Le Carnet d'Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

  • Paul Laurendeau

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THE YOGI BOOK… Le sage n’est plus, sa sagesse reste

Posted by Ysengrimus sur 1 octobre 2015

yogi-berra

Peter Lawrence Berra (1925-2015) dit Yogi Berra vient de nous quitter. Il fut receveur pour les mythiques Yankees de New York de 1946 à 1963. Il fut un de ces innombrables joueurs en pyjama rayé qui hantent le panthéon des figures incroyables du baseball majeur (il portait le numéro 8, retiré depuis, et, fait crucial, le personnage de dessin animé Yogi Bear fut nommé d’après lui, pas le contraire). Un mot brièvement sur sa fiche. Frappeur, Yogi Berra tint une moyenne au bâton très honorable de .285. Pour obtenir ce chiffre, au fait, vous divisez simplement le nombre de coups de bâtons fructueux par le nombre de présence au marbre. Si un joueur se présente au marbre 20 fois et frappe la balle correctement huit fois (8/20 soit 40%), il se retrouve avec une moyenne au bâton de .400 et… finit catapulté au Temple de la Renommée s’il tient cela en carrière (le monstrueux Babe Ruth, le titan des titans du baseball majeur tint une moyenne globale de .342). De plus, Yogi Berra cogna 359 coups de circuits en carrière (Babe Ruth en cogna 714). Encore une fois: honorable. En défensive, Yogi Berra fut un receveur talentueux qui, entre autres exploits, fut justement le receveur de la fameuse partie parfaite lancée par Don Larsen lors de la Série Mondiale de 1956 contre les Dodgers de Brooklyn. On aura compris qu’une partie parfaite se réalise quand, oh merveille, aucun des 27 frappeurs (3 par manche de jeu avec 9 manches dans une partie) de l’équipe adverse n’arrive à frapper la balle que vous lancez/recevez. Berra fut intronisé au Temple de la Renommée du Baseball Majeur en 1972. Après une carrière de gérant moins fructueuse s’étalant cahin-caha jusqu’en 1989, Yogi Berra prit une retraite paisible et l’affaire aurait pu en rester là, avec un mérite sportif aussi parfaitement incontestable que solidement circonscrit au petit monde des grands stades.

Mais non, cet homme peu instruit, jovial, simple et spontané, allait devenir, presque sans s’en rendre compte et quasiment malgré lui, l’un des héros populaires les plus bizarres et les plus originaux de l’Amérique du 20ième siècle. Et qui plus est un héros intellectuel… En effet, Yogi Berra est à l’origine d’une série d’environ 70 aphorismes populaires (les fameux Yogismes, tous colligés dans THE YOGI BOOK) qui font de lui l’un des penseurs (absolument sans ironie) les plus cités par ses compatriotes. Son ami et ancien confrère avec les Yankees Joe Garagiola nous dit ceci, dans la préface de l’ouvrage (je traduis – P.L.):

On peut bien rire et se prendre la tête quand Yogi dit quelque chose de curieux comme «Tant que c’est pas fini, c’est pas fini», mais vite on se rend compte que ce qu’il dit est tout à fait cohérent. Et on en vient à utiliser ses paroles nous-mêmes car, finalement, elles s’avèrent un mode d’expression parfaitement adéquat pour les idées spécifiques auxquelles nous pensons.

De fait, la clef du mystère des Yogismes, c’est la logique toute simple de Yogi. Il emprunte peut-être une route distincte de celle que nous emprunterions pour raisonner, mais sa route est la plus rapide et la plus vraie des routes. Ce que vous diriez en un paragraphe. Il le dit, lui, en une seule phrase. (p. 5)

La transmission populaire des aphorismes de Yogi Berra, via un colportage oral et médiatique s’étalant sur plus d’un demi-siècle, avait, avant la publication de ce petit ouvrage définitif, connu un certain nombre de brouillages et de distorsions regrettables. On imputait à Yogi Berra toutes sortes de citations farfelues, peu cohérentes, souvent excessivement ridicules et clownesques, d’où le sous-titre de l’ouvrage: J’ai pas vraiment dit tout ce que j’ai dit (pour dire: je n’ai pas vraiment dit tout ce qu’on m’impute – mais le fait est que je reste quand même présent aux aphorismes qu’on m’impute et que je n’ai pas textuellement dit – Ouf, Joe Garagiola a raison, la formule de Yogi surprend, mais elle est bien plus rapide). Un petit nombre des aphorismes de Yogi Berra sont intraduisibles parce qu’ils jouent sur des effets de sens spécifiques à la langue anglaise. Mais la majorité d’entre eux se transpose parfaitement en français (ou dans toute autre langue), ce qui garantit sans conteste leur impact de sagesse. Citons en six, sublimes :

Quand vous arrivez à une croisée des chemins, eh bien, prenez là (p. 48)

Si le monde était parfait, il ne serait pas (p. 52)

Si vous ne pouvez l’imiter, évitez donc de le copier (p. 63)

On arrive à observer énormément simplement en regardant (p. 95)

L’avenir n’est plus ce qu’il était (pp. 118-119)

Tant que c’est pas fini, c’est pas fini (p. 121)

Chacun des quelques soixante-dis (70) aphorisme est cité dans sa formulation propre et replacé dans le contexte verbal qui fut celui de son émergence spontanée initiale. L’ouvrage se complète de la préface de Joe Garagiola (pp 4-5), d’une introduction très sympathique écrite par les trois fils Berra (pp 6-7), de photos et de commentaires d’amis et d’anciens collègues de ce surprenant philosophe vernaculaire. Et, pour le pur plaisir, une grande photo de famille nous présente (pp 124-125) les enfants et les petits enfant du Sage, avec un aphorisme numéroté par personne. C’est ainsi que l’on apprend qu’une de ses petites filles du nom de Whitney aurait dit un jour:

Comment puis-je la retrouver si elle est perdue? (p. 125)

Eh bien… la sagesse inouïe de Yogi Berra, elle, n’est plus perdue. Ce petit ouvrage délicieux la retrouve. Toute l’Amérique cogitante y percole. Ne cherchons plus ses philosophes, ils sont à se courailler, en ricanant comme des sagouins et en pensant à leur manière, autour de tous les losanges de baseball, connus et méconnus, de ce continent incroyable …

Yogi BERRA, The Yogi Book – I really didn’t say everything I said, Workman Publishing, New York, 1998, 127 p.

C'est très difficile de formuler des prédictions, surtout à propos du futur...

C’est très difficile de formuler des prédictions, surtout à propos du futur…

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14 Réponses to “THE YOGI BOOK… Le sage n’est plus, sa sagesse reste”

  1. Tourelou said

    RIP Monsieur Yogi Berra. Merci pour les savoureux yogisme et quelle belle carrière.

  2. Pierre Lapierre said

    Un autre exemple sympathique et sublime de la sagesse du clown…

  3. Caravelle said

    Incroyablement curieux et pittoresque!

  4. Catoito said

    Quand vous arrivez à une croisée des chemins, eh bien, prenez là

    C’est totalement vrai! Il ne faut surtout pas rebrousser chemin. Il faut affronter ses choix et les assumer. Très sage votre sage à casquette, Ysengrim.

    • Anthony Donnetti said

      En fait, quand il l’a énoncé, cette phrase n’avait rien de métaphorique. Il indiquait tout simplement le trajet à suivre pour se rendre à sa maison à Montclair, New York, les deux chemins se trouvant à équidistance entre la route principale et sa maison.

  5. Caracalla said

    Il est difficile de ne pas être tenté de rapprocher l’aphorisme Tant que c’est pas fini, c’est pas fini du paradoxe d’Achille et de la tortue.

    [Il y a une corrélation, incertaine mais tout de mème palpable. Absolument exact. – Ysengrimus]

  6. Sophie Sulphure said

    Je ne savais pas que Simone Signoret était une YogiBerriste!

    Signoret nostalgie

    [YogiBerriste hautement involontaire, je pense. Il s’agit ici incontestablement de provignements vernaculaires parallèles… En tout cas, grand merci du rappel, – Ysengrimus]

  7. Le Boulé du village said

    Je me souviens d’avoir vu sa biographie. Simplement extraordinaire dans l’ordinaire. J’ai oublié le titre (c’est en anglais)…

    [YOGI BERRA: IN HIS OWN WORDS (2006). Une joie sans mélange. – Ysengrimus]

  8. PanoPanoramique said

    Ceci dit, faut en revenir aussi, hein. Les temps on changé, la balle a roulé et moi, ben, je suis comme les petits cul d’aujourd’hui: je préfère le foot (soccer)…

    Yogi-Berra-Over

  9. Julien Babin said

    En tout cas notre Ysengrim est hanté par Yogi Berra depuis un bon moment.(en anglais):

    AN INQUIRY INTO A SAMPLE OF VERNACULAR PHILOSOPHY: THE APHORISMS OF YOGI BERRA (by Paul Laurendeau)

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  10. LaVacheEnragée said

    Dans son livre When You Come to a Fork in the Road, Take it! (2001), il raconte un épisode assez charmant qui s’est passé au Musée Yogi Berra à Montclair, New York. Deux visiteurs du musée, en rencontrant Yogi, lui ont demandé de produire un Yogisme spontanément. Il leur a expliqué qu’il ne fonctionne pas comme ça, qu’il n’invente pas ces phrases. « Si je pouvait les inventer spontanément, je serais célèbre! » (« If I could just make ’em up on the spot, I’d be famous! ») Délicieux.

    [Magnifique. – Ysengrimus]

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