Le Carnet d'Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

  • Paul Laurendeau

  • Intendance

Êtes-vous encore marxistes?

Posted by Ysengrimus sur 1 mai 2016

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Le Capital de Karl Marx (écrit en 1867) est un ouvrage copieux et difficile à lire. Il en est ainsi à cause de raisons que je vais expliquer dans une petite minute. Pour le moment osons un mot de synthèse sur Le Capital. En un mot donc, et sans fioriture, la position fondamentale qui fonde l’opus principal de Karl Marx (1818-1883) est que l’organisation de notre vie matérielle détermine les replis les plus intimes de notre conscience et de notre vie intellectuelle et mentale. Les êtres humains configurent et manufacturent leurs conditions d’existences et se donnent ensuite les lois qui les légitiment, les cultes qui les sacralisent, l’esthétique qui les anoblit. On a beaucoup dit, à cause justement du contenu factuel du Capital, que Marx ramenait tout à l’économie, que sa doctrine, pour reprendre un mot qu’on utilise souvent pour décrire sa théorie, était un «économisme». C’est inexact. Ce que Marx dit –et tente d’assumer dans Le Capital– c’est que comme l’organisation de la vie matérielle en perpétuel développement historique détermine notre conscience, il faut étudier l’économie politique (plutôt que le droit, la métaphysique ou la théologie) pour comprendre comment le monde se transforme et comment on peut intervenir sur cette transformation. Mais des pans entiers de ce que l’on nomme fort vulgairement «économie» sont en fait déterminés par les conditions matérielles d’existence plutôt que déterminants sur elles. La Bourse en est un exemple patent, qui suit servilement et irrationnellement les tendances de la production plutôt qu’elle ne les suscite.

Maintenant, si Le Capital est si ardu à lire, c’est à cause d’une des forces de Marx qui était aussi une de ses faiblesses. Il lisait cent fois plus qu’il n’écrivait. Il dépouillait vingt ouvrages pour écrire dix lignes. Il avait une compulsion maladive à l’exhaustivité. Et cette exhaustivité de connaissance, il tenait à en reproduire la teneur dans le produit littéraire fini. Ainsi, Le Capital est gorgé de ces précieux matériaux économiques tirés de la fameuse bibliothèque du British Museum de Londres. Comme, en plus, l’ouvrage procède à une critique de toute l’économie politique antérieure, Marx mobilise (et cite), questionne et altère un volumineux ensemble de connaissances qui ne tombent pas immédiatement sous le sens pour le lecteur contemporain. De tout cela, il résulte implacablement que les arbres empêchent un peu de voir la forêt, dans ce gros traité d’économie politique. Toutes les formidables intelligences qui se réunissaient régulièrement chez Marx, vers 1878, dans sa petite maison de Maitland Park, le lui disaient sans arrêt. Le cordial Friedrich Engels (1820-1895) se sacrifia intellectuellement à rendre la pensée de Marx plus accessible. Il le fit notamment, d’une façon globale et synthétique, dans son essai mordant et caustique contre Ernst Dühring (1878). C’est aussi Engels qui paracheva Le Capital à partir des matériaux laissés par Marx après la mort de ce dernier. La Baronne Jenny von Westphalen (1814-1881), l’épouse de Marx, le très grand amour de sa vie, fut une des critiques les plus explicites du foisonnement démonstratif de Marx. S’il y a un être humain qui a lu et profondément compris la totalité de l’œuvre marxienne, c’est bien Jenny von Westphalen. Un texte de Marx n’était pas fait quand il n’avait pas reçu son satisfecit, le seul vrai imprimatur gouvernant intellectuellement Marx. Jenny était aussi une des seules personnes arrivant à décoder la main d’écriture de Marx. Ceci fit d’elle sa copiste quasi exclusive. Les trois filles de Marx finalement, Jennychen Longuet, née Marx, Laura Lafargue, née Marx, et Eléanor Marx étaient des ferrailleuses de première qui ne laissaient pas une pierre non retournée dans l’édifice mouvant de toutes les réflexions verbales, libres, débridées de leur père. Elles étaient de solides commentatrices, intellectuelles et humaines. L’effort conjuré de toutes ces personnalités fortes contribua à la source, comme celui de millions de travailleurs et de travailleuses par la suite, à rendre la pensée de Marx finalement discernable. Et les principes de celle-ci finirent par se dégager avec une rigoureuse netteté. Et au jour d’aujourd’hui, ces principes ne seraient plus avec nous? Bon, il faut voir…

Une des conséquences directes de la position théorique fondamentale de Marx est qu’il n’y a pas de concept stable, que toute idée «métaphysique» se développe comme halo des conditions matérielles qui l’engendrent. Il inverse son maître à penser Hegel (1770-1831) dans une perspective matérialiste, tout en continuant de s’inspirer de lui. Prenons un exemple: l’idée de justice. Au Haut Moyen-Âge, quand un conflit foncier éclatait entre deux hommes de guerre, la pratique voulait qu’on les enfermât sous un petit chapiteau et les laisse combattre à l’épée courte. Il était reconnu que la justice était du côté du vainqueur, dont le bras avait été guidé par un dieu. Empêcher un homme d’assumer ce rituel combatif aurait été perçu comme une grave entorse à la justice et au droit. Une autre coutume voulait que le meurtrier d’un homme pouvait se dédouaner de toute contrainte en payant à la famille de l’assassiné le wergeld, une sorte de compensation à la mort violente. Ces coutumes se perpétuent aujourd’hui mais sont soit illégales (le duel) soit encadrées dans un dispositif social intégralement distinct, qui altère complètement l’idée de justice qui y est reliée. De nos jours on compense financièrement après des poursuites pour sévices, mais cela ne s’accompagne plus du moindre dédouanement moral. L’idée de justice du capitalisme monopolistique et celle des hobereaux moyenâgeux n’a tout simplement rien en commun. Le développement des conditions matérielles d’existence les relativise radicalement. On peut aussi citer brièvement la notion de «droit d’auteur» que les scribes de l’Antiquité, du Moyen-Âge, de la Renaissance auraient considéré comme une ineptie incompréhensible, et que les hommes et les femmes de l’ère du ci-devant Internet finiront bien aussi par mettre en charpie.

Voilà pour le fondement, pour la base de l’édifice du Capital. Maintenant on peut toujours concentrer notre attention plus spécifiquement sur les grands principes de la doctrine économique formulée dans le susdit Capital. En sabrant dans le détail fourmillant, on peut même justement, si c’est une stimulation pour nous tous, faire la chose en soulevant la question ritournelle de savoir si lesdits principes sont toujours valides en notre temps. Testons-en benoîtement la validité par quatre petits paquets de questions que je vous pose très respectueusement, chers lecteurs et lectrices. Cela pourrait indubitablement s’intituler: Êtes-vous encore marxistes?

1- Considérez-vous toujours que l’action de grandes forces objectives historiques plus vastes que les consciences déterminent le développement des sociétés? Que, dans ces dernières, l’action des «grands hommes» n’est jamais qu’un symptôme, qu’une conséquence déterminée par le mouvement des masses?

2- Jugez-vous toujours qu’une société produit des contradictions internes qui, utiles dans une certaine phase de développement, finissent par lui nuire, et la mener à sa perte? Exemple: la soif de profit, grand stimulateur du capitalisme industriel finit par étrangler l’industrie même, quand il devient plus important de mettre sur le marché un produit profitable que de bonne qualité parce qu’inusable, performant, ou supérieur. Le profit bancaire, basé sur la circulation des capitaux, dégénère en extorsion usuraire quand ses gains ne se font plus par l’investissement productif mais par la multiplication des frais aux usagers et des embrouilles spéculatives abstraites.

3- Croyez-vous toujours à l’existence de l’extorsion de la plus-value, c’est-à-dire au fait qu’une entreprise ne survit que si elle s’approprie une quantité de surtravail issu de son secteur productif et l’accumule dans son secteur non productif? Considérez-vous qu’il y a toujours une séparation entre ceux qui produisent et ceux qui possèdent la richesse produite? Jugez-vous en votre âme et conscience que les travailleurs sont exploités, mais surtout que le capitalisme est voué à les exploiter ou à s’autodétruire?

4- Croyez-vous au caractère transitoire et historiquement limité des classes sociales, ce qui implique que la société de classe elle-même pourrait en venir à disparaître, très probablement suite à une série de chocs violents, de nature révolutionnaire? Êtes-vous de l’opinion voulant que la monnaie, les bons et les assignats, seront un jour des objets de musée comme la couronne, le sceptre, l’épée et l’écu du hobereau?

Si vous répondez «oui» à ces quatre questions, c’est que la pensée mise en forme dans Le Capital peut encore vous stimuler dans vos analyses. Si vous répondez «non» de cœur à une seule d’entre elles, il faut vous demander si vous avez déjà simplement compris ou accepté la racine de la conception marxiste de l’histoire. Voilà. Tout simplement. Alors amis lecteurs, amies lectrice, au jour d’aujourd’hui, êtes-vous encore marxistes?

Et, bon, voyons un petit peu maintenant, en neuf mèmes, ce que Karl Marx (1818-1883) nous dirait de la conjoncture mondiale actuelle:

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Paru aussi dans Les 7 du Québec ici et ici

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22 Réponses to “Êtes-vous encore marxistes?”

  1. Tourelou said

    Oui, et je vous offre un brin de muguet pour célébrer la saison lumineuse.

    [Grand merci, Tourelou. Information complémentaire: MARX WAS RIGHT (en anglais) — Ysengrimus]

  2. Robert Bibeau said

    Oui, je suis encore marxiste.

    [Moi aussi. — Ysengrimus]

    • Caravelle said

      Présenté dans ses principes, comme Ysengrimus le fait ici, c’est assez difficile à réfuter. Ce fut la science analytique de l’histoire mais, roumaine, je peux vous assurer que ce n’en fut pas le Vade-mecum…

      [Je veux bien le croire, Caravelle. — Ysengrimus]

  3. Peephole said

    Sur papier, c’est facile, on peut être n’importe quoi. Sur la gueule, c’est pareil, on peut dire n’importe quoi. Ici, des gens essaies. Et comme tous ceux qui ont essayés avant eux, ils sont attaqués de tout bords tout cotés. C’est, je crois, la différence entre ceux qui parlent et ceux qui agissent!

    • Mura said

      C’est bien beau ces gens qui essaient de ci, de la. Sauf que, bon, le principe fondamental reste ceci (cité d’Ysengirmus):

      Croyez-vous toujours à l’existence de l’extorsion de la plus-value, c’est-à-dire au fait qu’une entreprise ne survit que si elle s’approprie une quantité de surtravail issu de son secteur productif et l’accumule dans son secteur non productif? Considérez-vous qu’il y a toujours une séparation entre ceux qui produisent et ceux qui possèdent la richesse produite? Jugez-vous en votre âme et conscience que les travailleurs sont exploités, mais surtout que le capitalisme est voué à les exploiter ou à s’autodétruire?

      Et si, comme moi, on répond oui à ces question, c’est une révolution complète de nos mœurs socio-économiques qui est requise, pas juste de l’essayage… Violente oui non, ce qu’il va falloir, c’est une révolution.

  4. André Lefuneste said

    Les marxistes-léninistes, c’est comme les évangélistes, quand je les rencontre et qu’ils osent m’aborder, je leur fout mon pied dans le cul et mon poing sur la gueule, ils sont tellement hypocrites et menteurs, ces petit-bourgeois mécréants.

    • Robert Bibeau said

      Alors mon cher Le funeste faut pas vous gêner. La prochaine fois que l’on se rencontre (notez que je ne saurai pas que c’est vous puisque vous n’osez pas vous affichez sous votre nom véritable) pour ma part, c’est Robert Bibeau ici comme ailleurs depuis 65 ans –partout et en tout temps– Je vous disais donc que j’apprécierais que vous veniez me botter le derrière que l’on s’empoigne solidement. Ce sera amusant pour ceux qui nous accompagnent, à défaut d’être excitant pour vous (;-))

  5. Chien Guevara said

    Le marxisme est une théorie à laquelle j’adhère assez; le léninisme fut un gouvernement qui a fait ses preuves, avec ses qualités et ses défauts. Ses principales qualités sont peut-être dues à sa succession par Staline, d’ailleurs…

    Donc pour répondre au titre de l’article: oui et non, dans la mesure où je ne l’ai jamais vraiment été, mais que je trouve que c’est un moindre mal… intéressant.

  6. Bob Lépine said

    Non, je suis l’ambivalent rouge-brun.

  7. Furtif said

    La seule conception du monde possible est le matérialisme scientifique. Elle n’interdit pas la sensibilité humaine et la vision poétique, voire la métaphysique qui ne se mêlerait pas d’expliquer le réel, mais, la seule attitude honnête est la tentative scientifique qui n’apporte aucune réponse définitive et se dresse contre toutes les escroqueries religieuses.
    Tout le réel est rationnel

    Conjecture
    Observation
    Mesure
    Théorie
    Vérification pratique
    Conjecture
    Observation
    Mesure
    Théorie

    Toute explication religieuse du monde est une imposture consciente et délibérée.

  8. Sophie Sulphure said

    En tout cas, voici toujours un documentaire le concernant. Passionnant.

  9. Caracalla said

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    Trop vrai. On continue de travailler sur des marchandises qui sont orientées vers la production ou l’encadrement de la production (surveillance, commande à distance, gestion). Toutes les élucubrations sur l’abstraction cybernétique de l’économie actuelle et autres foutaises dans le genre, c’est du blablabla d’inculte. Aussi, il est beaucoup plus intelligent et adéquat de comparer le logiciel à des raccords de transistors qu’à un langage. Il y a rien de langagier la-dedans. C’est fonctionnel et technicien, strictement, comme du filage, des tuyaux, des aiguillages ferroviaires ou des transistors.

  10. Verne said

    Saine et fine mise au point. Je demeure marxiste, et c’est pour moi un pilier de l’être de gauche. Bien pour ça qu’il va falloir se débarrasser de l’engeance PS, et sans doute des équivalents canadiens pour la gauche de là-bas.

    [S’il y en a. — Ysengrimus]

  11. Mémo said

    Je réponds oui aux 3 premières questions… mon doute vient de la réponse à la quatrième question, mais est-elle bien formulée («croyez-vous» ne me semble pas adéquat, il y a un siècle oui, mais maintenant non).

    [De ce «il y a un siècle oui, mais maintenant non», doit-on tirer qu’en 1916 il était encore possible de croire à la disparition des classe mais qu’aujourd’hui elles sont devenues inéluctablement éternelles OU ALORS qu’au contraire, on pouvait encore croire aux classes dans ce temps là mais qu’elles seraient aujourd’hui disparues? Votre doute sur la réponse à la quatrième question n’est pas limpide. — Ysengrimus]

    • Mémo said

      Mon doute vient qué nous entrons dans la barbarie qui prendra la forme de catastrophe climatique sans doute, il n’y aura point de révolutions, seulement une destruction.

  12. Chloé said

    Phénomène simultanément pervers et révélateur, plus les théories de Marx se matérialisent, plus, dans cette phase ultime du capitalisme, on observe l’autodestruction, la cannibalisation et l’effondrement du système, plus ces théories, et ceux qui les prônent, sont rejetées, et même ridiculisées, par la société dominante.

    [Jusqu’au jour où… — Ysengrimus]

  13. DD said

    Oui, aux 2 premières questions. Pas sûr pour la 3e… Non pas que je ne crois plus aux classes sociales, mais le concept du travailleur doit être revu parce que les ouvriers sont devenus une minorité. À peu près oui pour la 4e, sauf que la révolution, ça je n’y crois plus du tout. Y a qu’à se balader dans les banlieues et dans les zones rurales que personne ne risquera de perdre ce qu’il a pour autre chose…

    [La question c’est pas de savoir si la révolution fait partie de ce que tu valorises encore ou ne valorise plus dans ton ethos personnel. La question c’est: y aura-t-il encore des révolution sociales? J’ai la froide certitude que oui. Et si elles se font pas avec nous, elle se feront contre nous… Aussi: à l’échelle mondiale, les ouvriers ne sont pas une minorité. Quand aux salariés, ils restent une écrasante majorité, même dans le premier monde. — Ysengrimus]

    • DD said

      Pour les salariés, tu as raison : une armée de techniciens. Reste à savoir si nous pouvons encore parler de dictature du prolétariat. Quant aux révolutions sociales, elles peuvent survenir, en effet, n’importe quand. J’ignore si elles se feront contre nous, mais pas avec, compte tenu de mon espérance de vie.

  14. Ricath said

    Je réponds oui aux quatre questions, mais je me définis comme « marxienne ». Comme disait Maximilien Rubel: « N’écoutez pas les marxistes, lisez Marx! »

    [Bien vu. Je seconde. — Ysengrimus]

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