Le Carnet d'Ysengrimus

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Douze succès souvenirs musicaux

Posted by Ysengrimus sur 7 juin 2016

la batterie de Reinardus-le-goupil dans notre maison de ville torontoise (vers 2005)

la batterie de Reinardus-le-goupil dans notre maison de ville torontoise (vers 2005)

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Attention, ceci est moins évident qu’il n’y parait. Et il ne faut vraiment pas rater son coup car c’est aussi plus ténu et plus subtil qu’il n’y parait. On ne parle pas ici de chansons ou de musiques qu’on aimerait ou admirerait pour elles-mêmes, de tête et de cœur. On ne parle surtout pas de la réalité fondamentale de la musique qui est de nous exalter sensoriellement avec le son SANS PLUS. On parle ici de cette inévitable impureté ethnoculturelle qu’est l’effet parasitaire mémoriel de la musique (ou plus précisément: de la chanson populaire). On parle ici de ce qui fait que la musique se fout en l’air pour nous, se scrape, se gâche, se perturbe et nous perturbe, dans le torrent de la vie. On parle du succès souvenir.

Alors le succès souvenir tel que j’entends le cerner ici est déterminé par six paramètres définitoires profonds qui sont autant de liens de fer ligotant cet objet très spécial et circonscrivant pour jamais ses toutes éventuelles vertus artistiques. Sans ordre hiérarchique particulier, voici ces contraintes:

  • Vous n’aimez pas nécessairement le succès souvenir. Vous vous en souvenez, tout simplement, à cause de ce qui vous apparaît comme son impact d’époque. Vous vous foutez éventuellement de cette pièce ou de ces artistes, même. C’est de la musique populaire. Le flonflon lancinant de vos goguettes. Le son parasitaire d’un temps. La bande sonore d’un court segment du film de votre vie.
  • Le succès souvenir vous rappelle impérativement un moment NON MUSICAL, un plan, une atmosphère d’époque, une anecdote touchante et ineffable dont il apparaît rétrospectivement comme la musique de fond. Un repas, une rencontre, un voyage, une saison (l’été, souvent), une personne émouvante perdue ou disparue… Le succès souvenir vaut exclusivement pour le souvenir qu’il encapsule et que vous sentez remonter en vous avec un sourire vague, plutôt que pour lui-même (musicalement ou artistiquement).
  • Il vous manque éventuellement des détails sur l’identité de cette musique ou chanson populaire. Vous ne vous souvenez pas nécessairement de son titre, ou de l’orchestre, ou de la date d’enregistrement (celle-ci précède habituellement votre souvenir, de quelques années même parfois). Le souvenir est, en vous, aussi tangible que la connaissance descriptive ou musicologique de la pièce musicale est diffuse.
  • Vous n’avez pas (vraiment) acheté le disque. C’était plutôt à la radio, ou chez des amis, ou au boulot, ou tout partout, comme dans l’air. N’ayant pas le disque (ou son équivalent moderne), vous n’écoutez jamais cette pièce musicale aujourd’hui. Elle est cernée dans un temps, pour vous, comme un poisson dans un bocal. Si c’est une chanson, vous ne vous souvenez pas nécessairement des paroles.
  • Vous regardez quiconque ne connaît pas cette pièce musicale pourtant imparable comme s’il tombait de la planète Mars. Vous ne comprenez pas comment on peut être passé à travers les trois, quatre ou cinq dernières décennies sans avoir entendu cet air, en boucle, un temps. Inutile de dire que, même si des recoupements sont inévitables, à âges constants (ou pas!), mes succès souvenir ne seront pas nécessairement les vôtres.
  • Éventuellement, d’autres pièces musicales se regroupent dans votre esprit autour de celle-ci, en grappe, mais de façon plus lointaine ou diffuse. C’est l’effet galaxie du succès souvenir. Entre deux étoiles apparaît souvent toute une galaxie, mais plus loin, plus flou, plus vague. Il faut alors scruter. Or c’est seulement le succès souvenir vif (dans mon allégorie: les étoiles, plus tangibles) qui compte vraiment pour vous, ici. On ne parle donc que de celui pour lequel il ne faut pas scruter car il est là, entier, tonitruant, tatoué, scotomisé.

Dans le monde francophone, l’hymne cardinal au succès souvenir reste le fameux ROCKOLLECTION de Laurent Voulzy (1977 – qui n’est pas lui-même un de mes succès souvenirs mais pas loin). Le sujet de cette balade à rallonges est justement l’énumération d’une suite de citations de succès souvenirs, selon le jeu de critères que je viens juste de formuler. Ce qu’on recherche ici (et trouve fatalement) c’est notre propre rock collection ou tune collection selon la formule immortalisée en chanson par Voulzy. Les douze miens, au jour d’aujourd’hui, sont ceux-ci:

  • Yesterday des Beatles (1965). J’avais sept ans en 1965 et je n’ai perceptiblement entendu cette chanson que quelques années plus tard. On était en vacance aux États-Unis, toute la famille en roulotte caravane, et cette pièce joua à la radio, un peu avant le repas. Quand je l’ai entendue, cette fameuse fois, comme pour la première fois, j’ai eu l’impression mystérieuse et indescriptible de l’avoir toujours entendu.
  • Hocus Pocus de Focus (1971). Le yodel très sympathique du vocaliste de cet orchestre néerlandais pété me ramène chez un de mes confrères de collège chez qui on se retrouvait pour répéter les monologues de notre prochaine revue. La pochette du disque montrait en concert un perso fluo sous cape avec un masque-casque en forme de triangle. Fondamentalement tripatif.
  • The Mexican de Babe Ruth (1972). Les boumes étudiantes. Les danses. Les cubes de hash qu’on gratte au couteau. Les filles en cheveux. Cette pièce reste un instant jouissif car elle incorporait, en position solo, le fameux For a few dollars more d’Ennio Morricone, qu’on ne connaissait que sifflé (et qu’on ne pouvait entendre que furtivement, quand le film daignait passer à la télé). Je me vois dans une danse enfumée, en train d’attendre, l’œil au plafond, ce solo sublime qui me rendait cet air morriconien si accessible, tout en le coulant puissamment dans le rock.
  • The Hustle de Van McCoy (1974). Le disco. Incontournable et lancinant disco. Avec les copains de notre petite troupe de revues, on suivait une formation de ballet-jazz. Une des chorégraphies se faisait sur cette pièce. Je me souviens de certaines des séquences de mouvements proposées par l’instructeur, un moustachu maigrelet et mobile. Je me souviens aussi du nom et du corps souple et vif de la meilleure danseuse (ils sont imprimés dans mon cœur). Mes deux copains acteurs et moi on se plaçait derrière elle et ce, en toute innocence admirative, pas pour mater. Pour choper les mouvements qu’elle déployait si adroitement. Elle vous faisait un de ces moon walk. Jackson n’a rien inventé, il faut me croire. The Hustle pour moi, c’est cette danseuse disparue, un pick up à aiguille et une petite salle de ballet-Jazz.
  • A Fifth of Beethoven de Walter Murphy (1976). Un de mes amis contrebassiste (mort aujourd’hui) s’en voulait tellement d’aimer cette pièce. Elle était partout, y compris sur la bande sonore du film Saturday night fever. Des copains l’avaient incorporée dans une de leurs pièces de théâtre. J’avais eu la chance de les voir faire, en répétition. Ils se lançaient des sacs de faux détritus en faisant des motions dans un escalier large mais court. On s’était ensuite rendus au show pour les voir travailler, avec accessoires et costumes, sur cet air magique. Mais la sono tomba en panne ce soir là, et ils durent performer leur chorégraphie, sur le tas, dans un silence opaque. Par impact de contraste, cela me fit une encore plus forte impression qu’en répétition, sur la musique.
  • Beat the Clock de Sparks (1979). Étudiant universitaire, je travaillais l’été chez Les Vendeurs de Tapis Économique (une braderie de tapis montréalaise disparue aujourd’hui). Le fils du patron admirait pieusement, sous le soleil estival, les mags (enjolivures chromées) de sa petite voiture et quand il me faisait y monter, c’est cet air qui jouait sur la radio de bord, qu’il montait alors au coton. J’ai roulé et déroulé du tapis et du prélart en écoutant cet air. Quand il partait à la radio, le fils du patron admirateur de ses mags jubilait et en bossait subitement plus vite. Beat the clock l’énergisait, comme il le disait alors.
  • 99 Luftballons de Nena (1982). Je suis à Paris pour mon doctorat. Cité universitaire du quatorzième arrondissement. Je me rends de temps en temps de l’autre côté du boulevard Jourdan dans un petit café qui a l’air fait en plastique et qui s’appelle le Fleurus. Une grande fille en pantalons moulants se penche majestueusement sur le juke box, l’actionne et c’est Nena, sosie lointain de ladite fille du juke box, qui nous ensorcèle en allemand sur un rythme inévitable. Je savais pas, alors, que c’était une protest song. Respect intellectuel pour cela, dans l’intangibilité de ce si langoureux et sensuel souvenir.
  • Wake me Up before you Go-Go de Wham! (1984). Gosport (Angleterre). Je suis là (depuis Paris) pour un court séjour linguistique estival avec le British European Centre. J’oublierai jamais les pauvres français ouvrant les sandwiches anglais au pain tranché de leurs casse-croûte-de-famille-d’accueil, comme si c’était de mauvais romans, en commentant le contenu, tout tristement. L’un d’eux était un admirateur inconditionnel de l’orchestre ABBA. Je lui avais alors dit: «ABBA, c’est de la musique pour les pieds». Je regardais tous ces orchestres disco et post-disco de bien haut… Et le soir, on se faisait tous aller lesdits pieds au son de Jitterbug! Jitterbug!
  • Take my Breath Away de Berlin (1986). Pas de souvenir particulier sur cette pièce, dont je me fous copieusement. J’ai jamais vu le film Top Gun auquel elle est historiquement chevillée. Le truc est intégralement diffus, intangible. Simplement, succès souvenir abstrait, suprême, j’ai l’impression crue, inexpugnable, d’avoir absolument toujours entendu cette rengaine, chopée l’année de ma soutenance de thèse, de mon mariage et de mon retour au Canada qu’elle ne me rappelle pourtant pas.
  • American Pie dans la version de Madonna (2000). Tibert-le-chat a dix ans, Reinardus-le-goupil, sept. C’est mon épouse Dora Maar qui conduit la petite bagnole rouge vif et on s’en va s’amuser sur la plus grande plage en eau douce au monde. La plage Wasaga, sur le Lac Huron. Merveilleux et ineffable bonheur pur de notre belle jeunesse parentale, en rythme et en soleil.
  • American Idiot de Green Day (2004). Les enfants sont maintenant adolescents. Ils nous font découvrir leur corpus musical. Cette pièce y culmine. Elle synthétise, en moi, l’adolescence revêche et brillante de mes enfants, avec l’apparition des MP3 et sous le boisseau de la grande lassitude politico-sociale des années George W. Bush.
  • Poker face de Lady Gaga (2008). Ma dernière année à Toronto. Dans le rez-de-jardin de cette coquette maison de ville que j’allais bientôt quitter pour toujours, en train de lancer le Carnet d’Ysengrimus, Mademoiselle Germenotta, que je respecte beaucoup, y compris comme artiste, me martelait imperturbablement une toute nouvelle balafre souvenir. Inoubliable. C’est sur cet air, la même année, que le coup de tonnerre Obama gagnera ses élections. Ardeurs perdues. Souvenir qui perdure. Et la vie continue.

Lady-Gaga

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