Le Carnet d'Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

  • Paul Laurendeau

  • Intendance

Il y a dix ans, ON THE ROAD — THE ORIGINAL SCROLL de Jack Kerouac

Posted by Ysengrimus sur 15 janvier 2017

OnTheRoadOriginalScroll

[english version below] C’est vraiment un cliché: les enfants américains qui ont un devoir à rendre et qui ne l’ont pas fait disent souvent: le chien a dévoré mon devoir. Eh bien, il s’agit là d’un des nombreux éléments de fiction que Jack Kerouac (1922-1969) a involontairement transformé en un stéréotype bien réel. Par un beau jour d’été, le chien d’un ami chez lequel Kerouac résida brièvement dévora «quelques pieds» du rouleau de papier sur lequel était dactylographiée la version originale de Sur la route. La conclusion de cette version originale est donc perdue. Les éditeurs de On the road (The original scroll) [Sur la route (le rouleau d’origine)] ont du reconstituer le segment mangé par le chien à partir des diverses versions publiées du roman. Six pages «reconstituées» de la leçon actuelle de 300 pages des éditions Viking remplacent la portion disparue dans le ventre du chien. Cette déchirure mise à part, tout est là: brut, original, frais, non édité, non expurgé, non javellisé. Les abréviations (principalement des noms de lieux: ny, calif.), les soulignements, les mots en majuscules, tout est en place. Et la totalité du texte de 300 pages est écrite en un seul paragraphe. Et, parlant de clichés, il y a deux clichés qui doivent être revus après la lecture de ce rouleau d’origine. D’abord, le stéréotype de l’écriture «spontanée» de Kerouac. Le Sur la route que nous avons tous lu dans les 60 dernières années est le résultat de sept réécritures successives imposées par l’éditeur d’alors. Résultat: le remplacement des noms réels par des noms fictifs (Allen Ginsberg devenait Carlo Marx), la censure, l’atténuation des thèmes de la sexualité, de l’homosexualité, de la drogue, une mise en page excessive. Primeur d’entre les primeurs: nous n’avons jamais lu de version «spontanée» de ce roman. Et, qui plus est, même ce rouleau d’origine n’a rien de spontané. Nous le savons aujourd’hui: Kerouac a travaillé à partir de journaux de voyage qu’il tint pendant les événements, il a réorganisé certaines portions du récit, il a atténué la thématique du Canadien Français perdu en Amérique qu’il avait en vue initialement, il a fait référence au troisième voyage lors de la narration du premier, et il a trimé très dur pour accéder à cette écriture plus fluide qui allait devenir la principale caractéristique de ce type de roman de voyage. Que ce texte est fluide, mais que ce texte est donc fluide! Sauf qu’il faut renoncer dans son cas à l’idée d’une écriture spontanée ou automatique. C’est fluide comme le jeu de Jimmy Hendrix à la guitare est fluide. De la technique, du savoir-faire, un dur labeur, mais le tout frimé comme si de rien était avec un sens du spectacle incomparable. L’ami Jimmy va me permettre d’introduire le second cliché tenace concernant Kerouac: son  identification aux années soixante. Suivons les dates à rebours. La version expurgée de Sur la route est publiée en 1957, Potchky-le-chien-chien dévore le bout du rouleau en juin 1951, le rouleau lui même est fort probablement tapé à la machine en avril 1951, et les événements qu’il évoque (les trois voyages racontés) ont eu lieu entre 1946 et 1948. L’immédiat après-guerre! Les principales références des années 1940 sont d’ailleurs bien en place: le président Truman, Charlie Parker jouant au premier degré à la radio de la voiture, même une discussion explicite sur la Série Mondiale de Baseball de 1948 entre les Braves «de Boston» et les Indiens de Cleveland. Mais ces références historiques sont discrètes et l’isolement relatif de Kerouac et de ses objets de fascination sur les routes immenses de l’Amérique contribue à l’impression intemporelle qui émane du texte. Et puisqu’on les désigne explicitement dans cette version du rouleau d’origine, disons brièvement un mot des objets de fascination en question. Kerouac ne voyage pas. Kerouac décrit la personne (habituellement un homme) avec laquelle il voyage. La source cruciale d’inspiration, l’égérie quasi-exclusive de Sur la route est Neal Cassady (1926-1968). Sa relation triangulaire en dents de scie avec sa première épouse Louanne Henderson (née en 1930, et qui n’était alors qu’une adolescente) et sa seconde épouse Carolyn Robinson-Cassady (1923-2013) est une des dynamos de l’écriture de Kerouac. Kerouac n’est pas un misogyne. Son respect pour la femme est réel. Son amour pour sa mère est sincère. Mais (hélas…) il n’écrit pas sur les femmes, mais sur les hommes. Par conséquent, ces deux personnages féminins captivants ne sont ici que des faire-valoir qui servent de toile de fond à la mise en place et à la présentation de Neal Cassady dans toute sa splendeur. Oh, mais je vous le dit: Sur la route devrait faire l’objet d’une suite qui s’intitulerait Louanne et Carolyn sur la route et qui réécrirait le roman initial du point de vue de ces deux femmes. Ça, ce serait quelque chose. Un jour peut-être… Le poète Allen Ginsberg (1926-1997) est aussi omniprésent. Même lorsqu’il n’accompagne pas Kerouac et Cassady sur la route, sa persona flotte tout autour d’eux, donnant plus de concrétude et d’épaisseur au thème discret de la fascination homosexuelle qui pousse Kerouac sur la route. Il faut absolument lire ce texte dans le texte, et en envoyer les traductions françaises parisiennes à tous les diables. Elles n’ont aucune prise sur ce qui se passe. De fait, on a découvert récemment que Kerouac avait amorcé l’écriture de Sur la route en joual… Ce précieux document, dont on attend encore la publication, devrait servir de point de départ à la version/traduction française d’un S’a route, le Sur la route en joual qu’il faudra un jour écrire… Et voilà, c’est fait, j’ai rédigé ce commentaire en un paragraphe unique, comme Monsieur K en personne. Les paragraphes, de toute façon, c’est de la pure fadaise.

 Jack, KEROUAC, (2007), On the Road – The original scroll, Viking, 407 p. [un dossier introductif de 107 p. suivi du roman, un paragraphe de 300 p.]

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[version française supra] It is such a cliché: American children who had homework to deliver and failed to do so often say: The dog ate my homework. Well, this is one of the numerous fictions which Jack Kerouac (1922-1969) unwillingly brought to clichéd reality. On a beautiful summer day, the dog of a friend with whom Kerouac was briefly staying ate «a few feet» of the paper scroll on which was typewritten the original version of On the road. The conclusion of the original version is thus lost. The editors of On the road (The original scroll) had to reconstitute this dog-eaten segment from the various published versions of the novel. Six «reconstituted» pages of the current Viking 300 page edition replace the dog-swallowed portion. Other than that scratch mark, the rest is all there: crude, original, fresh, unedited, unexpurgated, unsanitized. Abbreviations (usually place names: ny, calif.), underlining, capital letters, all is in place. And the whole 300 page text is written in one single paragraph. And speaking of cliché, two clichés are to be revisited after the reading of this original scroll. First, the stereotype of Jack Kerouac’s «spontaneous writing». The On the Road we all read in the last 60 years was the result of seven constitutive re-writings imposed by the editors of the time. Replacement of the real names by fictitious ones (Allen Ginsberg becomes Carlo Marx), censorship, attenuation of the themes of sex, homosexuality and drugs, hyperediting. Newsflash: we never read a «spontaneous» version of that novel. And furthermore, even this original scroll is in no way spontaneous. We know today that Kerouac worked from diaries he initially wrote during his trips, re-organized things, toned down the thematic of a French-Canadian lost in America he had initially in mind, referred to the third trip while describing the first, and worked very hard to produce that more flowing writing which would end up being the main feature of the travel novel genre. The text flows, oh, does the text flow! But forget about spontaneous or automatic writing. It flows like the guitar playing of Jimmy Hendrix flows. Technique, know-how, hard work, but delivered with the best «as if…» showmanship imaginable. Jimmy boy helps me to introduce the other persistent Kerouac cliché: his association with the sixties. Let us look at the dates in reverse. The expurgated On the road was published in 1957, Potchky-a-dog ate the end of the original scroll in June 1951, the scroll itself was probably typewritten in April 1951 and the events it evocates (the three trips described) occurred between 1946 and 1948. The immediate post-war! The main 1940’s references are, as a matter of fact, there: President Truman, Charlie Parker playing first degree on the car radio, even an explicit discussion about the Baseball World Series of 1948 between the «Boston» Braves and the Cleveland Indians. But these historical references are discrete and the relative isolation of Kerouac and his objects of fascination on the vast roads of America contribute to the timeless impression emanating from the text. And since they are now explicitly named in the Original Scroll Version, let us talk briefly about these objects of fascination. Kerouac does not travel. Kerouac describes the person (usually a man) with whom he travels. The crucial source of inspiration, the quasi-exclusive muse of On the Road is Neal Cassady (1926-1968). His triangular simultaneous yoyo relationship with his first wife Louanne Henderson (born in 1930, a teen at the time) and his second wife Carolyn Robinson-Cassady (1923-2013) is one of the dynamos of Kerouac’s writing. Kerouac is no misogynist. His respect for women is real. His love for his mother is genuine. Simply (and sadly), his writing is not about women, but about men. Consequently, these two fascinating female characters are sidekicks and end up serving as props in the construction of the display of Neal Cassady’s splendour. Oh, let me tell you: On the road should so much be sequelled: Louanne and Carolyn on the road, re-written from the point of view of these two women. That would be something. Someday, perhaps… The poet Allen Ginsberg (1926-1997) is also omnipresent. Even when he does not accompany Kerouac and Cassady on the road, his persona hovers over them, giving more concreteness and solidity to the discrete theme of homosexual fascination that drives Kerouac on the road. This is a pure and simple must read, and forget about the «made in Paris» French versions. They are totally out of touch. As a matter of fact, it has been discovered recently that Kerouac actually started writing On the Road in joual… This precious document, still to be published, should be the starting point of  S’a route, a joual French version/translation of On the Road which will have to be written one day.  And there it is, I wrote this comment in a single paragraph, just like Mister K himself. Paragraphs are soooo overrated anyways…

Jack, KEROUAC, (2007), On the Road – The original scroll, Viking, 407 p. [a 107 p. commentary followed by the novel in one paragraph of 300 p.]

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18 Réponses to “Il y a dix ans, ON THE ROAD — THE ORIGINAL SCROLL de Jack Kerouac”

  1. A-ka-do said

    Une partie (j’imagine, qu’une partie de ce que le chien n’a pas dévoré 🙂 ) du manuscrit de Kerouac a été présentée au Centre Pompidou, à l’occasion de l’exposition «Beat Generation» en 2016. Une vitrine de trente mètres de long, peut-être plus, sur 0,5m de large. Le texte d’un seul tenant, prenant toute la longueur de la salle. Au milieu de tout le fatras (aussi éclectique et bouillonnant que le mouvement lui-même) cette vitrine rectiligne suscitait le vertige.

    [Il préfigurait l’écriture à l’ordi, ce gars. — Ysengrimus]

  2. Mistral Simoun said

    Ouvrage magnifique. Exaltant.

    • Pierre Lapierre said

      Sal Paradise (Jack Kerouac), qui vient de perdre son père, accroche son wagon chambranlant sur Dean Moriarty (Neal Cassady), figure paternelle involontairement usurpée, qui cherche lui-même son père perdu. C’est la quête non assouvie du père, cette affaire, et l’irréversible effondrement de la masculinité classique qui passe, elle, du bois brut d’autrefois au plastique fêlé et traître des sachets de pilules de dope…

      [Excellent résumé. — Ysengrimus]

  3. Caravelle said

    Je n’ai jamais lui cet auteur américain. Il est bon?

    [Fameux. — Ysengrimus]

  4. Vernoux said

    Moi c’est ma patience pour les road stories qui a été dévorée par le chien…

  5. Tourelou said

    C’est pas un peu automatiste sa méthode d’emballage de roman?

    [Il y a certainement une affectation automatiste ayant construit une impression automatiste. J’irais même jusqu’à dire que Kerouac a eu une réputation automatiste ayant menée, sans contredit, au mythe d’une dimension automatiste de son écriture. L’affirmation de la recherche hidtorico-littéraire sur ce roman suggère justement que ce mythe est surfait… — Ysengrimus]

  6. Val said

    J’ai toujours eu une haine irrationnelle de Jack Kerouac dès ma première tentative de lire On the Road quand j’avais 20 ans (la description de Marylou dans le premier chapitre comme belle mais idiote m’a vraiment ennuyée, et je l’ai abandonné après Dean sat the idiot girl with him up front and dug her). Mais, après avoir lu cet article… peut-être que c’est le temps de le reprendre …? Même si c’est seulement pour apprécier le style unique…

    • Vanessa Jodoin said

      Moi je suis totalement avec Val, la-dessus. Je l’ai lu sous le titre Sur la route (en v.f.) et j’ai eu l’impression d’un petit misogyne bambocheur et prétentieux. Peut-être bien aussi, chère amie Val, que Kerouac et notre Ysengrimus ont en commun d’avoir un peu vieilli sans s’en rendre trop compte…

      • Val said

        Merci, Vanessa. Merci de vos mots misogyne, bambocheur, prétentieux. Je les ressens, mais je n’ai pas osé les utiliser (n’ayant jamais lu le livre entier). Merci d’exprimer mes exacts sentiments si fortement et si clairement. Vous avez raison.

        Pourtant, l’éternelle étudiante qui vit au fond de mon être voudrait comprendre pourquoi tant de personnes, y compris des savants et des alliés (comme l’auteur de cet article) aiment tellement On the Road malgré sa qualité sexiste. J’aurai besoin un peu de clarification avant de tenter une troisième fois de le lire. Et peut-être de devrais juste lire ce livre avant de continuer.. mais…

        Je pose ce question avec un esprit ouvert: Ysengrimus, je vous demande respectueusement d’expliquer et nuancer les phrases suivantes: Kerouac n’est pas un misogyne. Son respect pour la femme est réel.

        [Question parfaitement valide, Val. Kerouac n’est pas un essayiste mais un romancier. Quand on lit sous sa plume des lignes comme celles que vous rapportez, ce sont celles d’un personnage de roman en début de parcours. Partons donc d’un postulat fictionnel, comme dans un texte dramatique de Tennessee Williams par exemple. Puis, Kerouac est un homme de la génération de mon père. Le bon vieux temps des phallocrates tranquilles. Puis, Kerouac est homosexuel, y a que les mecs qui l’intéresse. Louanne et Carolyn pourraient n’avoir absolument aucune présence sur la route. Or, non seulement leur présence s’installe, se solidifie, perdure, mais elle devient passablement obsédante. Je juge, en conscience qu’une des questions traitées dans On the road, c’est celle de la féminisation des espaces mentaux masculins. Ces hommes phallocrates et homos de l’immédiat après-guerre qui ont tout pour eux sont douloureusement vrillés par la conscience femme qui s’installe en eux. Ils ne sont pas féministes, ils sont féminisés. C’est cette crise là qu’ils incarnent. Ils vont crier les conneries de leurs temps en se débattant mais le principe structurel reste. La femme en eux les tient aux corps et ils n’échapperont pas au progrès féminin qui s’avance et que leur déroute présente cristallise. Suivez Louanne et Carolyn. Elles sont la clef de ce que Kerouac fait effectivement de ses personnages de femmes. — Ysengrimus]

      • Vanessa Jodoin said

        Val, mon amie et ma sœur en combat, je suis une vieille participante chez Ysengrimus. Je suis ici depuis des années. C’est un espace de féminisme et de libre expression. Dites directement ce que vous pensez et portez la contradiction au plus profond. Ysengrimus y répondra toujours avec sagesse et respect. N’hésitez pas à exprimer votre radicalité. Ysengrimus y aspire. Il a toute ma confiance de femme et de féministe. Un fait fort rare.

        Aussi le fait est que je sais que je peux dire ici ceci: je vais certainement pas relire ce vieux couillu prétentiard du siècle dernier de Kerouac pour suivre pieusement l’entrée piteuse par le petite porte de Louanne et Carolyn dans son propos. Je les emmerde, en fait. Ce sont deux personnages subsidiaires de femmes dans un roman de mec. Il y a d’autres textes de fiction sur ma liste de lecture. Notamment des romans écrits par des femmes.

        [Malgré mon profond amour pour Jack Kerouac (dont on va reparler l’an prochain), je suis obligé, Val et Vanessa, de seconder ceci. Si, en toute légitimité, la culture intime masculine (même en crise) vous horripile, On the road est pas le premier roman à mettre sur votre liste de lectures. Je respecte profondément les créatrices et les lectrices femmes qui jugent en conscience que la culture romanesque mec, bon, on en est largement dosé(e)s. Il n’y a absolument rien de mal à laisser Kerouac dormir un petit peu à la bibliothèque et à lire d’autres auteur(e)s, notamment des femmes. To each his own… — Ysengrimus]

    • Sophie Sulphure said

      Val, Vanessa, Il y a aussi ici cette autre phrase d’Ysengrimus sur Kerouac: Son amour pour sa mère est sincère. N’ayant rien lu mais faisant confiance à Ysengrimus de longue date, comme Vanessa, cette phrase me rassérène passablement. Un vrai misogyne bardasse sa maman, c’est là un principe phare fiable. Ceci dit, je suis hautement sensible à l’argument qu’il y a d’autres auteurs à lire dans le monde, notamment des femmes.

  7. Line Kalinine said

    En tout cas, voici toujours la bande annonce du film fait en 2012 à partir du roman. La présence des femmes s’y fait solidement sentir. Je retiens mon jugement pour le moment, tout en remerciant notre nouvelle venue Val pour ses pertinents commentaires et sa touchante sincérité.

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