Le Carnet d'Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

  • Paul Laurendeau

  • Intendance

Grandeurs et limites du principe syncrétique en Indonésie

Posted by Ysengrimus sur 21 juin 2016

Indonesie

Le plus grand pays musulman au monde c’est l’Indonésie, 240 millions d’habitants répartis dans un immense archipel de 13,000 îles au gouvernement cependant très unifié et centralisé (capitale: Jakarta). Les grandeurs et les limites du syncrétisme religieux indonésien se formulent comme suit, si on les résume. T’as pas le droit d’être officiellement athée là-bas. Tu dois avoir une religion d’affiliation (que tu choisis par contre librement. Il n’y a pas de religion d’état). Et pas seulement ça, tu dois explicitement déclarer une religion sur ta fiche d’identité obligatoire. Et, aux vues de la loi indonésienne, il y a que six religions reconnues. Tu dois donc choisir une de celles-ci aux fins de ton identification à l’état civil. Les choix sont les suivants (les pourcentages ont été arrondis) :

Islam (87% de la population)
Protestantisme (7% de la population)
Catholicisme (3% de la population)
Hindouisme (2% de la population)
Bouddhisme (0.75% de la population)
Confucianisme (0.05% de la population)
Résidu non déclaré (0.2% de la population)

Carrefour de commerce maritime fort ancien, le très vaste territoire qui constitue aujourd’hui l’Indonésie a d’abord produit son lot de religions contemplatives vernaculaires locales dont la prégnance se perpétue en partie jusqu’à nos jours, dans certaines îles, notamment à Java. Ces cultes n’ont aucun statut officiel ou légal mais ils forment le fond éclectique ondoyant et mouvant sur lequel se configurera graduellement la culture de tolérance confessionnelle de l’archipel. Pour tout envahisseur ou «découvreur», c’était une nouvelle île, un nouveau culte, un nouveau lot de fétiches, une nouvelle aventure interactionnelle.

La première grande religion historique à pénétrer en Indonésie fut l’Hindouisme (aujourd’hui 2% de la population). Les premières traces de cette religion datent des années 400 à 500 de notre ère. Corps de croyances polythéistes élitaire, circonscrit, peu implanté, elle articula le système de représentations des dirigeants de certains royaumes insulaires. On la retrouve aujourd’hui surtout à Bali et un petit peu à Java. Vers 600, le Bouddhisme (aujourd’hui (0.75% de la population) fait son apparition, relayé par des moines indiens ou chinois. Il ne s’implantera pas en profondeur, lui non plus.

Pour l’Islam on peut citer trois dates jalons. La plus vieille stèle musulmane connue date de 1082 (à Lehran, à l’est de Java). Le navigateur Marco Polo fait escale dans le nord de Sumatra en 1292 et constate que le roitelet local est musulman. En 1770, le dernier prince Hindou de Blambangan (sur la pointe orientale de l’île de Java) se convertit à l’Islam. Ces trois dates indicatives s’associent au fait que toutes les traces archéologiques et ethnologiques connues attestent une pénétration lente, feutrée et graduelle de l’Islam dans l’immense archipel et ce, sur 700 ans environ. Rien de fulgurant, d’abrupt ou de spectaculaire mais plus d’un demi-millénaire pour s’installer et s’imprégner en profondeur. Et surtout, capital, c’est le premier des trois monothéismes classiques à se positionner dans L’Asie du Sud-Est insulaire. Pour cet immense groupe humain diversifié, le passage au monothéisme, toujours hautement sensible intellectuellement, fut islamique, point barre. Le très ancien port malais de Malacca, situé dans un détroit géographiquement crucial, au nord de l’île de Sumatra et au sud de la Malaisie, est un passage obligé du commerce venu d’Arabie, de Perse, d’Inde (notamment vers la Chine). Les activités de commerce portuaires sont choses subtiles et spécifiques et les musulmans sont des signeux de contrats patentés et méthodiques. Toute une culture commerciale accompagne leur vision du monde et l’Indonésie s’en imprégnera tout doucement, sans assimilation linguistique cependant, les initiateurs musulmans parlant déjà, de fait, des langues diverses. Il est net que l’essor indonésien de l’Islam s’associe intimement au commerce maritime, à l’import-export et à l’organisation marchande des villes portuaires. Les musulmans qui implantent leur doctrine en Indonésie sont principalement des sunnites soufistes (arabes ou, surtout, indiens) dont la vision sapientale, contemplative et imbue de moralité pratique est fort compatible avec les cultes locaux. Une deuxième étape du fameux syncrétisme indonésien se met donc alors subtilement en marche. Après l’éclectisme tranquille, c’est la lente unification sans heurts.

Les premières poussées colonialistes occidentales sur l’Indonésie viendront des Portugais catholiques qui prennent Malacca en 1511 (3% de la population de l’Indonésie est encore catholique). Sans surprise, de par une culture de résistance vernaculaire assez courante face à ce nouveau type d’invasion, c’est l’Islam comme facteur identitaire beaucoup plus anciennement implanté qui va se trouver avantagé par les premières offensives occidentales. Les Portugais ne l’auront pas facile avec les chefs locaux indonésiens. Un autre moment syncrétique crucial va se disposer avec les occupants coloniaux hollandais. De 1602 à 1945, les Pays-Bas vont mettre en place les Indes Orientales Néerlandaises ou Insulinde. En 1641, ils prennent Malacca aux Portugais et stabilisent, pour près de 340 ans, leur puissant dispositif colonial, configurant de fait solidement la future identité nationale de cet immense espace maritime pas tout de suite évident. Les Hollandais sont protestants (aujourd’hui 7% de la population de l’Indonésie l’est encore) mais ce ne sont pas des sectateurs. Au contraire, leur capitale, Amsterdam, patrie de Spinoza, est une des places religieuses les plus tolérantes d’Europe. Les Hollandais sont des gars de comptoirs commerciaux. Ce sont des extorqueurs fermes et méthodiques mais ethno-culturellement translucides. Ce qui compte pour eux, c’est de tenir les cruciales îles aux épices et les routes commerciales maritimes sensibles vers l’Asie profonde et notamment vers le Japon (qu’ils contrôleront commercialement pendant 120 ans, sans s’y implanter culturellement, encore une fois). Les Hollandais, l’impact démographique de leur nation ou de leur langue, le préchi-précha, le sectarisme, c’est pas leur truc. Ils sont les champions des échanges commerciaux avec les peuples plus articulés d’Asie, qui résistent sourdement à l’assimilation coloniale classique (comme en Indonésie), ou la rejettent sèchement (comme au Japon). Ce sont les premiers grands affairistes occidentaux quasi-invisibles de l’histoire moderne. La culture de tolérance religieuse des néerlandais va insidieusement compléter le tableau syncrétique indonésien et durablement influencer, sans tambour ni trompette, l’intendance de l’Islam local pour en faire un des plus spécifiquement tolérants et «multiculturels» du monde.

Après 1945 (défaite de l’envahisseur japonais en Indonésie), la dictature de Suharto va graduellement se déployer, décoloniser l’archipel, sortir les Hollandais, et s’installer comme premier grand nationalisme indonésien. Dictateur adulé mais brutal, Suharto, en place officiellement de 1967 à 1998, est musulman certes (de la même façon que Pinochet est catholique, si vous voyez ce que je veux dire) mais là s’arrête son ardeur doctrinale. Ce n’est ni un intégriste, ni un islamiste, ni un théocrate. Il est bien trop occupé à militariser la société civile, servir les grands conglomérats compradore américains et casser du communiste menu pour s’occuper de religion. En ce temps là, en Indonésie, la mairie est un lieu de rigidité doctrinaire et constabulaire, la mosquée est un lieu de souplesse intellectuelle et de combines feutrées. La riche tradition syncrétique et tolérante des multi-insulaires indonésiens s’accommode mal de militarisme et d’autoritarisme. Ces gens sont pauvres, exploités. Ils travaillent dur, gagnent leur vie modestement et ne se comportent pas comme des sectateurs. C’est Suharto, sourcilleux face aux éventualités de mise en place de diasporas commerçantes non-nationales (notamment de souche chinoise) dans ses villes portuaires, qui va instaurer la fiche d’identité obligatoire incorporant les religions à cocher. Son administration autoritaire le fera tout prosaïquement, y voyant un indicateur démographique stable, parlant, et commode à gérer, sans plus. Peu ouverte aux variations et fluctuations historiques, cette fiche n’inclura notamment pas le confucianisme, ce qui fait que maints chinois desdites villes portuaires vont devoir, un temps, se déclarer «bouddhistes» pour ne pas faire de vagues involontaires face au court corpus des choix religieux obligatoires d’état. Cette habitude de recensement un peu boiteuse finira par s’installer et survivra au régime Suharto.

Dans l’Indonésie hautement urbanisée d’aujourd’hui, tout comme dans ses nombreuses régions et sous-régions restées sauvages et naturelles, l’Islam se modernise et mobilise toute cette tradition de représentations syncrétiques implicites typiquement indonésienne qui fait, entre autres, que la charia, malgré quelques tentatives après la décolonisation, ne fut jamais retenue comme formule juridique ou gouvernementale. La déréliction chemine aussi, compagne sereine de toutes modernités, sans faire de bruit, comme à son habitude. Il faut faire observer que les «attentats islamistes» contre des intérêts touristiques compradore à Bali en 2002 (ayant tué 202 personnes, principalement des touristes australiens – L’ambassade d’Australie fit aussi l’objet d’un attentat — ceci NB) font un peu tache ici. D’aucun ont voulu y voir le pétard mouillé d’une internationale islamiste mal implantée localement et peu enracinée dans l’hinterland des musulmans indonésiens. On verra ce que l’avenir de la ci-devant Jemaah Islamiyah indonésienne (fondée en 1993 par un marchand de batik javanais de souche yéménite) nous dira mais, personnellement, j’ai tendance à fortement seconder cette hypothèse d’un terrorisme islamiste mais non musulman et pas vraiment trop indonésien non plus… sauf, quand même, dans sa touche assez nettement anti-australienne (plus nationaliste qu’islamiste, donc), bien plus indicative, elle, d’enjeux géopolitiques locaux que nos médias d’intox veulent bien nous le laisser croire. C’est à suivre.

L’intégrisme, comme la tolérance religieuse, sont affaires historiques, économiques et socio-politiques bien longtemps avant d’être des affaires religieuses (ou «théologiques», ayoye). Encore grippé par le souvenir d’un dispositif politique autoritaire un peu toc, chamarrant ses législations civiles, le syncrétisme religieux indonésien, de fait dense, ancien, original, historiquement configuré, n’en reste pas moins souple et sans acuité conflictuelle effective. Non, l’Islamie ne porte pas ici la burqa odieuse que l’intoxidentale propagandiste lui colle malhonnêtement à la peau partout ailleurs. Méditons et observons ce qui se joue et s’annonce, là-bas, dans les îles du plus grand pays musulman au monde.

Jakarta (capitale de l’Indonésie)

Jakarta (capitale de l’Indonésie)

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Tiré de mon ouvrage: Paul Laurendeau (2015), L’islam, et nous les athées, ÉLP Éditeur, Montréal, format ePub ou PDF.

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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15 Réponses to “Grandeurs et limites du principe syncrétique en Indonésie”

  1. Serge Morin said

    Très intéressant, cette série de strates historiques. Ça éclaire en effet beaucoup de choses.

    [Ah c’est un pays aussi improbable que fascinant. Et très important dans la géopolitique contemporaine de l’Asie. — Ysengrimus]

  2. Youssouf K. said

    Pourquoi parler de l’Indonésie, ce matin. Il s’y passe rien de spécial, que je sache.

    [Pourquoi NE PAS parler de l’Indonésie, ce matin (et les autres matins). Il ne s’y passe rien de brutal, que je sache… — Ysengrimus]

    • Youssouf k. said

      Donc vous nous dites que la tolérance de l’Islam indonésien est en grande partie un résultat du cadre colonial.

      [En bonne partie oui. Remarquez (et c’est très important) qu’on ne colonise que ce qu’on peut coloniser. Fonction des résistances et des souplesses de la base vernaculaire qu’on envahit… J’affirme aussi que l’intolérance de l’Islam du Moyen-Orient et du Maghreb (si tant est) est lui aussi, largement, «un résultat du cadre colonial», pour reprendre votre mot. On s’en sort pas, des ravages historiques de l’occident… — Ysengrimus]

  3. Pierre JC Allard said

    Article très intéressant auquel je voudrais ajouter deux petites notes.

    1) le rôle non négligeable de Soekarno. Sans lui et le Pancasila, on aurait la charia en Indonésie, au lieu d’une saine distanciation lente de l’Islam (comme il y en avait une aussi au Machrek, avant que les USA n’y mettent toute leur mortifère attention après 1991). 2) Le MASSACRES de Chinois par Suharto –pour des raisons souvent de très petite politique– sur fond de jalousie du succès des Han, bien sûr, comme partout où ces derniers s’installent et font mieux que les autres. Dans le contexte actuel, il n’est pas sans importance (intérêt) pour l’Occident que les Indonésiens n’aiment pas tellement les Chinois. Le pendant de la sympathie toute relative qu’éprouvent les Latinos pour les «Norteamericanos».

    [1) Les adversaires politiques de la charia n’auraient rien été sans l’appui senti et discret des masses. La charia en Indonésie, démos n’en voulait pas. Le moment anti-charia indonésien fut le symptôme sociopolitique du poids ferme d’un important segment sociologiques, lui même porté par toute une histoire. 2) Les pétages de gueules en Indonésie (et il y en a eu pas mal) sont toujours stimulés par des motivations nationalistes, pas confessionnelles. C’est une culture pluri-insulaire profondément consciente du fait que le contrôle commercial des ports, c’est une affaire évanescente qui peut assez vite changer de mains… Cela crée un modus operandi très particulier dans l’intendance de tout, y compris de la violence… — Ysengrimus]

  4. André Lefebvre said

    Article énormément intéressant auquel je ne peux rien ajouter.
    Merci Paul.

    André Lefebvre

  5. Vanessa Jodoin said

    Elle est mignonne la petite mosquée.

    [Elle laisse son monde tranquille, surtout. Ce qui n’est pas un mince mérite par les temps qui courent. — Ysengrimus]

  6. Abdul Salim said

    Tu sais que je commence pas mal à voir où tu veux en venir ici, mon frère. Flash info: un quart de milliard de musulmans qui font leurs affaire sans faire chier personne. Ils sont où, aux infos, les indonésiens? On en parle pas souvent depuis 2002… On va se remettre à en parler si ça déconne et se remet à confirmer les clichés…

    [Voilà. Absolument exact. — Ysengrimus]

  7. Micheline L said

    Veuillez excuser mon ignorance, mais pouvez-vous m’expliquer ce que vous voulez dire par un « terrorisme islamiste mais non musulman »?

    J’ai beaucoup apprécié cet article fortement illuminant.

    [Un terrorisme qui crie Allah est grand! devant les caméras mais ne mobilise aucune ferveur effective. Un terrorisme qui islamise le ton mais ne correspond pas à un fond conceptuel ou doctrinal effectif. L’Ordre d’Orange ou le Télévangélisme du terrorisme, en quelques sortes. — Ysengrimus]

    • Chloé said

      Peut-on citer en guise d’exemple d’un tel ‘terrorisme’ le tireur d’Orlando?

      [Oui. En ajoutant que les islamistes contemporains sont tous des tireurs d’Orlando. Ils servent leur ennemi, en fait, l’impérialisme américain putride, trop content de pouvoir leur répliquer à gros tarif… — Ysengrimus]

    • Mura said

      C’est vrai qu’il y a pas grand chose de musulman dans tout ce foutoir actuel. Pourquoi faut-il constamment le rappeler? On nous bassine avec l’Islam religion de conquêtes guerrières quand, comme Ysengrimus l’exemplifie ici, c’est surtout par le commerce que l’Islam a connu le gros de son rayonnement mondial.

  8. Chloé said

    Ce serait intéressant de savoir quels autres pays ont une telle loi.

    [C’est le seul à ma connaissance. Mais, il faudrait voir. — Ysengrimus]

  9. Louis Petit said

    Vous ne mentionnez pas la province d’ACEH, à la pointe nord de Sumatra, où l’islam[isme?] est particulièrement rigoureux: filles arrêtées dans la rue pour « tenue non conforme », décapitations… En bref: la charia en application.

    [Vous pouvez nous citer une source? — Ysengrimus]

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