Le Carnet d'Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

  • Paul Laurendeau

  • Intendance

Hantise révolue de l’interrupteur lumineux

Posted by Ysengrimus sur 1 avril 2017

Interrupteur-couvert

Il y a cent ans, quelque part en 1917, un certain William J. Newton et un certain Morris Goldberg faisaient breveter l’interrupteur lumineux. Ceci est un fait hautement insolite mais je nie fermement qu’il s’agisse le moindrement d’un poisson d’avril. Je salue très respectueusement messieurs Newton & Goldberg pour cette réalisation remarquable qui fait imparablement d’eux, en compagnie des inventeurs multiples, fourmillants et anonymes de la nouille, de la batterie et de l’épluche-patate, de modestes mais hautement méritoires bienfaiteurs de l’humanité. L’interrupteur lumineux des tout débuts ne ressemblait pas à celui que je place ici, sobrement, en frontispice mais cela importe peu. Il permettait d’allumer et d’éteindre la lumière dans une chambre, le salon ou la cuisine sans être obligé de se traîner à tâtons au milieu de la pièce obscure et de tirer, toujours un peu intempestivement, sur une petite chaînette qui risquait tout le temps de se sectionner net au ras la douille et de bousiller durablement toute éventualité d’accès au monde transcendant de la lumière. Merveilleuse et utile invention vernaculaire et ordinaire que cet excellent interrupteur lumineux mural. J’aurais tant tellement voulu n’avoir rien à redire sur ce point scintillant au bout du tunnel torve et taquin de toutes nos curiosités contrites.

Malheureusement, un des multiples traumatismes pratico-pratiques de ma petite enfance est intimement associé à la lumineuse invention de messieurs Newton & Goldberg. Dont explication. C’est tout simplement que —les plus vieux et les plus vieilles s’en souviendront— il fallait parvenir à faire avec le son de l’interrupteur lumineux d’autrefois (qu’il est encore possible, et j’en frémis, d’entendre, soigneusement reproduit, ICI). Ce déclic franc et tonitruant, inévitable, inamovible, impossible à masquer, résonnait dans toute la baraque et faisaient imparablement repérer toutes vos allées et venues luminescentes comme une irritante mitraillade de pointillés sonores vous pistant comme au radar. Cela s’imposait sans parade possible et ce, même si vous aviez eu la présence d’esprit élémentaire de rabattre la porte du local fouineusement investi avant d’en allumer coupablement la lumière. Encore plus fort (et encore pire), chaque interrupteur lumineux de la maison avait sa «voix» spécifique. Si, si, je vous le jure, exactement comme les pétoires personnalisées dans un film de Sergio Leone. Si bien que non seulement les instances parentales ou sororales savaient sans faute qu’un interrupteur lumineux s’allumait ou s’éteignait (nous reviendrons dans une seconde sur la cruelle fatalité numérique arithmétiquement corrélée à l’événement) mais, elles savaient exactement dans quel local la nouvelle petite fourberie du moment se jouait. Premier exemple: ma sœur est assise depuis un petit moment au salon. Je me lève et en profite pour enfin marcher chaparder une papillote dans sa chambre, en affectant de me rendre au chiotte (la salle d’eau et sa chambre étant limitrophes au bout d’un couloir d’une honnête longueur). Je disparais, entre subrepticement dans sa chambre. Mais pour y chaparder la papillote convoitée, il me faut de la lumière. CLAC et CLAC, l’interrupteur lumineux parle. Je reviens l’air faussement innocent, ma papillote discrètement planquée dans une poche. Eh bien, je suis immanquablement repéré car la voix, audible dans tout le plain-pied, de ce satané interrupteur lumineux avoue ouvertement à ma tendre sœur qu’il n’est pas celui du chiotte mais bien celui de sa chambre et elle le sait. Je me fais donc automatiquement faire les poches et me voici pincé bien sec. Une papillote de perdue. Vous imaginez les terrifiants atouts gestapistes de la chose?

Second exemple, incorporant, lui, les susdites séquences arithmético-numériques de déclics. C’est un sombre samedi d’hiver et le bonhomme fait une sieste réparatrice, d’autre part parfaitement méritée, dans une des chambres du plain-pied. Je vais au sous-sol et m’y amuse avec mes petites voitures. Joie sans mélange. Après quelque temps, je vois le retour du soleil par les étroites fenêtres au ras des mottes. Et aussi je décide d’aller pelleter, puisqu’il ne neige plus. La splendeur du soleil hivernal éclaboussant la petite salle de jeu du sous-sol me fait oublier que j’y avais allumé la lumière. J’oublie donc aussi de l’éteindre, en une omission hautement répréhensible. Ferme la porte accordéon de la petite salle de jeu, monte les marches du sous-sol, enfile mes bottes et ma bougrine, et pars pelleter. Je reviens quelques heures plus tard et, retirant mes bottes dans l’escalier, je constate que l’interrupteur lumineux est allumé. Comment puis-je faire une telle constatation si la petite salle de jeu du sous-sol est close et que son luminaire, des néons plafonniers, ne m’est pas directement visible? Réponse. C’est que le bonhomme, déjà solidement sourcilleux en matière d’économies d’énergie (les Trente Glorieuses touchaient doucement à leur fin, vous comprenez bien, le premier choc pétrolier, tout ça) et qui, qui plus est, a fini tout le sous-sol de ses mains adroites et fermes, a flanqué le petit interrupteur lumineux de la salle de jeu d’une micro-ampoule témoin permettant (aux fautifs comme aux mouchards) de voir depuis le haut des escaliers s’il est éteint ou allumé. Fantastique initiative qui m’avantagea souvent mais dont je dus aussi parfois payer le triste prix. Pour preuve. Je descends sur la pointe des pieds et m’empresse d’éteindre la salle de jeu, restée allumée plusieurs heures. La voix unique, un peu aigre, pointue, fatale de l’interrupteur aux micro-ampoules se fait inévitablement entendre. Un CLAC unique, cette fois-ci, impair, bancal, dissymétrique. Le coup de pétard interruptif sort le bonhomme de sa torpeur réparatrice, un plancher plus haut. Et il s’empresse d’aborder la question en ma compagnie quand il me rencontre juste après. Je tente bien de raconter que j’avais à vaquer au sous-sol mais la version ne prend pas. Ben non, pensez-y. Le CLAC entendu étant de nombre impair (unique), c’est soit que je viens d’éteindre une lumière antérieurement durablement oubliée, soit que je viens de négliger de le faire. C’est parfaitement imparable. Il aurait fallu deux CLAC impossibles, eux, à produire sans laisser la lumière oubliée derechef allumée. Et me voici derechef piégé.

Mon enfance fut donc un sempiternel louvoiement entre les différentes voix d’interrupteurs lumineux, mouchards implicites, traîtres mécaniques, cornes de brumes fantasmatiques, imparables et sans langages. Combien de fois ai-je tenté de couvrir cette satanée manette emmerdante de la main ou d’un mouchoir pour en étrangler la perfide voix. Impossible. Son coassement honni se transmettait comme à travers les murs. C’était le Cœur Révélateur d’Edgar Allan Poe version loupiote, cette merde. Pas de veilleuse dans le temps. Pour pouvoir continuer de lire dans son lit, après s’être unilatéralement et arbitrairement fait couper la lumière, il fallait fermer la porte de la chambre tout doucement (facile) puis allumer l’interrupteur lumineux en silence (impossible). La bonne femme se rameutait alors avant la fin du chapitre, me servait un CLAC de plus puis tout était à refaire… ou pas.

Puis un jour… bien, comme si de rien, sans trompettes, ce fut la fin de l’enfance. Un interrupteur lumineux d’une des chambres du plain-pied se cassa, vanné par le poids des ans. Le bonhomme le changea mais, petite innovation tranquille des temps, il posa un interrupteur comme celui que vous voyez ici en frontispice. Il était ouateusement silencieux. Que c’était doux et onctueux. Je me rappelle l’avoir fait jouer maintes fois pour en goûter le suave mutisme. Il resta longtemps le seul de la maison parentale qui soit ainsi amuï. Mais il n’y avait pas de doute possible. Les temps étaient révolus. Cet interrupteur lumineux nouveau genre imposa discrètement ses douceurs et ses silences. Puis, graduellement, ses compagnons le rejoignirent dans toutes les chambres, cuisine, salon, vivoir et consort. J’étais un grand, je graduais. Seule la vieille salle de jeu (amputée désormais de sa plus large part convertie en chambre) devenue elle-même une sorte de débarras, garda ses interrupteurs parlants, ceux avec les micro-ampoules témoins d’autrefois (le tout aurait été trop compliqué et merdouillard à changer et puis, la barbe, le sous-sol, on y allait de moins en moins de toute façon). Sauf erreur, ils n’y sont plus, au moment où je vous parle, la vieille maison de jadis ayant été intégralement rénovée.

Elle est désormais bel et bien révolue, ma hantise de l’interrupteur lumineux. Les imperceptibles progrès du fatras bringuebalant de la technologie moderne d’appoint m’en ont irrémédiablement débarrassé. Papa et maman ne sont plus là, eux non plus, pour que je me remémore tout ça et en rie de bon cœur avec eux. Tant et si bien que, admettons le sans nostalgie mais aussi sans complexe, il m’arrive parfois d’entendre dans ma tête, en une sorte de concert percussif semi-onirique, le claquement des interrupteurs lumineux d’autrefois, en ayant quand même une pensée attendrie pour toutes les joies folâtres et ordinaires qu’ils ponctuaient raboteusement, sans même le savoir.

interrupteur-non-couvert

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24 Réponses to “Hantise révolue de l’interrupteur lumineux”

  1. Tourelou said

    Beaux souvenirs et je relance!

    J’ai eu une chienne, Sorbonne, qui grognait dès qu’un baiser s’échangeait… pire signal que votre clac clac clac… Il y eut aussi les différents craquements de plancher à l’entrée de la chambre à coucher ou d’un autre craque craque vers le sous-sol. Maudits chaperons pour une adolescente. Effectivement, le père avait l’oreille fine et le sommeil léger.

    [Excellent complément d’information. Merci, Tourelou. — Ysengrimus]

    • Casimir Fluet said

      Un chien qui grogne, c’est hors de votre contrôle (mais ça se co-opte, s’apprivoise). Un parquet qui craque, c’est localisé en un lieu fixe (on peut à la rigueur contourner, éviter). Mais des interrupteurs révélateurs, ce sont des mouchards hautement performants, qui vous suivent dans toutes vos trajectoires originales comme autant de traîtres, de traceurs.

      Ceci n’est pas une compétition, naturellement, mais je dois dire que les interrupteurs ysengrimusiens m’angoissent plus que vos exemples, fort valides eux aussi toutefois.

    • Catoito said

      Très bon comme nom pour une chienne grognante, Sorbonne… Je seconde avec enthousiasme, Tourelou!

  2. Caravelle said

    Touchant lot de souvenirs. Les bruits d’autrefois, amis ou ennemis, sont des compagnons terribles et calmes de toutes nos nostalgies.

    • Sophie Sulphure said

      Touchant, en effet. Et Ysengrimus reste ici fidèle à sa coutume. Il place habituellement quelque chose d’insolite le premier avril… mais jamais rien de faux.

  3. Vernoux said

    Quessé ça, une papillote?

    • Lys Lalou said

      Une papillote, monsieur Vernoux, c’est un petit bonbon emballé de papier tortillé. Il est indubitable que les enfants sont susceptibles de se les chaparder entre eux.

  4. Marie Verne said

    Moi, ce qui me trouble dans le témoignage d’Ysengrimus et de Tourelou c’est qu’il semble bien qu’il fallait vivre caché(e), dans votre temps, notamment du père… qui, lui, vous pistait dans la pénombre.

    C’était le patriarcat maquisard, en quelques sortes…

    • Brigitte B said

      Ysengrimus apparaît ici soit comme un lunatique (qui oublie ses lumières allumées), soit comme un petit brigand (qui chaparde des papillotes à ses sœurs), soit comme un composite des deux…

    • Tourelou said

      Bien vu, Marie Verne. Il était difficile de maquignonner avec le patriarche… 😉

  5. Caracalla said

    Il permettait d’allumer et d’éteindre la lumière dans une chambre, le salon ou la cuisine sans être obligé de se traîner à tâtons au milieu de la pièce obscure et de tirer, toujours un peu intempestivement, sur une petite chaînette qui risquait tout le temps de se sectionner net au ras la douille et de bousiller durablement toute éventualité d’accès au monde transcendant de la lumière. Merveilleuse et utile invention vernaculaire et ordinaire que cet excellent interrupteur lumineux mural.

    Bien vu. Je seconde. On oublie trop souvent les vertus bienfaitrices des petites inventions. Voici une commémoration salutaire et informative, Ysengrim…

    • Denis LeHire said

      Une salle avec les ampoules à chaînettes au milieu du plafond, c’était, par principe, une salle pas finie. Les interrupteurs muraux étaient des indices de finition, pour une salle ou une chambre.

  6. Coccinelle écolo said

    Je ne savais pas que les interrupteurs lumineux existaient mais on a ici un interrupteur que j’ai toujours qualifié « d’un autre temps » qui fait exactement le même bruit mais qui est brun foncé. Je l’aime bien notre interrupteur disparate, il me rappelle souvent comment les appareils fonctionnaient souvent plus longtemps dans le passé. Comme mes parents qui ont un frigo de 45 ans qui fonctionne encore très bien.

    • Sismondi said

      Je ne savais pas que les interrupteurs lumineux existaient…

      Pourriez-vous expliquer ce que vous voulez dire par là, Coccinelle Écolo?

      • Coccinelle écolo said

        Tout simplement que j’en ai jamais vu, est-ce que c’est bizarre?

      • Sismondi said

        Je soupçonne un malentendu. Un interrupteur lumineux, c’est pas un interrupteur qui émettrait de la lumière. C’est un interrupteur DE lumière, tout con, comme les deux illustrés dans le billet d’Ysengrimus ou celui de Serge Morin (suite du commentaire 6), ou encore celui dont mademoiselle Coccinelle Écolo parle elle-même dans l’évocation de ses souvenirs. Ou alors Ysengrimus au secours, je ne comprends plus rien.

        [Non, non, Sismondi. Tu as parfaitement raison. Mais à te lire et à lire la réponse de Coccinelle Écolo, je commence à subitement me demander si ce n’est pas ma formulation interrupteur lumineux qui serait… justement… bizarre? — Ysengrimus]

      • Coccinelle écolo said

        Ah ben franchement, je suis vraiment étonnée d’avoir eu tout faux. J’étais sure que l’interrupteur était en plastique rouge transparent parce qu’il allumait! Je l’imaginais un peu comme une veilleuse rassurante. Surtout que la lumière rouge n’empêche en rien la vision nocturne.

        [Vous avez appréhendé un objet vieillot avec une sensibilité moderne. Il faut dire que la formulation interrupteur lumineux prête effectivement à confusion. Je m’en avise tout juste. — Ysengrimus]

    • Serge Morin said

      Vous avez raison de le mentionner, Coccinelle Écolo. Ils étaient souvent d’un brun affreux, ces interrupteurs d’autrefois… Cliquer sur l’image pour l’agrandir…

      • Coccinelle écolo said

        C’est exactement ça! Le nôtre a une plaque beige, mais je suis certaine que sa plaque d’origine est exactement comme celle de votre photo.

  7. Source vive said

    😃😃😃 Je suis toujours impressionnée de constater comment des faits somme toute banals prennent de l’importance sous ta plume!

  8. Éminence des fleurs said

    Plein de souvenirs en effet!

  9. Gentil Kilt said

    L’interrupteur lumineux ramène au aigre-doux temps de l’enfance…

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