Le Carnet d'Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

  • Paul Laurendeau

  • Intendance

Il y a soixante ans, FUNNY FACE

Posted by Ysengrimus sur 15 septembre 2017

Jo Stockton (Audrey Hepburn) dans FUNNY FACE (1957)

Jo Stockton (Audrey Hepburn) dans FUNNY FACE (1957)

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On a ici un film qui est une apologie ouverte et explicite de l’anti-intellectualisme commerçant, ran-tan-plan. Le philistinisme américain nous en a fait voir bien d’autres, et des pires, certes, on peut le dire. Mais bon, il reste que le susdit anti-intellectualisme est encore et encore ici le thème principal de la comédie musicale Funny Face qui fête au jour d’aujourd’hui ses deux générations d’existence. Explication. Mademoiselle Jo Stockton (Audrey Hepburn) est une jeune libraire de Greenwich Village qui rêve de monter à Paris pour aller y écouter, dans une boite enfumée de la rive gauche, l’éminent professeur de philosophie Émile Flostre (Michel Auclair) disserter sur la nouvelle doctrine philosophique du moment, l’Empaticalisme. En ce milieu des années 1950, il semble bien que l’intellectualisme soit de vogue puisque, d’autre part, la directrice du magazine de mode féminin Quality, la flamboyante et hautement The-devil-wears-Pradaesque Maggie Prescott (Kay Thompson) et son tonique photographe vedette Dick Avery (Fred Astaire) cherchent un faciès féminin jeune, vif, nouveau et intelligent d’allure… pour lancer une tout autre tendance de mode.

Dans leur quête d’imagerie intellective, Dick Avery et sa volubile et flacotante équipe se retrouvent comme en coup de vent dans la petite librairie beatnik Embryo Concepts, celle où justement, fatalement, bosse Jo Stockton. Une séance de photos est improvisée en rafale avec une mannequin et Jo apparaît presque fortuitement, avec ladite mannequin, sur certaines des photos. Quand il développe ces dernières, le photographe Avery est fortement intrigué par cette petite gueule marrante (funny face ou, en français, drôle de frimousse). Il avait déjà passablement froncé le sourcil quand il avait remis de l’ordre en compagnie de la petite libraire dans les piles de bouquins à l’ordonnancement dévasté par la tumultueuse séance de photos de ses journalistes de mode. Usant alors d’un subterfuge, on convoque Jo au quartier général du grand magazine de mode et on cherche à l’embringuer à faire la mannequin. Elle regarde la chose de fort haut au début, considérant la mode féminine comme du chichi commercial de peu de conséquence. Mais quand on lui fait comprendre qu’il pourrait y avoir un voyage à Paris à la clef, Jo se laisse submerger par l’éventualité de voir ses aspirations à la parisianité philosophique enfin assouvies. Et patatras, le temps d’un plan nous montrant un fier coucou rouge et blanc de la Trans World Airline survolant les mers et les mondes, et tout le monde se retrouve sur les rives de la Seine.

Jo se tient rive gauche, dans les cafés intellos. Elle y discute pendant des heures. Elle y refait le monde. Elle nous sert même une chorégraphie d’avant-garde avec deux pseudo-matelots dégingandés sur une sorte de jazz langoureux pata-ellingtonien. C’est là un de mes moments favoris du film. Corporellement et dramatiquement, Audrey Hepburn est mi-clown mi-diva. Il y a chez elle une très fine aptitude à doser gravité et cabotinage et comme, en plus, elle est une danseuse parfaitement crédible, le résultat arrive à être à la fois savoureusement ironique et insondablement tendre, presque respectueux dans la dérision ouverte. Maggie (la directrice de la revue Quality) et Dick (le photographe de mode), d’autre part, tout à la mise en place de leur événement promotionnel de mode, se tiennent, eux, rive droite. Ils vont tout faire pour y attirer Jo, qui, elle, rêve plus de philosophie empaticaliste que de glamour mondain. Anti-intellectualisme et visée réactionnaire du propos obligent, le photographe Avery (dont mes fils diraient qu’il porte fort bien son prénom car il est un Dick) finira bien par parvenir à entraîner Jo dans sa séquence de photos de mode et, graduellement emballée par ces bouffées de grand narcissisme qu’on lui impute implicitement d’office, notre jeune intellectuelle new-yorkaise en viendra à ouvertement s’enthousiasmer pour son nouveau statut de figure tendance de la mode parisienne.

Combinant une savoureuse alternance d’images fixes et de cinéma, cette séquence des photos de mode reste nettement le moment le plus original de cette comédie musicale d’autre part largement prévisible. Autoritaire et un peu nerveux, le photographe place son modèle dans un certain nombre de situations fictives de la vie parisienne et/ou européenne et lui dicte intempestivement la posture à prendre ou le comportement à déployer. Cela engendrera, entre autres, une des répliques cultes du film. À la gare, Dick dit quelque chose comme, Tu es à la gare. Ambiance des grands départs. Tu es Anna Karénine. Sardonique et peu amène, Jo répond Ah bon. Est-ce que je dois me jeter sous le train? Graduellement, comme elle se prend de plus en plus au jeu et finalement s’amuse follement, Jo s’empare imperceptiblement de cette initiative de direction que Dick détenait. Et lui, à mesure, y renonce, s’en départit, comme imprégné du talent naissant de sa partenaire. L’ingénuité du jeu d’Hepburn dans cette série de plans est d’un charme touchant. Et cela donne un joyeux lot de souvenirs photographiques de ce fameux ci-devant âge d’or du vieux ciné. Ici, juste ici, on aurait presque une jeune femme prométhéenne si… le propos fondamental n’était pas de la montrer en train de bien basculer sur l’autre rive. En tout cas, la dynamique Pygmalion/Galatée qui fera la gloire tonitruante et pesante de My Fair Lady au milieu de la décennie suivante s’esquisse déjà. La femme qu’on confectionne s’autonomise. L’homme qui la confectionne tombe en amour.

Et, fatalement, le bon pathétique philistin ricain culminera quand Jo, de retour sur la rive gauche, s’installera pieusement, comme une sorte de houri intellective, aux pieds du divan du professeur Émile Flostre. Maggie et Dick se déguiseront alors en couple mûr d’intellos de toc avec fausse barbe taillée et dégaine songée et se rendront chez les trippeux servant objectivement de courtisans empaticalistes. Ennuyés par les psalmodies larmoyantes d’une guitariste aux ras des mottes, Maggie et Dick vont se lancer dans un trépidant numéro de claquettes pour égayer un peu la purée de poix de l’atmosphère songée. Soixante ans plus tard, on en est quand même un peu revenus de ces ricains expressionnistes d’après-guerre avec leurs sautillements et leur fausse joie ricanante masquant leur abyssal vide cognitif de cuistres impérieux. Un peu tristement, je regarde Astaire (58 ans alors) et Thompson (48 ans alors) dans ce numéro dansant au style déjà monté en graine, sur fond de salle obscure, et j’ai quand même un peu envie de leur dire: ça va, barrez-vous, les clinquants croulants, on vous a vu… et que Saint-Germain-des-Prés revienne un peu, quand même. Évidemment ici, en 1957, sous le fanion satisfait et triomphant de la Paramount, Saint-Germain-des-Prés ne reviendra pas et… n’y sera jamais vraiment, en fait. Bien au contraire. Se rendant subitement compte que le professeur Émile Flostre est obligatoirement un fumiste carabiné doublé d’une vipère lubrique cherchant frontalement à lui faire du gringue et des papouilles, Jo lui casse une de ses statues de maître sur la tête et court se jeter dans les bras du photographe Avery. Bon pathétique philistin ricain, nous disions bien.

Un trait récurrent chez Audrey Hepburn (28 ans alors), que ce soit dans Sabrina (1954) trois ans plus tôt ou dans My Fair Lady (1964) sept ans plus tard, c’est bien celui de jouer les petites pauvresses surdouées qui finissent dans les bras de rupins ayant presque deux fois leur âge. Respectueux de ma grande amie Béatrice, je n’ai rien contre les différences d’âge dans les couples, en principe. Malheureusement, dans ces œuvres classiques du cinéma, un peu vermoulues aujourd’hui, auxquelles s’associa Audrey Hepburn, le propos et les thématiques sont toujours d’un réactionnaire à vous couper le souffle par sa pestilence plus que par sa pertinence. Funny Face, hélas, ne fait pas exception. Ce rendez vous raté avec la complexité intellectuelle et artistique de la rencontre avec Paris (incluant le Paris du monde de la mode) nous en dit plus sur la bêtise surannée d’une certaine conception américaine du monde que sur quoi sur que ce soit d’autre.

La prestance indéfinissable de cette si intéressante actrice du siècle dernier préserve ici l’effet de curiosité intellectuelle encore largement méritoire ayant suscité, sans complexe aucun, le présent commentaire. Mais la mythologisation hollywoodienne n’y est vraiment plus. Très ouvertement, Audrey Hepburn (1929-1993) est un talent gâché. Funny face vous dites? Certes. Mais bogus script (script bidon) aussi, malheureusement. Tant pis. Le temps a passé, il y a pas à patiner. Contentons nous donc de contempler les admirables photos fixes de cette petite gueule marrante et de rêver le mieux possible de ce qui aurait pu être si l’art servait de temps en temps à autre chose qu’à assurer cyniquement sa propre petite promo de merde.

Jo Stockton (Audrey Hepburn) dans FUNNY FACE (1957)

Jo Stockton (Audrey Hepburn) dans FUNNY FACE (1957)

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Funny face, 1957, Stanley Donen, film américain avec Audrey Hepburn, Fred Astaire, Kay Thompson, Michel Auclair, Dovima, 103 minutes.

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24 Réponses to “Il y a soixante ans, FUNNY FACE”

  1. Caravelle said

    J’ai vu ce film autrefois. Votre sévérité à son égard me surprend mais je m’y fais. Vous nous expliquez bien pourquoi il a finalement assez mal vieilli.

    • Belle Orangeraie said

      Cette analyse de FUNNY FACE et du phénomène Audrey Hepburn est EXCELLENTE. Tout est dit. Merci, Ysengrimus. C’est tellement telement cela…

  2. Catoito said

    Je seconde l’idée qu’Audrey Hepburn est plus intéressante, comme icône culturelle, que comme rôle dans les films auxquels elle s’est associée…

  3. MBÉ said

    Le trait récurrent ne dépend pas de la Belge mais des producteurs… 😉

    http://mbe.io/2focErg

  4. Line Kalinine said

    C’est vrai qu’elle a une petite gueule marrante, cette actrice.

  5. Pierre Lapierre said

    Je souscris pleinement à la solide critique ysengrimusienne. Ce film est une tentative de faire passer les intellectuels rive gauche pour des olibrius et des arnaqueurs. Mais il faut concentrer aussi notre attention sur une autre dimension. Celle de la photo, de l’image fixe, de la réminiscence du mannequinat, du regard fasciné porté bouche bée sur cette petite gueule marrante qui manifeste une incroyable modernité, un souffle, une vigueur de femme moderne, novatrice, annonciatrice d’autres temps qui laisse baba tous ces réacs rive droite. Ceux-ci sont dépassés bien moins par l’Empaticalisme (pochade de l’Existentialisme) masculin et professoral que par la spontanéité novatrice et incongrue de la petite commis-libraire avec la Funny Face… Ce film rétrograde, c’est la personne même de Jo Stockton qui en manifeste la plus vive force de progrès.

    • Lys Lalou said

      Le message novateur serait donc féminin et non-verbal, plutôt que masculin et verbeux. J’aime ça, Pierre Lapierre. Il y a la voix de la sagesse anticipatrice d’un temps dans cela. Merci à vous.

      • Pierre Lapierre said

        Voilà, Lys Lalou, vous me résumez mieux que moi-même. Ce qui freine d’un côté (script) déborde de l’autre (jeu) et… c’est très bizarre (funny) ce qui nous arrive en regardant ce film, surtout en regardant cette femme dans ce film (Astaire et les autres sont des faire-valoir perfectionnés, sans plus)…

      • MBÉ said

        Astaire, un faire-valoir? 😉 http://mbe.io/2fohKUs

      • Serge Morin said

        Astaire est un tapeux de pieds de théâtre amateur. Du cabotinage vide, sans plus. Des claquettes mécaniques et une voix de fausset.

  6. Casimir Fluet said

    Voici un bouquet de séquences du film. C’est vrai que ces ricains qui déconnent à Paris comme en pays conquis, ça fait toc pas mal. La seule figure intéressante de tout ce zinzin c’est encore mademoiselle Hepburn elle-même… Le reste a soixante ans et ça se sent.

  7. Sissi Cigale said

    Dites, vous venez de me faire faire une découverte là. Comparaison.

    Avec Belle dans les étagères à bouquin (1991), Disney fait allusion à Jo dans les étagères à bouquins (1957).

    [Absolument exact. — Ysengrimus]

    • Caracalla said

      Absolument excellent.

      On notera par contre que Belle domine son mouvement sur l’échelle beaucoup mieux que Jo. Belle domine sa course sur la rail. Jo est dominé par sa course rue le rail…

      Le temps a passé pour les femmes…

    • Perclus said

      En tout ca, quand on voit ces librairies beatnik d’il y a soixante ans, c’est une occasion de modestement se dire que les Hipsters du millénaire n’ont rien inventé…

  8. Freluquet du Dimanche said

    Ysengrimus, tu écris EMPATICALISME et non EMPATHICALISME. C’est un choix philosophique?

    [Absolument. L’herméneutique sémiotico-symbolique du H orthographique renvoie à des configurations se positionnant d’office sur la ligne institutionnelle ex cathedra du clerc cogitant, au mieux, dans l’enceinte, de l’amphi, du cadre enluminé. La pensée, parfaitement reconfigurable, du ci-devant Émile Flostre, anthropocentrard sensualiste enfumeur et confusionniste certes mais somme toute peu enclin à cultiver une épistémologistique scolasticienne féodalisée, fonde la capture d’une écriture paronymico-minimaliste incorporant intimement, dans le palimpseste problématisé du label d’école, la volonté de promotion implicite d’une manière de subversion passive, molle quoiqu’effective, factuelle, mondaine, sapiento-compatible et adéquatement positionnée dans l’axe des tendanciels, axiomatisés hors-aporie (on non), émanant de façon parfaitement perceptible du bouquet de philosophèmes en cause. Et puis H, ça fait Humaniste. Je suis, pour ma part, un anti-humaniste théorique post-althussérien. Tintouin… Dont acte… — Ysengrimus]

    • Freluquet du Dimanche said

      Bien compris. Rien compris,

      Autrement dit: AL, TU SAIS RIEN!

    • Tuquon bleu said

      Ceci est parfaitement hurlant, pissant. Ça marche, en plus. Ça veut juste dire que, comme le philosophe est un gros mou, effouaré, anti-institution, anti-autoritaire, l’orthographe du nom de sa secte, y s’en côlisse… fak autant scraper les lettres qui servent à rien.

      [En plein dans le blanc de la mire, mon Tuquon Bleu. Œil de tauraille, comme disent les rôtis de beus… — Ysengrimus]

    • MBÉ said

      Le H, enflure du mal, est aussi très bon pour l’inspiration…

      [Force est d’admettre que le H inspiré n’a rien à envier au H aspiré… — Ysengrimus]

  9. Tourelou said

    Elle est sortie de la manufacture ricaine hollywoodienne sur ce film prétexte mal choisi pour aller visiter et tourner dans les beaux quartiers parisiens. Un scénario maladroit avec heureusement la classe et la jolie frimousse de Madame. Ma foi, elle aurait dû s’embaucher une Française.

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