Le Carnet d'Ysengrimus

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Le feuilleton qui me fit visualiser Ulysse

Posted by Ysengrimus sur 15 août 2018

odyssee-franco-rossi

L’Odissea (L’Odyssée) de Franco Rossi a cinquante ans cette année (1968). Je l’ai découvert perso en 1970 à la télévision canadienne. J’avais alors douze ans. Je l’ai revu récemment. Ça a pas pris une ride. Je vais quand même pas vous résumer le grand poème d’Homère, que suit vraiment assez fidèlement ce feuilleton de six heures (diffusé au Canada à l’époque dans la version de quatre épisodes d’une heure trente). Je vais donc plutôt formuler ici, l’œil attendri, le traitement de la question que ce magnifique regard télévisuel me légua, pour toujours.

Ulysse (joué par Bekim Fehmiu) est au départ un homme secret. Il est fourbe et rusé. C’est là sa marque de commerce. Esquinté par toutes ses mésaventures en mer, il ment sur tout, surtout sur son identité. Le traumatisme clef de cette option, c’est sa coûteuse victoire sur le cyclope Polyphème. Ulysse, mobilisant une astuce restée célèbre, a alors prétendu que son nom était Personne. Quand Polyphème, l’œil crevé par Ulysse et ses marins, crie à ses comparses cyclopes qu’il est tourmenté par… Personne, ceux-ci ne viennent pas l’aider et Ulysse et ses compagnons peuvent s’échapper. L’épisode classique du cheval de Troie (magnifiquement présenté dans ce feuilleton) se trouve solidifié par la mésaventure avec le cyclope. À la tactique de traître pour entrer dans Troie répond la traîtresse tactique pour sortir de la caverne du cyclope. Ulysse se définit fondamentalement dans la duplicité. Sa force, c’est sa ruse.

Sauf que les Phéaciens ne l’entendent pas de cette oreille. Il faut se mettre à leur place cinq minutes. Arrive sur leurs côtes, depuis l’île de la nymphe Calypso, un type solitaire en radeau. Il a un port régalien, se bat en tournoi comme un guerrier aguerri et connaît visiblement tous les gestus comportementaux et oratoires d’un grand politique. Il se donne pourtant comme un voyageur ordinaire, un pauvre epsilon naufragé. C’est pas crédible. La curiosité des Phéaciens est titillée. Leur sens critique est mis en alerte. Qui est ce perso sorti de nulle part et quelle est la signification de son sort? Est-il coupable de quelque fourberie, comme toute sa duplicité semble le télégraphier au max ou est-il la victime fortuite de l’acharnement des dieux (notamment du dieu des mers, Poséidon, papa furax du cyclope Polyphème). Comme Ulysse réclame que les Phéaciens le reconduisent par navire en son royaume d’Ithaque, enfin proche, ces derniers doivent arrêter une décision sur les mérites et démérites de l’inconnu qui, lui, va devoir se révéler, se raconter. Ainsi, d’une façon toute originale, l’homérique Odyssée prend donc la forme de l’interrogatoire d’Ulysse par le roi, la reine, la princesse phéaciens et leur conseil de sages. La force de ce traitement en interrogatoires et questionnements successifs doit alors beaucoup, ici, aux regards de Barbara Bach (qui joue Nausicaa, fille du roi Alcinoos) et de Marina Berti (qui joue la reine des Phéaciens, Arété, mère de Nausicaa). Ces deux actrices de soutien remarquables font absolument tout avec leurs yeux. C’est devant ces deux regards extraordinaires qu’Ulysse, par dégradés, finira par se révéler.

 

Nausicaa (Barbara Bach) dont le regard dévorant fera jaillir des pans entiers du récit d’Ulysse

Nausicaa (Barbara Bach) dont le regard dévorant fera jaillir des pans entiers du récit d’Ulysse

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Ulysse parle d’abord de ses rapports avec les humains puis, sous l’insistance tranquille mais solide de la reine Arété, il finit par avouer ses interactions avec les êtres surnaturels. Ce sont surtout elles qui comptent puisque ce sont elles qui, au bout des courses, permettront d’arrêter le sort moral du mystérieux voyageur. On découvre alors qu’heureux qui comme Ulysse a fait un beau voyage au sein d’une tumultueuse succession de séquences de fantasmes masculins, les sirènes, la nymphe Calypso, l’enchanteresse Circé, j’en passe et des meilleures. Avouons-le platement, le gars est un petit peu hors-jeu quand même. Jugez-en, chronologie en main. Sur ses dix ans de dérive maritime, il en passe sept chez la nymphe Calypso, une chez l’enchanteresse Circé. On se doute bien qu’ils n’ont pas du se contenter de jouer au parchési. Cela ne lui laisse que deux petites années pour enfiler les uns après les autres tous ses déboires supplémentaires, âmes du royaume des morts, lotophages, sirènes, cyclopes, Éole, taureaux noir du dieu Soleil et Alii. Dans sa substance la plus consistante, l’histoire de l’Odyssée s’avère de fait une succession d’idylles idylliques, si vous me passez le pléonasme, sur des îles désertes ensoleillées, avec des femmes magiques. Les yeux d’Arété et de Nausicaa n’en finissent plus de s’écarquiller. Mais l’un dans l’autre, ici, c’est quand même un peu inévitablement à Pénélope qu’on pense. Passer vingt ans à faire et défaire, sous syndrome de Pénélope aiguë, la toile funéraire d’un gars qui, en plus, est encore en vie (le père d’Ulysse qu’on retrouve à la fin), pendant qu’une bande de cochons font la surboume dans les grandes salles de votre palais, c’est quand même autre chose que de s’éclater dans l’intimité en buvant les boissons oniroido-euphorisantes de l’enchanteresse Circé. Toujours aux mêmes de rigoler.

On découvre aussi qu’Ulysse fonctionne comme une sorte de Prométhée de petit calibre. Il défie les dieux et la fatalité, par ses initiatives transversales. Cela complique considérablement son sort et ses rapports à ses compagnons. Ce roi guerrier est-il coupable envers les hommes ou envers les dieux? Est-il la cause industrieuse et active de ses propres malheurs ou le sort s’est il acharné contre lui, malgré son être et ses mérites? Le roi Alcinoos conclura finalement à cette seconde explication. Ce gars a fait ce qu’il avait à faire dans la guerre de Troie. Il a ensuite perdu tous ses compagnons, à cause du hasard des tempêtes et des caprices divins. Comme chef et comme marin, il a tout fait pour sauver ses sbires. Il a charmé Éole, dieu des vents, l’amenant à enfermer les vents contraires dans une outre. Et en rade du port d’Ithaque, ce sont ses hommes qui ont crevé l’outre, la prenant pour une poche aux trésors. Ulysse a fait ce qu’il a pu, face aux éléments et aux facteurs humains qui lui furent tous contraires. Bilan du tout du topo: non coupable.

On reconduit donc le digne voyageur en sa terre d’Ithaque (les grands yeux de Nausicaa deviennent alors tout tristes — osons espérer que son père ne renvoie pas Ulysse à Ithaque juste pour éviter qu’elle ne s’en entiche encore plus… mais allez savoir les motivations secrètes des papas et des hommes). Sur Ithaque, c’est la valse duplicité qui reprend. Ulysse entre en son royaume par la bande. Sa déesse lige, Athéna, lui apparaît sous la forme d’un jeune berger androgyne (qui avait presque mon âge en 1970 et dont je suis tombé instantanément amoureux pour toujours alors que le plan ne dure que deux minutes — j’ignorais alors le nom de cet acteur ou actrice mais, ouf, la beauté pastorale, mes amis, je ne vous dis que ça. Il s’agit, je le sais aujourd’hui, de Michèle Breton, une femme). Le jeune berger-bergère-crypto-Athéna, quand Ulysse se fait passer une fois de plus pour un pauvre epsilon voyageur, se paie sa poire et le traite frontalement de menteur. Mais, ceci dit et bien dit, Athéna, déesse de la sagesse, marche en fait dans la combine insidieuse d’Ulysse. Elle lui donne l’apparence d’un vieux quêteux méconnaissable. Il approche un de ses porchers, puis son fils Télémaque (joué par Renaud Verley), puis un de ses vachers, puis finalement son épouse Pénélope (jouée par Irène Papas). Devant Pénélope, il joue aux quêteux en restant dans l’ombre d’une colonne. Elle le reconnaît ipso facto mais, lui, il ne se révèle pas. La reine d’Ithaque va très mal le prendre. Elle qui a fait sa Pénélope pendant vingt ans, solide et fidèle malgré les brutales pressions des prétendants, quand il la retrouve, il se fait passer pour un autre par crainte qu’elle coule, par duplicité ou par erreur, son plan de vengeance, aux susdits prétendants. Les retrouvailles vont ainsi se formuler sur un couac originel. Le grand pépin masculin ulyssien: celui de la duplicité. Les choses vont se replacer entre eux après le massacre des prétendants, mais bon…

 

Ulysse (Bekim Fehmiu) retrouvant Pénélope (Irène Papas)

Ulysse (Bekim Fehmiu) retrouvant Pénélope (Irène Papas)

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Si la faiblesse d’Ulysse repose sur cette ruse qui le servit tant comme guerrier et qui, devenue fourberie veule, mine sa crédibilité de voyageur, de diplomate et de roi sur le retour, la force de ce feuilleton de Franco Rossi, repose, elle, par contre, sur la sincérité du tournage, de la direction et du jeu. Filmé en Yougoslavie (dans le cas des scènes extérieures), l’exercice ne cherche pas à jouer au péplum hollywoodien prétentiard. On dirait plutôt des bandes de sauvages hirsutes s’empoignant, en prise directe, sur des îles caillouteuses, et se dardant avec des arcs, des glaives et des sagaies. Le dispositif visuel est écru, le jeu est théâtral, les sites sont enchanteurs mais vrais, simples, authentiques. Tout sonne incroyablement juste. Le succès télévisuel planétaire de ce feuilleton franco-italo-germano-yougoslave en a fait un véritable phénomène générationnel. Toute une génération (la mienne) a effectivement visualisé Ulysse ainsi, et pas autrement. Et si vous aimez que les femmes portent de longues toges et que ce soit les mecs qui se colletaillent en jupettes et montrent leurs guibolles musculeuses, vous allez êtres servi(e)s. Peut-être que finalement Marina Berti et Barbara Bach écarquillent leurs grands yeux magnifiques pour des raisons que j’ai ici fort mal analysées…

 

L’Odissea (L’Odyssée), 1968, Franco Rossi, feuilleton télévisé franco-italo-germano-yougoslave avec Bekim Fehmiu, Irène Papas, Renaud Verley, Marina Berti, Barbara Bach, Roy Purcell, Michèle Breton, six heures.

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14 Réponses to “Le feuilleton qui me fit visualiser Ulysse”

  1. Tourelou said

    J. W. Waterhouse, peintre, avait été présenté au Musée des beaux arts de Montréal en 2009. Dans le jardin des sortilèges, j’ai eu le plaisir de voir ses toiles représentant ces personnages mythiques qui me firent voyager, heureuse, dans un univers fort imaginatif. Presque psychédélique, pour des enfants de notre temps… dans un autre temps.

  2. Catoito said

    Voici toujours l’intégrale des quatre épisodes, en français.
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    • Égérie said

      Enfin des beaux hommes qui savent vraiment parler aux femmes. Et des belles jambes d’hommes, c’est sexy et prenant comme des trésors. Ils sont vraiment baisables, ces mythologiques d’autrefois et je ne me gênerai pas pour le dire haut et fort….

      • Odalisque said

        C’est bien pour ça qu’on vous aime, Égérie. Vous dites tout haut ce que tant de filles comme moi pensent tout bas…

  3. Marie Verne said

    L’image de la femme dans ce truc est vraiment pas si mal. Il n’y a pas de misogynie ni de complaisance sexiste. Les femmes de fantasme sont solides mais sans cruauté ni mièvrerie. La reine et la princesse phéaciennes sont calmes, fortes et passionnantes. Et Pénélope est extraordinaire. Un ordre patriarcal antique est évoqué, oui, oui… mais sans trop en rajouter. C’est solidement balancé. Et quand Ulysse déguisé refuse, à la fin, de se révéler à Pénélope, elle lui force la main brillamment, lui imposant de facto sa propre initiative politique. À voir.

  4. Vernoux said

    Je la redécouvre enfin. J’ai un superbe souvenir de cette série mythologique que j’ai vu il y a en effet déjà 50 ans, j’avais beaucoup aimé les acteurs, l’histoire d’Homère, l’image et les dialogues. Nous ne l’avons jamais revu depuis. Il est extraordinaire que des gens aient pu la retransmettre sur YouTube, c’est génial, enfin pour moi, car ce sont des superbes souvenirs d’enfance qui restent imprimés. La qualité d’image est superbe en plus. Merci pour ton analyse aussi, Ysengrim. Tu captures le truc génialement, comme d’habitude.

    • Peephole said

      Dans mon souvenir, ça passait à 20h30 sur la première ou la deuxième chaîne… À l’heure ou toute la famille se trouvait devant la télé après le dîner. Et à une époque où la télévision avait d’autres ambitions que de niveler par le bas… Je n’avais que 8 ans et pourtant j’étais captivé. Quel bonheur de redécouvrir 50 ans après, que cette série qui aurait pu mal vieillir me semble être devenue, un peu à l’image du texte qu’elle illustre, intemporelle.

      • Caravelle said

        Tourné en Yougoslavie qui, je vous le confirme, recèle des espaces riverains absolument mirifiques…

  5. Gudule said

    Sa déesse lige, Athéna, lui apparaît sous la forme d’un jeune berger androgyne (qui avait presque mon âge en 1970 et dont je suis tombé instantanément amoureux pour toujours alors que le plan ne dure que deux minutes — j’ignorais alors le nom de cet acteur ou actrice mais, ouf, la beauté pastorale, mes amis, je ne vous dis que ça. Il s’agit, je le sais aujourd’hui, de Michèle Breton, une femme).

    La voici. En muet:
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    Et en italien:
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    • Jujubelle said

      Elle est magnifiquement androgyne, en effet. Je ne comprends pas l’italien ni ne sais lire les lèvres. Qu’est-ce qu’elle dit?

      [Finalement de retour, Ulysse s’efforce de faire croire au jeune berger qu’il est un voyageur perdu arrivant d’Égypte. Il lui demande quelle est cette terre. Elle se paie directement sa poire, le traite de menteur et lui dit qu’il est sur Ithaque et qu’il est Ulysse. Quand elle fait disparaître le troupeau, elle se révèle comme la déesse Athéna. Ulysse, pas achalé, lui reproche de ne pas l’avoir beaucoup aidé, ces derniers temps. Matoise, elle lui dit qu’il est fourbe, biaiseux, méfiant, roué et qu’il ne veut même pas approcher son propre royaume directement. Elle finit par avouer que c’est ce qui l’amuse en lui et qu’elle va guider son action, dans la reprise en main de ses affaires domaniales. Elle le transforme ensuite en vieux quêteux méconnaissable et il se dirige vers le palais… C’est la seule présence significative de Mademoiselle Breton dans tout l’opus de six heures. Elle est une actrice d’autre part parfaitement oubliée, mais il est très satisfaisant, ce court moment. Je comprends les italiens et les muets d’en avoir fait un clip spécifique. Merci Jujubelle de l’avoir partagé et merci Catoito pour nous avoir lié l’intégrale de ce grand monument télévisuel. — Ysengrimus]

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