Le Carnet d'Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

  • Paul Laurendeau

  • Intendance

Mon Béla Bartók

Posted by Ysengrimus sur 26 septembre 2015

Bartok et son epouse

Il y a soixante-dix ans pilepoil mourrait Béla Bartók (1881-1945). C’était un grand et un vrai de vrai. Il fut musicien, compositeur, et musicologue. Il jouait le piano, souvent sur scène, à deux pianos, en compagnie de son épouse. Il composa dans le ton et le style atonal magistraletiltatement véhiculateur de l’oh-mancipation de la dissonance. Il lirait son affaire mutatis mutandis, comme mes grands poteaux Schoenberg et Webern. Il fut aussi un des fondateurs empiriques et héroïques et l’ethnomusicologie. En compagnie d’un de ses collègues rigoureux et méthodique. Bartók a effectivement colligé, entre 1905 et 1915, dans les villages d’Europe Centrale, 3,400 mélodies roumaines, 3,000 mélodies slovaques, 2,700 mélodies hongroises. Il a aussi fait des relevés ethnomusicologiques en Algérie et en Turquie. C’était très nouveau à l’époque, ce genre de travail de terrain, et ce fut même controversé dans sa patrie (on lui reprocha notamment d’être un mauvais nationaleux vu qu’il ne consacrait pas ses énergies exclusivement au folklore musical hongrois). La documentation raconte qu’il enregistrait et notait cet immense corpus de musique folklorique. Notait, je vois très bien l’affaire. Ces musicos d’il y a cent-dix ans devaient pouvoir te saisir sur du papier à musique un air du tout venant dans une taverne à peu près comme on chope aujourd’hui une photo ou un bout filmé sur un téléphone. L’ethnographie se faisait quasi-exclusivement avec calepin et crayon dans ce temps là et, solidement formé et entraîné à ça, l’anthropologue, le dialectologue ou le musicologue de terrain, avait un peu tous les talents captables sur papier. Croquis d’objets usuels, cartes topos tracées en cours d’excursion, retranscriptions phonétiques pour les langues et les accents, notation en reconnaissance d’un air musical. L’appareil enregistreur de l’ethnographe de 1905, c’était l’ethnographe lui-même! Et la bande magnétique c’était son calepin. Tant et tant que enregistrait, je vois moins déjà. Vous imaginez un studio portatif de 1905 avec le cornet et les cylindres genre Thomas Edison et le groupe électrogène… barouetter tout ça à dos d’homme dans les hameaux et les villages de la Hongrie ou de la Roumanie profonde? Ça a du se faire mais de là à donner un résultat sonore probant. Bref. J’ai pas le CD des relevés ethnomusicaux de Bartók, en tout cas. Tandis que les retranscriptions musicales et les analyses descriptives de ses relevés, elles, on les trouve. En tout cas, quoi qu’il en soit, la Première Guerre Mondiale va lui jeter ses activités d’ethnomusicologue par terre et il ne pourra jamais les reprendre. Par contre, ses activités de compositeurs, elles, se déploient au plus intensif environs sur 1915-1935. Et elles, ce sont les nazis et leurs sympathisants hongrois, puis la Seconde Guerre Mondiale, qui vont les compromettre. Bartók devra éventuellement fuir en Amérique, où il mourra, un peu tristounet et nostalgique du pays, d’une leucémie (inavouée par ses pairs), en 1945.

Face à la réalité, somme toute inusitée, pour ne pas dire unique, d’un compositeur majeur ayant très profondément fouillé un segment important du folklore musical de son temps, on s’est beaucoup gargarisé avec l’influence qu’aurait eu la musique populaire campagnarde hongroise (par opposition, par exemple, à la musique urbaine tzigane qui avait pignon sur rue à Budapest à cette époque) sur l’œuvre composée de Béla Bartók. J’ai mes difficultés avec toute cette affaire d’influence populaire sur la musique orchestrale composée. De Béla Bartók à Duke Ellington, j’ai pas l’impression que les grands gogos songés qui composent pour orchestre dans le majestueux cadre institutionnel de la musique de concert (classique, romantique, post-classique, jazzique… nommez-la comme vous voudrez) sortent vraiment de leur idiome et de leur for(t) intérieur. Pour prendre un exemple québécois qui est solide (même si malheureusement il ne résonnera pas pour tout le monde — on a l’universalisme qu’on a, que voulez-vous), je dirai que Gilles Vigneault et Plume Latraverse sont bien plus profondément influencés par la musique folklorique et/ou populacière-populaire de leur temps que leurs contemporains André Gagnon ou François Dompierre. Et vlan. CQFD dans les dents. Mais laissons ça. On en reparlera une autre fois, ou ailleurs, ou jamais. Ces bébelles de musique et société, ça reste une affaire passablement compliquée et pas toujours si douce à l’oreille.

Autrement dit, si je me glose sommairement sur toute cette vaste patente des influences et des citations sonores, je suggère tout prosaïquement que Béla Bartók faisait son trip et qu’il s’en foutait pas mal d’être hongrois du cru ou d’être euro-classique. De fait, force de caractère oblige, c’était un athée et un internationaliste, alors vous vous doutez bien que le chœur des pleureurs et des pleureuses, il le laissait sous la sourdine des temps dormants bien plus souvent qu’à son tour. Il fut de fait les deux (hongrois du cru et euro-classique) mais plus par action des forces historiques objectives sur son art qu’en vertu d’une prise de parti étroite, formulée ou résolue. Sa vraie prise de parti était de fait bien plus large que celles de ses différents doxographes: c’était celle de la musique. En tout cas, tout ça pour finalement vous dire que moi, mon Béla Bartók, il pète en huit pétarades en grappes de tonnerre. Et j’ai nommé:

Les quatre pièces pour orchestre (1912)
Magistral, atonal. Scintillant aussi, comme aquatique. Si vous vous demandez c’est quoi ma conception de la musique composée pour orchestre, c’est ça. Il fait gricher et dérailler l’orchestre, ce gars. Et aussi, ouf, 103 ans après le coup, on se dit que ce son musical au jour d’aujourd’hui, eh ben, d’une façon ou d’une autre, il est partout, il est en nous, on vit littéralement dedans. On dirait la bande sonore d’un spectacle du Cirque du Soleil.

Le prince de bois (1914-1916)
L’étrange orchestral, en bloc. Il faut écouter ça sans regarder le ballet-pantomime (au moins la première fois). C’est un bruit puissant, dense, horizontal, amalgamé, fort, unaire. Il y a des moments de discrète cacophonie collective fort passables. Ça me réconcilie un peu avec le grand orchestre. Et pourtant, le grand orchestre et moi, on a eu des mots. À éviter soigneusement, par contre, en cas de migraine.

La cantate profane (1930)
C’est des chœurs et un baryton qui gueulent de concert, dans l’hémicycle. Des chiens hurleurs pur sucre avec l’orchestre qui leur répond en pétant par intermittence. Tu te mets ça au coton et c’est la messe de l’athée sans discontinuer. Bartók (pas aussi sublimement que Webern, mais bon) arrive à me faire assumer ces voix opérateuses si talentueuses et auxquelles on fait désormais ressasser bien trop de stéréotypes creux, eu égard à ce qu’elles valent.

Musique pour cordes, percussions et célesta (1937)
Ceci serait, selon les thuriféraires de Béla Bartók, sa grande contribution au progrès de la ci-devant musique universelle. Il faut en fait l’écouter souvent pour finir par bien le sentir. C’est une «œuvre difficile» comme on dit chez les collets montés. On sent, en prenant contact avec cette pièce, combien les musiques de films, les fameux scores, ont pu être influencées par les atonaux exploratoires du siècle dernier. Vaut indubitablement le détour.

Les six quatuors à cordes (1907, 1915, 1927, 1928, 1934, 1939)
Ces six là, c’est mes Béla Bartók absolus. Mes Béla Bartók à écouter en boucle quand la soif d’atonalité me prend au corps. C’est de la musique de chambre, il parait. Ça a joué une couple de fois dans ma chambre, en tout cas, je vous en passe mon carton. Entendre grincer tous ces crincrins de fer et de bois et sentir qu’ils font enfin quelque chose… quand il ne font si souvent que rien de rien en pompes, ça vaut indiscutablement la ballade.

Concerto pour orchestre (1943)
En écoutant celui-ci, on reste avec le net sentiment que la musique post-classique ou néo-classique devrait plutôt s’appeler de la musique non-mélodique, ou trans-mélodique, ou multi-mélodique, ou archi-rhapsodique. Bref, on a ici une belle étude de la transgression du mélodique unaire ou monocorde ou linéaire dans la musique moderne d’orchestre. C’est d’autant plus révélé par le fait que la composition fait alterner les flonflons d’orchestres et les pépiements d’instruments isolés, ces derniers souvent des bois. Sensibilités lyriques ou lireuses s’abstenir. Souvent sautillant, comme bucolique, c’est en fait, très ouvertement, du son d’atmosphère sans atmosphère.

Concerto pour alto et orchestre (1945)
Le violon alto, instrument favori d’un de mes personnages favori de roman (Sylvane Paléologue) gagne vraiment beaucoup à se voir donner de l’espace d’expression. Ce concerto inachevé installe implacablement l’alto dans nos entrailles. C’est tranquille, puissant, ample, poignant.

La sonate pour violon solo (1944)
Une de ses dernières compositions. Une commande particulière que lui avait fait Yehudi Menuhin. Le violon est tout nu, tout seul et il jette la baraque par terre. On a pas assez composé pour un instrument à archet et cordes solo. Bartók l’a fait juste avant de partir et ce fut toute une fois. Aussi celle là, c’est juste trop grand. Je vous l’hyperlie dans la magnifique interprétation de Viktoria Mullova. Et restons les yeux fixés dans le fixe avec l’observation générale suivante: c’est ce que Bartók fait avec les représentants isolés ou groupés de section des cordes qui est indubitablement le plus magistral.

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Mon Béla Bartók est donc fondamentalement idiosyncrasique ET historique. S’il est traversé par des influences populaires ou vernaculaires, il les domine, les harnache même. S’il compose, il se laisse porter par l’idiome distendu et problématique de ses conservatoires de souche et là, c’est le lyrisme classico-pompier qu’il harnache (pas toujours complètement d’ailleurs). Faites ce que vous voudrez de mon Béla Bartók. Simplement écoutez–le, un tout petit peu. Il reste que c’est un grand et un tripatif. On en parlera encore longtemps dans les cénacles.

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23 Réponses to “Mon Béla Bartók”

  1. Tourelou said

    Un oncle Gaspésien nous a fait tripper sur des reels de Ti-Jean Carignan. Je ne sais pas d’où vient cette expression reel? Vous pouvez sûrement nous l’expliquer. Merci, votre texte me ravive ce beau souvenir d’enfance, et nous ouvre l’esprit à un répertoire libre.

    [Dans les vieille version de l’anglais, l’étymon de reel renvoie à un mécanisme tournant sur un axe, genre moyeu de machine agricole ou mât de moulin. Il est assez net que cette idée de rotation orchestrée, mécanique, d’en ensemble s’appliquait initialement aux danses de fêtes campagnardes qui, individuellement ou collectivement, consistaient en de grande rondes harmonieuses éventuellement coordonnées par le calleur. Par extension le nom du mouvement de la danse s’appliqua à la musique censée le provoquer. Le terme fut importé dans les Amériques par nos compatriotes anglais, écossais et irlandais. – Ysengrimus]

  2. Caravelle said

    Excellent billet. Superbe. Et je suis en harmonie profonde avec votre sélection dans le corpus musical de ce géant.

  3. Brigitte B said

    J’ai mes difficultés avec la musique atonale.

    [Pourtant vous en entendez souvent (sans l’entendre)… si vous visionnez du cinéma d’art et essai. – Ysengrimus]

  4. Caracalla said

    Voici le Béla Bartók absolu, selon Ysengrimus:

  5. Catoito said

    C’est assez passionnant ce que tu racontes à propos du calepin de l’ethnographe. C’est vrai qu’on perd cette savante perspective là, avec les technologies modernes.

    [Oh, l’ethnographe payait de sa personne, dans ce temps là. Je me souviens, lors de ma formation universitaire à Paris (1983) avoir fait, dans un séminaire d’ethnolinguistique du CNRS, de la retranscription phonétique pour dialectologues, debout, l’oreille tendue, calepin en main, devant le témoin qui raconte un truc dans une langue étrangère. C’est pas tout de suite évident. Le magnétophone (puis la caméra) on tué ce savoir faire très perfectionné et devenu passablement vermoulu. – Ysengrimus]

  6. Piko said

    Donc pour toi, l’influence de la musique folklorique sur la composition de Béla Bartók, c’est pas assuré?

    [J’ai mes difficultés avec ça, oui. Évidemment, tout influence un compositeur majeur… quelque part (y compris les départs de trains et le glouglou des pintades). Mais laisser croire que, de par son expérience d’ethnomusicologue, Béla Bartók aurait monté la musique populaire hongroise, roumaine ou turque en composition classique, non. Sincèrement, c’est toc, simpliste et c’est pas ce que j’entends. Moi, je vois deux Bartók, le folkloriste puis le compositeur, hélas, encapsulés historiquement (et séparés l’un de l’autre) par deux guerres mondiales. – Ysengrimus]

  7. Sylvie des Sylves said

    Son portrait, par Aubrey Schwartz:

    Bela Bartok-Aubrey Schwartz

    [Tripatif. – Ysengrimus]

  8. Line Kalinine said

    «j’ai pas l’impression que les grands gogos songés qui composent pour orchestre dans le majestueux cadre institutionnel de la musique de concert (classique, romantique, post-classique, jazzique… nommez-la comme vous voudrez) sortent vraiment de leur idiome et de leur for(t) intérieur.»

    Je seconde ceci. C’est un peu des schizos musicaux, ces gars. Leur élitisme y est pour beaucoup, d’ailleurs.

    [Exact. – Ysengrimus]

    • Sophie Sulphure said

      En tout cas, la description faite par Ysengrimus de ces œuvres, elle, elle fait pas du tout élitiste! C’est mème limite iconoclaste, comme formulation de choix esthétiques.

      [Et pourquoi pas? – Ysengrimus]

      • Sophie Sulphure said

        Non, non, mais je m’objecte pas. Je trouve cela, au contraire, archi sympa et très comique…

  9. Sissi Cigale said

    Mais…. et ceci?

    [Oui, on la rejoue beaucoup celle-là. Mais ne vous laissez pas leurrer par le titre. Sissi Cigale. Ceci n’est PAS un violoneux roumain de village… et de loin. Il y a un fort travail de recomposition dans ceci, comme celui d’Ellington avec le blues. – Ysengrimus]

  10. Fridolin said

    Voici une jeune soliste montréalaise qui nous a fait entendre le Concerto pour alto et orchestre de Bartók, en 2014. J’étais dans la salle.

    [Magnifique, mon Fridolin. – Ysengrimus]

  11. Mirmille said

    Moi j’aime ceci:

    [Musique pour cordes, percussions et célesta (1937), le ci-devant grand œuvre. Magnifique. – Ysengrimus]

  12. Chloé said

    Et que pensez-vous de ses œuvres pour piano solo? Comme, par exemple, celle-ci:

    [Le plus grand bien. – Ysengrimus]

  13. La Vache enragée said

    La cantate profane est intégralement transcendentale. Sublimissime. Opéraphile intense et choriste depuis des décennies, je n’ai pas toujours apprécié l’usage ‘néo-classique’ de la voix opératique. Plus proche de la vérité est le fait que, dans mon étroitesse d’esprit, je ne l’ai même pas écouté. Aujourd’hui je trouve ce traitement de la voix —pour ne pas dire le choeur— tout à fait rafraichissant et libérateur. En tant que choriste j’aimerais tant avoir l’opportunité d’interpréter cette messe de l’athée (mais que c’est exactement ça!). Ce serait le pur tripativisme.

    Votre répugnance à la voix opératique ‘traditionnelle’, pouvez-vous le décrire un peu? Prenez par exemple La Passion selon saint Mathieu de J.S.Bach: le thème sacré mis à part, quelles sont vos hésitations en ce qui concerne le traitement des éléments vocaux?

    [Disons, pour faire court, son lyrisme mélodique. Mais ne voyez pas dans ce que vous appelez fort adéquatement «mes hésitations» une hostilité excessive… – Ysengrimus]

  14. Solange Duras said

    Square Béla Bartók, 26 Place de Brazzaville, Paris (15e), France

    square_bela_bartok-1

    Square-Bela-Bartok-2

    Square-bela-bartok-3

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