Le Carnet d'Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

  • Paul Laurendeau

  • Intendance

Guanyin, en joual

Posted by Ysengrimus sur 21 décembre 2017

[english version below] Dans l’très vieux temps de y a ben longtemps, nos pays y étaient gouvarnés par des rois. Y a un roi qui vivait ben loin dans l’est pis y avait la grand chance d’awouère trois filles. Les trois filles se faisaient donner absolument toute toute quessé qui leu fallait — des belles guénilles, des bébelles pour faire mumuse, d’la bonne mangeaille en masse, pis des sarviteurs pis des sarvantes pour yeu fère leu train. Cté fille là, y ont grandi gras dur, ignarantes de toutes les troubles du monde ardinaire, justement le pauverre monde que leu poupa éta le roi de. Y en a une des trois, la plus jeune des trois, ben éta comme différente des autres. Elle a s’en câlissait pas mal des belles guénilles, des bébelles pis de la bonne mangeaille à fafineux. Quand ses sarviteurs pis ses sarvantes ergârdaient ailleurs, a se faufilait en dewors du palais pis al alla virailler des grands bouttes de temps dans l’village alentour. Ou encore al alla galvauder dans l’bois, autour du palais. Dans l’village, a vu des moumans paysannes avec leu babi d’une poche su l’dos, en train de laver leu linge dans des ruisseaux. Al a vu des flos jouer, pas avec des bébelles mais entre eux-autres, flos. Al a vu des flos plus vieux en train d’aider des ptits jeunes flos. Al a vu des flos en train de se pogner pis de se saprer des volées mais al a vu aussi des flots se serrer la main en chialant. Al a vu aussi du pauverre monde qui luttaient pour leu survie dins rues, du monde sans abris qui quêtaient leu mangeaille, des moumans qui crevaient de faim pour qu’leu babis puissent manger. Dans l’bois, a vu des moumans wézo qu’apportaient d’la grainaille à leu pitwézo pis des zanimos qu’apprenaient à leux tizanimos comment charcher leu mangeaille. Dans toutes cté zaventures là, al a appris que toute quessé qui exiss en monde dwé s’amancher pour survive, pis que toute c’t’affère de survivance là, ça dépenda pas pantoute des belles guénilles ou des bébelles mais d’la bonté du monde envers d’autes mondes.

Apra avouèr appris toutes cté zimportantes affères là, al a lâché les belles guénilles, les bébelles pis les sarviteurs et sarvantes. Al a dit à son poupa qu’a voula explorer la nouvelle farveur qu’a vnait de s’découvrir en elle-même. A gui a aussi parlé du monde qui mangea d’la misére dans l’village pis que si c’éta pas un effet de sa bonté sa grand bonté poura guieux permette de vive mieux. En entendant ça, le roi ses péres y éta tan tabarnak. L’bonhomme y créya pas à ça pantoute, lui, la bonté — créya juss en la sagesse donnée jusss aux ceusses qui en monta la haute montagne pis la mérita, comme lui-même. La fille était ben dépitée d’la réaction d’ses pére. Mais éta ben guirée pour suive sa tite idée. A sapré son camps du palais pour aller vive comme une paysanne dans l’village. Comme a sacralisa toute créyature vivante, a survailla ben attentivement la route youss qu’a marcha pour ête ben sure de pas piler su’une forme de vie. A fournissa son aide pis sa gentillesse à toute les ceusses qui gaulaient dans vie. Mais elle aussi al a eu des souffrances. À cause de ses comportements gentils, y en avaient dans l’village qui gui montaient sa tête pis qui la bardassa pas mal. Mais a yeu zen tenait jamais rancœur. Ses guénilles ont fini par devnir toutes vieilles pis toutes décocrissées mais à s’en sapra ben parce éta tellement heureuse dans son cœur. Des sangsues viva même collées su son dos. Ça faisait qu’al ava ben d’la misére à marcher. Mais a lâcha pas d’marcher. Un jour a s’t’aparçu qu’une des sangsues gui éta tombée du dos. A ramasse la sangsue à terre pis a s’la r’colle su l’dos parce a sava que si la sangsue resta à terre, a pourra toute bin n’en mourir. Cte fille là, a déborda d’une gentillesse pis d’un compâssion absolument capotante. C’ta comme ça qu’a viva sa ptite vie.

Fak toujours est ti ben qu’in beau jour a s’est mis à rpenser à ses pére. A s’est mis à rpenser à ses sœurs. A s’est dmandé quossé qui se passa a’ec eux autes pis a s’est mis à s’ennuyer d’eux autes. Fak est rtournée au palais. Al a chialé quand al a vu le roi, ses pére. Y éta devenu vieux pis bougonneux. En plus, une mardite maladie l’ava rendu aveugue. Mais elle, a s’en sapra ben qu’y seille vieux, bougonneux, pis aveugue. Al a serré ses père dans ses bras pis a gui a dit à quel point a s’éta ennuyé de lui pis comment qu’a regretta d’avoir sapré son camps comme ça. Le roi y gui a répondu, ben à pique pis ben baveux: «Si tu penses vraiment qu’la gentillesse peut sauver les mangeux de misère ben tu vas t’trouver à m’donner tes yeux, pour que j’seye pus aveugue.» Pis là y gui donne une poussé pis y sak son camps din aut’chambe. Le lendemain, la fille ar’tourne au palais avec in tube en bambou. A d’mande pour vouèr le roi, ses père. Y est là, Y arrive, fak a dit: «Mes père, je le voé d’mes yeux qu’vous souffrez pis que c’est pas sensé êt’de même. Vous m’avez toujours donné toute sék i’m’falla pour que j’aille jama la moinde souffrance — de la mangeaille, des guénilles, des bébelles, des sarviteurs pis des sarvantes— pis je vous ai pas apprécié comme y l’falla. C’t’a mon tour d’vous fournir de quoi pour qu’vous rsentiez pus les souffrances.» Pis là a pogné le tube de bambou pis a s’en est sarvi pour se débarquer les yeux d’la face pis les offrir à ses pére. Pis c’t’à c’moment là, qu’le roi s’t’aparçu d’la vra gentillesse pis de la vra compâssion d’sa tite darnière. Y s’est mis a chialer quand il l’a vu toute saignante pis mourante à terre. «Mais ma pauve tite. Chu ben nâvré pis ben en peine» que le bonhomme y a marmotté. «J’vous pardonne, mes péres», là, qu’a dit. Pis ça s’est trouvé à êt’tout juss ses darnières paroles.

Les dieux pis les ancêtes, qui surveillaient a gaffe depuis l’plafond des mondes, y on pogné l’motton pis y ont été pas mal épatés par la vra pitié, la vra gentillesse pis la vra compâssion manifesté par cte simpe tite gogole d’un quelconque roi. Son âme est grimpée au ciel pis les dieux y ont sapré une saudite de bourrasque de tapon de grands tapes amicales dans l’dos. Y gui ont donné le nom de Guanyin, la déesse aveugue d’la compâssion. A continue de veiller su toutes nous autes pour nous fére garder dans nos mémoères l’importance d’être gentils, d’être miséricordieux pis de sawére tout le temps pardonner…

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[version joualle supra] A long time ago, the land was ruled by kings. One king in the far east was gifted with three daughters. These daughters were given everything they needed — beautiful clothes, toys to play with, enough food to eat and servants to do all the chores. They grew up happy, oblivious to the things that troubled ordinary people, like the people their father ruled over. One of them, the youngest daughter, was different. She cared nothing for the beautiful clothes, toys and fancy food. When her servants weren’t paying attention, she would sneak away from the castle and spend time walking through the streets of the village nearby, and roaming around the forests that surrounded the castle. In the village, she saw peasant mothers holding their babies on their backs and washing clothes in the stream. She saw children playing not with toys, but with each other. She saw older children helping younger children. She saw children arguing and fighting, but she also saw them shaking hands through their tears. She also saw people struggling to survive on the streets, people with no homes, begging for food, mothers starving so their children could eat. In the forest, she saw birds bringing food to their babies, and animals teaching their young ones to search for food. From her adventures too she learned that all living things need to survive, and much of that survival depended not on fancy clothes, or toys, but on kindness from others.

After learning these lessons, she gave up all her fancy clothes and toys and servants. She told her father that she wanted to explore this new faith that she had found. She also told him of the people struggling in village, and how his kindness could make their lives better. The king got very angry. He did not believe in kindness — only wisdom gifted to those who attained it and deserved it, like himself. The daughter was very sad at her father’s reaction, but was determined to follow her own path. She left the castle to live as a peasant in the village. She became known for her kindness and compassion. Because she believed every living thing was sacred, she would watch the path on which she walked to be sure she was not stepping on any living creatures. She would offer help and kindness to those who were struggling. But she also suffered. Because of her kindness, some people in the village would mistreat her. But she would always forgive them. Her clothes became torn and old, but she barely noticed, because she felt so happy in her heart. Leeches would live on her back, causing her great difficulty walking, but she carried on. One day, she noticed one of the leeches had fallen from her back. She picked it up and put it back on her, knowing that if she did not, the leech would die. She displayed a kindness and forgiveness that was extraordinary. This is how she lived her life.

One day, she thought about her father. She thought about her sisters. She wondered about them and she missed them, so she walked back to the castle. She wept when she saw her father, the king. He had grown old and bitter. An illness had caused him to become blind. But she didn’t care. She took her father in her arms and told him how much she missed him, and how she was sorry that she left. The king scoffed. « If you really believe that kindness saves those who struggle, you will give me your eyes, so that I can see again. » He pushed her away, and left the room. The next morning, the daughter returned to the castle with a stalk of bamboo. She asked to see her father the king. When he arrived, she spoke. « Father, I see that you are suffering and you shouldn’t be. You have always given me everything that I needed so I wouldn’t have to suffer —food, clothes, toys, servants— and I did not appreciate you like I should have. It is my turn to provide for you, so that you will no longer suffer. » She then took the stalk of bamboo and used it to remove her eyes, which she presented to her father. At that moment, the king realized the true beauty of his youngest daughter’s kindness and compassion. He wept as she lay bleeding to death on the floor. « My daughter, I am so sorry. » he said. « I forgive you, father. » she replied. Those were her last words.

The ancestors and gods who were watching from above were impressed and touched by the true mercy, kindness and compassion shown by this king’s daughter. Her soul ascended to the skies where she was greeted by the gods. They named her Guanyin, the blind goddess of mercy. She watches over us and reminds us of the importance of being kind, compassionate and forgiving.

[Text written by Val, based on a tale told by her mother — texte écrit par Val, à partir d’une histoire racontée par sa mère]

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23 Réponses to “Guanyin, en joual”

  1. Val said

    L’histoire de Guan Yin est très importante et significative dans ma famille. Ma mère nous l’a racontée pour nous enseigner l’importance de la gentillesse et du pardon. Sous votre plume et dans votre langue, c’est encore plus spécial. Vous avez brillamment évoqué le ton sérieux et un peu sombre, tout en préservant le style (presque une voix) d’un raconteur. J’imagine que ce sera une vraie merveille de l’écouter, lu à haute voix. Quel gracieux cadeau! Je vous remercie.

    • Line Kalinine said

      Merci beaucoup à vous, Val. C’est très poignant, ce petit conte. et cette déesse aveugle qui est donc fatalement bonne de façon indistincte, abstraite, on dirait une sorte de transgression apaisée de la figure de la justice, qui, dans la vision occidentale, est représentée les yeux bandés (mais pas arrachés) et dans une posture plus agressive, avec glaive et balance.

      • Val said

        Partager une histoire de ma famille est un très grand honneur. J’aime bien cette idée de justice. Je ne l’ai jamais vu sous cet angle. Très intéressant d’y penser.

  2. Caravelle said

    Superbe. C’est vraiment très fort l’amour inconditionnel d’une fille pour son père…

    • Cymbale said

      Moi, j’aime mon père tout juste comme ça. Je sais que c’est nunuche mais si je pouvais ou devais, je ferais exactement comme Guanyin. Ce conte d’yeux arrachés avec du bambou garde quelque part un fond très réaliste. Je ne doute pas une seconde que ce soit un conte de femmes.

  3. Serge Morin said

    Ça marche bien, en joual, ces contes orientaux. On dirait que ça se récite dans notre tête…

    • Piko said

      Oui. On dirait partiellement une sorte de version fille de l’histoire de Bouddha. Enfance de gras dur, quête paupériste. Enfin, il y a cet horrible arrachage des yeux, qui, lui, est terriblement spécifique.

      • Val said

        Ah, vous avez raison. Elle est comme une version fille de Bouddha. Guanyin est le yin, Bouddha est le yang. Tout se balance. De plus, il y a des gens qui disent que Guanyin fut introduite dans le bouddhisme pour faire balancer les régimes trop stricts des moines bouddhistes. Il y en a d’autres qui disent que la première impératrice de Chine l’a introduite pour montrer au peuple qu’il fallait bien respecter les femmes aussi.

      • Gudule said

        Il s’agit de l’impératrice WU ZETIAN, je suppose?

      • Val said

        Je crois que oui.

  4. Marie Verne said

    Eat-ce que c’est une légende chinoise?

    • Val said

      Oui, mais il y en a plusieurs versions. Ma mère m’a dit que, chaque fois qu’on raconte une légende comme celle-là, on ajoute un petit quelque chose. Chaque famille et chaque génération comprennent cette légende un peu différemment.

      • Marie Verne said

        Quand votre maman vous l’a raconté, vous aviez quel age? Aussi: avez-vous pleuré? L’histoire a une fin assez terrible. C’est pas… disons… du happy end à l’américaine.

      • Freluquet du Dimanche said

        C’est pas… disons… du happy end à l’américaine.

        Comique. Mais aussi: trop vrai, Marie. Nos amis chinois et chinoises se la feront pas piquer par Walt Disney, celle-là.

      • Val said

        J’avais peut-être quatre ou cinq ans, mais j’ai oublié si j’ai pleuré ou non. Probablement pas, mais j’y pensais très fort. Les fables chinoises sont souvent vraiment sévères. Il y en a qui sont plus tristes. Rarement du happy ending, en fait…

  5. Julie Soulange said

    Une chance qu’il y a les dieux et les ancêtres pour rattraper le truc, sinon elle serait bien triste, cette histoire de générosité…

    • Vanessa Jodoin said

      Je me disais justement la même chose. J’ajoute que, bon, ça a pas l’air de dater d’hier les poupas mal embouchés, grognons, dogmatiques et égoïstes…

  6. Catoito said

    La figure de la Justice fait plus martiale que cette discrète déesse orientale. Mais c’est vrai que c’est la même idée d’impartialité aveugle. Le glaive autoritaire est simplement remplacé par la compassion ancillaire et généreuse… Très bouddhiste, en effet.

  7. Herbe et Neige said

    Val est en feu. Faites passer.

    • Fridolin said

      Ta boite…

      Si je comprend bien, Ysengrimus. Après ton Bouddha en Joual, Val t’a fait parvenir cette légende que tu as aussi joualisée.

      [Absolument exact. La légende de Guanyin ou Guan Yin est tellement variable et sémillante que je m’y perdais et j’ai ressenti le besoin de me faire aider par Val pour en stabiliser une version (d’où le texte en anglais). Je l’en remercie respectueusement car le résultat est à la fois authentique et magnifique. — Ysengrimus]

  8. Brigitte B said

    Merci vous deux pour cette super belle histoire. Je crois que j’aime mieux cette représentation de Guan Yin parce que je trouve qu’on y sent mieux sa cécité sereine.

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