Le Carnet d'Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

  • Paul Laurendeau

  • Intendance

Réflexion sur les fondements interactifs et informatifs du cyber-journalisme

Posted by Ysengrimus sur 15 février 2016

Extra-Extra
.

Il y a quelques temps, lors d’un débat sur Les 7 du Québec, deux de nos plus assidus collaborateurs ont eu l’estoc suivant, parmi bien d’autres. C’était au cœur d’un de ces grands élans digressifs dont je me tiens bien loin désormais comme participant mais que je lis toujours très attentivement, car la sagesse y percole souvent. Après que Lambda ait déploré la sempiternelle rudesse des échanges, Epsilon lui dit ceci:

Mais Lambda, vous êtes tout autant rude avec vos interlocuteurs, et ça n’est pas grave. C’est une question de style. Et vous montrez que vous êtes particulièrement sensible à la rudesse d’autrui. Ce qui est bien.

Vous savez, sur internet, il ne faut pas prendre tout ça avec le même sérieux que dans la vie. Car tout est ajouté des émotions fantasmatiques sur le net, parce que nous n’avons pas la vraie personne en face de nous. Vraiment, il ne faut pas se focaliser sur des réponses un peu plus rudes que la coutume. Et ça fait partie du jeu. C’est sans conséquence. Et vous pourriez m’en dire autant que ça ne changerait pas l’opinion que j’ai de vous et mon comportement dans mes réponses à vos rudesses, le cas échéant.

Réponse de Lambda:

Vous parlez d’internet, Monsieur Epsilon, moi je vois un moyen de diffusion d’information, un journal, un magazine, un média d’information. Vous voyez ce site comme étant un média social, une sorte de Facebook où le discours citoyen se vautre dans les mondanités et l’opinion, avec bien entendu les accrochages d’usage. Votre vision ne correspond pas à la mienne.

Si on veut faire du Facebook, soit. Mais si on veut faire de l’information et pousser la réflexion, il faut un minimum de crédibilité et de sérieux. Comment voulez-vous concurrencer en crédibilité avec les médias de masse si on joue avec des clowns? Vous voyez beaucoup de professionnels de l’information insulter les gens? Moi, je n’en ai jamais vu.

Ces deux interventions, surtout la seconde, synthétisent toute la problématique actuelle du journalisme citoyen. Le problème journalistique se formule désormais comme suit, c’est inévitable. Comme suit, je dis bien, c’est à dire dans les termes fort peu anodins d’une crise existentielle. Le journalisme est-il un corps de comportements communicatifs normés, fatalement aseptisés, reçus, stabilisés historiquement, avec une certaine façon ritualisée de colliger l’information, de la synthétiser, de la disposer, de la desservir, qui serait constante. Est-il un comportement produisant un corpus circonscrit?… un peu comme la poésie en vers ou les recettes de cuisine sont constantes et à peu près stabilisables à travers le temps.

Ou alors le journalisme n’est-il pas lui-même rien d’autre qu’une vaste manifestation perfectionnée (une parmi d’autres), justement, de mondanité et de formulation d’opinion, dont les cyber-ressources actuelles ne révèlent jamais que la profonde mutation contemporaine. Le journalisme, malgré ce qu’il voudrait bien faire croire, c’est pas une discipline rigoureuse comme, disons, la géométrie. Cela implique d’importantes questions. Le caractère «professionnel» ou «informé» du journalisme traditionnel est-il jamais autre chose qu’une illusion un peu parcheminée de classe élitaire (bien entretenue par la frilosité classique de l’esprit de corps, lui-même effarouché par le progrès que l’explosion actuelle impose). Les divers journalismes jaunes, la presse poubelle ou potineuse ne sont pas des inventions très récentes. Les élucubrations bobardeuses journalistiques, les diffamations de personnalités politiciennes et les relations de rencontres d’OVNI, sont vieilles comme le journalisme. L’internet est loin, très loin, d’avoir inventé tout ça. L’internet n’a pas inventé non plus le discours polémique, dont en retrouve des traces virulentes jusque chez les Grecs et les Romains.

L’élément nouveau des conditions journalistiques contemporaines ne réside pas vraiment non plus dans le fait que n’importe quel ahuri peut s’improviser diffuseur d’information de presse. Rappelons-nous, un petit peu, de l’époque pas si lointaine où celui qui contrôlait le chantier de coupe de bois contrôlait la pulpe, que celui qui contrôlait la pulpe contrôlait le papier, et que celui qui contrôlait le papier contrôlait à peu près tout ce qui s’écrivait dessus. Le journalisme n’a JAMAIS existé dans un espace intellocratique serein et éthéré. Cela n’est pas. Et l’objectivité de la presse, depuis sa conformité au factuel jusqu’à l’équilibre des opinions qu’elle véhicule, a toujours été un leurre de classe, dont l’unique bonne foi, toute épisodique, fut de se laisser aller parfois à croire à sa propre propagande.

L’opposition entre mes deux intervenants ici pose de facto une triade critique Facebook/média citoyen/média élitaire et, nul ne peux le nier, c’est l’espace intermédiaire, celui du média citoyen, qui se cherche le plus et ce, à cause du poids des deux autres. Un mot sur ces trois facettes du tripode.

Médias journalistiques élitaires. Ils sont foutus en terme de crédibilité fondamentale et plus personne de sérieux ne cultive la moindre illusion au sujet de leur partialité de classe. En plus, ils se détériorent qualitativement, en misant de plus en plus sur des pigistes et des gloses et traductions-gloses d’agences de presse. L’électronique les tue lentement comme distributeurs d’un objet (commercial) matériel traditionnel, ce qui les compromet avec une portion significative de leurs lecteurs d’antan. L’éditorial d’autrefois, donnant péremptoirement la ligne d’un quotidien ou d’un hebdomadaire, n’est plus. Il a été remplacé par des chroniques de francs-tireurs vedettes portés plus par leur succès d’audimat que par une base doctrinale effective. À cause de tout cela, un temps, on croyait vraiment les journaux conventionnels condamnés. Mais ils ont manifesté une notable résilience. Mobilisant leurs ressources, ils se sont adaptés, étape par étape, aux différents cyber-dispositifs et, en s’appuyant sur des ressorts empiriques (apprentissage collectif graduel du fonctionnement des blogues journalistiques, menant à leur noyautage) et juridiques (intimidation de plus en plus virulente des formes de discours et de commerce alternatif), ils on refermé un par un les différents verrous de la liberté d’expression et d’action, tout en restant de solides instruments de diffusion de la pensée mi-propagandiste mi-soporifique de la classe bourgeoise. Une fois de plus on observe qu’une solution technique ne règlera jamais une crise sociale, elle s’y coulera comme instrument et la crise continuera de se déployer, dans ses contradictions motrices, sans moins, sans plus. Les médias élitaires n’ont donc pas perdu tant que ça leur aptitude à tout simplement faire taire. Ceci est la confirmation du fait que la qualité intrinsèque, l’adéquation factuelle ou la cohérence intellectuelle, ne sont pas du tout des obligations très nettes quand ton journal est le bras de la classe dominante.

Facebook (et tous ses équivalents tendanciels). L’immense espace où le discours citoyen se vautre dans les mondanités et l’opinion avec bien entendu les accrochages d’usage n’est pas déplorable à cause de l’empoigne qui y règne mais bien à cause de sa dimension de vaste soupe de plus en plus gargantuesque et inorganisée. Qui relit du stock émanant de ces dispositifs? Qui prend la mesure de la censure mécanique par mots-clés qui y sévit de plus en plus nettement. Et, malgré cette dernière, c’est fou l’information qui nous attend, en percolant, dans un corpus de type Facebook (ou équivalents). In magma veritas, si vous me passez le latin culinaire! Sauf que, allez la pêcher… Je me prends parfois à fantasmer une sorte de gros agrégateur hyper-fin (car il serait tributaire de la fulgurance de cette intelligence artificielle authentique qui est encore à être). J’entrerais, mettons «Croyance aux OVNI» ou «Arguments dénonçant la corruption politique» et mon super-agrégateur plongerait dans Facebook (et équivalents) et y pêcherait ces développements et les organiserait, les convoquerait, les corderait, par pays, par époques, par tendances politiques ou philosophiques. Le corpus informatif magnifique que ça donnerait. On s’en fiche un peu pas mal que ces gens se chamaillent entre eux. Ils parlent, ils s’informent, ils amènent des nouvelles, comme autrefois sur les places des villages et dans les grands chemins. Molière a appris la mort de Descartes d’un vagabond venant de Paris monté temporairement sur l’arrière d’un des charriots de son théâtre ambulant. Je peux parfaitement me faire enseigner les prémisses de la dissolution effective du capitaliste pas un gogo méconnu dont le texte dort en ce moment sur Facebook, MySpace ou myobscurewittyblog.com. Ne médisons pas trop des ci-devant médias sociaux. Ils sont la tapisserie du Bayeux de notre époque. Les historiens ne les jugeront absolument pas aussi sévèrement que nous le faisons.

Médias journalistiques citoyens. Entre les deux, il y a les médias citoyens. Un cadre présentatif journalistique un peu à l’ancienne, quoique «pour tous» (commentateurs et auteurs) sur lequel se déverse la tempête interactive, sabrée du cinglant blizzard de toutes les digressions, redites et empoignes. De fait, entre la redite-télex et l’édito de choc, les médias journalistiques citoyens cherchent encore leur formule, et maintes figures d’hier ont jeté la serviette, les concernant. Ces médias alternatifs, où tout est encore â faire, sont principalement cybernétiques bien évidemment. Et ils s’alimentent de deux héritages. Ce sont justement les deux héritages, complémentaires et interpénétrés, qui, bon an mal an, se rencontrent et se confrontent ici, dans mes deux citations d’ouverture: l’interactif et l’informatif. Il ne faut pas se mentir sur les médias citoyens, dont l’exaltation des débuts s’estompe. Les manifestations verbales et conversationnelles de la lutte des classes la plus aigüe y font rage. Rien n’est badin ici, rien n’est formel, rien n’est comportemental (courtois ou discourtois). Tout concerne la lutte des forces progressistes et des forces réactionnaires de notre société pour se positionner et se maintenir dans l’espace, secondaire certes, subordonné mais toujours sensible, de le communication de masse.

La lutte des classes se bridait pesamment, sous les piles de papier encré du journalisme conventionnel. Dans le journalisme citoyen, elle se débride allègrement dans les pixels. Pour le moment, cela ne rend pas la susdite lutte des classes nécessairement plus méthodique, avisée ou systématique mais subitement, ouf, quelle visibilité solaire!

.
.
.

Paru aussi dans Les 7 du Québec

.
.
.

15 Réponses to “Réflexion sur les fondements interactifs et informatifs du cyber-journalisme”

  1. Pierre JC Allard said

    Article intéressant qui prêterait à de longs et féconds développements. Je pense que l’auteur a ici une piste à suivre pour écrire un livre —une thèse— qui répondrait à une interrogation aujourd’hui cruciale en lui donnant un cadre familier et donc potentiellement populaire. Il devrait se hâter de l’écrire, sinon il sera plagié, son concept sinon sa forme, avant que ne soit sèche l’encre de son premier brouillon…!

    Pierre JC Allard

    [Il faut d’abord bien observer cette roue qui tourbillonne encore. Écrire le livre trop tôt est toujours risqué (souvenons nous du Choc du futur, comme cas d’espèce de futurologie ratée). L’écrire trop tard, bah, ce sera effectivement qu’un autre l’aura écrit avant. Qui se soucie du nom de l’auteur si la thèse se donne éventuellement à lire? — Ysengrimus]

    • Caravelle said

      Moi, il y a un certain journalisme citoyen dont je me lasse déjà passablement car il devient aussi confidentiel, hautain et malotru que le journalisme officiel…

      [Absolument… et sans oublier aussi réactionnaire que le journalisme officiel. — Ysengrimus]

  2. Demian West said

    Ysengrimus,

    La faute est de penser comme après les Lumières. C’est-à-dire qu’on se poste devant sa feuille-écran blanche et on se dit, voilà, aujourd’hui je traite tel sujet et je vais bien le traiter, l’audience en veut pour son argent. Et on se met à construire, et à bien faire pour être lu et accepté. Alors que l’époque exige déjà qu’on se mette devant son écran blanc et qu’on fasse le funambule, qu’on passe d’une chose à l’autre comme la pensée vive et plus réglementée. Comme une chanson. Le journalisme d’aujourd’hui est chanté comme une pratique médiévale retrouvée.

    La rationalité a fait son temps. Elle n’a été crée que pour faire patienter le monde jusqu’au retour du Christ qui a oublié l’adresse. Et désormais, la rationalité ne peut plus contenir l’attente désabusée désenchantée. Alors l’info c’est la liberté de ton, il faut mettre dix articles dans chaque article. Et surprendre. Au temps du classicisme il fallait plaire, au temps des Lumières il fallait expliquer, au temps du grand désordre numérique il faut surprendre, et donc créer. Tous ceux qui se contentent d’expliquer, on n’y verra que pédantisme et arrogance, aussi une grande ignorance du savoir de l’autre. Qui suis-je pour dire aux autres ce qu’ils devraient penser ou connaître ?

    [Il y a de cela… mais vous la poussez bien trop dans le sens du fatalisme blasée et dé-facto-cadent. Et l’irrationalisme apolo-farfeluto-christique, houlà, je ne seconde pas. Je ne partage absolument pas non plus votre dépit ès rationalité. — Ysengrimus]

    • Pierre JC Allard said

      Grande sagesse… et Carolle-Anne nous dégotera bien un proverbe chinois pour cela.

      [J’en vois un occidental, en tout cas… Il ne faut pas dire fontaine…
      — Ysengrimus]

  3. Julien B. said

    Excellent papier, par lequel je découvre ce site québécois des 7 de tous les jours. Enfin un peu d’intelligence par ici. Je ne vais pas lire tout le monde sur ce site (il s’en faut de beaucoup) mais vous, alors là, oui…

    [Merci beaucoup. C’est une site de journalisme citoyen diversifié. Vous allez aimer le découvrir, je pense. — Ysengrimus]

    • Julien B. said

      Est-ce qu’il rencontre les critères de cette «troisième voie» citoyenne dont vous rêvez, d’ailleurs un peu naïvement?

      [On devrait y arriver, oui. Je suis optimiste. — Ysengrimus]

  4. SylDess said

    Le débat citoyen prend toutes sortes de formes et c’est bien. Ce qui est inquiétant aujourd’hui, c’est la triche à grande échelle des discours et une forme pernicieuse de cyber-lobbying. Il semble que des gens sont maintenant payés pour déverser des opinions sur certaines questions et chercher à neutraliser un discours contraire, ceci de facon totalement mercenaire. La pube est partout et prend toutes sortes de formes. On a pas fini de louvoyer et de tâtonner pour s’informer.

    [Je seconde. — Ysengrimus]

  5. Caracalla said

    Ysengrimus, que penses-tu du journal citoyen AGORAVOX.

    [Une seconde Caracalla. je te formule ça tout de suite. — Ysengrimus]

  6. Ysengrimus said

    tech-impaired-duck-je-suis-agoravox-le-canard-citoyen-conspiro
    tech-impaired-duck-il-pleut-il-neige-il-vente-des-soucoupes-volantes
    ***
    .
    tech-impaired-duck-je-me-gave-le-ventre-et-la-cervelle-de-grenouilles-occultistes


    ***
    .
    tech-impaired-duck-jouvre-mes-pages-toutes-grandes-a-tous-les-bebes-lalas-antisionistes
    success-kid-le-protocole-des-sages-antisionistes-est-tout-partout-sur-le-net
    success-kid-le-tout-nouveau-bebe-soi-disant-antisioniste-a-une-ligne-doctrinale-bien-brune-au-fond-de-la-couche
    ***
    .
    tech-impaired-duck-le-rouge-et-le-brun-ne-font-plus-quun

    ***
    .
    tech-impaired-duck-vous-lisez-agoravox-comprendre-conspirovox

  7. Line Kalinine said

    C’est vrai que Facebook, c’est fou l’info qui s’engloutit là dedans en pure perte. C’est passablement décevant quand on y pense.

  8. Sophie Sulphure said

    Il ne faut pas se mentir sur les médias citoyens, dont l’exaltation des débuts s’estompe.

    Je seconde ceci. Continuons de dire la vérité, donc. Comme ici…

  9. Marc Ziegel said

    @Paul Laurendeau

    Surtout que les médias citoyens sont très crédibles! Ils n’engagent jamais d’opinions personnelles, n’ont jamais de parti pris, ne sont jamais biaisés et leur information fait toujours l’objet d’une vérification.

    Elle est aussi toujours corroborée par d’autres médias…🙂

    • Éric Chénard said

      @Marc Ziegel

      Si l’absence de parti pris, de biais est votre critère, les médias traditionnels échouent tout autant. C’était peut-être moins flagrant il y a vingt ans, mais aujourd’hui, c’est aussi affligeant que certain.

      • Jean Bédard said

        @Paul Laurendeau :

        Pour ma part je n’ai qu’une confiance limitée aux blogues de citoyens écrit dans leurs sous-sol. En fait ils sont peu crédibles et ne sont pour la plupart que des opinions et non des faits.

        [Pas d’accord du tout. Je seconde plutôt Éric Chénard sur ce point, d’ailleurs crucial. — Ysengrimus]

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s