Le Carnet d'Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

  • Paul Laurendeau

  • Intendance

Casey au bâton (Ernest Lawrence Thayer)

Posted by Ysengrimus sur 7 août 2016

Caseyatthebatlookalike

Écrit il y a plus de cent-vingt ans ans, ce poème mi-lyrique mi-satirique, très connu aux USA, attendait encore sa traduction française. Et pour cause. Le problème qu’il pose est moins linguistique qu’ethnoculturel. Il s’agit de traduire le baseball, jeu et institution culturelle strictement américains dont la terminologie française n’existe qu’en un endroit au monde: le Québec (et le Canada francophone). Ce texte, version américaine de la leçon universelle véhiculée depuis Ésope dans Le lièvre et la tortue, est doté d’une chute qui en fait en soi une petite rareté de la littérature continentale. Beaucoup d’américains et de canadiens anglophones connaissent d’ailleurs par cœur la si triste dernière strophe de la version originale de ce poème. La présente traduction de ce délice insolite se veut un hommage à tous ces commentateurs sportifs qui ont bercé les langueurs radiophoniques estivales de notre enfance dans la belle langue de chez nous, qui peut tout dire et trouve toujours les mots pour le dire.

Casey au bâton
Ernest Lawrence Thayer (titre original: Casey at the bat)
Traduction : Paul Laurendeau – 2008
Paru initialement dans le San Francisco Examiner, le 3 juin 1888.

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Ça n’aillait pas fort pour les joueurs de Mudville ce jour là.
Juste une dernière manche à jouer, sur un compte de cinq à trois.
Cooney meurt au premier but, Barrow rate le même coussin.
Et un silence opaque et dense envahit les gradins.

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Quelques personnes s’en vont déjà, ne comptant plus sur rien.
Mais la plupart garde l’espoir, cet éternel lot humain.
Ils se disent, si seulement Casey pouvait monter au front
Ça changerait l’enjeu des mises d’avoir Casey au bâton.

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Mais Flynn et Jimmy Blake précèdent Casey dans l’alignement.
Le premier est un incapable. L’autre est un impotent.
Et la foule mélancolique ne se fait pas d’illusion.
Il semble quasi impossible que Casey vienne au bâton.

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Mais soudain Flynn cogne un simple, à la surprise générale.
Puis Blake le mal aimé déchiquette le cuir de la balle.
Quand la poussière retombe et qu’on voit ce qui s’est passé,
Blake étreint le deuxième but, Flynn au troisième est perché.

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Issue de cinq mille gorges, une unanime clameur jaillit.
Elle roule dans la vallée, elle fait frémir les verts taillis,
Elle percute le flanc des montagnes, résonne dans les vallons
Car Casey, le grand Casey va s’avancer au bâton.

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Élégant, très à l’aise Casey marche et prend position.
Il sourit, assure une pose de complète décontraction,
Ajuste son couvre-chef sous un tonnerre d’acclamations.
Plus de doute dans le moindre esprit : Casey est au bâton.

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Dix mille yeux ronds se braquent sur lui. Il empoigne la poussière,
Se frotte les mains, se claque les paumes. Cinq mille voix vocifèrent.
Quand le lanceur lève le bras et que la balle quitte sa main,
Casey a l’oeil plein de mépris et le sourire en coin.

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La sphère gainée de cuir fend l’air, propulsée promptement
Et Casey la regarde voler, d’un air indifférent.
Le long du frappeur impavide file le projectile.
«Une prise!» crie l’arbitre. Casey dit : « Elle était trop facile ».

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De l’estrade noire de monde jaillit un cri tonitruant
Comme quand la mer frappe les falaises par un jour de gros temps.
«Mort à l’arbitre» peste une voix quelque part sur les gradins.
On mettrait bien l’arbitre à mal, mais Casey lève une main.

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Il signale ainsi que le jeu continue et qu’il faut
Faire preuve de charité chrétienne. On se tait tout là haut.
Casey fait signe au lanceur de lancer. Celui-ci vise.
Casey ne s’élance toujours pas. L’arbitre annonce : « Deux prises ! »

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«Vendu!» s’écrie la multitude. L’écho répond «Vendu!»
Mais le regard de Casey fait taire la foule éperdue.
On voit que le frappeur tendu, livide prend position.
La prochaine balle sera frappée par Casey pour de bon.

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Casey ne sourit plus. Il hait. Il a les dents serrées.
Au dessus du marbre, un bâton se met à s’agiter.
Voici que le lanceur agit et que la balle s’échappe.
Voici que ce bâton fend l’air. Casey s’élance et frappe.

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Quelque part dans ce beau pays, le soleil brille et luit.
Quelque part un concert a lieu. Quelque part on sourit.
Quelque part des gens chantent, des enfants sautent à cloche-pied.
Mais Mudville est sans joie : le grand Casey est retiré.

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7 Réponses to “Casey au bâton (Ernest Lawrence Thayer)”

  1. Caravelle said

    Cela ne rend pas ce jeu moins mystérieux à mes yeux,,, au contraire…

  2. Fridolin said

    Très bon. On dirait un commentateur de baseball qui parle en rimes!

  3. Sophie Sulphure said

    Ils avaient leur panache, ces baseballeurs d’autrefois

  4. Sissi Cigale said

    Tu aimes le baseball, Ysengrim?

    [Oui, mais plus dans sa dimension culturelle que sportive. — Ysengrimus]

  5. Tourelou said

    C’est pas fini tant que ce n’est pas finiYogi Berra. Effectivement ce sport est source de la culture ricaine vous me l’avez fait réaliser.

    [Absolument. — Ysengrimus]

  6. Bouliane Bouliane said

    Moi je suis un baseballeur comme Burt Lancaster ici. J’ai dû finir par quitter le jeu pour faire ma vie et sauver des vie…

    [La toute dernière scène cinématographique du grand acteur du siècle dernier Burt Lancaster (1913-1994). Sa sortie de scène. Dans FIELD OF DREAMS (1989), bousculée par son oncle, la petite Karin Kinsella (Gabriella Hoffmann), qui mange un chien chaud dans l’estrade du field of dreams, tombe de l’estrade sur le dos et semble soudain étouffer. Moonlight Graham, jeune, quitte le terrain de baseball magique et, ce faisant, redevient le vieux docteur Graham (Burt Lancaster). Il dit, plein de douceur: «What have we got here?» quand il voit la gamine étendue sur le gazon, en train de bleuir. Il l’assoit doucement sur le sol, lui frappe quelques bons coups dans le dos. Karin crache le bout de saucisse meurtrier et reprend son souffle aussitôt. Superbe moment de cinéma. Gabriella Hoffmann avait sept ans. J’espère qu’elle se souvient de cela… Pas besoin de refaire le design des saucisses pour motifs sécuritaires dans les fêtes d’enfants désormais. Montrez leur simplement cette scène touchante. Ils vont changer le menu… Et si ceci résume ta trajectoire de vie et tes choix, Bouliane Bouliane, tout est dit. Tu es un grand. — Ysengrimus]

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