Le Carnet d'Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

  • Paul Laurendeau

  • Intendance

La dérive budgétariste du souverainisme québécois

Posted by Ysengrimus sur 15 novembre 2016

Vive-Pays-Basque-Quebec-libre

Il y a quarante ans pile-poil, le Parti Québécois prenait le pouvoir au Québec et tout semblait possible. J’avais tout juste dix-huit ans, je votais pour la toute première fois de ma vie, et on avait fait rentrer Parizeau dans l’Assomption avec vingt milles voix de majorité (son adversaire libéral, un dénommé Comtois, vissé là depuis des lustres, avait perdu son dépôt, cette fois-là). Que de temps passé, que de temps perdu… Salut, solidarité et amitié de la part d’un québécois internationaliste. Je vous convoque ici, sans complexe, à une petite relecture cynico-argentière de l’histoire politicienne québécoise du dernier demi-siècle. On va se donner comme postulat que l’aphorisme suivant, attribué à Maurice Duplessis, est la clef de bien des choses dans une confédération comme la nôtre: Il faut rapatrier notre butin.

On va ensuite froidement envisager que René Lévesque et ceux qui le suivirent dans le demi-siècle agité qui succéda à la fondation du Mouvement Souveraineté-Association en 1968 n’ont jamais vraiment cru à l’idée d’une indépendance nationale viable du Québec. Avec le recul, tout converge en direction de cette hypothèse. Le délai de quatre ans (1976-1980) entre l’élection éclatante du parti souverainiste et le premier référendum sur la souveraineté, le caractère mou, conciliant et brumeux de la première question référendaire, puis l’étapisme, la mythologie des conditions gagnantes, jusqu’à la dérive-distraction xéno-chartiste du gouvernement Marois. Une seule période laisse, avec le recul, l’impression que les ténors du mouvement souverainiste ont pu se prendre un peu au jeu de leur propre propagande, ce sont les années précédant le second référendum sur la souveraineté (1993-1995). Là, la tête a pu leur chauffer passablement, un temps. Mais le cynisme crypto-provincialiste reviendra bien vite.

Il est limpide, depuis un moment, à quiconque procède à l’analyse adéquate de la situation politique dans les sociétés de classes que ces chicanes de souveraineté nationale sont des chicanes de bourgeois, relayées par des partis bourgeois opérant dans un cadre de représentations bourgeois et vivant, en parallèle, en synergie, la crise contemporaine de ce cadre de représentations, de plus en plus assisté économiquement. À partir du moment où on postule que personne, côté québécois, ne croit vraiment à la possibilité effective d’une réalisation concrète de la souveraineté (chez les décideurs bleu-et-blanc, hein. Vous et moi, c’est autre chose. On y a cru. On en a rêvé du pays. On dormait profondément), le souverainisme québécois change subitement de visage. De «projet de société» (pour reprendre le mot du temps), il devient épouvantail pour faire peur au gros voisin bourgeois d’en face. Graduellement le souverainisme a cessé d’être une anticipation programmatique pour devenir, plus prosaïquement, un lobbying au ras des mottes, et au présent.

Attention, important. Je ne crois pas qu’il y ait eu là-dedans quelque chose d’occultement orchestré ou de sciemment et/ou cyniquement décidé. Je crois bien plus que c’est venu, par effet de repoussoir colonial, de la poussée réactive des fédéraux qui, involontairement (puis, eux aussi, de plus en plus volontairement), ont joué du soufflet sur le feu de camp souverainiste. Les Burns, Landry, Lazure, Laurin, Payette, Parizeau et Lévesque en bois brut de 1969-1979 ont pu, un temps, vouloir mettre en place une sorte de souveraineté-association bizarre avec le reste du Canada. Récolte maigre et difficultueuse, sur fond de «il y a pas d’argent pour ça dans le contexte de crise actuelle» (elle date d’un bon moment maintenant, la bien commode rhétorique de la crise). Mais le déraillement et l’apparition du vrai développement de la péréquation perverse sont apparus lors de la mise en place du premier référendum sur la souveraineté. C’est alors et alors seulement que les torrents de fric Pro-Can et Pro-Non ont submergé le Québec. Soudain l’esprit ratoureux du colonisé s’est pris dans la gueule et dans le cerveau l’angle d’approche qui allait torvement s’imposer dans les vingts années suivantes (1980-2000). La négociation de bon ton n’attire que de l’austérité et de la pingrerie budgétaire. C’est le danger d’une manœuvre politique de grande envergure adéquatement démagogisée (en italique ici: la définition du mot «référendum» dans le cadre anti-citoyen de la politique bourgeoise) qui subitement a ouvert les puissantes vannes à fric du Canada. Car, effectivement autant que perversement, l’argent Pro-Can et Pro-Non fut, l’un dans l’autre, de l’argent «pour le Québec», déversé au Québec et dont toute une faune québécoise profita largement, si ta tunique était de la bonne couleur naturellement. C’est ainsi que, dès 1980, implicitement du moins, tout fut dit. Après la défaite du référendum de 1980, le pli budgétariste du souverainisme québécois était pris. Oh, regarde donc ça! Quand le gros gorille bleu brassait sa cage assez solidement, le geôlier en rouge se mettait à lui jeter des bananes pour qu’il se calme un moment.

L’alternance politicienne québécoise de la période 1980-1995 fut marquée au coin de cette dynamique veule. Voter pour le Parti Québécois tendait, fantasmatiquement ou réellement, à augmenter les possibilités de péréquations fédérales. Voter pour le Parti Libéral du Québec correspondait à une accalmie fiscale dont le Canada anglais profitait pour récupérer partiellement sa mise tant financière que politique. Le summum de cette mesquinerie politico-budgétaire fédérale fut le fameux échec de l’accord du Lac Meech en 1990, trahison perfide menée de main de maître hypocrite par le Canada fédéraste sous le nez pointu et blêmissant d’un Robert Bourassa ouvertement flouzé par les limitations intrinsèques de sa propre conciliance fédéraliste. Le référendum de 1995 marqua à la fois une culmination et une fracture de cette solution fédérale du Throw money at the problem. Effectivement, les coûts pour casser ce second référendum furent si pharaoniques et les malversations furent si virulentes que cela déboucha frontalement sur le ci-devant Scandale des Commandites. La perversité budgétaro-souverainiste du colonisateur et du colonisé ouvertement coalisés contre leurs populations culmina, mais aussi déborda, en 1995. Après ça, effectivement, quelque chose se cassa dans la machine de péréquation perverse des nationaleux et des fédérastes subtilement collusionnés. Une autre phase se préparait.

C’est que, quelque part à Ottawa, s’installa la conscience politicienne du fait que ce qui était coûteux en pognon de transferts pervers et réactifs ce n’était pas le souverainisme comme émanation philosophico-fantasmatico-culturelle du peuple québécois mais bien le référendum comme action politico-démagogique effective d’un certain parti québécois spécifique. C’est donc le référendum qu’il fallait verrouiller, pas le souverainisme. On lança donc, circa 1997, depuis Ottawa, la Loi sur la Clarté référendaire (parachevée en 2000), une limpide obligation zigouillant à la fois les libellés de questions et les pourcentages recevables de réponses favorables. Québec contesta cette doctrine mais un fait reste. Statistiques en main, il est désormais impossible pour le mouvement souverainiste québécois de remporter un référendum qui rencontrera les critères «légaux» de «clarté» des fédéraux. Un troisième référendum sur la souveraineté est conséquemment une cause foutue. Perdu, il assommera le mouvement souverainiste pour toujours. Gagné, selon les critères québécois, il ne rencontrera pas les critères de clarté des fédéraux et débouchera sur une absence de reconnaissance par Ottawa, débouchant elle-même éventuellement sur un rapport de force qui finirait à l’avantage du Canada anglais, quitte à faire entrer l’armée canadienne dans les grandes villes québécoises, comme lors de la crise-prétexte d’Octobre 1970. La merveilleuse démocratie mythico-démago ronron des grandes causes coûte finalement trop cher à étrangler en affectant de jouer le jeu (et en le trichant de facto au fric). Vaut mieux désormais, pour les fédéraux, restreindre la susdite démocratie par de la législation corsetant solidement les référendums du futur. C’est plus autoritaire mais bien moins coûteux en pognon et en scandales de combines de financement occulte Pro-Non (coûts et saletés politiciennes dont même la population du Canada anglais commençait à s’émouvoir). Le référendum comme serrure ouvrant les vannes à fric fédéral est désormais une option solidement verrouillée. Ou alors la clef est cassée, ou cachée, ou elle a été gobée par Stéphane Dion. Choisissez votre métaphore. La propagande des capitaines de milice, notamment sous Pauline Marois, fit ensuite le reste pour bien présenter, abstraitement et comme axiomatiquement, le référendum comme un comportement coûteux, démobilisateur, diviseur, bâdrant, encombrant et inutile. Finalement, le principe reste: un peuple occupé ne se libère pas pacifiquement de son occupant. Et… pour ce qui est de se libérer «belliqueusement», rien ne s’est arrangé non plus sur cette avenue là depuis 1837-1838.

Ceci dit, la dérive budgétariste du souverainisme québécois ne s’arrête pas là. Elle continue de se déployer, mais désormais en une dynamique insidieusement inversée. Sur fond de désaffectation souverainiste de la jeunesse (jeunesse qui, de fait, est plus sociale que nationale, ce que j’approuve totalement), les fédéraux la jouent maintenant dans le sens contraire, un peu comme avec un oléoduc dont on inverserait la direction du flux. On vous inondait de fric pour vous garder dans la fédération quand votre fond populaire était souverainiste, on vous impose l’austérité budgétaire maintenant que votre fond populaire ne vous suit plus et qu’on vous tient. Les partis fédéralistes provinciaux, le Parti Libéral du Québec (actuellement au pouvoir à Québec) et la Coalition Avenir Québec (seconde opposition) sont donc profondément fiscal conservative. Pendant que le gouvernement fédéral canadien se prépare sans broncher à payer un milliard de dollars (ou plus) pour le brise-glace HMCS Diefenbaker (et fricote d’autres dépenses pharaoniques, surtout dans les secteurs militaires, dont je vous épargne le lassant détail), le Québec ne doit pas attendre trop de la péréquation contemporaine. Alors que le capitalisme occidental en crise se financiarise chroniquement et devient de plus en plus un glorified assisté budgétaire, sur la scène fiscale québécoise c’est: plus de référendum souverainiste plus de brasiers socio-politique à éteindre, plus de brasier socio-politique à éteindre plus de fric déversé en urgence dans la bucolique vallée du majestueux Saint Laurent. Bien circonscrit dans cette dynamique bourgeoise sans solution radicale, François Legault compare de plus en plus, sans complexe, son parti à l’Union Nationale de Duplessis. Il entend très ostensiblement la jouer sur le ton du Il faut rapatrier notre butin post-duplessiste face à un Parti Libéral du Québec, fiscalement plus docile envers les fédéraux. En même temps et du même souffle, la Coalition Avenir Québec veut paraitre plus à droite que la droite pour bien plaire à la bourgeoisie affairiste des deux nations. Elle fait donc co-exister son post-duplessisme de ton avec un discours très abruptement fiscal conservative. On a pas peur des paradoxes doctrinaux à droite… si ça paie. Et puis, est-ce vraiment si paradoxal, finalement, que d’allier nationalisme et conservatisme?

Le gorille bleu va continuer de brasser sa cage coloniale flacotante quoique bien verrouillée. Le tapage, les grognements et les (quelques) bananes y seront encore. Dans le cerveau embrumé du gros singe ahuri, seule la souveraineté nationale va passer graduellement de grand espoir bourgeois à grand rêve bourgeois oublié. Le déclin parlementaire du Parti Québécois (je lui donne encore dix ans de survie. Il pourrait même retourner niaiser au pouvoir) symbolisera graduellement la mort lente d’une idée qui, depuis le départ, était, au pire mensongère, au mieux illusoire… en tout cas colonialement fallacieuse. Corse, Écosse, Catalogne, Guadeloupe, Pays Basque, Québec, prenez acte. L’Occident ne s’intéresse à la «souveraineté nationale» que si cela sert localement ses intérêts crasses, sans plus (Ukraine, Sud-Soudan… n’épiloguons pas, ça deviendrait vite parfaitement grotesque).

parti-quebecor

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Paru aussi (en version remaniée) dans Les 7 du Québec

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13 Réponses to “La dérive budgétariste du souverainisme québécois”

  1. Tourelou said

    Léo BB étudie à Oxford et Gabriel Nadeau-Dubois est en road trip à rencontrer les gens d’ici et prends beaucoup de notes… La relève se pointe semble-t-il… Mes vieux rêves entendent la cavalerie…?

  2. Serge Morin said

    Une fois de plus Ysengrim tire dans le mille. C’est tellement ça qu’on en pleurerait. On sait que c’est ça mais il nous le dit mieux, plus clair, plus juste.

  3. Mura said

    Très intéressante analyse de l’aliénation budgétariste dans une société colonisée. Je pense que la nuance faite ici par Ysengrimus est importante. Il n’y a rien de structurellement conspiré dans cela, simplement la collusion des élites se met naturellement en place, surtout quand les masses se mettent à se prendre au jeu référendaire.

  4. Le boulé du village said

    En tout cas, L’ancien péquisme est tout effiloché en quatre ou cinq partis. En terme de séparation, il se sont surtout séparés entre eux autres…

  5. Perclus said

    C’est bien vrai que Meech, ça été la trahison suprême. Ouf, c’est bien loin tout ça.

  6. SylDess said

    Le soir du grand soir…

  7. Julien B. said

    Corse, Écosse, Catalogne, Guadeloupe, Pays Basque, Québec, prenez acte. L’Occident ne s’intéresse à la «souveraineté nationale» que si cela sert localement ses intérêts crasses, sans plus (Ukraine, Sud-Soudan… n’épiloguons pas, ça deviendrait vite parfaitement grotesque).

    Ceci est tellement vrai que c’en est à se mettre à genoux pour prier pour la rémission de la bêtise contemporaine.

  8. Denis LeHire said

    La question référendaire du Québec (1980):

    «Le Gouvernement du Québec a fait connaître sa proposition d’en arriver, avec le reste du Canada, à une nouvelle entente fondée sur le principe de l’égalité des peuples ; cette entente permettrait au Québec d’acquérir le pouvoir exclusif de faire ses lois, de percevoir ses impôts et d’établir ses relations extérieures, ce qui est la souveraineté, et, en même temps, de maintenir avec le Canada une association économique comportant l’utilisation de la même monnaie ; aucun changement de statut politique résultant de ces négociations ne sera réalisé sans l’accord de la population lors d’un autre référendum ; en conséquence, accordez-vous au Gouvernement du Québec le mandat de négocier l’entente proposée entre le Québec et le Canada?»

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    La question référendaire du Québec (1995):

    «Acceptez-vous que le Québec devienne souverain, après avoir offert formellement au Canada un nouveau partenariat économique et politique, dans le cadre du projet de loi sur l’avenir du Québec et de l’entente signée le 12 juin 1995?»

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    La question référendaire de l’Écosse (2014):

    «Should Scotland be an independent country?»
    «L’Écosse doit-elle être un pays indépendant?»

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    Tant qu’a se faire saboter ses resultats par le mur d’argent, à chaque fois, autant avoir la fermeté politique de poser une question nette.

    [Je seconde. — Ysengrimus]

  9. Ysengrimus said

    Sur le référendum en Écosse, voici les mèmes de la semaine que j’avais publié alors sur les 7 du Québec (septembre 2014): LES MÈMES DE LA SEMAINE. Aujourd’hui: NON! à l’indépendance de l’Écosse

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    reste-calme-dans-ta-bécosse-ô-écosse

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