Le Carnet d'Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

  • Paul Laurendeau

  • Intendance

Les CONTES de Jacques Ferron, toujours avec nous, toujours en nous

Posted by Ysengrimus sur 22 avril 2015

ferron

Il y a trente ans pile-poil mourrait Jacques Ferron. Or, ce jour là on me demande qui donc serait LE conteur québécois du vingtième siècle, alliant adroitement tradition et modernité des thèmes et des structures. Voici donc notre homme: Jacques Ferron (1921-1985). Et voici vos ouvrages: ses Contes du pays incertain (de 1962), ses Contes anglais et autres (de 1964), et tous ses contes inédits, taqués ensemble dans la fameuse édition abordable et de grande diffusion BQ (Bibliothèque Québécoise). Précurseur du micro-récit, sorte de hockeyeur de la narration, Ferron se vide en quelques pages, nous laissant des scripts superbement habillées, d’une imagination fébrile, d’un drolatique caustique et d’une drôlerie envoûtante et déroutante. Héritier honorable de Louis Fréchette, d’Honoré Beaugrand et de Pamphile Lemay tout en se montrant un compatriote non surpassé d’Hubert Aquin, de Victor-Lévy Beaulieu, d’André Langevin et de Michel Tremblay, Ferron nous emporte dans un terroir en effiloche, une campagne distordue, fourbue de sa propre bizarrerie, mortifiée et gauchie par la capilotade étrange de son errance historique. Il fut médecin, ses personnages le sont souvent (pas toujours…) aussi. Cela ouvre un angle totalement incongru et charnel qui se coupe dans le vif des chairs de la comédie humaine. Le tout du ton se dégage parfaitement des deux premiers paragraphes du conte Une fâcheuse compagnie qui se lisent comme suit:

J’étais nouveau dans la pratique; par une air de suffisance je cachais les inquiétudes que me causait mon personnage. Un jour je fus appelé à Saint Yvon, un des villages de la paroisse de Cloridorme, dans le comté de Gaspé-Nord. On était en hiver; la mer formait un immense champ de glace avec, ça et là, des trouées noires et fumantes.

Dans les vieux comtés, où règne l’habitant casanier et chatouilleux sur la propriété, on ne partagera jamais avec ses voisins d’autre bétail que les oiseaux du ciel. À Saint Yvon, il n’en va pas de même; on subit l’influence de la mer, qui est à tous et à chacun. Cela donne un régime moins mesquin, favorisant l’entraide et la société. Par exemple, chats et chiens sont aux soins de tout le monde; et les cochons aussi, hélas!

(p. 60)

S’ensuivra une déconstruction fulgurante, digne des gambades les plus paumées de La grande séduction, de la contenance de ce personnage un peu précieux de médecin ambulant, due au fait que les porcs et porcelets du village qu’il découvre ont une inexplicable propension à le suivre partout où il va, fâcheuse compagnie pour l’ego dépaysé et désespérément en maraude, en quête des déférences locales.

Il faut, par-dessus le tas, avoir vécu au Canada anglais pour goûter toute la justesse et la rouerie taquine et satirique du second recueil de l’ouvrage. Les Contes anglais donne à lire, ouvertement ou en filigrane, la vision que le canadien-français des vieilles terres entretient, comme inexorablement, dans sa découverte de la culture de la frontière. Entre Fenimore Cooper, John Steinbeck et Jack Kerouac, les abasourdissantes surprises sociologiques ne manquent pas. Mais le monde des hommes et des femmes de Ferron, c’est encore bien plus que celui de la nouvelle en peinture sociale, figurative, réaliste ou naturaliste. Tant dans le mouvement des plans, le ton et la texture de l’imagerie, que dans le traitement et les thèmes, nous sommes bel et bien dans du conte. Les animaux parlent souvent, se convertissent en formes anthropomorphes, et, si le surnaturel ensorcelé, hostile et menaçant des vieux conteux de pipes d’autrefois n’y est plus, il reste qu’un au-delà biscornu, torve, parfois opulent, parfois miséreux, parfois poétique, parfois carnavalesque se fait souvent sentir.

Il partit donc. L’automne était avancé. Bientôt la neige tomba et la drôle de maison, se détachant de Fontarabie, se mit à flotter; elle passa lentement au dessus de la génération perdue, arche dérisoire, barque des impuissants, au dessus du bonhomme au fond du déluge, qui brandissait son terrible bâton.

(p. 157)

Jacques Ferron, plus que quiconque, donne la mesure de ce que sont le pitch et le rythme d’un récit court. Timing is everything et les circonlocutions crochues et adroites du scénario en miniature se marient ici avec une vigueur et un coloris de l’expression qui gardent constamment en alerte et pèlent l’imaginaire du lecteur interloqué, comme le conquérant dérouté pela jadis, sans trop le savoir ou le vouloir, en se retirant comme une eau saumâtre, le fond cuisant de nos pays incertains…

Jacques Ferron (1993), Contes, BQ, Coll. Littérature, Montréal, 295p [Édition originale: 1968].

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20 Réponses to “Les CONTES de Jacques Ferron, toujours avec nous, toujours en nous”

  1. Caravelle said

    Intéressant. Merci d’attirer notre attention sur cet auteur.

  2. le boulé du village said

    Un de mes auteurs québécois favori. Trente ans déjà sa mort. Maudite vie plate sans Ferron.

  3. Fridolin said

    Une des plus intéressantes cyber-source sur Jacques Ferron.

    JACQUES FERRON SUR FACEBOOK

    [Je seconde. – Ysengrimus]

  4. Sophie Sulphure said

    De la classe et un joli sourire.

    jacques-ferron-1969

    • Égérie said

      Tu m’as battue de vitesse, Sophie. C’est vrai qu’ils sont souvent craquants, ces types en costards en noir et blanc…

  5. Denis LeHire said

    Contrairement à ce que certains ont pu croire, Jacques Ferron n’était pas « nationaliste » au sens québécois du terme. Il était plutôt patapoliticiste, au sens quasi-ysengrimusien du terme. il est le fondateur (en 1963) du Parti Rhinocéros du Canada, parti absurdiste pan-canadien qui faisait des promesses électorales genre refouler les montagnes rocheuses dans la Baie d’Hudson histoire d’aplanir les disparités canadiennes…

    Part-Rhino

    [Absolument exact. Ma mère a même déjà voté pour eux! – Ysengrimus]

    • Tuquon Bleu said

      La Parti Rhinocéros du Canada est quand même pas un parti fédéraliste!

      [Disons: strictement un parti fédéral… – Ysengrimus]

    • Tuquon Bleu said

      En tout cas, il s’est déjà présenté pour le RIN, nos nationalistes de gauche du temps.

      Ferron-RIN

      [Absolument exact. – Ysengrimus]

    • Fridolin said

      Un des manifestes verbaux du Parti Rhinocéros du Canada. Vraiment excellent.

      [En plein dans le ton. On y mentionne explicitement d’ailleurs une citation explicite du Docteur Ferron qu’on cite pour l’occasion explicitement… – Ysengrimus]

  6. Lys Lalou said

    Je me souviens de son roman-conte L’Amélanchier. Une histoire très tendre avec une petite fille et un arbre fruitier.

    [Moi, dans ses textes longs, c’est La chaise du maréchal-ferrant, recommandé par l’excellent Dominique Garand. Une lecture enlevante et jubilatoire. – Ysengrimus]

  7. Serge Morin said

    Une jolie critique qui rejoint largement celle d’Ysengrimus

    CONTES DU PAYS INCERTAIN

    [J’aime bien cette analyse, effectivement. – Ysengrimus]

  8. Tourelou said

    Une belle lignée de nos créateurs québécois. J’avoue que je connais mieux sa sœur et merci de nous donner envie de les découvrir encore plus.

    [Il s’agit de Madeleine Ferron (1922-2010). – Ysengrimus]

  9. PanoPanoramique said

    Madeleine Ferron. Comme diraient les filles ici: craquante. Une profondeur dans le regard, mes ami(e)s.

    madeleine_ferron

    [Je seconde. – Ysengrimus]

  10. Piloup said

    Jacques Ferron est aussi un précurseur du blogue. Pas de sa technique ou technologie, évidemment, qu’il n’aurait pas pu concevoir, mais de son style écrit, son ton, son traitement. Voir Escarmouches. La longue passe. Ces courts textes seraient aujourd’hui des textes de blogue. C’est absolument frappant.

    [Très bien vu, Piloup. J’ai ces deux ouvrages (dans la vieille édition Leméac). Ils sont un peu datés et/mais ce que tu dis est (justement) tout à fait pertinent. Merci de ce rappel. – Ysengrimus]

  11. En entrevue le 28 novembre 1975 avec Pierre Paquette:

    http://archives.radio-canada.ca/societe/litterature/clips/11279/

  12. Emma Riveraine said

    Jacques Ferron nous a donné un monde étrange, riche, biscornu, plein de désespoir lancinant et d’ironie mordante. Toujours très fort et parfois beau.

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