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Dans le MOLIÈRE de Mnouchkine, le Bouffon Scaramouche et la Mort Tragique vont-ils finir par se rejoindre?

Posted by Ysengrimus sur 15 mars 2018

MOLIÈRE de Mnouchkine

Il ne faut surtout pas confondre ce Molière de 1978 (il y a quarante ans pile-poil) avec le Molière totalement différent produit en Belgique en 2007 sous la direction de Laurent Tirard. Ici, on parle de la production vaste et haute en couleur de la troupe du Théâtre du Soleil d’Ariane Mnouchkine (1978). Madame Mnouchkine signe un scénario original et personnel qui nous convoque à un exercice plus directement biographique que l’œuvre de Tirard. On se retrouve devant une vie de Molière, fictive, en grande partie reconstituée et/ou imaginée, mais à la fois solidement réaliste, historiquement documentée et… gorgée des rêves et de la fantaisie extrême de ce terrible Grand Siècle. L’œuvre cinématographique est longue en temps (300 minutes) mais sa subdivision en deux époques et surtout son souffle incomparable en font un plaisir qui passe comme un chariot de feu roulant à l’épouvante dans un dénivelé étroit, en une de ces nuits de carnaval où tout devient possible. On construit son propre cheminement au fil de cette extraordinaire expérience. Voici le mien.

Le petit Jean-Baptiste Poquelin (1622-1673) vient de perdre sa mère. Son grand-père maternel, un vieil homme allègre et poupin qui porte une fraise, pour le distraire de sa peine, l’amène avec ses frères et sœurs à la foire, voir les bateleurs des tréteaux. Là, Jean-Baptiste, qui a passé son enfance à imaginer des histoires picaresques et à les jouer dans une soupente avec son ami Molier (que l’on ne reverra plus), est frappé par un petit spectacle à deux acteurs, une Commedia dell’Arte toute simple mais parfaitement obsédante. Scaramouche (l’extraordinaire bouffon napolitain Tiberio Fiorilli – 1608-1694) est tenté sur le tréteau par la Mort, un escogriffe filandreux et gesticulant, reconnaissable à son crâne et à son masque plein, de squelette. Scaramouche est terrorisé mais il sait que ses frétillements et ses jappements tiendront la Mort à distance, car celle-ci s’accommode mieux de la langueur que de la vigueur. Scaramouche se tortille et se trémousse donc, à la grande joie du public, incarnation de la Comédie bouffonne faisant fi de la Tragédie fatale et puissante. Cette image foraine de Scaramouche tenant la Mort en respect par le rire se scelle dans l’esprit de Jean-Baptiste.

Suite connue. Il grandit, devient adulte, est assermenté tapissier, comme son père. Ne veut pas faire le métier. A une escarmouche avec son père sur la question, décide d’aller faire son droit à Orléans, ne veut pas être avocat, a une autre escarmouche avec son père sur cette nouvelle question et lui annonce qu’il veut être acteur, ce que le bon homme encaisse assez mal. À Orléans, il a rencontré une dame de sept ans son aînée en grande tenue de tragédienne, Madeleine Béjart. Jean-Baptiste est subjugué. Il sera tragédien. Il sera Corneille. Il lance une compagnie de théâtre avec les Béjart, famille-troupe d’acteurs: L’Illustre Théâtre. Ses tragédies sont insupportables. Elles font four sur four. Il doit emprunter de l’argent à son père et quitter Paris avec la troupe. Ils partent en tournée dans le miséreux Royaume de France. On découvre alors graduellement que, dans cette France absolutiste des Louis XIII et XIV, il y a un espace sans pont entre la Tragédie versifiée, déclamée, guindée, empanachée, héritée des auteurs grecs et des auteurs latins et la Comédie italo-espagnole bouffonne, grossière, enfarinée, vernaculaire, ayant établi sa jonction flottante avec les arts et pratiques carnavalesques issus directement du Moyen Age français (la scène du Carnaval d’Orléans nous donne un des tableaux les plus époustouflants de tout le film). Le gouffre insondable entre cette Tragédie savante et cette Comédie populacière est si grand, aussi grand que le gouffre entre les aristocrates français et son petit peuple, que la synthèse entre la fibre comique et le propos tragique qui fit la puissance incomparable d’un Shakespeare, ne se fera pas ici. Scaramouche et le grand escogriffe à tête de squelette ne peuvent pas se rejoindre. La France est un pays de trop lourde police (dixit Descartes, que Molière et ses amis iront écouter discourir au moment de leur retour à Paris) pour cela.

Naviguant de protecteur en protecteur, la troupe de Molière finit pas se présenter devant Monsieur Frère du Roy. Celui-ci est enthousiaste mais déchante vite quand Molière cherche encore à lui soumettre une de ses imbuvables «grandes tragédies» déclamées. Une Fronde éclate alors en coulisse. La troupe exige que Molière s’excuse de ce nouveau four et serve une de ces farces enfarinées qui avaient tant de succès sur les routes et dans les hameaux de France et d’Occitanie. Molière obtempère. Il revient sur scène en Sganarelle (fils putatif de Scaramouche) et, cette fois-ci, il est en conflit pugnace avec un balai, symbole du boulot qu’il ne veut pas accomplir et du tâcheron qu’il ne veut pas devenir. La salle hurle de rire. C’est de la tragédie moraliste qu’elle ne veut pas. Les aristocrates français embrassent cyniquement la bouffonnerie désopilante et acritique. Molière est introduit dare-dare au Roy qui fusionne sa troupe avec celle des Italiens. Molière rencontre alors, sur le tréteau de ces derniers, son mentor secret, Tiberio Fiorilli, à qui il dit toute sa dette et tout son amour.

Mais le toron tragique va de nouveau se nouer en lui. Par étapes, Molière va réintroduire les dimensions critique et morale dans ses spectacles. Il avancera des thèses sociales. Il rencontrera alors la résistance des gérontes phallocrates (L’École des Femmes) puis des Dévots (Tartuffe) de la cours. Conflits, magouilles, pressions, appel au Roy, semi-disgrâce, solutions ambivalentes, associations artistiques mitoyennes, petite politique courtisane. Molière sortira de ces conflits aigri, dédaigneux, autocrate sur sa troupe, pensionné, perruqué et… son amour pour Madeleine Béjart s’effilochera, au bénéfice de la fille de cette dernière, Armande, dont le père, inconnu, est peut-être nul autre que lui-même… Tout devient alors plus morne, plus triste, plus las. Dans une petite scène en duo absolument extraordinaire, Madeleine Béjart, la veille même de sa mort, aidera, dans le pur esprit de la Commedia, un Molière à sec à finaliser une des scènes comiques clefs du Malade Imaginaire, moyen subtil pour Madame Mnouchkine de nous suggérer que la femme a peut être aidé l’homme dans son écriture plus que l’Histoire ne le pense. Puis Madeleine mourra. Puis Molière mourra, juste après une des représentations des mésaventures de cet hypocondriaque intégral dont le comédien qui le jouait était pourtant si malade des bronches…

Le Bouffon Scaramouche et la Mort Tragique ont finalement fini par se rejoindre. Mais à ce moment là de l’histoire, le rideau était déjà tombé.

Molière, 1978, Ariane Mnouchkine, film franco-italien avec Philippe Caubère, Joséphine Derenne, Armand Delcampe, Lucia Bensasson, Brigitte Catillon, Jonathan Sutton, 5 heures.

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