Le Carnet d'Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

  • Paul Laurendeau

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POUR L’AMNISTIE (Victor Hugo, 1876)

Posted by Ysengrimus sur 15 mai 2016

Hugo-amnistie

Je vous invite à la lecture ou à la relecture de Pour l’amnistie, discours prononcé il y a exactement cent-quarante ans, en mai 1876, par Victor Hugo devant le Sénat de la République Française en faveur de l’amnistie générale des communards de 1870-1871. Nous le présentons ici en deux versions, la version annotée/corrigée par l’orateur et la version telle qu’elle fut effectivement prononcée publiquement.

En 1876, Victor Hugo a soixante-quatorze ans. C’est déjà un vieux routier de la vie publique (il fait grosso modo de la politique, avec des bonheurs variables, depuis qu’il a été nommé Pair de France par Louis-Philippe en 1845). Implacablement, sa force tranquille est quelque peu lisérée d’une certaine lassitude désillusionnée. Mais la ferveur généreuse et la «filière populaire» de l’auteur des Misérables sont parfaitement intactes et sa requête inconditionnelle en faveur d’une amnistie intégrale des communards en fait ici foi. La conjoncture dans laquelle Victor Hugo prononce ce discours est toute particulière et, l’un dans l’autre, finalement assez favorable à un épanchement des nuances quasi byzantines de sa sensibilité politique multiforme. Nous sommes sous une Troisième République encore naissante MAIS sous la houlette d’un Président du Conseil qui est un royaliste explicite, le bien nommé Patrice de Mac-Mahon, MAIS qui ne fait rien de net pour re-restaurer la susdite monarchie (J’y suis, j’y reste… semble bien être un aphorisme s’appliquant autant à l’enceinte de Malakoff qu’aux sommets du pouvoir constitutionnel, toute ironie à part). On sait aussi que le profil des options politiques de Victor Hugo est particulier. Du temps de Danton, de Robespierre et de Lafayette on l’eut appelé un anglomane, un promoteur d’une monarchie constitutionnelle à l’anglaise. Aujourd’hui (1876) il est une sorte d’orléaniste gauchisant (ce qui le positionne à peu près au centre du camembert), un fidèle de la première heure de la Monarchie de Juillet s’accommodant au mieux d’une république dont l’écheveau reste vivement coloré, tout en contrastes passablement tonitruants mais, finalement, encore bien bleu et blanc quand même, sur son ample centre-droite.

Totor, comme d’aucuns et d’aucunes le surnomment affectueusement, sent parfaitement son hémicycle. Une fois bien campés les appels amples, généraux et abstraits à la compassion et à la pitié envers la masse populaire souffreteuse et privée de ses chefs de familles, il va avancer son argumentation intégrale et inconditionnelle en deux temps. Primo: aux sensibilités républicaines de l’hémicycle, il expliquera que la Grâce, la Grâce Inflexible, celle qui efface non pas la punition mais la faute, fut autrefois un strict apanage royal. Il laisse ensuite frontalement entendre que ce qui procéda jadis du roi procède en ce jour du Peuple et que de ne pas s’approprier le beau geste sublimissime et régalien de gracier c’est tout simplement abdiquer un pouvoir majeur dont le roi autrefois ne se priva pourtant pas. La république vaut-elle moins qu’un roi? Deuxio: chez les monarchistes, sciemment spoliés par ce coup de bicorne pesamment roturier, il attise le souvenir frustré et amer de Napoléon III qu’il présente, sans le nommer (et surtout sans lui assigner de titre autre que celui d’empereur avec un petit «e»), selon une tonalité, là, toute royaliste, comme un aventurier ayant injustement usurpé une posture de prince qui, fondamentalement, ne lui revenait pas, tout en ne se privant pas de commettre les crimes de droit commun les plus grossiers, dont le moindre ne fut pas la catastrophe de la défaite de Sedan devant les Prussiens. Mettant en parallèle les exactions de Napoléon III (vols, meurtres, spoliations etc…) et ceux dont on accusa la Commune de Paris, il ne se gène pas alors pour laisser entendre qu’on couvrit les premier de gloire tout en se refusant de simplement oublier (son mot) les seconds. Équarrir Louis-Napoléon est chose aisée, quasi-consensuelle en fait, en mai 1876, d’autant plus que les bonapartistes sont minoritaires à la chambre et qu’ils n’ont pas trop la cote au sein d’une enceinte à la fois constitutionnellement républicaine et dominée, encore pour un temps, par les orléanistes et les légitimistes (dont Hugo se garde d’ailleurs bien d’attiser la contradiction, pourtant purulente).

Sur la Commune elle-même, Hugo va prudemment éviter les envolées exaltées. Poète plus que philosophe, homme de mots plus que théoricien politique, astucieux plus que conceptuel, il jouera du rapprochement, tout sémiotique, entre Commune, Cité, Urbs pour laisser entendre que Paris ne voulut jamais que ce que voulurent Rome, Londres, autant que le plus modeste des hameaux de nos campagnes: être une commune. Sibyllin, opaque, pour ne pas dire cryptique, l’argument ne dut pas soulever la chambre mais il eut la vertu prudente d’éviter soigneusement d’entrer dans le détail sanglant et compliqué des aléas et des ifs and buts d’une des plus amères guerres civiles de l’Histoire de France. Il semble bien finalement que Victor Hugo n’ait pas obtenu la relaxation des communards avec cette demande d’amnistie là. Elle n’aboutira pas plus que les précédentes; mais la plume qui l’a soutenue lui donne un éclat nouveau, et touche des esprits plus nombreux. Finalement, le 11 juillet 1880, l’amnistie pleine et entière sera votée et prononcée pour tous les faits relatifs à l’insurrection du 18 mars 1871 (Préface d’Allan Erwan Berger).

Le fait est que le père Hugo nous montre, dans ce texte daté mais solide et poignant, malgré tout et par delà les petitesses conjoncturelles, un sens de l’élévation politico-historique et de l’ampleur de vues qu’on jugera imparablement comme peu commun, rafraîchissant, et toujours maximalement salutaire. En effet, il faut bien le dire, notre époque est politicienne, journalistico-minable, socialement mesquine, gangrenée de toutes les partisaneries étroites et veules, ouverte aux coteries les plus étriquées, et philistine-manichéenne à un niveau qui confine à la névrose étranglée ou à la pure cécité intellectuelle collective. Conséquemment, notre époque a indubitablement besoin de s’asseoir un moment sur son petit cyber-strapontin et de prendre quelques minutes pour relire Victor Hugo, homme politique, homme de cœur, fraternel, vrai, grand et franc.

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Victor Hugo, Pour l’amnistie, Montréal, ÉLP éditeur, 2013, formats ePub ou PDF [texte original de 1876 édité par Allan Erwan Berger].

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11 Réponses to “POUR L’AMNISTIE (Victor Hugo, 1876)”

  1. Robert Huet said

    Une lecture sur Victor Hugo qui pourrait tous vous intéresser si vous ne l’avez pas déjà lu, L’extraordinaire métamorphose ou cinq ans de la vie de Victor Hugo 1847-1851 écrit par Jean-François Khan.

    Personnellement, je vous recommande cette lecture.

  2. Chloé said

    Que nous n’oubliions jamais les vaillantes femmes de la Commune. Pour ces femmes à l’avant-garde de la lutte révolutionnaire, l’émancipation de la femme était indissociable de l’émancipation du prolétariat, ce qui reste aussi vrai aujourd’hui que jamais. Ces femmes furent cantinières de bataillon, ambulancières, et enfin combattantes.

    Doublement opprimées, ces femmes (et filles) travaillèrent pour presque rien pour payer des loyers qui consommaient la quasi-totalité de leurs salaires, les laissant avec très peu pour la nourriture et les forçant souvent à se prostituer comme dernier recours. L’église et la bourgeoisie ne ratèrent jamais l’opportunité de les salir, de les condamner à maintes reprises et d’une manière impitoyable.

    Le courage inébranlable de ces femmes ne défaillirent jamais. Une de ces femmes, tenant un enfant dans ses bras, refusa de s’agenouiller devant ses meurtriers. «Montrez à ces misérables que vous savez mourir debout» criait-elle à ses compagnons, son ultime acte de résistance dans cette lutte pour qui il valait la peine de mourir.

    Un très grand nombre d’enjeux contemporains fut soulevé par les Communardes: le droit à l’avortement, la garde des enfants, l’égalité homme femme en matière de rémunération, la répartition des tâches domestiques, etc. Que leur rôle dans cette lutte pour la dignité de l’humain (et son impact sur l’évolution du mouvement de la libération des femmes) ne soit jamais oublié.

    [Je seconde de tout cœur. — Ysengrimus]

    • Chloé said

      Le Manifeste du Comité Central de l’Union des femmes pour la défense de Paris et les soins aux blessés, rédigé le 11 avril 1871 par Nathalie le Mel (ouvrière relieuse), Elisabeth Dmitrieff, (aristocrate russe), Marceline Leloup ( couturière), Blanche Lefèvre (qui est tuée sur une barricade le 23 mai), (blanchisseuse), et Aline Jacquier (brocheuse) :

      Au nom de la révolution sociale que nous acclamons, au nom de la revendication des droits du travail, de l’égalité et de la justice, l’Union des femmes pour la défense de Paris et les soins aux blessés proteste de toutes ses forces comme l’indigne proclamation aux citoyennes, affichés avant-hier et émanant d’un groupe de réactionnaires

      « Ladite proclamation porte que les femmes de Paris en appellent à la générosité de Versailles et demandent la paix à tout prix.

      « Non, ce n’est pas la paix, mais bien la guerre à outrance que les travailleuses de Paris viennent réclamer.

      « Aujourd’hui une conciliation serait une trahison. Ce serait renier toutes les aspirations ouvrières acclamant la rénovation sociale absolue, l’anéantissement de tous les rapports juridiques et sociaux existant actuellement, la suppression de tous les privilèges, de toutes les exploitations, la substitution du règne du travail à celui du capital, en un mot, l’affranchissement du travailleur par lui-même !

      « Six mois de souffrances et de trahison pendant le siège, six semaines de luttes gigantesques contre les exploiteurs coalisés…

  3. Zekri said

    @M. Laurendeau

    «Je crois que notre nouvelle conquête est chose heureuse et grande. C’est la civilisation qui marche sur la barbarie. C’est un peuple éclairé qui va trouver un peuple dans la nuit. Nous sommes les Grecs du monde, c’est à nous d’illuminer le monde.»

    Conversations de Victor Hugo et du général Bugeaud (le bourreau d’Alger) à propos de la conquête de l’Algérie par les français en 1830.

    Que penser de cette double personnalité? Le «Grand» Victor Hugo n’a-t-il été qu’un vulgaire opportuniste?

    [Ou, plus atterrant: il croyait ce qu’il disait dans votre citation. Pire qu’un opportuniste: un centriste de la Monarchie de Juillet… — Ysengrimus]

    • Batelier said

      Mais évidemment que Victor Hugo est une pourriture. Personne ne nie ça, ici. Simplement, le livre dont Ysengrimus nous parle intrigue. L’amnistie pour les communards ce serait comme l’amnistie pour les terroristes aujourd’hui. C’est grand, c’est élevé, c’est historique…

  4. pschitt said

    Paul Lafargue

    La légende de Victor Hugo, Libertalia, 2014

    Les artistes méritent rarement l’affection qu’on leur porte. Il en va ainsi de l’illustre Victor Hugo si l’on en croît Paul Lafargue qui lui règle son compte férocement dans deux articles publiés initialement dans La Revue socialiste en 1891, articles réunis en 2014 par les éditions Libertalia avec pour titre: «La légende de Victor Hugo».

    De Paul Lafargue, on a souvent retenu deux choses: qu’il fut le beau-fils de Karl Marx; qu’il fut le rédacteur d’une sulfureuse brochure qui fit grincer des dents bien des marxistes: «Le droit à la paresse». On en oublierait presque qu’il fut un militant de premier plan du socialisme français, et une belle plume, dans une période, il est vrai, qui n’en manquait pas.

    «La légende de Victor Hugo» débute par le récit sarcastique des funérailles en grandes pompes, que dis-je, de la panthéonisation du grand Homme, ce poète et écrivain hors-du-commun. J’emploie le mot «hors-du-commun» dans un double sens: pour souligner tout d’abord son aura d’artiste; pour rappeler ensuite, que le brave Victor se tenait fort loin de ce peuple dont il contait les aventures en se gardant bien de se mêler à lui.

    Tout à sa fougue pamphlétaire, Paul Lafargue raille le Hugo politique, non point pour son ralliement tardif à l’idée républicaine, mais principalement parce qu’il voit dans le poète lyrique bisontin un opportuniste et un homme d’affaire ayant vendu sa plume à Louis XVIII en échange d’une pension le mettant à l’abri du besoin. Il rappelle opportunément qu’en juin 1848, le futur auteur des Misérables, de royaliste devient républicain, mais un républicain très droitier qui fait le coup de feu contre le peuple de Paris rêvant à une République sociale alliant le travail et le pain. Pour lui la République a les couleurs de l’ordre et du capitalisme, et elle se passe d’utopies émancipatrices.

    Quand la République bourgeoise tombe entre les mains de Napoléon III en 1851, Hugo s’exile avec sa fortune en Angleterre, à Londres puis dans les îles anglo-normandes «afin de n’être pas navrés du spectacle de la misère» des autres exilés français comme le souligne, sarcastique, l’anarchiste Joseph Déjacque. Il n’y reviendra qu’avec la restauration de la République, troisième du nom, en 1870. La Commune de Paris en 1871? Bien trop radicale à son goût! Hugo aime l’Ordre, autrement dit le respect de la Propriété. La Justice sociale, il n’en a cure: comme l’écrit Lafargue, «l’égalité civile, qui conserve aux Rothschild leurs millions et leurs parcs, et aux pauvres leurs haillons et leurs poux, est la seule égalité que connaisse Hugo». Il se méfie plus que tout des «rouges», de ceux qui veulent mettre le monde sens dessus-dessous, car du grand chambardement, il aurait tout à perdre. Hugo est un bourgeois républicain qui fait des phrases et se garde bien de s’exposer. Alors «que l’on se nourrit de pain et de viande, Hugo se repaît d’humanité et de fraternité», nous dit Lafargue.

    Le 1er juin 1885, une foule immense, de badauds et d’hugolâtres accompagna la dépouille du Grand homme dans sa dernière demeure. Deux ans plus tôt, le très fortuné Victor Hugo, peut-être atteint de crise mystique, avait ajouté à son testament ceci: «Je donne 50 00 francs aux pauvres. Je désire être porté au cimetière dans leur corbillard. Je refuse l’oraison de toutes les églises. Je demande une prière à toutes les âmes. Je crois en Dieu.» Doit-on voir dans ces quelques phrases la volonté de l’écrivain de s’acheter quelques Indulgences avant de rencontrer le Tout-Puissant? Allez savoir…

    Autrement dit, je vous la fait courte en deux ou trois mot: Paul Laurendeau, le seul philosophe philanthrope bénévole au monde …..

  5. Julien Babin said

    MuguetPoing

    Premier mai
    Tout conjugue le verbe aimer. Voici les roses.
    Je ne suis pas en train de parler d’autres choses.
    Premier mai ! l’amour gai, triste, brûlant, jaloux,
    Fait soupirer les bois, les nids, les fleurs, les loups ;
    L’arbre où j’ai, l’autre automne, écrit une devise,
    La redit pour son compte et croit qu’il l’improvise ;
    Les vieux antres pensifs, dont rit le geai moqueur,
    Clignent leurs gros sourcils et font la bouche en coeur ;
    L’atmosphère, embaumée et tendre, semble pleine
    Des déclarations qu’au Printemps fait la plaine,
    Et que l’herbe amoureuse adresse au ciel charmant.
    A chaque pas du jour dans le bleu firmament,
    La campagne éperdue, et toujours plus éprise,
    Prodigue les senteurs, et dans la tiède brise
    Envoie au renouveau ses baisers odorants ;
    Tous ses bouquets, azurs, carmins, pourpres, safrans,
    Dont l’haleine s’envole en murmurant : Je t’aime !
    Sur le ravin, l’étang, le pré, le sillon même,
    Font des taches partout de toutes les couleurs ;
    Et, donnant les parfums, elle a gardé les fleurs ;
    Comme si ses soupirs et ses tendres missives
    Au mois de mai, qui rit dans les branches lascives,
    Et tous les billets doux de son amour bavard,
    Avaient laissé leur trace aux pages du buvard !
    Les oiseaux dans les bois, molles voix étouffées,
    Chantent des triolets et des rondeaux aux fées ;
    Tout semble confier à l’ombre un doux secret ;
    Tout aime, et tout l’avoue à voix basse ; on dirait
    Qu’au nord, au sud brûlant, au couchant, à l’aurore,
    La haie en fleur, le lierre et la source sonore,
    Les monts, les champs, les lacs et les chênes mouvants,
    Répètent un quatrain fait par les quatre vents.

     
    Tiré du recueil de Victor Hugo, LES CONTEMPLATIONS (1856)

  6. Tourelou said

    C’est un grand geste politique d’un artiste doué comme il en existe encore. Il en faut bien quelques uns par cause. Souvent la souffrance donne la force d’agir pour soi et notre société. Sempiternelle histoire des gentils et des méchants, va.

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