnaissance et la valeur de l’art moderne en peinture et en sculpture aussi… le tout étant étroitement associé aux mouvements des idées, de la philosophie, et des courants de pensée modernes de l’époque.

    Mais pour compléter ton propos, Ysengrimus, là ou je trouve cet art moderne ingénieux, intellectuellement stimulant et esthétiquement fantastique c’est lorsqu’il a permis cette découverte et ouverture sur l’art Abstrait et Naïf en peinture…Pollock ne fut qu’un déclencheur parmi d’autres, et jusqu’à date pratiquement quatre-vingt-dix pour cent de ce qui se fait de mieux et de plus beau dans le monde entier aussi bien en Australie qu’en Afrique, qu’au Brésil ou en Amérique du nord et Europe et qu’on s’arrache… que l’on soit de l’élite ou du peuple qui se contentera d’une reproduction, est justement abstrait ou naïf! la virtuosité des auteurs réside on conviendra dans l’inspiration, l’authenticité, la spontanéité, la charge émotionnelle et parfois identitaire et surtout le style véritablement unique… ! Les auteurs de ces œuvres des plus instruits aux plus analphabètes sont souvent considérés eux-mêmes comme des trouvailles et des découvertes extraordinaires… et leur toiles valent des millions quelques années à peine après être sorties! On s’accorde alors pour dire que la virtuosité n’est pas un critère qu’on va discerner ou juger de la même manière en musique comme l’exemple du Jazz qui demande du talent, de la créativité et des années de pratique …qu’en matière de peinture moderne et post-moderne qui peuvent être beaucoup moins exigeantes, de même que pour les autres formes d’expression artistique moderne en sculpture et autres disciplines.

    Allez, sujet passionnant, je vais pas la fermer de si tôt! Selon moi, il faudrait aussi ajouter qu’une œuvre moderne ne s’appréciera pas nécessairement seule, ni qu’elle rayonnera particulièrement dans un musée ou une galerie aussi moderne et prestigieux soient-ils même au Guggenheim de New York on va dire, que dans un chez soi, un sanctuaire personnel, intime ou même des bureaux privées… car le tout s’agence dans un ensemble chargé d’identité propre, de personnalité et parfois d’égo et de narcissisme évocateur dans un cadre architecturalement intéressant! Un peu comme si tu invitais, Ysengrimus, un inconnu inculte en musique découvrir le Duke Ellington himself se produire chez toi… là il tomberait amoureux de lui et de toi aussi qui lui a permis de découvrir 🙂 ! C’est dire qu’une œuvre abstraite que l’on trouvera moche ou insignifiante au musée, nous éblouira dans la demeure prestigieuse d’un architecte de renom, un peintre, ou un banquier! J’ai pu l’expérimenter jeune lorsque j’ai visité des villas-joyaux architecturaux modernes ou les toiles modernes les plus extravagantes font dix mètres par huit et parfois plus (souvent sur commande aux artistes directement) sur deux étages, baignées de soleil et de lumière derrières les baies vitrées, décorant des salons dignes de Le Corbusier et de Frank Lloyd, auprès d’autres toiles, de sculptures, de meubles exclusifs, jusqu’aux revêtements des murs en essences diverses et en matériaux bruts qui ne font pas dans le toc! Ainsi, je me rendais compte que la toile insignifiante et ‘’simpliste’’ accrochée à l’un des murs resplendissait tout à coups face au superbe énième salon du centre de la demeure et rappelle curieusement les accents de l’incroyable table basse circulaire en bois massif qui fait elle aussi un bon quatre mètres de diamètre qui gît au milieu! Bref, Art moderne et personnalité sont selon moi presque indissociables, et lorsque conjugués à l’architecture on obtient un exemple ou la virtuosité retrouve une légitimité qui ne lui est pas systématiquement acquise autrement!

    Je me trompe peut-être mais en tous cas merci Ysengrimus pour cet autre billet passionnant!

    Bon allez je me casse avant que tu ramène le balais!

    • Sissi Cigale said

      Merci beaucoup monsieur Lugubre. Votre développement montre bien le caractère grand bourgeois mais aussi crucialement domestique (si vous me passez le mot) de la notion d’ART DÉCORATIF. Les toiles modernes non figuratives prennent toute leur dimension visuelle quand elle décorent harmonieusement un intérieur, grand ou petit. Et vous avez bien raison de généraliser cette analyse au design du mobilier et des accessoires.

      Aller voir des salles de design dans les musées, c’est mortel. Ça donne l’impression de se promener dans l’inventaire désordonné et défraîchi d’un vieux grand magasin.

      • Hibou Lugubre said

        Merci pour le souligner Sissi Cigale, je suis nullement un expert… mais au vu de la situation économique de la classe moyenne, il devient très difficile aux mordus et amateurs de réaliser ou réussir l’agencement d’un chez soi moderne sans faire de concessions majeures sur la qualité, en plus de ses finances perso… cette dimension bourgeoise incontestable est maintenant indissociable de l’art moderne en général. Ve n’était pas le cas dans les années soixante-dix, et quatre-vingt ou l’on pouvait encore se procurer des œuvres originales et authentiques pour pas cher, car depuis les années quatre-vingt-dix on dirait, l’engouement populaire et surtout la surenchère reliée à l’apparition d’élites faites de bourgeois arrivistes, de m’as-tu vu et de mafieux en tous genre, va définitivement le rendre inaccessible, très élitiste, snob comme disait PanoPanoramique et donc suspect même aux yeux de beaucoup d’artistes qui s’en moquent ouvertement autant que le citoyen lambda… vont proliférer d’ailleurs une multitude d’artistes escrocs ou médiocres sur ce chapitre, de faussaires, de galeristes et teneurs de boutique qui ne cherchent qu’à se remplir les poches… pas étonnant que l’art fasse son entrée dans le collimateur du ministère du revenu quasiment en même temps, et que les mordus-collectionneurs fortunés planquent leur fric dans les paradis fiscaux pour pouvoir se le procurer sous la table! Je tiens donc à préciser que l’exemple très exceptionnel et marquant que j’ai donné est celui d’un promoteur immobilier, architecte de renom et héritier privilégié qui évolue dans les hautes sphères et qui peut se permettre un tel étalage de luxe et de raffinement… mais lui au moins je lui reconnaît des qualités essentielles de goût en la matière, de travail acharné qui le maintien en place… et surtout de discrétion et d’humilité malgré tout… on sent qu’il fait tout ça pour lui-même, et non pas pour le montrer aux autres!

        Sinon on a le droit de ne pas aimer des œuvres et les trouver suspectes même chez les grands noms. Et heureusement qu’il y a pas besoin de gagner la loterie pour afficher son amour et respect pour l’art moderne… comme nous le démontre Ysengrimus.

        Mes respects Mme Sissi Cigale 🙂

      • Sissi Cigale said

        Évidemment qu’il y a la dimension magouilles, banditisme, paradis fiscaux, etc. Mais votre réflexion nous fait aussi réfléchir, d’un peu plus haut, sur l’histoire de l’art et ses contraintes. Les rois, empereurs et grands mécènes de jadis faisaient faire des portraits figuratifs d’eux-mêmes (cf Napoléon par David) et de leurs épouses (cf la Joconde). Les grands bourgeois contemporains font plutôt décorer leur intérieur harmonieusement avec des tableaux non-figuratifs mettant de l’avant les formes, les volumes et les coloris plutôt que les petits sourires énigmatiques et les généraux exaltés sur cheval blanc. On passe du figuratif au décoratif pour des raisons ayant à voir avec l’autorité politique, la liberté d’expression bourgeoises et tout un tas de choses comme ça. Il est toujours important de savoir se souvenir que les forces motrices des mouvements artistiques ne sont pas elles-mêmes artistiques mais historiques…

        Grand merci à vous aussi Monsieur Lugubre. Un plaisir de reparler avec vous dans ce salon pour beaux esprits qu’est le Carnet d’Ysengrimus.

  9. Tourelou said

    Écouter le dernier de Paul McCartney, en regardant son tableau sur son thème Egypt station est mon actuelle expérience sur la virtuosité dans l’art. Quand l’artiste nous présente sa quintessence, on se roule dedans sans retenue, tout nu!.

    [Il est increvable, notre Sir Paul. Quelle remarquable figure de l’art populaire. — Ysengrimus]

  10. Bertolt said

    Comme j’aime ces vinasses clairées quand tous les snobismes les exhaussent. Et leur didactique des émotions, ça booste!

    Merci de ce texte, Paul.

  11. Hibou Lugubre said

    Décidément, ce billet du satané Ysengrimus est vraiment pas une mince affaire! Juger de la virtuosité en matière de peinture moderne précisément il n’y a que lui qui soit capable de nous balancer ce sujet et défi dans la face! Ne nous y trompons pas, on a affaire à un véritable agitateur de la pensée, perspicace, pertinent, critique, instruit, rusé et balaise qui maîtrise son sujet à chaque fois… et pour couronner le tout, c’est qu’il reste poli, circonspect, dubitatif, silencieux et prudent… et ne juge jamais tout ce que nous pouvons débiter comme conneries dans les commentaires! Un peu comme s’il disait: hmmm Mmmouai… c’est presque ça… mais pas tout à fait! 🙂

    Bref, dans l’espoir de le convaincre un tant soit peu que j’ai compris la leçon, à la manière du disciple qui jauge son maître quoi… j’ai pensé à mettre des liens Youtube qui illustrent trois différends exemples de réalisation de peintures abstraites en direct et en ‘’timelapse’’ c’est-à-dire en accéléré (vidéos courtes), afin de se faire une idée sur cette foutue notion de virtuosité en cette matière et qui a de quoi nous transformer le cerveau en confiture. On verra que les techniques aussi bien que les approches des artistes peuvent être infinies, ingénieuses et débouchent sur de bons résultats! A vous de juger donc si virtuosité il y a, mineure ou majeure, moyenne, quelconque…etc… Et que ceux qui voudront sauter le pas et s’y mettre, sait-on jamais, il y a sûrement un artiste qui sommeille en chacun de nous! 🙂

    J’encourage ceux que ça intéresse de visionner aussi des maîtres reconnus en time-lapse, il y en a quelques unes, et j’en ai mis une en lien, la troisième vidéo!

    1er lien vidéo en 3min50sec

    2ème lien vidéo en 3min15sec

    3ème lien vidéo en 3min17sec

  12. Odalisque said

    Les trois sont magnifiques.

    Je dirais que le plus aléatoire, c’est le troisième et le plus virtuose, c’est le deuxième (la femme rousse qui peint son tableau en six heures). Merci Hibou lugubre pour cette belle expérience, tout à fait en ligne avec le billet d’Ysengrimus.

    • Hibou Lugubre said

      Je suis de votre avis Odalisque… c’est évident!

      Mais en voici une qui a l’air de mélanger ketchup, moutarde jaune et mayonnaise… 🙂 le résultat est sublime!

      Bon, je m’arrête là, promis!

  13. Peintre inspirée said

    Ysengrim, as-tu entendu parler de cette vente aux enchères dernièrement ou, alors qu’elle avait été vendue à je crois un million d’euros, l’œuvre s’est autodétruite en partie et du coup a vu sa valeur augmenter… et, bien sûr, l’acheteur n’a pas annulé son achat… C’est une très belle manière de la part de Bansky de se moquer de tous ces gens qui achètent juste parce qu’un artiste est à la mode ou pour spéculer… ça m’a bien fait rire.

    Moi, je n’ai aucune culture artistique, mais j’ai beaucoup appris avec une amie qui fait de la peinture abstraite depuis une dizaine d’années… sa famille l’avait empêchée de faire des études artistiques et elle avait mis ça de côté jusqu à ses cinquante ans environ… Je vais voir des expo avec elle et elle m’explique très gentiment les techniques… et on découvre et s’interroge ensemble, c’est intéressant. Je suis beaucoup plus à l’aise avec elle qu’à un vernissage, par exemple.

    Tu as bien raison de dire qu’il faut s’essayer à faire plutôt que de die: « moi aussi j’y arriverais » en se moquant de l’artiste… J’ai vu l’expo de Soulages sur ses fameux noirs et ça n’est pas n’importe quoi… j ai découvert aussi sa période brou de noix que j’ai beaucoup aimée.

    Bon voilà mon ptit topo après avoir lu ce billet en vitesse… Ça me prendrait beaucoup de temps de tout lire en profondeur,🤗.

    [Oui j’ai vu cette autodestruction, j’ai trouvé ça brillant. Aussi suavement paradoxal qu’une belle Peintre Inspirée qui dit qu’elle a pas de culture artistique puis démontre ensuite tout spontanément… le contraire… — Ysengrimus]

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