Le Carnet d'Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

  • Paul Laurendeau

  • Intendance

Goscinny, dans mon style et dans ma vie

Posted by Ysengrimus sur 14 août 2016

Rene-Goscinny au journal pilote

Le scénariste et dialoguiste de bande dessinée René Goscinny aurait eu quatre-vingt dix ans aujourd’hui. Il pourrait encore être avec nous si, en 1977, à l’âge de cinquante et un ans, il n’avait pas involontairement produit son ultime gag. Il est monté sur le tapis roulant du médecin cardiologue qui assurait le suivi de sa condition cardiaque… et il y est mort subitement d’une crise cardiaque, pendant la session d’exercices. Pas drôle, je sais. Mais savez-vous pourquoi, c’est pas marrant? Parce que c’est un gag de situation et que Goscinny, son forte, lui, c’était, en fait, le gag verbal. Quoi qu’il savait créer la situation-gag aussi. Et à grand déploiement, dans certains cas, encore. Pour exemple…

Sur ma photo d’entête ici, on voit Goscinny, bourreau de travail impénitent, en train de bosser au Journal Pilote, dont il devint éventuellement le rédacteur en chef. Avec sa couverture noire, son lettrage sobre, son petit Astérix en logo et son slogan songé Le journal qui s’amuse à réfléchir, Pilote arrivait à nous amener nous, les ados de la francophonie lointaine qui aimaient la BD sans complexe, à nous prendre pour quelque chose comme des intellectuels. Cet hebdo, c’était une sorte de perversion douceâtre et subtile à l’humour fortement décalé, souvent pince-sans-rire. Je ne résiste donc pas à l’envie de vous le livrer, ce petit exemple de situation-gag pilotienne, pour la bonne bouche. Un jour de 1974 (ou quelque part par là) le numéro du Journal Pilote de la semaine se présente comme suit:

Pilote-Gadget

Soudain, pour une fois unique, il n’est plus noir, il est rouge. Il ne se présente plus comme un journal mais comme un organe. Mais surtout, il est emballé dans un cellophane, laissant entendre ou supposer que, comme il l’affirme, il incorpore un joujou quelconque dans les replis de ses pages. Pilote s’amuse ici à imiter Pif Gadget, hebdomadaire de BD populaire qui appartenait alors au Parti Communiste français (d’où le nom organe et la couleur rouge). On se jette là-dessus, déchire le cellophane pour trouver le gadget. C’est pour ne rien trouver du tout puis lire en page éditoriale, le développement suivant, signé Goscinny. Ne reculant devant aucune des exaltantes innovations contemporaines, le Journal Pilote vous offre cette semaine un GADGET. Il s’agit de cette remarquable enveloppe cellophane parfaitement souple et translucide qui enserre moelleusement chaque exemplaire du tirage de cette semaine de votre hebdo favori. Ce superbe gadget peut servir pour emballer un sandwich, faire transiter votre poisson rouge ou obstruer temporairement tout orifice. Si, dans une bouffée d’enthousiasme parfaitement compréhensible et excusable, vous avez intempestivement déchiré votre emballage-gadget, nous vous invitons cordialement à faire l’acquisition d’une toute nouvelle copie du Journal Pilote de cette semaine dotée, elle, d’une version intacte de votre gadget. C’était ça l’humour de Pilote, sous la houlette de Goscinny. Marrant… mais en la jouant fin et subtil dans les coins. J’adorais ça. il y avait là-dedans un exotisme français à la fois très amusant, dépaysant et hautement savoureux.

Ceci dit, le souvenir de René Goscinny, pour moi, c’est encore plus les albums de BD que le Journal Pilote qui le perpétuent. Je pense ici à trois œuvres distinctes. Astérix, Lucky Luke et Iznogoud. Je revois le moelleux fauteuil, dans un coin de ma chambre, au sous-sol de la maison familiale, où j’ai lu, relu et relu ces extraordinaires bandes dessinées, pendant les tendres années de la fin de l’enfance et de l’adolescence. Avec le recul, je me dis que j’ai passé certaines de mes heures (et mes heures, et mes heures…) de plus grand bonheur, dans ce fauteuil sous la petite fenêtre au ras des mottes, engloutis à l’intérieur du monde extraordinaire des récits de Goscinny. C’est que Goscinny savait tellement tourner une histoire. Il avait un sens remarquable du scénario. Sur cela, Iznogoud, qui misait sur des narrations courtes et récurrentes où l’infâme vizir Iznogoud subissait à tous les coups un sort catastrophique dans le style de Wile E. Coyote dans Road Runner, était le plus faible des trois. C’est Lucky Luke et Astérix, se déployant tous deux sur des scénarios longs, occupant un album entier, qui permettaient à Goscinny de donner sa formidable mesure. Dans Lucky Luke, le travail goscinnyen était cependant largement pondéré par l’incontournable stature de Morris, le créateur et scénariste initial de Lucky Luke. Morris filtrait plusieurs des calembours de son scénariste et, surtout, il imprégnait l’œuvre d’une sorte de gravité américaine amplement dominée, mais quand même, aussi, largement étrangère au ton de Goscinny. Les contraintes de sobriété étant ce qu’elles étaient, dans Lucky Luke, c’est Goscinny le scénariste (plus que le dialoguiste) qui ressortait et le travail se faisait en fait en grande partie à deux. Certains de ces albums de Lucky Luke pourraient d’ailleurs fournir, encore aujourd’hui, des scénarios de westerns parfaitement honorables, enlevants même. Mais Goscinny n’y brillerait pas seul et n’y jubilerait pas intégralement.

Le fait est que le vrai univers verbal et humoristique de Goscinny reste Astérix. Dans cette œuvre irrésistible, au succès colossal, en compagnie de la bouffonnerie bien tempérée des personnages souriants et rondouillards d’Uderzo, on entrait pleinement dans l’univers de Goscinny scénariste ET dialoguiste. Tout y était. C’était intégral. On tombait sous l’emprise d’une sorte de totalité situationnelle et verbale imprégnée d’une tension et d’un sens du timing comique inimitables. Il ne faut jamais parler sèchement à un Numide (le Domaine des dieux). Peut-être sont-ils allés au fond des choses (Astérix chez les helvètes). Mais, est-ce que notre langue va rester bleue? J’espère simplement que notre langue va rester une langue vivante (Astérix aux Jeux Olympiques). Ils n’on rien trouvé. Ils sont sombres (Le bouclier Arverne). Je me désintéresse de la question (ici j’oublie l’album. Je cite tout ça de mémoire). Soyons audacieux (Même commentaire). Car voilà… ou plutôt… (Astérix le gaulois). La formule, la formule. Un sens insondable de la formule qui clique, qui tient, comme mystérieusement et qui reste en nous, pour toujours. C’est ça qui fait rien de moins que les grands écrivains. Astérix chez les bretons reste le florilège absolu de formules désopilantes. L’histoire se passant en (Grande) Bretagne, l’ouvrage est construit en grande partie sur des dialogues incorporant ces phrases bidons de manuels d’apprentissage de l’anglais, genre Mon tailleur est riche. Astérix signale à Jolitorax qu’il admire la maniabilité de son petit bateau. Quand Jolitorax réagit à ce compliment, on a droit à: Il est plus petit que la maison de mon oncle mais il est plus grand que le casque de mon neveu. C’est à en crever de rire.

Le petit gaulois, c’était Goscinny lui-même, en fait. Mais il aurait aussi pu être un redoutable sociolinguiste. Dans Le cadeau de César, il faut relire attentivement toutes les répliques de l’optione Claudius Bouilleurdecrus. Ce sous-off, vermoulu mais énervé, qui vient de rempiler, est en situation d’insécurité linguistique. Toutes ses interventions sont un corpus très précis mettant en vedette un locuteur dissimulant mal ses origine populaires en maniant inadéquatement l’acrolecte (la langue élitaire) de ses supérieurs hiérarchiques. D’une précision de dentelle et, évidemment, à hurler de rire. Totalement libre de ses mouvements dans Astérix, Goscinny opérait sur trois fronts: le scénario (ses péripéties, ses rebondissements, son sens aigu des tensions et des chutes), les dialogues et le texte (les calembours en rafales, notamment sur toponymes et anthroponymes, les jeux de mots fins, les répliques et les réparties avec leur bagou et leur timing inimitables, les registres textuels, notamment le ton pseudo-historique toc ou cocasse), les allusions (politique française, scène culturelle et artistique française, lettres françaises et latines). En ma qualité d’ado québécois des années 1970, j’étais largement aveugle à cette troisième dimension. Parfois le dessin faisait infailliblement caricature ou encore l’interaction des personnages laissait planer «autre chose» qui restait opaque (César, du monde… dans Le tour de Gaule). On sentait bien alors un gag allusif (franco-français, fatalement), on le palpait, on en percevait les contours sans pouvoir le situer, le saisir… et cela suffisait. On s’en passait parfaitement, gardant notre jouissance badine pour les deux autres dimensions. Je tiens à témoigner ici, en toute simplicité, de l’universalité humoristique et littéraire du Goscinny d’Astérix. Et quand on pense au nombre de fois où René Lévesque fut caricaturé en Astérix et flanqué de Jacques Parizeau caricaturé en Obélix, on comprend bien qu’il y avait quelque chose pour moi aussi au sein de ce petit village peuplé d’irréductibles ceci ou cela, résistant encore et toujours à un envahisseur…

En termes stricts d’écriture, il est indubitable qu’il y a un ton, un angle et un pitch Goscinny et que ceux-ci ne se restreignent pas, il s’en faut de beaucoup, aux calembours et aux jeux de mots. La formulation de soi et du monde à la Goscinny est profondément entrée dans ma vie de scripteur et de locuteur et ce, justement, dès l’âge le plus tendre. Aussi, en toute quiétude joyeuse et avec un grand respect ami, je cite René Goscinny au nombre de mes influences stylistiques et intellectuelles.

Asterix_Obelix_edelweiss

7 Réponses to “Goscinny, dans mon style et dans ma vie”

  1. Tourelou said

    J’ai lu tant d’Astérix sans vraiment réfléchir. Et je les ai trouvé tous très amusants…

    [Parfois, sans réfléchir, c’est la meilleure posture réflexive imaginable. Réfléchir, habituellement, ça se fait sans trop y penser… — Ysengrimus]

  2. Fridolin said

    C’est vrai qu’il y a quelque-chose de Goscinny dans le style Ysengrimus.

  3. Denis LeHire said

    Je cherche ces vieilles caricatures de Lévesque et Parizeau en Astérix et Obélix mais je ne les trouve pas. Voici toujours un Parizeau en Obélix pas mauvaise du tout (caricature plus récente).

    Parizeau-Obelix

  4. Caravelle said

    Le témoignage très émouvant d’un ancien enfant. Je vous en remercie.

  5. Julien B. said

    J’ai toujours adoré Pilote ou, comme disait Achille Talon, Polite

  6. Perclus said

    Le petit homme en noir au centre, c’est Goscinny vu par Greg (auteur d’Achille Talon). Il le présente comme un petit tyran obtus…

    Goscinny-Greg

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s