Le Carnet d'Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

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Entretien avec Paul Laurendeau (par Allan Erwan Berger) sur l’écriture de fiction

Posted by Ysengrimus sur 21 novembre 2015

Henri Julien (1852-1908 ) : La chasse-galerie, 1906. M.N. Bx-Arts du Québec. On dit aussi gallerie, ou gallière, du vieux nom du cheval dans l'ouest français (chasse galopine). Se surajoute la personne d'un Gallery, seigneur impie condamné à chasser dans le ciel pour quelques bêtises dominicales qui n'auront plu ni à monsieur le curé ni au petit Jésus. À rapprocher de la Mesnie Hellequin.

Henri Julien (1852-1908 ): La chasse-galerie, 1906. M.N. Bx-Arts du Québec. On dit aussi gallerie, ou gallière, du vieux nom du cheval dans l’ouest français (chasse galopine). Se surajoute la personne d’un Gallery, seigneur impie condamné à chasser dans le ciel pour quelques bêtises dominicales. À rapprocher de la Mesnie Hellequin. (commentaire de A. E. Berger)

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Allan Erwan Berger: À l’exception notable d’Adultophobie, je crois voir que trois de tes autres romans publiés sur ÉLP : Se travestir, se dévoiler, suivi de L’Assimilande, et enfin Le Pépiement des femmes-frégates, ont en commun d’entrecroiser les genres, les sexes, et jusqu’aux espèces, dans un feu d’artifice de tolérance et de bonne volonté qui met à l’honneur l’aspect lamarckien des changements culturels, puisque ceux-ci opèrent, selon le mot de Stephen Jay Gould, par «fertilisation croisée» plutôt que par essais aléatoires. C’est évidemment flagrant dans Le Pépiement des femmes-frégates, mais on sent que c’est puissamment à l’œuvre déjà dans Se travestir, se dévoiler… Il semble qu’il y ait là un phénomène qui tarabuste Laurendeau, qui le fait se démener. Je suppose que tu as longuement réfléchi à ces orientations qui se font jour dans ces trois textes; aussi, pourrais-tu en tirer ici une synthèse, et peut-on envisager un manifeste?

Paul Laurendeau (Ysengrimus): Je ne sais pas s’il y a du Lamarck là-dedans, mais il y a certainement du Malinowski… Les variantes de l’espèce humaine ne sont pas déterminées par une «civilisation» ou un «primitivisme» qui leur serait transcendant et qui jouerait dans l’abstrait universel et fixé. Un sentiment d’urgence immanent rapproche tous les groupes humains et les fait coordonner leurs enjeux. Je dis qu’il y a du Malinowski, il y a aussi du Condillac. Ils ont trouvé les solutions sans savoir qu’ils les avaient trouvées et s’en sont avisé par après, pour n’en causer que plus tard. Je ne suis pas certain que cette tolérance et cette volonté me tarabustent, comme tu dis, idiosyncratiquement. Nous sommes la civilisation monde. Les groupes se rapprochent, les hommes et les femmes se ressemblent de plus en plus et l’étrange, implacablement, se résorbe. Un manifeste pour cela, je le formulerais comme suit. Mes ami(e)s, vous vivez dans une civilisation fondamentalement tertiarisée. Et un gars assis dans un cubicule devant un ordi ressemble plus que jamais à sa sœur assise dans le cubicule à côté devant le même ordi (donnons-lui donc le même salaire, au fait…). Les sexes se rapprochent, c’est un fait inéluctable et les atermoiements intolérants n’y feront rien. Un bûcheron jadis, c’était un gros gars balèze avec une hache. Aujourd’hui c’est une personne –homme ou femme– dont le physique importe peu, au volant d’un tracteur-tronçonneur. Cela n’y paraît pas tout de suite là, mais le tout des relations humaines se trouve radicalement altéré par cela. Ma fiction des femmes-frégates est le modeste porte-voix de cette vague de fond ethnologique sans précédent connu.

Allan Erwan Berger: À propos des personnages de femmes-frégates… il n’est pas donné à tout le monde d’imaginer de tels phénomènes, et d’en faire ensuite une histoire plausible. D’où viennent ces volatiles, pourquoi ou comment ont-ils pris forme et existence, comment s’est menée l’idée d’en raconter les aventures, d’en modeler un roman? Le lecteur y découvre des messages: inclusion, tolérance… Est-ce volontaire, ou est-ce apparu naturellement? Deux mots, s’il te plaît, sur l’élaboration de cette œuvre.

Paul Laurendeau (Ysengrimus): Réglons d’abord le cas de la fiction démonstrative ou du «roman philosophique». J’appelle cela des essais-fictions. On prend un dispositif notionnel de départ dont on veut a priori faire la démonstration, et on enrobe cette dite démonstration dans un récit fictif, à valeur allégorique ou symbolique ou générique ou métaphorique, qui makes the point, comme disent les américains, avec plus de percutant et en jouissant mieux. J’en écris. Mais je les garde circonscrits dans mon espace-essai, mon carnet (blogue). Cela donne des titres comme celui-ci, du Carnet d’Ysengrimus: De la couverture journalistique d’une grève nord-américaine type: le conflit de travail des zipathographes de la Compagnie Parapublique Tertiaire Consolidée (essai-fiction). Je mets habituellement «essai-fiction» entre parenthèses alors, pour qu’il n’y ait pas la moindre ambivalence. C’est jubilatoire, mais cela reste un texte où le fictif est intégralement subordonné au démonstratif. Un conte didactique presque (ce sont toujours des textes courts, chez moi). Pas de ça, entre nous, dans mes romans. Je ne dis pas que mes romans ne démontrent pas quelque chose. Je dis que la visée démonstrative n’est pas la locomotive de leur engendrement. Le point de départ de mes fictions effectives, courtes ou longues, est de fait délirant. Je veux dire par là qu’il s’identifie quasiment à un événement psychotique. Du rêve éveillé, ni plus ni moins. De la mythomanie appliquée. De l’élucubration considérée comme un des Beaux-Arts. Dans le cas des femmes-frégates, j’ai commencé par les voir voler au dessus de la rivière de mon coin de pays, et le long de l’étrave d’un train de banlieue. Le délire visuel et sensoriel s’accompagne généralement d’un délire verbal. Ces apparitions sont des femmes-frégates (pas corneilles, moineaux, cormorans, ou aigles). Le mot frégate, ça fait navire, vitesse, beauté, et surtout, il y a tellement un splendide contraste de couleurs: plumage noir avec ce beau jabot rouge pour les mâles, les femelles, on inverse. Car, c’est une vieille compulsion de journaliste américain, il faut voir. Il y a donc des femmes-frégates, et ma gorge se noue quand je pense à elles. Dans le torrent de ce que Salman Rushdie appelle la Mer aux histoires (dans Harun & the Sea of Stories), celle-ci bouillonne trop fort. Il va falloir la laisser sortir, elle, comme une déglutition, comme une expulsion urgente. Bon, il y a des femmes-frégates, mais que font-elles? Dans la tempête du bouillonnement verbal, visuel et sensoriel, apparaît et se fixe alors une vieille illustration de chasse-gallerie. Mais le canot ne vole pas tout seul, comme dans le récit d’Honoré Beaugrand ou dans cette image d’Henri Julien que tu commentes ici. Dans mon souvenir, le canot est tiré par des sortes de diables ou de diablesses à plumes. Voici donc une chose que font les femmes-frégates. Elles encadrent ceux qui courent la chasse-gallerie. À ce point-ci de l’expérience, il n’y a pas de synopsis et rien d’écrit. C’est la gestation… Et sa tempête, strictement mentale, peut durer des mois, une année presque. C’est alors le moment qui reste le plus exaltant: des plans apparaissent. Ils sont récurrents, ils m’obsèdent. Ils me hantent. J’y pense tout le temps, du soir au matin. Je me les repasse comme la bande passante d’un crime. Pour Le Pépiement des femmes-frégates, le premier plan qui me vint à l’esprit c’est quand Kytych (dont je ne sais pas encore le nom) montre son ventre à Claude pour réclamer sa couvée, dans le canot des voyageurs qui clapote doucement sur la rivière, sous la petite neige. J’ai vu ce plan unique pendant des semaines. Il dictait l’histoire à venir, littéralement. Il fallait que l’histoire soit, pour que ce plan s’y coule discrètement, sans bruit. Les plans-hantises vont arrimer des thèmes avec eux. Les idées suivront, à la onzième heure. Ici les idées et les notions ne montrent pas le chemin. Elles sont, au contraire, à la remorque de la fiction. Puis il y aura une gare. Une gare, une gare. Je me promène dans Montréal (qui deviendra Ville-Réale fusion de son vieux nom, Ville-Marie, et de son nom actuel – le fait que ma belle-doche s’appelle Marie et que mon père s’appelle Réal, on n’en parlera pas), à la recherche d’une vieille gare. C’est la voix tellement purement joualle de ma vieille mère, grande voyageuse en train régional et interprovincial du CiPiArre qui me tinte alors dans la tête: «Tu descends à Gare Centrale ou à Gare Windsor?» — Toujours à la Gare centrale, maman.» Jamais à la Gare Windsor, aujourd’hui convertie en complexe tertiaire. La voici, la gare qu’il me faut. Je vais la voir pendant une tempête de neige. Les autres immeubles montréalais la surplombent aujourd’hui mais son allure de faux manoir écossais genre décors de Tim Burton reste parfaitement imprenable. Casting de la gare Windsor. Prénom royal et calembours acides obligent, elle deviendra la Station ferroviaire Gotha et des femmes et des hommes-frégates vont girer autour de ses tours. Et ce sera un mystère. La chasse-galerie, la Gare Windsor, merde, pour intégrer ces éléments délirants spécifiques, il faudra faire, dans ce cas-ci, un roman à saveur historico-légendaire. La saveur historico-légendaire du roman emboîte alors le pas aux images-taches d’origine. Pas de complexe avec les genres. Ils servent la pulsion fictionnelle, pas le contraire. Fait au conséquences narratives et thématiques incalculables: il nous faudra aussi une langue d’époque… Pas de complexe avec la langue, contrairement à d’autres…

Allan Erwan Berger: Il n’y a toujours pas de synopsis…

Paul Laurendeau (Ysengrimus): Il n’y a toujours pas de synopsis, mais les plans et le bazar connexe s’accumulent maintenant dangereusement, tant et tant qu’il va falloir en confier certains au papier. Pas trop. J’évite de me surcharger de matériaux préliminaires pré-synopsis, c’est le risque parfait pour perdre le focus et ne finir qu’avec de superbes matériaux en un beau lot bancal trop-long-pour-une-nouvelle-trop-court-pour-un-roman (j’ai de cela à revendre, sur plein d’autres sujets. Aujourd’hui, dans l’urgence, je m’efforce de mener mes projets à terme). Dans le cas du roman Le Pépiement des femmes-frégates, un court texte préliminaire a été directement rédigé avant synopsis: c’est celui de la furtive interaction du caporal Borough avec ses sbires. Il est en anglais, ça ne s’improvise pas. J’ai écrit le premier jet et l’ai fait scrupuleusement relire par des copains torontois, en leur expliquant que je cherchais un ton siècle dernier, comme celui du régiment britannique du Pont de la Rivière Kwaï (À grands coups de Good show, McKinnon!). Mes copains m’ont finalisé ça huit sur huit et refusent obstinément des remerciements explicites. Je ne savais rien de mon histoire, sauf que le jeune homme-oiseau Merkioch, qui rencontre le caporal et ses hommes sur le flanc du mont Coupet, est homosexuel. Le contraste entre ces virilités débonnaires badernisantes et son élégance sauvage et jeune étaient donc déjà dans les cartes. Je ne savais pas alors que j’annonçais un autre thème. Puis vient le jour du synopsis. Cela m’a pris à la Gare Centrale justement, dans un resto tapissé d’images ferroviaires antiques – ça ne s’invente pas. On prend du papier et un stylo à l’ancienne et on se résume d’abord le truc, gentil et simple. C’est un film qu’on a déjà vu, hein, ou un rêve qu’on retrouve. On se résume le coup sur six ou sept feuillets. Pas trop. Le synopsis couvre environ 70% de la trame du récit. Il faut laisser de la place pour la folie au fil des chapitres. Quand Sitis vole le téléphone mobile de Denise Labise, ce n’était pas dans le script. Cela nous est venu à Sitis et à moi dans le feu de l’action, quand Denise nous ajustait notre jolie robe de batik et que la poche de sa veste s’entrouvrait sur le téléphone qu’elle y avait distraitement posé. Les autres péripéties ont suivi. Alors disons, 90% du scénario et 60% des péripéties, tel est le synopsis idéal. Il faut ensuite le découper par chapitres, bien répartir les périodes d’entrée des éléments d’information (capital si vous avez une intrigue à énigme, genre policier, mais toujours important, en fait), puis s’y tenir (surtout aux moments d’entrée des infos – c’est le seul élément de synopsis absolument ferme – le reste bougera et il faudra bouger avec). Et enfin il faut rédiger, d’un coup, en trente jours, à raison d’un chapitre par jour. Cela ne se fait pas à temps perdu…

Allan Erwan Berger: Mais alors les thèmes, le fameux message?

Paul Laurendeau (Ysengrimus): Tu écris un roman, mon baquet, pas un manifeste situationniste. Garde un œil prudent sur le radar idéologique et raconte ton histoire, les thèmes suivront bien. Occupe-toi de ta fiction et ton message s’occupera de lui-même. Tes lecteurs te diront que ton ouvrage porte sur l’inclusion et la tolérance, alors que tu n’auras simplement été qu’inclusif et tolérant de ta personne écrivante, comme tu l’es toujours à la ville, au foyer, et surtout dans ton monde de fiction, car tes personnages, tous sans exception, tu les aimes d’amour.

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5 Réponses to “Entretien avec Paul Laurendeau (par Allan Erwan Berger) sur l’écriture de fiction”

  1. Catoito said

    C’est toujours passionnant quand deux écrivains discutebt du processus de création.

  2. Caravelle said

    « un feu d’artifice de tolérance et de bonne volonté »

    Il est tellement sain que notre Ysengrimus alimente ce feu là. le monde en a bien besoin.

  3. Le Boulé du Village said

    Ah ben, c’est bon en bâswell!

  4. Fridolin said

    Moi aussi ça me dit quelque chose une chasse-gallerie tirée par des diables ailés.

  5. Tourelou said

    Peut-on qualifier ses œuvres de post-modernes, ses créations nous font souvent revivre de ces codes traditionnels. Des poésies élevées en fiction parfois pulpeuses… c’est un peu cela? Il me rapproche de cette citation de Paul Valéry sur Monsieur Teste: « Nous ne gardons pas de ménagements avec celui qui est en nous. » Créez, écrivez et éparpillez vous, heureux créatifs.

    [Je dirais anti-réalistes plutôt que post-modernes. Mais on va pas aller chipoter… – Ysengrimus]

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