Le Carnet d'Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

  • Paul Laurendeau

  • Intendance

«Je dis: les intellectuels morts n’ont pas à intervenir dans nos débats actuels»… Réponses de mes pastiches de DIALOGUS

Posted by Ysengrimus sur 21 mai 2015

Du temps de la gloire de DIALOGUS, le journal français LE MONDE avait publié, dans son édition papier, la caricature suivante. Les personnalités de DIALOGUS produisirent alors, sur le coup et dans les années qui suivirent, une cascade de réponses à ce court dialogue caricatural. Voici donc la réplique de certains de mes pastiches sur cette question concernant l’intervention des intellectuels disparus dans les débats modernes.

 caricature

-Moi, je dis que les intellectuels morts n’ont pas à intervenir dans nos débats actuels.
-Faut voir.
-Posons-leur la question.

.

Belle

Ah ça!

Alors là, il faut poser cette question à Madame Leprince de Beaumont.
La Belle

.

.

.

.

Juliet-Capulet

Quel homme est donc assez puissant et assez empli de sagesse pour se permettre de se passer de la sagesse des anciens? Non, nul amour ne peut faire abstraction de ce que vous appelez «les intellectuels morts».

Intellectuelle, je le fus peu, j’en conviens… Mais l’expérience des années n’est-elle pas nécessaire à tout être? N’est-il pas essentiel pour l’avancée d’une civilisation de s’appuyer sur son passé? Glorieux ou non? Vraiment, je pense que nos aïeux sont les fondations solides sur lesquelles nous construisons notre futur, si court et si tragique fut-il…

Votre dévouée,
Juliette Capulet
Vérone, 1595

.

H-D-LandruCher ami,

Moi qui ai guidé dans une mort habituellement douce et consentie des personnes du beau sexe très posées et ayant, assez souvent, des lettres à revendre, je peux répondre à cette interrogation de vos journalistes sous un angle incongru dont je vous laisse seul juge de la valeur dans ce brillant débat.

Je vous signale en effet qu’il m’a été donné de constater qu’au dernier moment de notre vie, nos références intellectuelles passées remontent à la surface et viennent nous turlupiner sous forme de citations incongrues et intempestives qui révèlent bien plus qu’une simple influence des penseurs disparus… je dirais, en pesant encore mes mots: une hantise.

Respectueusement,
Henri-Désiré Landru
1919

.

MarxMonsieur le directeur de publication,

La question est donc de savoir si les intellectuels disparus devraient intervenir dans les débats présents. Ce genre de question de déontologie profonde bascule directement dans la spéculation cruement inane si on ne se décide pas à les poser d’abord factuellement. Avant de se demander s’ils « devraient » le faire ou ne pas le faire, demandons nous simplement: « le font-ils? ».

Les intellectuels du passé, plus précisément la pensée des intellectuels du passé pèse-t-elle de son poids mort ou vif sur les débats présents. Tenter d’isoler l’opinion privée ou publique de tel clerc ou priva-dozent du seizième ou du dix-neuvième siècle, pour ensuite se demander si sa petite ritournelle revient encore sur les lèvres des promeneurs du dimanche contemporains me semble tout simplement inepte. La formulation devrait plutôt se faire en termes de catégories générales, d’influences philosophiques globales, non seulement sur la pensée, mais aussi sur la vie pratique. Mais cultivons cette ineptie, si tel est l’enjeu circonscrit par cette question. Alors, et vous m’excuserez une formulation aussi crue, quiconque se lave les mains au sortir des latrines par peur des « germes » ne subit-il pas l’influence de la pensée de Pasteur? On pourrait fournir des milliers d’exemples de ce type révélant une banalisation des vues de Newton, Copernic, Galilée, Lavoisier, Fleming, et Alii. Ainsi savez-vous comment les anglo-américains dénomment le lapsus? Ils disent Freudian slip. Cela dit tout sur l’influence de certains de mes jeunes compatriotes sur le cuiseur de rosbif moyen… Il va sans dire qu’il en est tout autant des idées fausses ou délirantes. Quel obscur rond de cuir chrétien accroupi sur son prie-dieu est conscient, en marmottant distraitement ses incantations sur la sainte trinité, qu’il ânonne des idées introduites tardivement dans son culte par Platon. Bon, je n’épilogue pas. Notre idéologie actuelle, jusqu’au dernier de ses locus communi, est un magma compact de l’héritage intellectuel des âges précédents. Un intriquât des idées les plus rigoureuses et des superstitions les plus grossières. Toutes ces formulations, maximes, et postulats, ont un auteur, et des propagateurs, historiquement localisés. Il y a donc indéniablement un héritage intellectuel ayant émergé des modes de productions antérieurs, et agissant longtemps après l’effondrement de ces derniers.

Les intellectuels du passé nous influencent. Pour savoir s’ils « devraient » le faire ou non, dans une sorte de monde de perfection, quoi de mieux que de se demander s’il serait simplement possible qu’ils ne le fassent pas. Comme aucun peuple n’est exempt de représentations intellectuelles héritées du passé, fussent-elles mythologiques ou superstitieuses, je conclus qu’il est impossible aux intellectuels du passé de ne pas exercer une influence (partielle, variable mais toujours présente) sur la pensée présente. Conséquemment, face à la question de savoir s’ils « devraient » le faire dans un monde qui serait de perfection, il ne me reste plus qu’à dire, comme jadis le vieux Spinoza, QUE PAR PERFECTION ET EXISTENCE J’ENTENDS UNE SEULE ET UNIQUE MÊME CHOSE. Et qu’ainsi, dans cette existence effective où, entre autres péripéties et rodomontades du destin, les intellectuels du passé nous influencent, ils « doivent » nécessairement le faire puisqu’ils le font inévitablement…

Bien à vous,
Karl Marx
1878

.

A-socratesPour ma part j’ai un peu envie d’inverser la question. Les vivants ont-ils le droit de transmettre la pensée des intellectuels morts, de la gloser, de la déformer, de se l’approprier en l’ingérant et la régurgitant comme un pissenlit trop vert, de la relayer comme on donne une branche torve et pelée de son écorce. Les traditions sont importantes, et il faut les préserver au sein de la Polis. Mais vous, les Platon, les Xénophon, les Aristophane, avez-vous le droit de me traiter ainsi?

Je vous renvoie la question. Car tel est mon rôle.
SOKRATES, dit Socrate

.

BdeSpinoza Oui, ils le doivent. C’est le fondement de la sagesse. Mais la présence et le compagnonnage des penseurs du passé ne doit pas se faire au détriment de notre propre activité intellective. Il est des penseurs du passé comme des contemporains: ils se manifestent à nous soit de par une réputation quelque peu surfaite, celle d’être des figures connues de notre horizon culturel interpellant notre attention dans la voix de nos maîtres et de ceux qui nous forment, soit de par la force interne et la validité essentielle de leur pensée propre. Il va sans dire que c’est exclusivement de par ce second fait et au détriment du premier que les intellectuels du passé doivent s’imposer à nous et nous influencer. Qu’on me parle de Socrate, de Platon, d’Aristote en me disant: ploie, penche-toi devant ces monuments car ils te dominent. Que je me tourne vers les écrits de ces susdites éminences pour m’aviser qu’ils croient aux fantômes, aux basses activités des sorcières, aux vertus curatives de l’imposition des mains et à une foule d’autres simagrées superstitieuses. Il s’avèrera que de cette influence je ne saurais vouloir car elle heurte mon cheminement vers la sagesse, et ligote ma pensée plutôt qu’elle ne lui assène un sain ascendant. Mais que, en ces expériences chimiques dont les Hollandais sont si friands, je découvre le caractère corpusculaire de certaines substances crues initialement uniformes, et qu’alors le souvenir de l’atomiste Démocrite me revienne en mémoire, voilà un raccord entre mon activité intellective du moment et la sagesse d’un penseur disparu depuis des siècles qui me semble de bonne tenue, valide, et méritant pleinement d’être préconisée.

Benedict de Spinoza
1656

21 Réponses to “«Je dis: les intellectuels morts n’ont pas à intervenir dans nos débats actuels»… Réponses de mes pastiches de DIALOGUS”

  1. Tourelou said

    Faire parler la mémoire c’est bien ce que tous nous savons faire. Perpétuer les souvenirs de personnages marquants est une manière de faire honneur et de réaliser que l’histoire de notre civilisation est perpétuelle. Il n’y a pas que les chats qui dialoguent au père Lachaise, n’est ce pas? DIALOGUS, c’est le musée virtuel et vivant des intellectuels.

    [Absolument. – Ysengrimus]

    • PanoPanoramique said

      « Il n’y a pas que les chats qui dialoguent au père Lachaise’

      Je seconde. Et même si l’ossuaire du Cimetière des Innocents est rendu refoulé dans les catacombes de Paris, il témoigne encore…

  2. caravelle said

    Voici donc les personnalités que tu pastichais sur DIALOGUS?

    [Il y en a eu quelques autres en plus mais oui, ce sont, disons, les principales. – Ysengrimus]

    • Caravelle said

      Lesquelles, en plus?

      [La poupée Barbie, l’australopithèque Lucy et Le Survenant. Ces trois là n’avaient rien dit sur les intellectuels morts, mais ils feront leur apparition ou leur réapparition bientôt. – Ysengrimus]

  3. Mura said

    Donc, selon ton Spinoza, on revoit l’héritage des intellectuels morts, mais on le juge. On le fait selon quels critères, alors?

    [Les critères empiriques et logiques de la rationalité ordinaire, pardi. Spinoza, comme Descartes (mieux que Descartes, en fait) pense librement son héritage intellectuel et n’hésite pas une seconde à le confronter à sa connaissance des faits du monde. Le prestige de l’intellectuel antique ne lui épargne en rien le devoir de pertinence descriptive et factuelle qui, lui, prime. – Ysengrimus]

    • Mura said

      Ne subis-tu pas l’influence d’un intellectuel mort toi-même (Spinoza) en valorisant cette idée de rationalité ordinaire?

      [Absolument. Spinoza passe la rampe là dessus, pour moi, s’il satisfait mon entendement. J’accepte de me faire influencer par Spinoza comme Spinoza (dans mon pastiche ici, mais dans les faits aussi) accepte de se faire influencer par Démocrite. Rien contre un intellectuel mort, si il est bon… – Ysengrimus]

      • Mura said

        Tu restes spinoziste du seul fait d’être un spinoziste sélectif.

        [Exactement. La merde mentale ne passera pas, pas même celle de Spinoza… dixit Spinoza. – Ysengrimus]

  4. Sophie Sulfure said

    Je m’étonne de voir une personnalité si primesautière, vive, jeune et vouée à une si courte vie comme Juliette Capulet se porter à la défense des vieux intellos…

    [Juliette, c’est un peu l’anti-Spinoza, ici. Le présent des guerres familiales de Vérone l’horripile. Elle les perçoit comme superficielles, vides et sans vision. Juliette revendique l’atavisme, la pensée profonde, l’amour comme pulsion cruciale venue du fond des âges. Nietzschéenne sans le savoir, elle se fantasme un héritage de penseurs morts qui lui donneront raison d’aspirer à un Roméo que les temps présents lui arrachent cruellement. – Ysengrimus]

    • Sophie Sulfure said

      Ce qu’elle défend, donc, c’est une sorte de ferveur archaïque.

      [Exactement. Elle le fait comme elle défendrait une foi pure, profonde et perdue… sans pour autant être une nonne ou une traditionaliste au sens étroit du terme. – Ysengrimus]

  5. Denis LeHire said

    Landru a parfaitement raison. Moi, à ma mort je vais citer Picasso: Buvez à ma santé.

    [Ou Brassens: J’ai quitté la vie sans rancune, j’aurai plus jamais mal aux dents… Ou Churchill: I’m bored with it all. – Ysengrimus]

    • Sissi Cigale said

      Je ne comprends vraiment pas ce qui a pu pousser Ysengrimus à se faire pastiche de Landru. Enfin, vaut mieux le pasticher que l’imiter, je suppose…

      [Bien dit… — Ysengrimus]

  6. Fridolin said

    Pense vite, Ysengrimus. Une citation d’un intellectuel mort. AUTRE QU’UN DE CEUX QUE TU AS PASTICHÉ, qui t’inspire en profondeur.

    [RIEN DE CE QUI EST HUMAIN NE M’EST ÉTRANGER de l’humoriste romain Térence et cela veut pas dire que je crois tout savoir du genre humain mais bien que tout ce qui est du genre humain m’intéresse au plus haut point… d’où aussi: POUR AIMER LE GENRE HUMAIN, IL FAUT EN ATTENDRE PEU de Claude-Adrien Helvétius. Et toi, Fridolin? – Ysengrimus]

    • Fridolin said

      MARX AVAIT RAISON S’IL AVAIT GROUCHO COMME PRÉNOM
      (Jean Yanne)

      [Tout à fait en conformité avec une autre de tes influences intellectuelles majeures (révélée, elle, par ton pseudo): Gratien Gélinas… – Ysengrimus]

  7. Cymbale said

    Ysengrim. Ces pastiches semblent se contredire un petit peu. De ces formulations, laquelle représente ta conception à toi sur la question posée?

    [Celle de Marx pour la description, celle de Spinoza pour l’action. – Ysengrimus]

    • Cymbale said

      Je m’en doutais quand même un petit peu. Et celle qui ressemble le moins à tes vues?

      [Celle de La Belle. je comprends ce qu’elle fait (pour l’avoir pastichée). Personnage fictif, elle nous renvoie à la position sur cette question de Madame Leprince de Beaumont, l’auteure qui la créa. Astucieux et légitime, pour La Belle. Mais, vois-tu Cymbale, c’est pas trop dans mes habitudes de demander à quelque’un d’autre de répondre pour moi à une question de nature intellective qui m’est directement adressée. – Ysengrimus]

      • Cymbale said

        Mais… et Socrate? Il renvoie la question, lui aussi.

        [Il nous la renvoie à nous, pas à une référence d’autorité. C’est alors ce qu’on lui doit, ce qu’il nous donne: la maïeutique. Penses-y, Cymbale… pense-y… penses-y… penses-y… – Ysengrimus]

      • Cymbale said

        J’y pense…j’y pense. Et plus j’y pense, plus…

        [Oh, vraiment excellent! – Ysengrimus]

  8. Brigitte B said

    Mais la pédanterie, c’est pas aussi l’impact présent des intellectuels morts?

    [Plutôt leur profanation! – Ysengrimus]

  9. le boulé du village said

    LUI, Y CONNAIT CA! À chaque fois qu’on cite un dicton ou une maxime, on fait revenir un intellectuel mort, non?

    [Absolument… comme tu viens juste de faire revenir Olivier Guimond, mon petit Boulé. – Ysengrimus]

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