Le Carnet d'Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

  • Paul Laurendeau

  • Intendance

Autoroute et soleil

Posted by Ysengrimus sur 21 mai 2017

autoroute-et-soleil

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Autoroute et soleil

Sur le torse de cauchemar
De quelque Amérique insensée,
Une autoroute sans départ,
Cicatrice d’asphalte noire,
Love son méandre lacé.

Cette autoroute est rutilante
Comme le chrome des chansons
Crécellant, cymbales cinglantes,
Dans les radios intermittentes
Des tableaux de bord des nations.

Cette autoroute est le boyau
Des dures fourmis de vitesse
Carapacées en oripeaux
De métal peint, lustré et chaud,
Fonçant vers d’ultimes caresses.

Au bout du terrible ruban,
Un soleil dévore le ventre
D’un ciel d’où gicle le vieux sang
Lumineux. Les châssis brûlants
Brillent sous cette pluie puissante.

* * * *

Voici les camions barrissants,
Bardés de chaînes et de planches.
Ils vont, lourds et lascifs géants,
Scandant leur bestial olifant
En dévorant les lignes blanches.

Voici les félines corvettes
Nues et dorées comme des bronzes.
Elles sont femmes et fluettes.
Ivres d’amour, elles sécrètent
L’eau de néon, laiteuse et ponce.

Voici les trains, les réactés,
Chauves-souris et scolopendres.
Les gratte-ciels et les cités,
Les fanions, les publicités
Au dernier rendez-vous se rendent.

Tous ils foncent vers ce soleil
Qui vient de finir un repas
Et lèche babines vermeilles
D’une grand’langue sans pareil
De macadam et de gravats.

* * * *

Quand les transistors hystériques
Scandent cette marche dernière,
Dans des scintillements chroniques,
Leurs musiques épidermiques
Métallisent le cri des chairs.

Autoroute de l’Amérique,
Ton horizon n’est pas un mur
Mais un gouffre dialectique
Où l’ample succion historique
Te boit, en fracassant murmures.

* * * *

À la frontière du soleil,
Une station-service, un litre,
Un restaurant, quelques bouteilles
Attendent. On entend une abeille
Tapoter au coin d’une vitre.

L’autoroute d’asphalte gris
S’étend entre ces deux bâtisses.
À l’horizon, un cliquetis
Souffle, chante, monte et puis crie.
La route se tord et se plisse.

Regarde chuter l’Amérique.
Observe ce magma qui glisse
À grands fracas cataclysmiques.
Le vieux restaurant de plastique
Éclate. Et la station service

Explose. Et le ruban de route
Se gondole comme un boa,
Se craquelle comme une croûte.
Descend, grinçante banqueroute
Vers un soleil en contrebas.

* * * *

Les gros camions craquent, se fendent,
S’abattent, glissent sur le flanc,
Crient, pivotent. Leurs roues se tendent
Vers des cieux rouges qui n’entendent
Rien à leur trépas d’éléphants.

Les fines corvettes de race,
Féminins pantins disloqués,
Crient. Leurs hanches se décarcassent.
Elles plient, se voilent la face
Comme des esclaves enlevées.

Les trains, les avions, les épaves,
Le fer et le béton armé
Crient, dans le feu poisseux qui bave.
Les flancs du soleil Baal boivent
Les enfants du lacet damné.

Dans un hurlement électrique,
Les transistors fendent leur transe.
Ils ont suivi leur Amérique
Dans des flammèches de musique
Vers l’agonie et le silence.

* * * *

Une autoroute sans départ
De sa matrice s’est vidée.
Un soleil au feu rouge et noir
Digère le sang et l’espoir
De trois continents névrosés.

Pendant que remonte la nuit
À l’autre bout de l’horizon,
Un long serpent de route gît.
La pomme d’un soleil poursuit
Son vol d’étoile ou d’électron.

* * * *

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Tire du recueil Poésie d’Outre-ville (ÉLP éditeur, 2009). Paru aussi dans Les 7 du Québec.

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16 Réponses to “Autoroute et soleil”

  1. Tourelou said

    C’est une poétique route… comme l’arc en ciel après la pluie ou la plage des vacances au bout du long trajet.

  2. Caravelle said

    Grandiose.

  3. Marie Verne said

    Et c’est quoi, l’outre-ville?

    [Par outre-ville j’entends à la fois ce qui précède la ville et y succède, ce qui est au pourtour de l’urbain et ce qui en émerge… — Ysengrimus]

  4. Caracalla said

    On les voit s’effondrer. C’est apocalyptique et très visuel.

  5. Line Kalinine said

    On remplace le mythe du siècle dernier d’une destruction nucléaire par le mythe contemporain de la course vers l’autodestruction. Il y a une belle force d’archaïsme dans le rythme de cette fable.

  6. Belle Orangeraie said

    J’adore la poésie solaire. Il faudrait, un jour, en faire une anthologie.

    [Belle idée, Orangeraie. — Ysengrimus]

    • Fridolin said

      Le soleil
      Charles Baudelaire

      Le long du vieux faubourg, où pendent aux masures
      Les persiennes, abri des secrètes luxures,
      Quand le soleil cruel frappe à traits redoublés
      Sur la ville et les champs, sur les toits et les blés,
      Je vais m’exercer seul à ma fantasque escrime,
      Flairant dans tous les coins les hasards de la rime,
      Trébuchant sur les mots comme sur les pavés,
      Heurtant parfois des vers depuis longtemps rêvés.

      Ce père nourricier, ennemi des chloroses,
      Eveille dans les champs les vers comme les roses ;
      Il fait s’évaporer les soucis vers le ciel,
      Et remplit les cerveaux et les ruches de miel.
      C’est lui qui rajeunit les porteurs de béquilles
      Et les rend gais et doux comme des jeunes filles,
      Et commande aux moissons de croître et de mûrir
      Dans le coeur immortel qui toujours veut fleurir !

      Quand, ainsi qu’un poète, il descend dans les villes,
      Il ennoblit le sort des choses les plus viles,
      Et s’introduit en roi, sans bruit et sans valets,
      Dans tous les hôpitaux et dans tous les palais.

      Charles Baudelaire, Les fleurs du mal

    • Belle Orangeraie said

      Merci, Fridolin. Il est absolument magnifique.

  7. Denis LeHire said

    Quelque part ailleurs, tu parles de poésie narrative. En voici un exemple, non?

    [Oui. Mais sur un texte unique. Pas sur tout un recueil, comme chez Corinne LeVayer. — Ysengrimus]

  8. Miranda Delalavande. said

    Autoroute et Soleil. Culture et Nature… C’est puissant. J’adore.

  9. Val said

    C’est un de mes favoris dans ce recueil. Je me rappelle la première fois que j’ai lu ce poème… j’étais dans un tram au petit matin, en route vers le boulot. Et j’ai ressenti un éclat d’émotions… c’était bouleversant. Et après presque une décennie, rien n’a changé… c’est le même éclat d’émotions.

    [Très touchant. — Ysengrimus]

    • Sissi Cigale said

      Je suis pleinement en harmonie avec vous, Val. Ce poème civilisationnel est très touchant et très profond..

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