Le Carnet d'Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

  • Paul Laurendeau

  • Intendance

LE GRAND MEAULNES. L’intendance du mystère

Posted by Ysengrimus sur 1 mars 2016

Grand-Meaulnes

Sur la télé qui trône
Un jour, j’ai vu un livre
J’crois qu’c’était Le Grand Meaulnes
Près d’la marmite en cuivre.

Renaud Séchan, «La mère à Titi», album Putain de Camion, 1988

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On a ici une œuvre qui ne ressemble à rien de connu: Le Grand Meaulnes. C’est un roman particulièrement mystérieux. Un grand objet culturel translucide, oublié sitôt que lu mais susceptible de nous déterminer comme la plus dense et la plus radicale des hantises. Mon impression personnelle, certainement largement fantasmagorique, est qu’il y a une copie des Fables de La Fontaine, du Petit Prince de Saint Exupéry et du Grand Meaulnes d’Alain-Fournier (1886-1914) dans tous les foyers francophones. On fouille dans sa bibliothèque, ses étagères ou ses cartons à bouquins un jour de pluie et on finit éventuellement par y retrouver Le Grand Meaulnes. On ne sait pas trop ce qu’il fout là mais il est là. Même si on ne se souvient plus exactement de ce qu’il y a dedans (il ne nous reste que des impressions, des relents d’ambiances, l’atmosphère irisée d’un dispositif intemporel), on a l’impression tangible que ce livre a toujours été avec nous. On l’a toujours plus ou moins déjà lu. Ma copie personnelle de cet ouvrage tout petit mais immense a été imprimée en 1971 (j’avais alors treize ans). La retrouvant dans un placard à bouquins, j’ai d’abord cru qu’elle appartenait à mon épouse Dora Maar. Impossible. Mon nom y est inscrit en frontispice dans mon écriture d’enfant, ainsi qu’à la page 138 (habitude que j’avais quand j’étais collégien). Ce Le Grand Meaulnes là (dont je vous montre la page couverture supra) est bel et bien le mien. Et il est avec moi, bon an mal an, depuis environ quarante-cinq ans…

Paru il y a cent trois ans (en 1913), ce roman se passe en 189… (sans plus). Ce sont des voitures à chevaux, des maisons d’instituteurs et des chaumières de paysans éclairées à la bougie. Et il n’y a aucune référence explicite au temps historique (si ce n’est, une fois, une furtive mention, comme réminiscente, comme lointaine, de la guerre franco-allemande de 1870). Il n’y a ni radio, ni téléphone (de fait tout ce récit délicat et éthéré serait parfaitement impossible à l’ère du téléphone). Et pourtant, ça ne fait aucunement vieillotte ou daté. L’écriture et la sensibilité exprimée dans cette œuvre sont d’une facture singulièrement moderne. On a là, exposée sous nos yeux, une expressivité romanesque d’avant-garde (pour son temps), se déployant en toute simplicité et sans prétention aucune. Il y a dix ans (2006) un film fut fait, basé sur ce roman. C’est un film raté. À tous les défauts usuels (personnages qu’on imaginait autrement, raccourcis pris dans le scénario, grossières déformations du récit et des thématiques) s’ajoutent une sottise et une bizarrerie. La sottise, c’est qu’au lieu de situer le film en 189… on le plante très ouvertement en 1910 (entre douze et quinze ans trop tard donc). Comme la durée des événements évoquées est de quatre ans, on se retrouve, au final, en plein début de la guerre de 1914, réalité nullement mentionnée dans le roman (et pour cause: le roman, qui fut écrit en huit ans, sort en librairie en 1913 et Alain-Fournier lui-même meurt dans les tranchées en 1914). Ce télescopage entre la fiction aérienne et le biographique lourdingue contribue fortement à couler le film, l’enfonçant irrémédiablement dans une ineptie irrécupérable. Voilà pour la sottise. La bizarrerie, passablement inouïe, presque originale (mais hélas, elle aussi, sciemment ratée), c’est que le film se déroule légèrement en accéléré. Les personnages bougent vite, abruptement, ils sont presque sautillants. Et leurs répliques sont débitées au rythme de charge d’une répétition dite «à l’italienne». Ouf, cela les rend largement inaudibles. Je sais pas s’ils ont essayé d’imiter le style cinématographique 1910 ou s’ils ont simplement tenté de tout compresser machine pour faire leur temps mais le résultat est proprement catastrophique.

Consigne de fer: il ne faut pas regarder le film avant d’avoir lu le roman. Si vous faites ça, vous allez foutre toute l’expérience en l’air. Le Grand Meaulnes est un roman prenant, indéfinissable, inclassable, magistral. Je croyais, moi, que, comme Le Petit Chose de Daudet (1868) ou La guerre des boutons de Pergaud (1912), c’était un roman de coming of age de gars, pour petits gars. Erreur immense. Et c’est nulle autre que Simone de Beauvoir, dans ses Mémoires d’une jeune fille rangée (1958) qui, ne ménageant pas l’expression de son enthousiasme pour sa lecture (dans l’entre-deux-guerres) du roman et de la correspondance d’Alain-Fournier, m’a explicitement signalé que le grand Augustin Meaulnes était un personnage hautement romanesque pour les filles et les femmes, rien de moins qu’un type intemporel d’idéal masculin. Comme madame de Beauvoir n’est nullement suspecte de complaisance envers la littérature machique (!), cela changea complètement ma perspective sur cet ouvrage et m’invita à soigneusement le relire. Tudieu de tudieu que je ne fus pas déçu.

Comment vous dire ce qu’il faut dire sans trop en dire? De façon parfaitement inattendue, c’est ce navet raté de 2006 (revu après avoir relu le roman. Curieusement j’avais vu le film en 2006 et en avais aussi tout oublié) qui m’a permis de trouver mon angle explicatif. Suivez-moi bien. L’histoire nous est racontée pas François Seurel (quatorze ans au début du récit, dix-huit ans à la fin). Cet enfant malingre et peu sociable fonctionne initialement comme narrateur-faire-valoir des aventures de cours d’école du grand Augustin Meaulnes (dix-sept ans au début du récit, vingt ans à la fin), sorte de survenant improbable apparu un jour de nulle part et devenu pensionnaire chez les parents Seurel, eux-mêmes instituteurs dans le petit village fictif de Sainte-Agathe (département du Cher, France). La différence d’âge entre le petit Seurel et le grand Meaulnes est incidemment la même qu’entre mes deux fils Reinardus-le-goupil et Tibert-le-chat: trois ans, un monde. Croyez-en ma modeste expertise de papa, le roman fait graduellement quitter le statut de narrateur-faire-valoir au jeune Seurel pour subtilement l’installer dans le dispositif psychologique merveilleusement dépeint du jeune frère intériorisant et idéalisant les hantises et les replis de l’imaginaire de son «grand-frère» Meaulnes. Or, le grand Meaulnes, dans des conditions hautement biscornues dont je vais prendre un soin jaloux à vous taire le détail, a fait la connaissance d’une jeune fille: Yvonne de Galais. Yvonne, tangible mais fugitive pour Meaulnes qui la rencontra, impalpable mais éternelle pour Seurel qui la cherche, va devenir l’objet d’amour cardinal (direct chez Meaulnes, transposé chez Seurel). Et les lectrices, elles, vont très profondément s’identifier à elle (Madame de Beauvoir dixit). C’est difficilement dicible comment c’est fin, touchant et original.

C’est ici qu’entre crucialement en cause l’intendance du mystère. Le roman va nous décrire le cheminement des actions et des amours de Meaulnes mais… dans l’ordre chaloupeux et non-linéaire de leur graduelle découverte par Seurel. L’œuvre est subjectivisée à travers la démarche exploratoire d’un je narrateur cogitant le puzzle factuel qui configura son adolescence. Le film —sottement— décide de relater, lui, les faits dans la linéarité de leur déroulement factuel effectif (plutôt que de leur découverte et leur mise en focus par un sujet sortant graduellement de l’enfance). Le mystère est détruit par le film et avec lui c’est la fine dentelle de l’effet coming of age (transformation graduelle du fantastique enfant en prosaïque adulte) qui se trouve proprement déchiquetée.

Les choses qui se passent dans Le Grand Meaulnes sont petites, villageoises, anonymes, gamines. On évolue, dans tous les sens du terme, à l’intérieur de la miniature de l’enfance. Il n’y a ici rien d’extraordinaire, rien de magique, rien de fantastique. Les effets fort éventuels de féerie ou de fantasmagorie sont strictement des artéfacts de la perspective enfantine… celle sur laquelle on finit fatalement par revenir, comme à regret, quand le décor en est venu à rapetisser. Mais le jolt de curiosité et de nostalgie est incroyablement électrisant et fonde une qualité et un plaisir de lecture peu communs. Oh oui, un vrai artiste vous joue son rigodon sur une seule corde de violon… Mort à vingt-sept ans, Alain-Fournier nous le prouve, avec ce roman quantitativement et qualitativement unique. À lire absolument, d’urgence.

Yvonne de Galais (jouée par Clémence Poésy). Au fond, en ombrage, Augustin Meaulnes (joué par Nicolas Duvauchelle)

Yvonne de Galais (jouée par Clémence Poésy). Au fond, en ombrage, Augustin Meaulnes (joué par Nicolas Duvauchelle)

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21 Réponses to “LE GRAND MEAULNES. L’intendance du mystère”

  1. Caravelle said

    J’avais adoré ce roman, un immense classique. J’envisageais avec appréhension de visionner le film. Vous venez de nettement m’en dissuader.

    [Vous avez raison, Caravelle, de vous tenir à carreau du film, qui est vraiment un regrettable ratage. — Ysengrimus]

  2. Catoito said

    C’est en plein cela, Ysengrimus. Tu le tiens parfaitement. Ce roman est sans égal, Un des grands mystères littéraires français. Et ça prenait un québécois pour me le dire de la bonne façon. Merci.

    [Toujours à ton service, Clermont-Ferrand — Ysengrimus]

  3. Sophie Sulphure said

    le grand Augustin Meaulnes était un personnage hautement romanesque pour les filles et les femmes, rien de moins qu’un type intemporel d’idéal masculin. Comme madame de Beauvoir n’est nullement suspecte de complaisance envers la littérature machique (!)…

    Ceci est particulièrement comique et hautement intriguant. C’est dit: je dois lire ce roman.

  4. Caracalla said

    Pourquoi mettre une photo du film, si tu le trouves raté?

    [C’est que cette photo spécifique, unique, est le seul moment du film qui rejoint un petit peu le monde du roman. — Ysengrimus]

  5. Odalisque said

    Très touchant, Ysengrimus. Tu sais parler d’un livre, toi…

  6. Julien Babin said

    Ce tendre roman a changé ma vie.

  7. Fridolin said

    Donc le jeune gars fantasme sur la rencontre que fait le plus vieux gars de la fille et le jeune gars cherche la fille. Il la cherche pour…

    [Pour la retrouver pour le vieux gars qui la cherche un peu aussi… possiblement… car avec l’enfance qui fout le camps, rien n’est plus exactement cela. Me fait pas en dire plus, Fridolin. Il faut juste lire. — Ysengrimus]

    • Fridolin said

      Et l’intendance du mystère dans ça c’est…

      [C’est le fait que le roman est écrit et nous est livré par le petit gars qui s’est tout fait raconter à moitié et tout croche (par le grand Meaulnes) et a recollé les morceaux par lui-même après, en y engageant largement son propre imaginaire en mutation. C’est la quintessence du fictionnel, cette affaire là, mon Fridolin. — Ysengrimus]

  8. Batelier said

    En tout cas, on peut le lire en ligne.

    LE GRAND MEAULNES (texte intégral en ligne)

    Et je vais pas me gêner…

  9. Égérie said

    Alain-Fournier. Le petit pétard type du début du vingtième siècle, les filles. Et c’est ça que la guerre de 1914 a fait disparaitre par millions? Ça en dit long sur bien des choses contemporaines…

    alainfournier

    • Jujubelle said

      Il a l’air poli et romantique. Il devait avoir de la conversation, en plus… Bon, enfin, il pourrait être mon arrière-grand-père. Revenons dans le monde réel…

      • Line Kalinine said

        Si on se fie à sa biographie, il a eu deux épisodes romantiques —l’un chaste, l’autre pas chaste— avec deux femmes distinctes… soit une vouée à se marier avec un autre (son grand amour, l’épisode chaste), soit une déjà mariée (celle dont il fut le grand amour, l’épisode pas chaste).

        [Excellent résumé. — Ysengrimus]

  10. Piko said

    C’est ainsi, du moins, que j’imagine aujourd’hui notre arrivée. Car aussitôt que je veux retrouver le lointain souvenir de cette première soirée d’attente dans notre cour de Sainte-Agathe, déjà ce sont d’autres attentes que je me rappelle; déjà, les deux mains appuyées aux barreaux du portail, je me vois épiant avec anxiété quelqu’un qui va descendre la grand’rue. Et si j’essaie d’imaginer la première nuit que je dus passer dans ma mansarde, au milieu des greniers du premier étage, déjà ce sont d’autres nuits que je me rappelle; je ne suis plus seul dans cette chambre; une grande ombre inquiète et amie passe le long des murs et se promène. Tout ce paysage paisible – l’école, le champ du père Martin, avec ses trois noyers, le jardin dès quatre heures envahi chaque jour par des femmes en visite – est à jamais, dans ma mémoire, agité, transformé par la présence de celui qui bouleversa toute notre adolescence et dont la fuite même ne nous a pas laissé de repos.

    Nous étions pourtant depuis dix ans dans ce pays lorsque Meaulnes arriva.

    Le souvenir cumulatif, dans ses conditions de diffraction par l’événement-force, contexte idéal pour la mise en place de toutes les fictions.

    [Nous secondons… — Ysengrimus]

  11. Tourelou said

    Les hommes et l’amour… voilà un thème fort ragoûtant pour un jeune ado sentimental. Belle lecture et belle écriture surtout.

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